‹ Le surnaturel dans les contes populairesChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les contes, nous l'avons dit en commençant, doivent être distingués et séparés en trois catégories : 1° les contes mythiques ; 2° les apologues; 3° les facéties. La première catégorie est certainement la plus ancienne. J'aurais voulu, pour le recueil des frères Grimm, dresser la liste séparée des trois genres de récits. Mais le classement présente des difficultés et en voici la raison. En passant de bouche en bouche, les histoires se sont quelquefois confondues ou mélangées; le narrateur a souvent ajouté à un conte quelque détail emprunté à un autre. Il en est résulté qu'un fait mythique, par exemple, s'est parfois glissé dans un apologue, ou qu'une facétie a été introduite au milieu d'un récit fabuleux.

Nous pouvons citer comme exemple le conte du Vaillant petit Tailleur. Si l'on considère ses hauts

faits, le fond du rdcit est certainement mythique. Le tailleur fait jaillir Teau d'une pierre ; il lance une pierre plus loin que ne peut le faire le géant; il tue deux géants, prend vivants un sanglier et une licorne. Ce sont là des exploits héroïques, identiques à ceux qui se retrouvent dans tous les contes. Mais si nous entrons dans le détail des moyens employés pour les accomplir , le vaillant tailleur n'est plus qu'un simple farceur. On a vu précédemment comment il se débarrasse de deux géants. Pour jeter la pierre plus loin que le géant, il la remplace par un oiseau qui s'envole et le géant, toujours niais, qui cherche en vain où l'objet a pu tomber, se reconnaît vaincu. Pour s'emparer du sanglier, dès qu'il le rencontre et le voit se jeter sur lui, il se réfugie dans une chapelle où Tanimal le suit. Puis il s'échappe par une fenêtre, trop étroite pour laisser passer son ennemi ; il revient fermer la porte en dehors et le sanglier est prisonnier. Nous avons là un mélange de mythe et de facétie. On pourrait dire, qu'il n'y a rien de surnaturel et cependant le thème est certainement emprunté à la légende qui a fourni tous les éléments surnaturels. — Pour classer un pareil récit, il eut été nécessaire d'en faire une discussion spéciale. Nous avons préféré supprimer une divi-

sion des contes qui eût prêté à la contestation. Nous nous sommes occupé uniquement des contes mythiques et le résultat de ces recherches est qu'ils se ramènent tous à un seul et unique récit. Sous les formes variées qui nous sont parvenues, ils ont toujours traité le même sujet et ce sujet, qui nous paraît fabuleux, était un sujet réel. Si Ton veut savoir ce dont était capable l'imagination de nos ancêtres aryens, il faut lire les apologues et les facéties. Contrairement à l'opinion reçue, tout ce qui est surnaturel et fabuleux n'est pas le produit d'une imagination qui, il faut le dire, ne serait pas seulement capricieuse, mais désordonnée; tout cela provient de la décomposition inconsciente de traditions qui racontaient des faits dont le théâtre est en dehors de la terre, dans le ciel. C'est ce que Max MuUer nommerait des produits pathologiques. L'Aryen n'a pas inventé le surnaturel de ses contes ; il avait exprimé par certaines phrases la description de certains phénomènes extérieurs ; lorsque ces phénomènes cessèrent d'attirer aussi spécialement son attention, il finit par oublier complètement le sens des phrases que retenait sa mémoire ; mais il continua de les répéter et d'y ajouter foi; il les développa en les répétant et il se trouva que les faits qu'il racontait

étaient tout à fait extraordinaires, d'une part parce qu'il avait altéré la signification des mots et aussi parce qu'il avait transporté sur la terre une action qui se passait dans le ciel.

Le conte décrit, en effet, la naissance de la lumière ; c'est l'unique thème sur lequel on a brodé toutes les variations que nous connaissons. Il décrit ce phénomène non pas tel que nous le concevons, mais tel que le concevaient les premiers hommes lorsqu'à l'âge fétichique, ils animaient tous les objets et tout ce qui tombait sous leurs sens. C'est pourquoi le récit comporte des êtres animés et lorsque la nature originaire de ces êtres fut oubliée et qu'on ne connut plus que leurs noms, on fut naturellement conduit à leur attribuer la forme humaine.

De même qu'il n'y a qu'un conte, les personnages qui y figurent sont toujours les mêmes, (je ne parle, bien entendu, que des personnages principaux et laisse de côté les personnages accessoires que le développement de la narration et la fantaisie du narrateur ont pu leur adjoindre). Il semble qu'ils devraient se réduire à deux, celui qui personnifie le jour et celui qui personnifie la nuit; mais le personnage lumineux a été dédoublé ; l'un personnifie la lumière, l'autre en devient pour

ainsi dire le créateur. Le premier est le prisonnier de la nuit et l'autre est son libérateur. Pour des raisons peut-être dijHiciles à déterminer actuellement, l'un est mâle, l'autre est femelle, et ils s'épousent généralement à la fin du conte. Le lieu de l'action est toujours le même et le drame se passe dans la région ténébreuse ; il se termine dans le pays de la lumière.

Ce qui a contribué d'abord à donner quelque variété à la description du phénomène, c'est que la naissance du jour produit un certain nombre d'effets distincts. Chacun d'eux a pu fournir la matière d'une phrase et, par conséquent, d'un mythe ; ces mythes, ens'unissant dans un même récit ou en s'y combinant de différentes manières, ont servi de canevas pour des narrations multiples. Nous nous sommes assez étendus sur ces effets de la lumière ou de la nuit pour n'y pas revenir ici. En outre les personnages et les lieux ont été dès le commencement affectés de polyonymie. Chacune des épithètes qui ont pu leur être attribuées en raison du rôle qu'ils étaient appelés à jouer est devenue un nom distinct et il y a eu autant de personnages que d'épithètes. On a expliqué plus haut comment le personnage lumineux était indifféremment le prince, le tailleur, le bûcheron.

le militaire. La nuit, Tôtre malfaisant par excellence, après avoir été le dragon, le loup, etc., a pu devenir le diable, la nixe, la sorcière. Le pays de Tobscurité est tantôt une forêt, tantôt une caverne, une montagne, un endroit souterrain. Ces lieux ou ces personnages, d'abord identiques, ont cessé d'être confondus. — Enfin le narrateur ou les narrateurs successifs ont pris la liberté de donner quelques développements au thème primitif. Le héros étant devenu un être humain, on a introduit, par exemple, dans le récit, des personnages seconcondaires en lui créant une famille etc. De là sont résultées de nombreuses variantes qui permettent de lire sans trop de fatigue ou d'ennui un assez grand nombre de contes.

Ces additions faites au récit ne renferment généralement rien de surnaturel. Il y a cependant des exceptions.

Nous n'avons pas, en effet, discuté ici toutes les parties mythiques du conte. Notre étude s'est uniquement portée sur l'idée fondamentale qui en constitue la trame. Parmi les détails qu'y annexèrent successivement les narrateurs, quelques-uns offrent un caractère merveilleux et nous aurions dû en parler si nous avions prétendu interprêter tout ce qui comporte un sens caché. Nous pouvons

citer comme exemples FEau de la Vie ou les fruits de r Arbre de la Vie qui rendent la santé aux malades et ressuscitent les morts. Cette eau et ces fruits ne se rattachent pas au mythe de la naissance du jour; mais c'est encore à quelque mythe primitif que le narrateur en a emprunté la notion, il ne les a pas directement imaginés. Il eut été certainement intéressant d'en rechercher Torigine (quelques tentatives ont déjà été faites dans ce sens et parfois avec succès), mais comme ces détails ne constituent pas une partie nécessaire du récit et peuvent en disparaître sans le dénaturer, nous avons préféré les laisser de côté pour le moment afin de ne pas distraire Tattention du lecteur du sujet qui constitue la base première de la tradition, sujet que nous avons voulu dégager et mettre uniquement en lumière.

Ceux qui ont allongé les contes étaient des hommes dont les idées étaient fort peu étendues, dont Fimagination était fort bornée, et si nous nous plaçons au point de vue de Tétude des traditions, nous ne pouvons que nous en féliciter. S'il en eût été autrement, la légende originaire nous serait parvenue complètement altérée et méconnaissable. Ceux par la bouche desquels elle a passé l'ont au contraire suffisamment conservée, sans qu'on

puisse dire qu'ils ont voulu respecter la tradition, mais parce qu'ils étaient incapables d'imaginer autre chose.

En comparant les contes germaniques aux légendes grecques, nous avons montré que le fond en était le même que celui des mythes religieux du polythéisme hellénique. On nous reprochera peut-être de ne pas avoir étendu nos recherches aux traditions des autres populations qui parlent des langues aryennes. Elles ne diffèrent pas de celles que nous avons étudiées. En multipliant les citations, nous n'aurions obtenu que des répétitions qui semblent inutiles.

On doit comprendre maintenant pourquoi nous avons procédé par une vue d'ensemble, jetée à la fois sur tous les contes. Si l'on se borne à l'examen d'un récit unique, on est sûrement capable d'en supposer quelque interprétation, mais cette interprétation reste toujours susceptible de critique et sujette à discussion. En réunissant au contraire tous les personnages, puis tous les lieux, puis tous les événements (du moins ceux qui, en raison de leur fréquente répétition, doivent appartenir à la légende primitive), nous avons pu réussir d'abord, ce qui est le point le plus important, à établir leur identité, et par suite l'unité de la conception

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fondamentale qui a donné naissance au mythe.

La difficulté de retrouver l'idée première du mythe est facile à comprendre. Nous avons dit qu'il racontait l'emprisonnement de la lumière par la nuit, puis sa délivrance. Mais nous ne prétendons pas, et il ne faut pas supposer, que le conte actuel nous donnera, même sous une forme symbolique, la description exacte de ces phénomènes. — Le récit primitif a été développé, modifié, altéré par la transmission orale. Les détails surnaturels qui seuls appartiennent à la narration initiale ont eux-mêmes été soumis à des modes variés d'agencements qui ont dénaturé le cadre de la légende. Ce que nous prétendons, c'est que tous principaux personnages, leurs actes surnaturels, les lieux où ils agissent, sont les personnages, les actes et les lieux de récits qui retraçaient aux hommes des premiers temps la naissance de la lumière après sa disparition nocturne, et nous croyons être autorisés à conclure que ces récits ont été le point de départ des contes actuels.

Nous sommes désormais en mesure de discuter isolément chaque conte, d'y reconnaître et d'en séparer les éléments mythiques et d'en comprendre le sens.

Prenons dans le recueil des frères Grimm un conte simple, constitué par un seul événement, sans aucune complication, tel que le Petit Chaperon rouge (26). Tout le monde, en France, connaît cette histoire que Perrault a vulgarisée. Telle que Perrault nous la présente, il serait fort difficile d'en trouver le sens caché, elle ne révèle aucun caractère mythique. Une jeune fille traverse un bois où elle rencontre un loup, entre en conversation avec lui, raconte qu'elle est chargée d'une commission pour sa grand'mère ; le loup mange la grand'mère et l'enfant. La conversation de la jeune fille et du loup est sans doute en dehors des lois naturelles, mais les fables font parler les animaux ; c'est là un reste de nos anciennes crovances fétichiques ; nous ne devons pas regarder comme des faits mythiques les causeries des bêtes entre elles ou avec les humains. Les loups mangent quelquefois des enfants et s'attaquent aussi à des adultes. On peut trouver étrange que l'animal, s'il a faim, perde du temps en bavardages et ne dévore pas immédiatement le petit chaperon rouge, mais le narrateur a le droit de retarder la conclusion. Si nous ne possédions que la version de Perrault (ou d'autres versions similaires, par exemple celle qu'a publiée Bladé dans ses contes de Gasco-

gne *)nous rangerions le Petit Chaperon rouge dans la catégorie des fables et nous supposerions volontiers que celle-ci a été imaginée pour enseigner aux jeunes filles qu'elles ne doivent pas causer dans les bois avec des étrangers. Mais le récit germanique, qui débute comme le conte français, ne se termine pas comme celui-ci, au moment où la jeune fille est mangée. Arrive alors le chasseur (dont il n'a pas été question jusque-là, mais que l'auditeur doit connaître comme un des personnages habituels des contes) qui trouve le loup endormi dans le lit de la grand'mère, et voici comment l'histoire continue :

Le loup s'endort et ronfle bruyamment. Le chasseur passait justement devant la maison. Il dit : « Comme la vieille femme ronfle ! Je vais voir si elle a besoin de quelque chose ». Alors il entre dans la chambre, s'approche du lit et reconnaît qu'il est occupé par le loup. « Je te trouve donc vieux pécheur, s'écrie-t-il, il y a longtemps que je te cherche ». Et il s'apprête à lui tirer un coup de fusil, lorsque l'idée lui vient que l'animal a peut-être dévoré la grand'mère et qu'il serait possible de la sauver. Il prend une paire de ciseaux

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