LE SYLLABES
'pour vous emparer de nos biens, que vous nous proscrivez ? Ces biens, relativement minimes, nous servent nonseulement à vivre nous-mêmes, mais aussi à secourir les pauvres et à soutenir une foule d'œuvres vraiment philanthropiques, que nous appelons dans notre langage chrétien des œuvres charitables ; mais enfin ces biens et ces revenus, qu ils soient grands ou pelits, quel droit avez-vous d'y porter la main? L'un des vôtres a énoncé cette maxime qui vous fait trembler pour les propriétés qui sont vôtres : La propriété, c'est le vol ; admettriez-vous cette maxime aussi modifiée : la propriété religieuse, c'est le vol ? et croiriez-vous que vous pouvez, sans devenir voleur, annexer cette propriété à la vôtre? Faites, si cela vous plaît, les peuples sauront vous conserver l'épithète que vous méritez.
Ajoutons que ces violences, exercées contre des citoyens inoffensifs, tournent toujours au détriment de la société civile. Proscrire les ordres religieux du milieu d'un peuple, c'est priver ce peuple de ses principaux bienfaiteur?, au point de vue moral, intellectuel et même matériel. Ce sont les moines de toute règle et de tout habit, qui ont défriché, cultivé et civilisé l'Europe; et aujourd'hui comme par le passé, les religieux de toutes congrégations sont les vrais bienfaiteurs et les meilleurs amis des peuples : essaims d'apôtres pour la prédication évangélique, légions d'instituteurs qui obtiennent dans tous les concours une supériorité écrasante sur les instituteurs laïques, pépinières de dames de charité, de sœurs hospitalières et de gardes-malades. Oh ! que le monde est ingrat envers ces milliers d'hommes si dévoués et de si admirables femmes ! Que deviendrait, disait un jour Notre- Seigneur à sainte Thérèse, que deviendrait le monde, s'il riy avait plus de religieux]
Mais que le monde se rassure. Si indigne qu'il en soit,
il aura toujours à son service des religieux et des religieuses. L'état religieux, comme le sacerdoce catholique, durera autantque l'Église, autant que le monde; comme le sacerdoce, il est d'institution divine. Non pas que le Christ ait fondé immédiatement par lui-même un ordre religieux ; mais il a fait connaître à son Eglise sa volonté formelle sur ce point, en lui indiquant ses divines préférences pour la vie religieuse et en lui recommandant la pratique des trois vœux qui font l'essence de la vie religieuse. Or, l'Église n'oubliera jamais cette recommandation de son divin fondateur ; et toujours Épouse féconde, elle ne cessera jamais d'enfanter à Jésus-Christ des âmes entièrement dévouées, heureuses d'embrasser pour lui une vie de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Ainsi l'état religieux, dans sa substance, est indéfectible comme l'Eglise ; aucun ordre religieux n'est nécessaire à l'Église, mais il est nécessaire qu'elle ait toujours des religieux dans son sein. Quand les circonstances le demandent, le Souverain Pontife peut supprimer telle ou telle famille religieuse, comme à une époque Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus ; mais supprimer la vie religieuse, nulle puissance ne le peut, pas même la puissance souveraine du pape, parce que c'est une institution divine. D'ailleurs l'Église de Jésus-Christ n'a pas envie de couper les branches les plus fécondes de l'arbre planté ici-bas par Jésus-Christ.
Nous aimons à le redire, le monde aura beau haïr les religieux et les religieuses, les persécuter, les piller et les supprimer, il en trouvera toujours pour éclairer ses ignorances, pour fermer ses blessures, consoler ses tristesses et soulager ses misères. Les ordres religieux ressemblent aux chênes de nos forêts : à mesure que non* en abattons, Dieu en fait pousser d'autres.
Pour que nous ayons épuisé la discussion des erreur relatives aux rapports de l'Église et de l'État, il nous reste ces deux courtes propositions, grosses de conséquences funestes :(1)
Reges et principes non Folum abEcclesiae jurisdictione eximuntur , verum etiam in quaestionibus jurisdictionis dirimendis superiores sunt Ecclesia.
Ecclesia a Statu, Statique ab Ecclesia sejungendus est.
Non-seulement les rois et les princes sont exempts de la juri> diction de l'Église, mais même, quand il s'agit de trancher des questions de juridiction, ils sont supérieurs à l'Église.
L'Église doit être séparée de l'Etat, et l'État séparé de JÉglise.
Commençons par réduire à sa juste mesure, nous ne disons pas la supériorité des princes temporels sur l'Église dans les questions de juridiction, mais leur simple indépendance vis-à-vis de 1 Église.
Que les princes soient indépendants de l'Église et souverains dans l'ordre purement temporel, nous n'avons pas le dessein de le contester; l'Église reconnaît, respecte
(1) Condamnées, la première dans la Lelire Apostolique Multipliées inler, du 10 juin 1851 ; — la seconde dans l'Allocution consislorialo Acerbissimwn, du 27 septembre 1852.
et protège cette souveraineté temporelle de ceux de ses enfants que Dieu met à la tête des États* Mais il ne saurait y avoir, même pour les souverains, une indépendance légitime vis-à-vis de Dieu, de la foi ou de la morale ; et comme l'Église est établie par Dieu l'organe delà foi et l'interprète de la morale chrétienne, les princes chrétiens sont tenus, comme leurs sujets, de recevoir les enseignements et la direction de l'Église leur mère.
Donc : 1° Dans leur vie privée, les princes baptisés sont tenus de vivre chrétiennement, dociles à la foi catholique, et soumis aux lois ecclésiastiques. Ils entendront la messe, confesseront leurs péchés, communieront àPâque, observeront les abstinences et les jeûnes prescrits par l'Église, ou feront valoir leurs raisons de dispense.
2° Dans l'usage de leur puissance temporelle, les rois et les princes chrétiens sont soumis au moins à l'autorité directive de l'Église. Nous entendons par cette autorité directive le pouvoir qu'a l'Église, non d'imposer aux princes des obligations nouvelles, mais de leur déclarer que tel usage de leur puissance est licite ou illicite, libre ou obligatoire. Or ce pouvoir directif de l'Église est incontestable, parce qu'il appartient à la puissance spirituelle de juger de la moralité et de l'obligation des actes humains.
3° Quand les princes chrétiens manquent à leurs devoirs de fidèles ou de princes, l'Église peut punir leurs fautes au moins par des peines spirituelles. Car l'Église peut soumettre à des peines convenables, au moins à des peines spirituelles, les chrétiens qui se rendent coupables de certains péchés qu'elle juge plus graves ou plus nuisibles au bien des âmes ; or qui ne yoit que les péchés des princes peuvent être graves et nuisibles, et facilement plus graves et plus nuisibles que ceux des
sujets, à raison du scandale? L'Église use donc d'un droit certain,. lorsqu'elle frappe les mauvais princes de ses censures et de ses excommunications.
Ces principes énoncés, relativement aux devoirs personnels des princes, arrivons à la brûlante question de la séparation de l'Église et de l'État ; et disons hardiment que cette séparation ne doit pas être, ne peut pas être. C'est l'un de ces mots vagues et dangereux, par lesquels se laissent trop facilement leurrer les esprits légers et inattentifs.
La nature même de l'homme ne permet pas cette séparation entière des deux pouvoirs. L'homme est un seul être composé d'un corps et d'une âme; étant un être unique il ne peut être dirigé partiellement, il est dirigé tout entier par l'un ou par l'autre des deux pouvoirs. En tant qu'il est un être corporel, ayant des besoins corporels et des devoirs extérieurs de société, l'homme tout entier, corps et âme, est dirigépar le pouvoir civil ; en tant qu'il est un être spirituel, ayant des besoins et des devoirs spirituels, l'homme tout entier, corps et âme, est dirigé par le pouvoir spirituel. Essayez de séparer les âmes et les corps, de confiner tous les corps dans un royaume et de reléguer toutes les âmes dans un autre; si vous réalisez cette séparation des âmes et des corps, peut-être aurez- vous raison de réclamer la séparation de l'Église et de l'État. Mais tant que les âmes habiteront dans les corps, les mêmes hommes seront sujets simultanément des deux pouvoirs, et il faudra que le sacerdoce et l'empire trouvent moyen de s'harmoniser ; ce qui d'ailleurs n'est pas difficile, quand Ion ne cherche pas à renverser l'ordre établi par Dieu, maître souverain de tout sacerdoce et de tout empire.
Que signifie donc, dans la bouche de ceux qui l'invoquent, cette fameuse séparation de l'Église et de
l'État? Gela signifie abaissement de l'Église, spoliation de l'Église, oppression de l'Église par l'État. L'Église libre dans l'État libre; c'est la formule décevante et hypocrite. Ce que cette formule cache de mensonges, d'injustices et de violences, demandez-le à l'Italie, qui depuis un quart de siècle se surpasse elle-même, en inventant tous les jours des agressions inouïes contre l'Église déclarée libre dans l'État libre. Libre l'Église, qui voit ses biens liquidés, c'est-à-dire officiellement volés, ses temples fermés ou vendus, ses religieux dispersés et réduits à la misère, ses évoques obligés de subir, pour ne pas laisser leurs troupeaux sans pasteurs, des conditions et des formalités révoltantes ! Libre l'Église, qui n'a plus le droit de se choisir et de se former des ministres, puisqu'on les lui arrache pour les jeter dans des casernes et leur apprendre le métier de tuer les hommes, à eux, les hommes de la paix et de l'amour ! Libre l'Église, qui a vu son chef suprême, le Père vénéré de tous les fidèles de l'univers, dépouillé de ses États, assiégé dans sa capitale, cerné comme un prisonnier dans son propre palais, surveillé et insulté par ces hordes d'excommuniés ! Elle est libre, l'Église de Dieu, dans cette Italie déshonorée et cent fois parjure ! Ah ! il est difficile d'abuser avec plus d'impudence des mots de la langue humaine !
Libre aussi, l'Église catholique, dans cette Suisse, qui chasse les évoques, s'empare à main armée des églises bâties par les deniers des catholiques, et livre les brebis du Christ à ces loups ravissants appelés du fond de toutes les forêts. Libre sans doute, l'Église catholique, dans cet empire d'Allemagne, qui a juré la ruine du catholicisme, et qui multiplie les proscriptions depuis plusieurs années ! Au mois de juin 1876, les tribunaux aux ordres du grand chancelier de Prusse
avaient déjà condamné plus de huit mille prêtres catholiques à l'amende, à l'exil ou à la prison. C'est ainsi que se pratique la séparation de l'Église et de l'État.
Donc, séparation de l'Église et de l'État, cela veut dire persécution de l'Église par" l'État, ou tout au moins rupture complète de la société civile avec la religion. Mais, l'homme étant naturellement religieux, cette rupture complète est irréalisable ; et la vraie question se pose ainsi : L'Église et l'État devant vivre côte à côte et exercer leur autorité sur les mêmes sujets, mais en des matières distinctes, comment devront se régler leurs nécessaires relations ?
La réponse est toute naturelle: l'Église étant chargée de la direction immédiate des âmes, et l'État étant chargé de la direction immédiate des corps, les relations entre l'Église et l'État seront réglées par le même principe que les relations entre l'âme et le corps. Dans la vie de l'homme, le premier rôle appartient à l'âme ; dans la vie d'une nation chrétienne, le premier rôle appartient à l'Église.
Mais ici le fait n'est pas toujours conforme au droit. Si nous examinons le fait, tel qu'il se présente aujourd'hui parmi nous, c'est-à-dire, quelle est la situation actuelle de l'Église catholique en France, nous trouvons cette situation magistralement exposée dans une lettre récente de son Eminence le Cardinal Guibert, archevêque de Paris (1).
(I) Adressée, le 28 octobre 1876, à M. Dufaure, garde des sceaux, président du conseil, ministre de la justice et des culte* ; publiée par l'Univers du 31 octobre, et par la Semaine Religieuse de Paris du 4 novembre de la même année; reproduite depuis en brochure, avec deux autres lettres précédentes de Son Eminence au même ministre. C'est digne des Pères Apologétiques. On croirait entendre saint Justin ou Minucius Félix rassurant les empereurs païens au sujet du christianisme qu'ils ignoraient, et leur découvrant ce qu'ils pouvaient en attendre pour le bonheur de leur empire-
L'illustre prélat rappelle que la religion catholique n'est pas une nouveauté dans notre France ; que son histoire se confond avec celle de nos origines, de nos progrès, de nos gloires ; qu'aujourd'hui encore, après bien des épreuves, elle est entourée du respect et de l'amour de l'immense majorité delà nation ; que son caractère éminemment social lui a permis de vivre avec tous les régimes politiques, et que le pacte qui règle ses rapports avec nos pouvoirs publics est la seule constitution qui ait duré en France depuis soixantequinze-ans.
Ensuite il fait justice de cette accusation sans cesse répétée, qui se trouve au fond de tous les écrits, de tous les discours, de tous les manifestes publiés contre nous : les empiétements du clergé. Il jette un coup d'oeil sur le passé, avoue que l'Église était riche et puissante, reconnaîteetteimmenseinfluence qu'elle devait à ses bienfaits de toute nature; après quoi, en regard des siècles passés, il met l'époque présente :
« Que reste-t-il à l'Église de France de cette condition passée? Longuement préparée dans les esprits et dans les mœurs, la révolution a éclalé ; la vieille société française a été ébranlée sur ses bases, et tout l'édifice s'est écroulé. Après dix années de tourmente on a entrepris de refaire une société nouvelle, et soixante-quinze ans d'expériences successives ne nous ont pas fait sortir de la période des essais et des recherches L Église toutefois a survécu, mais combien sa condition est changée! Elle occupait le premier rang dans l'État; aujourd'hui elle lient d'un traité avec l'État la liberté de remplir un ministère purement spirituel ! Elle possédait une grande partie du sol : elle n'est plus même propriétaire de ses temples. Elle subvenait par ses larges offrandes aux nécessités publiques : elle reçoit du Trésor public, en échange de ses biens aliénés, une- indemnité à peine suffisante pour assurer à ses ministres le pain de chaque jour. Tout ce qu'elle avait amassé durant des siècles
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pour le bien commun est passé aux mains de l'État. Ses livres, ses manuscrits enrichissent les bibliothèques nationales; ses collections ornent les musées de nos grandes villes ; ses collèges abritent les maîtres et les élèves de l'enseignement officiel, et quand, à la faveur d'une liberté longtemps attendue, elle entreprend de rouvrir elle-même à ses enfaats les portes de la science, il faut qu'elle tende la main et demande à l'aumône le moyen d'enseigner à côté de ceux qui vivent de son héritage. La charité, comme autrefois, est demeurée son domaine, mais les hôpitaux qu'elle avait construits et dotés sont désormais des établissements séculiers, qui la traitent souvent comme une étrangère et mesurent à ses prêtres la liberté de leur ministère auprès du lit de la souffrance.
« Voilà la situation nouvelle qui est faite à l'Église dans notre France.
« Et maintenant, si quelqu'un avait le droit de faire entendre des plaintes, ne serait-ce pas cette Église, dépouillée de tous les avantages dont elle jouissait autrefois? Mais non, elle ne se plaint pas, elle ne revendique rien ! Son chef suprême a sanctionné de son autorité souveraine l'abandon qu'elle a fait de ses prérogatives ; trois quarts de siècle ont passé sur le sacrifice accompli, et nul parmi nous ne cherche à faire revivre ce qui n'est plus. Que l'État garde nos biens, qu'il tienne ses engagements, qu'il nous laisse la liberté de travailler au salut des âmes, c'est tout ce qu'il nous faut. »
Son Éminence demande, qu'on veuille bien nous dire de quelle manière nous visons à envahir la société civile, sur quel terrain s'étendent nos redoutables empiétements, à moins que nos adversaires n'entendent par envahissement du clergé* l'influence morale que conserve encore la religion sur les âmes, influence librement exercée et librement acceptée.
« Ici, j'en conviens, nous avons des aveux à faire, mais des aveux dont il n'y a pas lieu de rougir.
« Il est donc vrai, dans nos temps troublés, l'Église, mère des âmes; est encore la plus haute puissance morale qui soit
au monde, et sa voix, toujours écoutée dans notre France trouve plus d'écho que jamais dans des cœurs instruits par nos malheurs.
« Il est vrai, la pratique de la religion est devenue plus commune et plus fervente, l'éducation chrétienne est plus appréciée des pères de famille; les maisons où on la distri-bue ont plus que jamais la confiance de ceux qui se sentent comptables à Dieu de l'âme de leurs enfants.
« Il est vrai encore, la charité chrétienne ne s'est jamais montrée plus libérale et plus féconde: chaque jour apporte, avec la révélation de besoins nouveaux, l'occasion pour les catholiques de déployer toute la générosité de leur cœur. Nos missionnaires couvrent les plages lointaines, y font aimer et respecter le nom français et souvent les arrosent de leur sang ; la milice de l'abnégation et du dévouement recrute par milliers les vierges chrétiennes qui se consacrent au soulagement de la souffrance. Toutes les calamités publiques provoquent de nouveaux élans de générosité, et qu'il s'agisse de misères à soulager, de plaies à guérir, de ruines à relever, de crimes à pardonner, c'est toujours la voix de l'Église qui est la mieux écoutée de notre nation. »
« Si ce sont là les usurpations qu'on nous impute, si
c'est ce genre d'influence qu'on nous reproche, nous sommes coupables, grandement coupables, et je déclare que nous ne sommes pas disposés à nous corriger
« En dehors des œuvres du zèle chrétien que partout dirige le clergé, je me demande quelles sont les visées ambitieuses • qu'on puisse lui prêter. La vie de nos prêtres est exposée au grand jour : nos ennemis, comme nos amis, peuvent savoir ce qui la remplit. Célébrer le culte divin dans nos églises, initier les enfants à ta doctrine chrétienne, administrer les sacrements, porter aux malades les consolations de la religion, aux pauvres les secours de la charité, bénir au nom de Dieu toute la vie humaine depuis le berceau jusqu'à la tombe, voilà les travaux qui suffisent à absorber notre temps et nos forces. Pris dans son ensemble, on peut l'affirmer, le clergé français est tout entier à cette tâche aussi noble que modeste, et si elle n'a
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rien d'inquiétant pour la société civile, on doit être rassuré, car nous sommes résolus à ne point sortir des limites de notre ministère sacré. »
On le voit, l'Église* qui veut uniquement le bien des âmes, va jusqu'aux dernières limites des concessions possibles. On appréciera ces concessions faites par l'Église, ce désintéressement et cette tolérance, si l'on veut bien songer aux justes revendications qu'eiic pourrait faire valoir, en s'en tenant à la rigueur de son droit divin.
Ce droit divin de l'Église, affirmé par les Pères, reconnu par les premiers empereurs chrétiens, souvent proclamé par les papes et par les conciles, est énergiquement exprimé dans la célèbre Bulle Unam sanctam, lancée en 1302 par le pape Boniface VIII, pour opposer une digue aux envahissements de la puissance séculière. Voici un fidèle résumé de cette Constitution dogmatique; il aura l'avantage de montrer que les doctrines du Syllabus ne sont pas nouvelles.
La foi nous oblige de confesser une seule Église sainte, catholique et apostolique ; en dehors de laquelle il n'y a pas de salut, pas de rémission des péchés. Elle forme un seul corps mystique, dont le Christ est le chef, et Dieu est le chef du Christ. Elle fut figurée, au temps du déluge, par cette arche de Noé, qui n'eut qu'un chef et qui reçut dans son sein tout ce qui ne devait pas périr. Elle a encore pour symbole la tunique sans couture du Sauveur, qui ne fut point partagée, mais adjugée par la voie du sort. Étant une seule Église et un seul corps, elle n'a pas deux têtes comme un monstre, mais une seule, qui est le Christ et le Vicaire du Christ, Pierre et le successeur de Pierre. A Pierre et à son successeur, le Christ a confié toutes ses brebis, sans exception ; et ainsi tous ceux qui prétendent n'être pas confiés à Pierre et à ses
successeurs, attestent qu'ils ne sont pas du nombre des brebis du Christ, qui a dit : Un seul bercail, un seul pasteur.
Dans l'Église et au pouvoir de l'Église, il y a deux glaives, l'un spirituel et l'autre temporel ; dire que le glaive temporel n'est pas au pouvoir de Pierre, serait mal entendre l'Evangile. Les deux glaives sont donc au pouvoir de l'Église : le matériel doit être tenu dans l'intérêt de l'Église, et le spirituel par l'Église elle-même; celui-ci est dans la main du prêtre, celui-là dans la main des rois et des soldats, mais aux ordres du prêtre. Car, pour que les pouvoirs soient ordonnés légitimement, il faut qu'un glaive soit au-dessous de l'autre, et que l'autorité temporelle soit au-dessous de l'autorité spirituelle (1).
Si l'autorité terrestre dévie de son devoir, elle sera jugée par l'autorité spirituelle; si l'autorité spirituelle inférieure dévie, elle sera jugée par la supérieure ; quant à l'autorité spirituelle suprême, elle n'est jugée par aucun homme, mais par Dieu seul. Cette autorité, bien que donnée à l'homme et exercée par l'homme, n'est pas humaine, mais plutôt divine ; lui résister c'est résister à Dieu. — Et la bulle se termine par ces paroles, qui méritent la plus sérieuse attention : Toute créature humaine est soumise au Pontife Romain; nous le déclarons, nous le disons et le définissons comme étant de nécessité de •salut (2).
Celte Bulle inquiéta terriblement le roi de France, Philippe le Bel, qu'elle visait avant tout autre. Pour calmer
(1) Uterque ergo in potestate Ecclesiae, spiritualis scilicel gladius, et materktlis : sed is quidem pro Bcclesia, ille vero ab Ecclesia exercendus : ille sacerdotis, is manu Regum et militum.sed ad nutum et palientiam sacerdotis. Oportet aiitein gladium esse sub yladi.o, et temporale m auctoritalem spirituali subjici potesiati, etc.
(2) Porro subesse Romano Poniifici omnem humanam creaturam declaramus, dicimus, et defflnimus omnino esse de necessitate salutis.
ce prince, Clément V, pape français, second successeur de Boniface VIII, déclara que la constitution Unam sanctam ne portait préjudice à aucun droit, et que le roi, son royaume et ses sujets n'étaient pas plus soumis à l'Eglise Romaine qu'ils ne l'étaient avant cet acte pontifical. — Ils ne furent pas plus soumis qu'avant, c'est très-vrai, mais ils restèrent soumis après comme avant, et la déclaration de Clément V n'infirme pas la doctrine solennellement définie par la Bulle de Boniface VIII.
Au reste Philippe le Bel s'effrayait à tort, s'il tremblait pour son sceptre. La doctrine catholique, vigoureusement soutenue par Boniface VIII, n'a rien de menaçant pour la puissance séculière. Les deux glaives sont au pouvoir de l'Église, non pas que l'Église tienne elle-même le glaive temporel, elle le laisse dans la main du prince et du soldat ; mais parce que, en vertu de son pouvoir indirect sur les choses de ce monde, comme nous l'avons expliqué au chapitre V de cet ouvrage, elle peut donner certains ordres aux princes chrétiens. De môme, toute créature humaine est soumise au Pontife Romain, non pas en ce sens qu*elle reçoive immédiatement du Pontife les lois civiles et la direction dans l'ordre temporel ; mais en ce sens qu'elle doit recevoir de lui les enseignements de de la vraie foi, la rémission des péchés, la direction spirituelle, tous les moyens de salut qu'elle chercherait en vain hors de l'Église catholique dont le pape est le monarque.