‹ Le syllabus base de l'union catholiqueChapitre 22 sur 35 · LVI LVI · texte numérisé non relu

LVI LVI

Morum Ieges divina haud Les lois de la morale n'ont pas

egent sanctione, minime- besoin de la sanction divine, et

.que opus est ut humanae il n'est pas du tout nécessaire que

leges ad naturœ jus confor- les lois humaines soient con-

(I) Voici Ips Actes Pontificaux, où sont respectivement condamnées les erreurs de morale signalées par le septième paragraphe d i ùyllabi'S : — Encyclique Qui pturibus, du 9 novembre 1 S4ft ; — Allocution Quisque veslrum, du 4 octobre 1817; — Allocution Quibus quan'isque, du 20 avril 1849; — Encyclique Noslis et nobiscum, du 8 décembre 1849 , — Lettre Apostolique Cum Calholica, du 26 mars 18G0 ; — Allocution Novos et anle, du ?8 septembre 1860; — Allocution Jamdudum cernimus, du 18 mars 1861*; — Allocution Maxima quidem, du 9 juin 1862 ; — Encyclique Quanto conficiamur, du lu août 1863.

menlur aut obligandi vim a Deo accipiant.

formes au droit naturel ou reçoiveut de Dieu leur force obligatoire.

Philosophicarum rerum morumque scientia, itemque civiles leges possuut et debent a diviua et ecclesiastica auctoritate declinare.

Les sciences philosophiques et morales, et aussi les lois civiles, peuvent et doivent ne pas tenir compte de l'autorité divine et ecclésiastique.

Aliae vires non sunt agnoscendae nisi illae quse in materia positae sunt, et omnis morum disciplina honestasque collocari débet in cumulandis et augendis quovis modo divitiis ac in voluptatibus explendis.

Il ne faut pas reconnaître d'autres forces que celles qui résident dans la matière ; toute science morale, toute hounêteté doit consister à augmenter ses richesses par tous les moyens et à se rassasier de plaisirs.

Jus in materiali facto consistit, et omnia hominum officia sunt nomen inane, et omnia humana facta juris vim habent.

Le droit consiste dans le fait matériel ; tous les devoirs de l'homme sont un mot vide de sens, et tous les faits humains ont force de droit.

Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium summa.

L'autorité n'est pas autre chose que le nombre ou la somme des forces matérielles.

Fortunata facti injustitia

Une injustice de fait couronnée

nullum juris sanctitati detrimentum affert.

Proclamandum estetobservandum principium quod vocant de non-interventu.

de succès n'apporte aucun préjudice à la sainteté du droit.

Il faut proclamer et observer ce qu'on appelle le .principe de non- intervention.

Legitimis principibus obcdientiam detrectare , immo et rebellare licet.

Tum cujusque sanctissimi juramenti violatio, tum quaelibet scelesta flagitiosaqueactiosempiternae legi repugnans,non solum haud est improbanda , verum etiam omnino licita summisque laudibus effcrenda, quando id pro patriœ amore aeatur.

Il est permis de refuser l'obéissance aux princes légitimes, et même de se révolter.

La violation des serments les plus sacrés, les actions les plus criminelles, les plus honteuse s, les plus opposées à la loi éternelle, non-seulement ne sont pas blâmables , mais au contraire sont tout à fait licites et dignes des plus grands éloges, quand elles se font pour l'amour de la patrie.

Ces doctrines seront jugées monstrueuses, je ne dis pas par toute conscience chrétienne, mais par toute 'conscience honnête. Nous pouvons être sobre de réfutations et de commentaires. Il nous suffira de définir les diverses lois qui régissent l'homme, et d'indiquer les principales atteintes portées à ces lois par les scandaleuses théories que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Disons d'abord ce qu'il faut entendre par loi éternelle, par loi naturelle, par loi humaine (1). Les propositions ci-dessus nient effrontément les deux premières, et dénaturent la troisième. Les auteurs de ces propositions restent loin des païens eux-mêmes, sur le terrain de la saine philosophie ; car les païens, tels qu'Aristote et Cicéron, se gardent bien de nier la loi éternelle et naturelle ; c'est au contraire sur cette loi immuable et naturelle, dont la force vient de la divinité, qu'ils appuient toute loi humaine.

Qui dit loi dit règle et mesure, à laquelle doivent se conformer les actes de l'homme. Toute loi étant une règle et une mesure, à moins de dire que toute règle est changeante, que toute mesure est variable, et que par consé-

(I) Nous empruntons nos définitions à saint Thomas, qui traite des Lois dans cette partie de la Somme appelée première de la seconde, à partir de la question XC. Un autre théologien, Suarez, a fait un traite de Legibus, qui est un chef-d'œuvre. Nos légistes ne perdraient pas leui temps, s'ils étudiaient saint Thomas et Suarez.

Donc, d'après saint Thomas, la loi en général peut se définir ; Quâ dam recula et mensura actuum (1. 2 q. X(J, art. t); — la loi éternelle : Ipsa ralio qubernalionis rerum in Deo sicul m principe uniucrsilalis exisleus (Ibid. q. XC1, ait. 1) ; — la loi naturelle : Partielpalio legis %lern% in ralionaU crealura (Ibid. art i); — les lois humaines : Parliculares dispontiones ex prjeccptis leyis naluraUs procedenles (Ibid. art. 3).

quent l'homme ne peut jamais être fixé sur la valeur absolue de ses actes ni savoir jamais si ces actes sont bons ou mauvais, moraux ou immoraux, il faut de toute nécessité reconnaître une loi suprême, éternelle, invariable, qui est la règle des règles et la mesure des mesures, avec laquelle toute règle et toute mesure doivent être confrontées, de laquelle toute règle et toute mesure tirent leur rectitude. C'est ce que nous appelons la loi éternelle, ou la,raison divine, essentiellement droite, bonne et juste ; source et mesure de toute droiture, de toute bonté et de toute justice. Cette raison, par laquelle Dieu se dirige dans le gouvernement du monde qu'il a créé, c'est sa providence, si l'on veut, ou plus exactement, comme l'observe quelque part saint Thomas, c'est le principe de la providence (1) ; c'est la règle indéfectible, la loi éternelle.

Elle s'applique à toutes les créatures, et leur imprime le degré de rectitude que leur nature est capable de recevoir. Tous les êtres soumis à la divine providence, dit saintThomas, sont réglés et mesurés par la loi éternelle; tous par conséquent participent de cette loi éternelle, en tant qu'elle leur imprime de l'inclination vers les actes et la fin qui leur sont propres. Mais la créature raisonnable est soumise à la providence divine d'une manière plus excellente que les êtres sans raison, en tant qu'elle reçoit une part de providence pour se diriger elle-même et diriger les autres. Elle participe donc delà raison éternelle, qui lui communique une inclination naturelle à lacté et à la fin propres à une créature raisonnable. Or, cette participation de la loi éternelle, ou de la raison di-

(1) Loi élernelle et providence ne diffèrent pas réellement, mais rationnellement : « In Deo lex aeterna non est providenlia, sed providentise quasi principium ; unde et convenienier lejji aeternae attribuuntur actus providentise. » (Saint Thomas, quaest. V, de Verit., art. \, ad 6.)

17(5 LE SYLLABOS.

vine, dans une créature raisonnable, c'est ce que nous appelons la loi naturelle. Noblesse de l'homme, chantée par David dans son psaume quatrième. Sacrifiez au Seigneur, s'écrie-t-il, sacrifiezun sacrifice de justice; et entendant les hommes lui demander quelles sont les œuvres de justice : Beaucoup disent : Qui nous montrera le bien! il répond à cette question par cet élan de reconnaissance : 0 Seigneur, la lumière de votre visage s'est reflétée sur nous. Gomme s'il disait : La lumière de la raison naturelle, qui nous fait distinguer ce qui est bien et ce qui est mal, n'est pas autre chose que le rayonnement de la lumière divine dans nos âmes.

Cette lumière naturelle, qui nous découvre instantanément les premiers principes, les rapports immédiats des êtres, nos principales obligations envers Dieu, envers nous-mêmes et envers nos semblables, et qui nous conduit, par la faculté du raisonnement, à un ensemble considérable de connaissances, impossible de mettre en doute sa connexion nécessaire avec la lumière éternelle. La loi naturelle découle évidemment de la loi éternelle. Celle-ci est la raison de Dieu, celle-là la raison mise par Dieu dans l'homme comme une lueur de sa raison divine. Comment séparer deux choses, distinctes sans doute, mais si étroitement unies? — Ajoutons que laloi humaine est sujette de la loi éternelleetde laloinaturelle, en ce sens qu'elle est réglée par elles et n'a jamais le droit de leur être contraire.

Législateur suprême, Dieu délègue aux princes de la terre, pour le bien des sociétés dont il les constitue les chefs, une partie de son autorité législative. Point de pouvoir qui ne vienne originairement de Dieu : Non est poteslas nisi à Deo (Epist. ad Rom. xm, 1). C'est de Dieu que tous les autres législateurs tiennent leur mandat ; l'ayant reçu de Dieu, ils ne peuvent l'exercer que confor-

mément à la volonté de Dieu, à qu'ils en rendront un compte sévère, et que dans les limites qu'il leur a prescrites. Or Dieu, qui est lui-même la loi éternelle et l'auteur de la loi naturelle, ne peut autoriser les législateurs humains à contredire les principes immuables de la justice et de la morale. Il faut donc que les lois humaines, pour mériter ce nom de lois, c'est-à-dire pour être vraiment règles et mesures des actes de l'homme, soient une dérivation prochaine ou éloignée de la loi naturelle. Voici comment saint Thomas le fait voir (1) : Une loi doit toujours être juste. Or, dans les choses humaines, cela est appelé juste qui est conforme à la règle de la droite raison ; et la première règle de la raison, c'est la loi naturelle. Donc une loi établie par les hommes n'est réellement loi, qu'autant qu'elle dérive de la loi naturelle; et si elle était en un point en désaccord avec la loi naturelle, ce ne serait plus une loi, mais une corruption de la loi. Ainsi toutes les lois humaines dérivent de la loi naturelle, mais de deux manières. Les unes en dérivent par mode de conclusions ; par exemple, la défense de tuer est une conclusion évidente et prochaine de ce grand principe naturel : Ne faites de mal à personne. Les autres en dérivent par mode de déterminations] par exemple, la loi naturelle enseigne que celui qui fait une faute doit être puni, mais elle ne détermine pas qu'il sera puni par telle ou telle peine ; la détermination de la peine pour les divers délits sera une loi humaine qui dérive de la loi naturelle de la seconde manière.

(1) Somme théologique, 1. 2. q. XCV, art. 2 : Ulrum omnis lex humanitus posila a legenaturali derivetur? Il répond que c'est tout à l'ail nécessaire : « Omnis lex humanitus posita in tantum hafoet de ralione legis, in quantum a lege naturae derivatur. Si vero in aliquo a loge naturali discordet, jam non erit lex, sed legis corruplio. »

Ainsi les lois humaines peuvent commander des choses bonnes de leur nature, ou défendre des choses mauvaises de leur nature ; et dans ces deux cas elles tirent des conclusions de la loi naturelle. Elles peuvent aussi, s'il y a utilité pour le bien commun, commander ou défendre des choses indifférentes de leur nature, et alors elles déterminent et appliquent la loi naturelle. Mais ce qu'elles ne peuvent jamais, c'est commander une chose naturellement mauvaise, ou défendre une chose naturellement obligatoire. En d'autres termes, la force de la loi humaine vient de sa conformité avec la loi naturelle, et pour remonter jusqu'à la première source, de sa conformité avec la raison divine. Le prince, qui ne fait pas remonterjusque là son pouvoir, se cause à lui-même le plus grave préjudice; il enlève à ses lois leur valeur et leur sanction.

Alors on en vient à ne plus reconnaître d'autres forces que celles de la matière, plus d'autre honnêteté que la jouissance, plus d'autre droit que le fait brutal; et l'on supprime toute morale, toute responsabilité, tout vice et toute vertu, en disant que tous les devoirs de l'homme sont des mots vides de sens. Un livre sacré, justement appelé le livre de la Sagesse, met ce langage sur les lèvres de ces hommes de plaisirs : Venez, jouissons des biens présents, hâtons-nous d'user de la créature tant que nous sommes jeunes. Enivrons-nous des vins les plus exquis ; à nous les parfums, les fleurs de la saison. Mettons sur nos fronts des couronnes de roses, avant qu'elles nese fanent] que les prairies se souillent de notre luxure, semons partout les signes de nos joies; c'est notre partage, c'est notre sort. Opprimons le jante pauvre, n'épargnons pas la veuve, ne respectons pas les cheveux blancs du vieillard. Que notre force soit notre loi et notre justice; ce qui est faible n'est bon à rien

Ils s'applaudissaient de leurs injustices et de leurs débauches. Mais bientôt le jour du jugement de Dieu se lève, et ces gens d'esprit changent de langage. De leur vie de puisance et de luxure ils tirent cette conséquence désespérée : Nous étions des fous I Ergo crravimus.

A la place de la vieille morale divine et naturelle, qu'ils suppriment comme trop gênante, quelle morale nouvelle mettent-ils? Nous l'avons dit, et eux-mêmes l'avouent : pas d'autre que les passions à satisfaire.

Pour arriver à cette noble fin, si digne d'une créature raisonnable et baptisée, tous les moyens leur sont bons. Ils ont recours, suivant les circonstances et leurs aptitudes personnelles, à la force ou à la ruse, à la vérité ou au mensonge, à l'audace ou à l'hypocrisie, à l'amour ou à la haine; aux grands mots de liberté, d'égalité, de droits de l'homme; aux immortels principes de 89, à l'influence plus efficace de l'argent, aux promesses, aux menaces, à toutes les corruptions, et même quelquefois aux sentiments élevés qu'ils savent cachés dans les recoins de l'âme humaine.

De toutes ces lois morales, celle qui semble auj ourd'hui le plus à la mode, c'est la loi du nombre, le droit de la multitude, le respect de l'opinion publique, le suffrage universel enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom.

Suffrage universel, mensonge universel, a dit Pie IX avec infiniment de raison. A cette autorité souveraine nous en ajouterons une autre, bien moindre à nos yeux, mais qui a son poids dans la question. Lorsque M. Thiers

prononça son célèbre discours sur la question romaine, on ne manqua pas de lui objecter la volonté de la nation; il répondit (1) :

« Lorsque la France proclamait, en 1792,1a République une, indivisible, impérissable, fallait-il alors la prendre au mot? Lorsqu'elle se jetait aux pieds du jeune général Bonaparte, promettant de lui appartenir à jamais, fallait-il encore la prendre au mot ? Et lorsque, en 1814, elle revenait à la famille de ses anciens rois... ; et lorsque, un an après, elle revenait définitivement à Napoléon ; et lorsque, cent jours après, elle revenait encore à la maison de Bourbon ; et lorsque, en 1830, elle essayait de fonder la monarchie constitutionnelle avec la branche cadette ; et lorsque, en 1848, elle se proclamait une seconde fois et pour jamais en république, lequel de ces jours fallait-il la prendre au mot?... C'est qu'il ne faut jamais prendre pour définitif (c'est-à-dire prendre au sérieux) tout ce que dit un peuple en révolution. »

Que de dates, que de volontés nationales définitives l'on pourrait ajouter, seulement en un quart de siècle! L'empire en 1832, le plébiscite de 1870, suivi quelques mois après, au 4 septembre, de la chute de l'empire qu'il

(1) Pie IX et M. Thiers, témoins de nos révolutions actuelles, jugent l'autorité populaire comme la jugeaitPie VI, témoin de la grande révolution à la tin du dernier siècle. Dans l'admirable allocution qu'il prononça dans le consistoire du 17 juin 1793, à l'occasion de la mort de Louis XVI et du service funèbre ordonné pour le repos de l'âme du roi très-chrétien, il dit : « La Convention nationale n'avait ni droit ni .autorité pour prononcer cette sentence. En effet, après avoir aboli la monarchie, le meilleur des gouvernements, elle avait transporté toute la puissance publique au peuple, qui ne se conduit ni par raison ni par conseil, ne se forme sur aucun point des idées justes, aoprécie peu de choses par la vérité, et en évalue un grand nombre d'après l'opinion : qui est toujours inconstant, facile à être trompé, entraîné à tous les excès, ingrat, arrogant, cruel : qui se réjouit dans le carnage et dans l'effusion du sang humain, et se plaît à contempler les angoisses qui précédent le dernier soupir, comme les anciens allaient voir les amphithéâtres » — Le pane fait ensuite l'éloge des vertus de Louis XVI, montre par les circonstances que l'attachement de ce. prince à la foi catholique a été la principale cause de sa mort, et que cette mort présente les caractères du martyre. Espérons que ce jugement sera plus tard confirmé par le jugement définitif d'un autre pape.

devait rendre éternel ; le pacte de Bordeaux et le mariage de M. Thiers avec la France; puis le 24 mai 1873, divorce de ce mariage si bien assorti, et le maréchal de Mac- Mahon acclamé sauveur; puis le septennat, au mois de novembre de la même année; puis, le maréchal acceptant la république définitive, mais révisab'e, conservatrice en février 1875, déjà radicale en 1876, menaçant en 1877 de devenir bientôt la terreur, si le maréchal n'avait enfin, par l'acte énergique et patriotique du 16 mai, muselé le tigre révolutionnaire et délivré la France d'une politique de casse-cou... Toujours des manifestations de l'opinion publique et de la volonté nationale.

Le suffrage universel, les votes populaires, le gouvernement de la multitude, il faudrait en finir avec ces leurres éhontés. Pour que ce gouvernement là nous inspire confiance, nous demandons deux réformes assez radicales. Réforme des passions de la multitude : qu'elle ne soit plus aveugle, ni tumultueuse, ni avide des biens qu'elle ne possède pas, ni changeante, ni capricieuse, ni jamais lâche et cruelle, ni accessible aux excitations des tribuns de carrefour; mais calme, raisonnable, désintéressée, instruite de toutes les affaires, incorruptible, capable d'exprimer des volontés justes, et investie de moyens pratiques pour les faire exécuter parles mandataires. — Réforme des passions des chefs ; car la multitude aura toujours des chefs, qui seront souvent des meneurs; donc, chez eux, plus d'ambition, plus d'intérêts personnels, plus de luttes ni de rivalités, plus de manœuvres pour arriver et se maintenir au pouvoir, pour peser sur le suffrage universel, plus d'argent distribué, plus de places promises, plus de tonneaux de vin ou de cidre dans les avenues des urnes électorales...

Tant que vous n'aurez pas opéré ces petites réformes,

votre suffrage universel, tel qu'il fonctionne sous nos yeux, restera le mensonge universel. Mettez donc aux voix, dans les campagnes de France et mieux encore dans les villes, une institution quelconque, la suppression d'une charge quelconque, par exemple la suppression de la gendarmerie, la diminution ou l'abolition des impôts, ou simplement la gratuité obligatoire des mandats de Messieurs les sénateurs et de Messieurs les députés!... Sur ce dernier point, il serait intéressant de savoir si l'opinion que nos honorables ont fait prévaloir dans les Chambres est complètement d'accord avec l'opinion nationale.

N'en disons pas davantage. Les partisans les plus chauds du suffrage universel connaissent aussi bien que nous la valeur morale de cette institution. C'est une machine de guerre, qu'ils trouvent excellente, à condition qu'elle fonctionnera pour eux. Si elle vient à se tourner contre eux, elle doit être à l'instant brisée. On l'a vu mille fois ; citons un exemple pris en Belgique, bien qu'il ne soit pas difficile d'en trouver en France. En Belgique, aux élections de juin 1876, le suffrage universel a eu le détestable goût de tirer des urnes, en majorité, des noms catholiques. Aussitôt il est condamné par ses plus fervents adorateurs. Qu'on le réforme, qu'on le bâillonne ! qu'on l'étouffé! crient de toutes parts les libéraux, qui, chez nos voisins, s'appellent encore les Gueux. Ils organisent une manifestation, ils brisent les vitres chez leurs adversaires, font couler le sang, culbutent la police, menacent le ministère, demandent au nom de la minorité la démission de ce cabinet qui représente la majorité ; ils déclarent enfin qu'un pareil état de choses est intolérable, que les villes ne doivent pas être opprimées par les campagnes, et que, puisque les campagnes et certaines grandes villes se permettent de nommer des catholiques, le suffrage

universel dûment pratiqué exige que ces campagnes arriérées et ces grandes villes bigotes soient privées du droit de voter.

La conclusion, c'est que, dans toute société où la queue dirige la tête; le corps social marche à l'aveugle, se traîne dans toutes les boues et roule dans tous les trous du chemin.

D'autres principes de même qualité sont encore au service de cette commode morale, indépendante de la loi naturelle et divine. Il y a le principe du fait accompli, qui justifie tous les crimes, toutes les spoliations, tous les brigandages, à la seule condition que le coup soit bien porté. S'ils échouent, les agresseurs sont des scélérats ; s'ils réussissent, ilssont des héros. Exemple : Quand les Piémontais eurent envie d'annexer à leur petit royaume les Etats de l'Église, quelqu'un alors maître leur dit : Faites vite ! Us firent assez vite, grâce a de honteuses connivences, malgré les réclamations et les excommunications du Saint-Siège. Et lorsqu'ils eurent fait, ayant conscience d'être les plus honnêtes gens du monde, ils étaient étonnés, presque scandalisés, d'entendre encore gronder au-dessus de leurs têtes les foudres du Vatican. A quoi songez-vous, Saint-Père? Vous n'avez pas de plus dévots fils que nous ; quant à ce petit accident, qui vous a chassé de vos provinces, faites-en votre deuil, et n'en parlons plus : c'est un fait accompli. Tenez, Saint- Père, en échange nous vous offrons notre amitié, bénissez-nous !

« Oh ! les hypocrites ! s'écriait le Pontife indigne, dans son allocution Jamdudum cernimus, prononcée le 18 mars 1861 ; ils ne rougissent pas de nous proposer de partager leur hypocrisie, en nous réconciliant avec l'Italie spoliatrice ! Ils nous ont ravi violemment presque tous

nos Etats, nous laissant les très-lourdes charges du Pontife et du Prince, que nous ne pourrions supporter sans les pieuses offrandes que l'amour généreux des enfants de l'Église catholique nous envoie tous les jours ; ils ont suscité contre nous l'envie et la haine, et maintenant ils nous parlent de conciliation ! Ils veulent que nous déclarions publiquement que nos provinces usurpées sont devenues la libre propriété des usurpateurs. Demande effrontée, et jusqu'à ce jour inouïe ! Ce Siège Apostolique, qui a toujours été le rempart de la vérité et de la justice, ils veulent l'entendre déclarer qu'un bien dont on s'est emparé parle vol et par la violence, peut néanmoins être possédé tranquillement et honnêtement par l'inique agresseur; ils veulent que nous admettions ce faux principe, que l'injustice du fait, quand elle est couronnée de succès, ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit. » — Et rappelant cette belle parole, qui venait d'être prononcée au Sénat français : Le pape est le représentant de la plus grande force morale qui soit au monde, il déclare solennellement que, reconnu avec raison pour le représentant et le gardien de la morale, il ne couvrira jamais de son consentement les déprédations des nouveaux Vandales.

Le fait accompli trouve un utile auxiliaire dans un autre principe moderne, que le pape qualifie de funeste et de pernicieux, le principe de non-intervention. Quelle doctrine exprime-t-on par là? La voici :

Vous avez un innocent agneau qui paît tranquille dans votre prairie, sous la garde d'un chien fidèle et fort. Un loup vorace, sortant du bois, s'élance sur l'agneau ; mais le chien bondit sur le loup, le harcèle, l'oblige à lâcher prise, et sauve la vie à ce paisible agneau. Qu'a faitvotre chien? — Son devoir, répondez -vous. — Nullement; il

a fait un crime, il a violé le principe de non-interven-tion ; en intervenant dans la lutte, il a gêné les appétits du loup, qui avait faim de la chair de l'agneau. Yous voyez bien que l'intervention de votre chien est criminelle, et que le loup a droit à une réparation.

Appliquez cette morale à la vie entre citoyens, à la vie entre peuples, et vous avez le principe de non-intervention. C'est l'égoïsme érigé en axiome social. Cet axiome égoïste renverse de fond en comble le droit des gens, qui ne repose que sur les garanties internationales. Il est contraire à la loiévangélique, qui nous fait un devoir de secourir nos frères dans la mesure de nos forces. Il est contraire à la nature de l'homme, qui a continuellement besoin de son semblable; contraire à la nature delà société, car la raison d'être d'une société, c'est précisément le secours mutuel que les citoyens se donnent :

il se faut entr'aider, c'esl la loi de nature.

L'âoe du fabuliste se moqua un jour de cette loi de nature ; il lui en coûta la vie. Dans la vie civile, la morale de non-intervention n'a pas chance de prévaloir, tant qu'il y aura des gendarmes et des tribunaux. Mais dans la vie internationale, qu'aucun tribunal ne protège aujourd'hui, cette morale triomphante livre les faibles à la merci des forts, supprime tous les droits, et n'en laisse subsister qu'un seul, celui du plus fort. Par le droit du plus fort le tigre est roi du désert, tant que le lion n'est pas là pour dépecer le tigre. C'est cette morale, apprise dans les antres des bêtes fauves, que le principe de non-intervention tend à introduire parmi les peuples. Quoi ! parce qu'une grande nation se sentira l'appétit d'en dévorer une petite, ce sera un crime pour une troisième nation généreuse et forte de barrer le passage à la violence, et de dire : Arrêtez !...

Oui, cette généreuse intervention est un crime, quand elle a lieu au profit de la justice. Ce serait différent, si elle avait lieu pour hâter la destruction des faibles, pour annexer les petites nationalités aux grandes. C'est cette morale à rebours qui nous a dépouillés tous dans la personne du Souverain Pontife notre père, c'est elle qui a permis à un gouvernement félon d'entasser violence sur violence, infamie sur infamie, brigandage sur brigandage, sacrilège sur sacrilège, jusqu'à enfoncer les portes de la ville sainte. Les peuples ont lâchement laissé faire ; Dieu commence à les juger !...

Sans craindre de se contredire, ceux qui proclament le principe de non-intervention n'hésitent pas à intervenir, par les moyens moraux ou violents, au sein des peuples tranquilles et soumis, pour y fomenter des mécontentements, des agitatious, des mouvements populaires et des révolutions. Dans son allocution Novos et ante, prononcée le 28 septembre 1860, le pape reprochait au gouvernemement subalpin cette contradiction flagrante : Il ne permet pas qu'on intervienne en faveur du droit et de la justice, disait le Pontife ; et lui-môme, violant à la face de l'Europe le principe qu'il invoque, envoie ses troupes dans des États qui ne lui appartiennent pas, et d'où il chasse les princes légitimes. Encore une application de l'axiome tout à fait moderne : La force prime le droit! Partout où nous sommes déjà maîtres, personne n'a le droit d'intervenir ; mais partout où nous voulons devenir maîtres, nous avons le droit d'intervenir. Il faut bien éclairer les peuples, leur montrer les doucours de no tre administration paternelle, les délivrerdel'étatd'oppression où ils gémissent sans le savoir, faire naître chez eux des aspirations nationales, et satisfaire ces libresaspirations. Peuples esclaves, accourez à vos libérateurs ! Mais d'où

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vient ce peu d'empressement ? faudra-t-il vous forcer à être libres ? Quoi ! vous hésitez à secouer le joug de vos maîtres ? Mais, sachez-le bien, tant qu'on est gouverné par des prêtres ou par des amis des prêtres, par d'autres que nous en un mot, la révolte est le plus saint des devoirs

Ce saint devoir de la révolte contre les princes légitimes parait n'avoir pas été connu de l'apôtre saint Pierre, qui donnait aux catholiques ces instructions : Soyez soumis à toute créature humaine pour Dieu ; au roi à cause de sa dignité ; aux autres chefs, comme envoyés par lui pour la punition des malfaiteurs et la louange des bons. Car telle est la volonté de Dieu, que votre bonne conduite réduise au silence l'ignorance des hommes imprudents. Agissez en hommes libres, ne faites pas de la liberté un voile de malice, mais 7nonlrez-vous les serviteurs de Dieu. Honorez tout le monde; aimez la fraternité, craignez Dieu, respectez le roi. (I Petr. n, 13-17). Si les ordres des princes sont contraires aux lois de Dieu ou à celles de l'Église, alors la résistance, nous ne disons pas la révolte, est le plus saint des devoirs ; et plutôt que d'obéir aux hommes, il faut mourir pour Dieu, à l'exemple de nos millions de martyrs. Hors ce cas, résister aux puissances établies, c'est résister à Dieu, et ébranler le fondement de la société humaine.

Enfin, ces ennemis de la morale naturelle veulent se couvrir d'un nom qui nous est cher, et que nous respectons plus qu'ils ne font : ils mettent en avant leur patriotisme, et ne rougissent pas d'affirmer que l'amour de la patrie rend légitimes tous les parjures et tous les crimes.

Ah ! ne confondons pas ! La marâtre qui oblige ses fils à la servir par l'infamie, par le parjure et par toutes les

scélératesses, non ce n'est pas la patrie, aucune patrie... c'est la franc-maçonnerie ! Et en effet ce délire abomi nable a pris naissance dans les têtes des francs-maçons, dans les cerveaux exaltés des faiseurs de l'Italie une et libre. Charmante en vérité, l'Italie une et libre qu'ils nous ont faite, ils peuvent se pavaner de leur ouvrage ! Elle est bien la patrie du mensonge, du parjure et de la violence, pour les uns ; et pour les autres, la patrie de la misère, de la haine et de la honte !

Et partout où la Révolution triomphe, elle sème quelques-uns de ces bienfaits, quelques-unes de ces gloires. Nous en savons quelque chose en France; qu'on jette un coup d'oeil sur le bilan des trois ou quatre Républiques qui sont tombées sur nous depuis moins d'un siècle (1). Celle de 1793, outre la guillotine, les noyades, les confiscations, les massacres et toutes les horreurs que l'on sait, trouva un moyen infaillible de faire le bonheur du peuple ; ce fut d'émettre plus de six milliards d'assignats au cours forcé. Quand on compare les impôts payés sous la monarchie, jusqu'en 1789, avec ceux que nous payons aujourd'hui, par suite de nos révolutions successives, on voit avec stupéfaction que nos charges ont été septuplées Ainsi le progrès marche, et même trèsvite. Quant à notre dernière République, dont nous goûtons encore les bienfaits, nous répéterons simplement le ■mot de l'un de ses auteurs : Son avènement nous a coûté cinq milliards et deuxprovinces, mais elle les vaut bien !!!

(1) Des chiffres instructifs sont rappelés dans l'Univers du 2 septembre 1876, article Variétés.

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