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NEUVIÈME LEÇON

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Eôle de l’imprimerie et du livre. — Le journal. — Le gouvernement et la presse. — La presse d’affaires. — Le grand journal moderne.

Il faut comprendre dans le mot Presse l’ensemble des publications, sorties des presses typographiques, journaux, brochures et volumes. Nous ferons au journalisme la part la plus large.

L’imprimerie eut sur le développement des idées une influence énorme. Ce fait, qui est connu de tous, donne la clef de l’histoire des luttes religieuses au seizième siècle.

Sans Gutemberg et sa merveilleuse invention, la renaissance classique et artistique se serait limitée à une élite dans quelques centres peu nombreux. Son rayonnement sur l’Europe chrétienne eût été presque nul. Les esprits n’auraient pas senti leur curiosité en éveil. Ils ne se seraient point abandonnés, comme ils le firent, à; cet amour déraisonnable des nouveautés ou d’une antiquité rajeunie, qui les arrachait à une tradition forte pour les jeter dans les aventures intellectuelles et morales.

Luther et Calvin auraient vu leur action se limiter à une poignée de disciples. Peut-être même n’eussent-ils pas eu la tentation de renouveler le Christianisme par une réforme de ses doctrines et de ses habitudes. Dans tous les cas, cette réforme aurait pu troubler quelques villes ou diocèses, sans se transformer en une révolution européenne.

Le livre imprimé établissait immédiatement entre

l’église et les libertés

les hommes cultivés des liens qu’aucune puissance n’avait la force de rompre ou d’interdire. La pensée humaine, déjà partiellement affranchie par l’écriture des entraves du temps et de l’espace, jouissait d’une extraordinaire liberté.

Un maître réunissait aisément dans son cabinet de travail les témoins de l’activité intellectuelle, qui s’était produite avant la sienne. Il n’avait pas à quitter son laboratoire pour connaître les recherches de ses contemporains et les résultats qu’ils obtenaient. Leur pensée venait à lui sous la forme d’un livre. Il la recevait de toutes les contrées où il se faisait un travail d’esprit. La concentration des intelligences s’effectuait.

Un penseur actif et puissant trouvait là des concours précieux. 11 accumulait en lui, pour se l’assimiler après coup, tout ce dont il avait besoin du savoir de son temps.

Les disciples réunis autour de sa chaire participaient les premiers à ces richesses, s’il enseignait dans une université. Cet enseignement oral n’avait pas la répercussion d’un enseignement écrit et imprimé. Du jour où le maître transportait le travail de son intelligence par l’imprimerie dans un volume, reproduit à centaines d’exemplaires, ses disciples se multipliaient spontanément. Il allumait un incendie, quand les circonstances s’y prêtaient. Les flammes, entretenues constamment, franchissaient tous les obstacles. C’est ce qui eut lieu avec Luther, Calvin et leurs émules. La presse rendit donc la réforme possible.

Les promoteurs ecclésiastiques de la contre-réforme, qui suivit le Concile de Trente, l’utilisèrent à leur tour. L’Église n’aurait pas eu sans elle la renaissance philosophique et théologique, qui prépara ses triomphes de la fin du seizième siècle et du dix-septième en Espagne, en Italie, en France et

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dans toute une partie de l'Allemagne. Celte force, à la fois mécanique et commerciale, est d’elle-même indifférente. Ceux qui la mettent en activité lui communiquent le caractère bon ou mauvais de la cause et de la doctrine, qu’ils servent par son moyen.

La révolution française bénéficia des progrès préalables réalisés dans l’industrie typographique. On put, au dix-huitième siècle, multiplier les livres et les écouler avec une rapidité et une abondance que l’on ne connaissait pas encore. Le développement des études classiques avait considérablement accru le nombre des esprits cultivés. 11 y en avait partout en France et dans l’Europe entière. On les devait à la culture latine, qui était en honneur jusque dans les pays slaves et anglo-saxons. Ces milieux étaient avides de lecture. La clientèle ne manquait donc pas aux libraires et aux imprimeurs. Les écrivains n’eurent qu’à leur offrir le produit de leur pensée, pour qu’ils le transformassent aussitôt en marchandise. Le reste alla tout seul.

Voltaire, Rousseau, Diderot et les Encyclopédistes trouvèrent un état de choses fait pour le succès de leurs entreprises littéraires. Ils eurent des lecteurs innombrables. Ils réussirent ainsi à vider les intelligences des notions surnaturelles et même de ces vérités naturelles, qui donnent au Catholicisme ses fortes assises humaines. Une révolution intellectuelle et morale se fit par eux en France, et, on pourrait le dire, dans toute une partie de l’Europe. Elle avait devancé et rendu inévitable la révolution politique et sociale, qui commença en 1789.

Ce n’est pas tout. Le livre est insuffisant. Son action s’accroît de celle des feuilles publiques. On ne parlait pas alors de journal. La chose existait

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quand même. Le journalisme fut un facteur de la révolution française. Il avait commencé en mai 1631 avec la Gazette de France hebdomadaire de Théophraste Renaudot. Il y eut ensuite le Mercure galant (1672) devenu le Mercure de France en 1724, le Journal des Savants , les Mémoires de Trévoux , le Journal de Verdun , le Courrier de l’Europe et une foule d”autres recueils, dont la réputation fut moindre.

Les débitants de nouvelles, ou nouvellistes , les centralisaient dans leurs bureaux.. C’étaient de véritables magasins de presse. Les tenanciers vendaient des nouvelles orales ou écrites; ces dernières étaient des nouvelles à la main, qui pouvaient être expédiées de Paris en province. Les nouvellistes augmentaient la valeur de la marchandise par leurs commentaires personnels, auxquels s’ajoutaient ceux des habitués.

C’est la révolution qui inaugura en France la feuille quotidienne ou journal. Il y en eut toute une floraison. Son rôle politique fut considérable.

Les événements de 1789 jetèrent dans l’action politique les hommes de lettres, qui les avaient rendus possibles. Désormais ils furent les acteurs principaux de la vie politique. Cela devait être, puisque le peuple était souverain. Les pensées et les volontés de ce souverain ne peuvent lui venir que de l’opinion, avec laquelle, du reste, elles se confondent. Or l’opinion est le produit des hommes de lettres, et le journal est l’instrument qui leur sert à la confectionner.

Il y eut excès dans la presse, comme en tout. Ces excès allèrent jusqu’à une anarchie honteuse. Napoléon détruisit l’influence des publicistes, en mettant leurs plumes à son service. Le nombre des journaux politiques fut réduit à treize dans la capitale. Toute leur liberté consistait à ne jamais heurter l’arbitraire du maître.

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

La Restauration octroya la liberté de la presse, tempérée par la censure. Mais les journaux lui créèrent les plus graves embarras. Elle eut une législation par trop mobile, qui les excitait au lieu de les satisfaire. Et c’est sur une insurrection de la presse que se fit la révolution de juillet.

Louis-Philippe abolit la censure. Les journaux en profitèrent pour redoubler d’activité et d’audace. Leur nombre augmenta et bientôt on eut la presse à bon marché. Napoléon III, très sévère au début de son règne, se montra plus large à la fin, trop large même, puisque cette liberté se tourna contre la France. La troisième République ouvrit pour la presse française une ère nouvelle. Elle jouit d’une entière liberté, accrue encore par d’importantes prérogatives. Nous aurons tout à l’heure à nous prononcer et sur cette liberté et sur ces prérogatives.

Seul Napoléon 1er réussit, avec sa main de fer, à domestiquer le journalisme. Les autres gouvernements ont oscillé entre la rigueur et la liberté complète ou relative. Finalement, la liberté eut le dessus et elle tourna régulièrement contre le pouvoir qui l’accordait.

Il ne manqua jamais d’écrivains pour soutenir dans la presse les droits de l’Église et de l’autorité légitime. Mais leur influence n’a jamais pu contrebalancer celle des publicistes ennemis. Ceux-ci ont toujours bénéficié des faveurs de l’opinion. Ils ont été et ils sont les hommes de ce qu’on appelle le grand public. Quelques-uns cherchent une explication de ces succès dans la supériorité de leur talent et une meilleure organisation des journaux. Il y a du vrai, j’en conviens. Les circonstances avantageuses que je viens de signaler n’ont fait que seconder l’extraordinaire chance de succès que les événements donnaient aux écrivains politiques de gauche.

l’église et les libertés

Toute l’histoire politique de France, pendant le cours du dix-neuvième siècle, nous fait assister au progrès continu des doctrines révolutionnaires. L’Église et les gouvernements conservateurs, que nous avons eus, ont accumulé les obstacles pour y mettre un terme. Souvent on a mieux aimé canaliser, sous prétexte de le diriger, le cours des idées. Ces tentatives ont permis de gagner du temps. Et encore? Combien de fois la révolution n’a-t-elle pas rattrapé le temps qu’on croyait lui avoir fait perdre? Toujours est-il que ses succès l’ont conduite à notre troisième République.

Les gouvernements, condamnés à extraire leur autorité des entrailles de la nation par le parlementarisme et un suffrage plus ou moins restreint, se trouvaient dans un lamentable état d’infériorité. Ils ne pouvaient exister et s’exercer que d’après l’opinion. Or, cette opinion prenait conscience de la force que lui donnait sa souveraineté. Elle devenait insolente et insubordonnée. Elle posait vraiment à la souveraineté. Comme l’opinion se confondait avec la presse, celle-ci devenait la grande puissance dans l’État. Elle gagnait, en pratique, tout ce que perdait le gouvernement. Celui-ci ne pouvait que perdre, par suite de la situation fausse où il se trouvait. Sa constitution même l’asservissait par l’opinion à la presse.

Deux puissances se disputaient donc le pays, le gouvernement et le journalisme. Le journalisme était le plus fort. Les faits le démontrent. Il n’y a pas à chercher les raisons de cette infériorité ailleurs que dans la constitution démocratique de la France. La démocratie et la prédominance de la presse ne vont pas l’une sans l’autre.

Le journal chercha l’électeur et se mit à son ni-

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veau. Il garda une certaine tenue, aussi longtemps que le suffrage censitaire laissa à la bourgeoisie le monopole du vote. Sa clientèle la lui imposait.

L’établissement du suffrage universel eut sa répercussion dans le journalisme. Le nombre des lecteurs augmenta. Les nouveaux venus n’étaient pas riches. On fit des journaux à la portée de leurs bourses. Cette presse à bon marché eut forcément une allure beaucoup plus démocratique. C’était toujours une presse d’idées et de combat.

Tout n’était cependant pas à la lutte et à la politique dans ces journaux. Quel que fût le prix de leur abonnement, ils s’efforçaient de donner à leurs clients une lecture variée. C’était une condition de succès. Les nouvelles du jour, mondaines ou autres, avaient une place importante. On servait au public des chroniques littéraires, artistiques, théâtrales. Les romansfeuilletons étaient lus avec plaisir. Les articles graves sur des questions religieuses, philosophiques ou autres recevaient un accueil favorable, surtout s’ils étaient signés d’un nom connu.

Malgré ces variétés, la politique domine. On sent, à la lecture de ces journaux, que les rédacteurs et les directeurs ont pour but principal d’exercer une influence sur le gouvernement, en passant par l’opinion. Le journal est le trône de l’homme de lettres ou, si l’on préfère, son instrument de règne. Aussi, pendant toutes ces périodes, les hommes politiques débuteront-ils presque tous par la presse. Ils s’en occupent, même arrivés au parlement ou au conseil des ministres. Cet instrument de règne leur est indispensable.

La presse, qui était au service de la politique libérale ou révolutionnaire, fut l’expression de toutes ses erreurs et de toutes ses haines. Les campagnes menées par ses chefs et leurs troupes étaient plus philosophiques et religieuses que politiques. Elles étaient

L’ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

avant tout dirigées contre l’Église, ses doctrines, sa morale, son histoire. Les succès politiques qu elles obtinrent donnent la mesure du préjudice porté à la religion.

Les évêques dénoncèrent le péril. Les pouvoirs publics semblèrent par moments écouter leurs plaintes. Les feuilles conservatrices et catholiques les appuyèrent d’une intervention quotidienne et souvent courageuse. Ces efforts évidemment ne furent pas perdus. Ils ralentirent les progrès du mal, et on leur doit la conservation des pensées chrétiennes et des bonnes mœurs dans bien des milieux.

Ces résultats ne peuvent faire oublier les pertes considérables que la Religion subit en France du fait de la mauvaise presse. Rome avait mille fois raison d’y voir un fléau.

Les journalistes d’alors, cependant, avaient jusque dans leurs écarts, des qualités qu’il est facile de reconnaître à distance. Ils avaient un idéal. C’étaient des hommes d’idées. Ils se dévouaient à une cause. La cause pouvait être dangereuse; le dévouement restait. Cet état d’esprit n’est pas sans quelque grandeur.

Les écrivains et les hommes politiques qui ont rempli la presse de leur prose durant les trois quarts du dernier siècle avaient sur nos contemporains immédiats cette immense supériorité. Ils ressemblaient à la plupart de leurs lecteurs. On croyait encore à la liberté et à l’égalité. Il y avait une foi républicaine.

Le temps a fait son œuvre. La liberté et l égalité n’ont pu résister à l’expérience. La foi républicaine s’est perdue à l’usage. Ce travail de destruction a commencé par en haut. Ce ne serait pas assez pour expliquer les déchéances morales du journalisme.

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Son point très faible apparut durant les années qui précédèrent la guerre de 1870. De nombreux journalistes français obéirent aux suggestions de Berlin. Bismarck, qui songeait depuis longtemps à nous attaquer et à nous vaincre, chercha les moyens d’agir sur les esprits et d’influencer l’opinion publique. Ce travail dans l’intérieur de la place qu’il visait se développait parallèlement aux préparatifs militaires. Ce fut le chef-d’œuvre de sa diplomatie. Les gouvernements apprirent à son exemple, qu’il fallait adjoindre désormais aux ministères des affaires étrangères et aux ambassades, des services de presse habilement dirigés et pourvus d’un budget presque inépuisable.

L’opinion n’a malheureusement pas compris que le journal peut devenir aux mains de l’étranger le plus dangereux outillage de la trahison. Le mal cependant s’est aggravé. Aujourd’hui, toute puissance étrangère, qui le veut, a son journal ou ses journaux à Paris. Et cela passe inaperçu.

Une autre faiblesse, non moins inquiétante, s’est manifestée depuis. Elle apparaît dans une anecdote que Gustave Janicot aimait à raconter. 11 remplissait depuis vingt-cinq ans les fonctions de président du syndicat de la presse parisienne. Tous les directeurs de journaux en faisaient partie. Malgré leur antagonisme politique, ils se trouvaient généralement d’accord sur les intérêts et l’honneur de la profession. Us se donnaient volontiers comme les chevaliers de l’idée, armés d’une plume en guise de glaive. Si les carrières politiques excitaient leur ambition, ils se tenaient à l’écart de ce qu’on a nommé depuis les affaires. Leur profession était honorable et suffisamment rémunérée. Ils ne voulaient pas en faire une grosse industrie, capable de rapporter beaucoup. Cette simplicité ne put résister aux transformations de la vie économique.

l’église et les libertés

Le journal est devenu pour le financier, l’industriel et le commerçant un auxiliaire indispensable. Arbitre de l’opinion en politique et en littérature, il le devient en tout. Sa publicité, mise très habilement en œuvre par des hommes spéciaux, fait la réputation et la fortune des inventeurs et des producteurs. Il est juste que l’administration en retienne au passage une bonne part. Elle s’est organisée en conséquence. C’est ainsi que la presse s’est industrialisée.

Janicot vit avec peine cette nouvelle orientation des esprits. Il résista tant qu’il put. Un vote d’assemblée générale lui montra que toute opposition devenait inutile. Il ne lui resta qu’une seule chose à faire: quitter la présidence et sortir du syndicat. Aucune démarche ne put le faire revenir sur sa décision. Son journal conserva fidèlement ses allures et sa dignité. Ce n’est pas le seul. Il y en eut dans les divers partis. Mais ces journaux se virent par là condamnés à une situation médiocre. Les collaborateurs en renom les évitent, leurs abonnés diminuent; et cela, parce que l’argent leur manque.

J’ai parlé des collaborateurs. C’est que les ambitions pécuniaires les ont gagnés eux aussi. Contribuant au succès du journal, ils réclament une participation aux bénéfices. La chevalerie de la plume s’en va décidément au domaine lointain des légendes.

Les progrès de l’industrie typographique ont eu leur influence sur la formation de cette nouvelle presse d’affaires. Celle-ci a utilisé tous les perfectionnements des services télégraphiques et téléphoniques. La photographie elle-même a été mise à contribution. Des agences se sont constituées pour don-

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ner à ces services une organisation prompte et facile.

Ce qui se fait, ce qui s’écrit, ce qui se dit dans une nation et même dans tout l’ensemble du monde civilisé peut arriver en quelques instants, sous la forme d’un simple télégramme, d’une interview ou d’un article, dans le bureau d’un directeur de journal et dans ses annexes. Celui-ci a tous les hommes et tous les moyens de mettre en acte et d’illustrer cette image microcosmique. C’est le secret de son art. Tout ce monde minuscule parle et s’agite. Cette impression de vie passe avec une effrayante rapidité sur des feuilles, qui sortent des machines par centaines de mille, s’il le faut. Avec la même promptitude, les journaux sont remis aux abonnés et surtout aux vendeurs.

Les villes de province et les villages sont pris dans cette vaste organisation. Leur éloignement de Paris retarderait ce service de nouvelles. Pour remédier à cet inconvénient, des régionaux paraissent dans les villes principales. Un fil téléphonique leur permet de faire vendre à huit heures du soir, dans les rues de Toulouse, un article rédigé à Paris une heure plus tôt.

On devine ce que coûte une presse montée de telle façon. Ï1 lui faut, pour rentrer dans ses dépenses, un tirage énorme. Cela est d’autant plus nécessaire que le journal se vend généralement un sou et que les intermédiaires en gardent une partie. C’est à tel point que la littérature et la politique ne peuvent les alimenter suffisamment.

La publicité largement rémunérée envahit tout, même ce qui semble étranger à sa nature. On l’intercale parmi les échos et informations; on la glisse délicatement sous les phrases d’une nouvelle littéraire ou d’un article scientifique. Ce serait encore insuffisant. Le silence d’un journal devient une

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publicité négative; et c’est la plus fructueuse. Elle a ses entrepreneurs spéciaux. Je vous affirme qu’on les utilise.

Avant de montrer les dangers qui résultent de cette situation, il faut examiner de près les conditions faites à cette presse dite d’affaires.

Elle a besoin d’atteindre une énorme quantité de lecteurs. Ils lui feront une clientèle, dont elle restera l’arbitre. C’est à elle de la guider dans ses affaires financières, commerciales et autres, en lui créant un certain état d’esprit. La valeur de sa publicité en dépend. On sacrifie donc tout à cette nécessité. L’attitude politique, le choix des collaborateurs, l’allure des articles, la sélection des nouvelles se font en conséquence.

Il n’y a plus à parler du journal qui dirige les esprits. Cela est fini, sauf de rares exceptions. Le langage, s’il est encore tenu, trompe les seuls nigauds; il ne répond plus à rien. Le journal fait des affaires, et c’est tout. Au lieu de diriger les esprits, il est dominé par la masse de sa clientèle. Il la suit. C’est le seul moyen de cultiver l’opinion et de la réduire en bonnes pièces de monnaie.

Le journal d’affaires veut avant tout paraître un journal aux informations abondantes et variées. Il les agrémente de son mieux. Les chiens écrasés du Petit Journal sont dépassés. Les événements sensationnels, les grands exercices de sport, tout ce qui remue les imaginations pour les enflammer réussit à merveille. Les romans à effet, lancés à grand renfort d’affiches et de prospectus, sont exploités. Il y a les concours. Que sais-je encore?

En s’engageant dans cette voie, la presse a organisé une foire ininterrompue, où les attractions se renouvellent indéfiniment. La foule y afflue, elle s’amuse et elle se détraque. La veulerie grossière qui envahit tous les milieux procède surtout de là.

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Telle est bien l’œuvre accomplie chaque jour, avec une méthode invariable, par la presse à gros tirage. Celle qui est dans une situation moins avantageuse est contrainte de suivre la même voie. Bon gré mal gré, la presse d’opposition et même la presse se croyant catholique se mettent de la partie. Cela leur profite quelquefois. Car on cite des journaux, passant pour faire de l’opposition, qui atteignent de forts tirages et réalisent des bénéfices. Ils ont de nombreux lecteurs. C’est autant de pris sur l’adversaire, pensent leurs administrateurs. On pourrait dire aussi : c’est un public de braves gens, dignes d’un meilleur sort, entraîné dans la veulerie générale.

Quelques journaux font exception. Ils existent à gauche et à droite. Mais leur situation est difficile. On n’y gagne pas d’argent. Pour dire toute la vérité, on en mange. Cependant ce sont les seules feuilles qui détiennent encore une influence réelle et durable. Au lieu d’amuser les clients, ils donnent des idées et ils poussent à l’action. Ils gardent la force motrice qui fait marcher les partis. C’est toute leur raison d’être. Aussi les partis, c’est-à-dire ceux qui s’en servent, pour le bien comme pour le mal, ne manquent-ils pas d’assurer par des subventions leur existence.

Ces subventions s’expliquent et, après tout, elles n’ont rien que d’honorable.

Il en est qui ont un autre caractère. Elles ne vont pas indifféremment à tous les journaux. Car ceux qui les distribuent entendent bien payer des services passés ou attendus. Ces services sont de to iles les natures. Depuis les ministres et les hommes politiques jusqu’aux grands manieurs d’argent, aux directeurs de théâtres et aux tenanciers de maisons de

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jeux, on ne compte plus ceux qui les réclament. Les plus habiles et les plus forts se rendent maîtres, en tout ou en partie, de la place qu’ils convoitent. Il suffit pour cela d’acheter le journal ou d’acquérir un gros lot d’actions.

Berteaux, l’ancien ministre, possédait tout un paquet d’actions d’une feuille nationaliste, soutenue par le clergé et les catholiques. Une autre, qui sait le même courant, est aux mains du propriétaire de la principale maison de jeu de l’Europe et il n’est pas inaccessible aux mensualités diplomatiques. Une autre, d’allure modérée, a bénéficié longtemps des largesses du gouvernement turc. Une banque juive a trouvé moyen d’acheter trois journaux influents, d’opinions contraires ; l’un est socialiste-anticlérical ; un autre progressiste et le dernier professe un nationalisme très bourgeois. Des hommes, ayant un gros crédit politique, sont postés à la direction <. t à la rédaction. Us ont une entière liberté de soutenir les idées de leur parti. On ne les oblige qu’à promouvoir les intérêts financiers de la maison dans le journal, au Parlement et dans tous les milieux où leur influence s’exerce.

La participation financière des banquiers juLs allemands et de leurs agents français au lancement de la presse socialiste, depuis quelques années, n’est un mystère pour personne. L 'Humanité de Jaurès n’a pas d’autre originé. La presse antireligieuse est arrosée avec une eau provenant de sources semblables. Les Nouvelles en sont un exemple. Je ne dis rien des journaux enchaînés par des liens de natures très diverses au gouvernement de la république et à son administration.

Il sera utile de passer en revue quelques-uns des journaux réputés influents pour se faire une idée de la presse et de sa liberté. On est fixé sur le Journal , le Matin , le Petit Parisien , le Petit Journal. Ces feuil-

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les à gros tirage sont les types du journal d’affaires.

Leur influence ne peut se mesurer. Ce sont les principaux agents de notre décomposition nationale. Leur lecture vide le Français d’énergie. Il est incapable de résister aux dissolvants qui 1 environnent. Le journalisme franchement immoral et antireligieux fait moins de mal. Il ne pervertit que les mauvais, tandis que la pénétration du mal dans le pays se fait par cette presse, qui prétend dire tout.

Le Figaro et le Gaulois sont des types différents du journal d’affaires. Leur clientèle est autre. On la nomme la Société. Tous les snobismes y affluent. On y trouve aussi de l’or. Les entrepreneurs de presse vont le chercher pour le compte des financiers et aussi pour le leur. Ils savent cacher les réalités peu avouables de leur commerce sous un étalage de littérature et d’art. Leurs collaborateurs en vue sont grassement payés. Ces braves gens croient faire du bien, en semant des vérités ; ils contribuent à des lancements d’affaires fructueuses et ils ont une part au bénéfice.

Les transformations qui ont amené le journalisme à ce point sont l’œuvre commune des industriels et des financiers. Les journaux leur appartiennent et ils les exploitent d’après leur méthode, qui est celle des hommes d’affaires. Quelques écrivains s’y sont engagés personnellement, à titre industriel ou financier, eux aussi. ;

On voit dès lors une distinction se faire dans la presse. Nous avons les industriels d’un côté et les écrivains de l’autre. L’industriel gagne et il paie. L’écrivain reçoit son honoraire. Il émarge aux profits de l’administration, bien que celle-ci conserve les gros lots.

Or, celui qui paie est le maître. Il commande l’article; il le refuse ou il l’accepte, comme bon lui semble. Celui qui, aux yeux du public, représente

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la profession, passe au second plan. Il est un mercenaire, plus ou moins rétribué ou honoré. Sa liberté consiste à écrire l’article qui lui sera payé. On y met des formes. La servitude de l’homme de lettres est tempérée par des conditions qui lui en dérobent le sentiment. Mais cette servitude est un fait.

Le journaliste n’est pas à plaindre. Il a ce qu’il cherche.

Mais que penser d’un peuple livré à toutes les exploitations commerciales, financières, politiques, intellectuelles et morales par une presse ainsi désorganisée? Il est ouvert à toutes les invasions pacifiques. Et ce sont les plus dangereuses. Elles se font par le dedans.

Une telle presse constitue un péril national. Il est très grave. C’est aussi un péril religieux. Les Souverains Pontifes l’ont aperçu depuis longtemps. Non contents de le dénoncer au monde chrétien, ils ont indiqué la manière de le conjurer. La nation finira par prendre conscience du danger qu’elle court; les plaintes romaines lui sembleront alors motivées et elle cherchera comment s’appliquer des correctifs, qui gardent leur vertu.

Des les premiers jours de la Restauration, le Pape Pie VII signalait à l’évêque de Troyes, Mgr de Boulogne, et par son entremise, au roi Louis XVIII cette liberté de la presse, « qui menace la foi et les mœurs des plus grands périls et d’une ruine certaine. Si quelqu’un pouvait en douter, continuait-il, l’expérience des temps passés suffirait seule pour le lui apprendre. C’est un fait pleinement constaté; cette liberté de la presse a été l’instrument principal, qui a premièrement dépravé les mœurs des peuples, puis corrompu et renversé leur foi, enfin soulevé les sé-

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ditions, les troubles, les révoltes. Ces malheureux résultats seraient encore actuellement à craindre, vu la méchanceté si grande des hommes, si, ce qu’à Dieu ne plaise, on accordait à chacun la liberté d'imprimer tout ce qu’il lui plairait;»

Les événements donnèrent raison à Pie VII. La Monarchie très chrétienne expia durement en 1830 ses faiblesses de 1815.

Grégoire XVI revint à la charge dans son encyclique Mirari vos . Il appelle la liberté de la presse une liberté exécrable , la plus funeste des libertés , « pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur et que certains hommes osent, avec tant de bruit et d’instance, demander et étendre partout. »

Afin de légitimer ces appréciations sévères, le Pape dénonça « les monstres de doctrine et les prodiges d’erreur », qui accablent la société. « Erreurs, dit-il, dissimulées au loin et de tous côtés par une multitude immense de livres, de brochures, et d’autres écrits, petits, il est vrai, en volume, mais énormes en perversité. Il est cependant des hommes, emportés par un tel excès d’impudence, qu’ils ne craignent pas de soutenir opiniâtrément que le déluge d’erreurs qui découle de là est assez abondamment compensé par la publication de quelque livre imprimé pour défendre, au milieu de cet amas d’iniquités, la vérité et la religion., » C’était le sentiment de Lamennais et de son école.

Grégoire XVI opposait à cette lâcheté inconsciente le langage du droit: « C’est un crime assurément et un crime réprouvé par toute espèce de droit de commettre, de dessein prémédité, un mal certain et très grand dans l’espérance que peut-être il en résultera quelque bien. Quel homme sensé osera jamais dire qu’il est permis de répandre des poisons, de les vendre publiquement, de les colporter, bien plus, de les prendre avec avidité, sous prétexte qu’il

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existe quelque remède qui a parfois arraché à la mort ceux qui s’en sont servis! »

Pie IX ne manqua point de flétrir lui aussi cette « liberté de perdition. » Il s’en prit, comme ses prédécesseurs, non seulement aux journaux, mais encore aux livres, aux brochures, en un mot, à tout ce que peut produire l’imprimerie.

« Les citoyens, déclare-t-il dans son encyclique Quanta cura , n’ont pas le droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leur opinion, quelles qu’elles soient, par la parole, par l’impression ou autrement, sans que i’autorité ecclésiastique ou civile puisse le limiter., » Voici la raison qu’il en donne: «» S’il est toujours permis aux opinions humaines d’entrer en condit, il ne manquera jamais d’hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine, vanité extrêmement nuisible, que la foi et la sagesse chrétienne doivent soigneusement éviter. »

Tout cela revient à dire qu’il y a des délits d’idées; le délit peut même devenir un crime. L’Église et la société civile ont le devoir impérieux de le réprimer et de châtier celui qui le pose, ainsi que ses complices. Ces idées poussent les citoyens à commettre des fautes que la loi punit. Celui qui sème l’idée jouit de l’impunité, et l’auteur immédiat de la faute tombe sous le coup de la justice. Cependant le semeur de l’idée est le premier et le principal coupable. Son impunité constitue un privilège immoral. Il n’est cependant qu’une conséquence de la liberté de la presse. On peut juger, par ce simple fait, de ce que cette situation a d’anormal et de dangereux.

Léon XIII est de tous les Papes celui qui a soumis cette fameuse liberté à la critique la plus ferme.

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On lui doit, en outre, un exposé lumineux des principes de droit naturel, qui permettraient d’appliquer aux abus un remède facile.

« Si elle n’est pas justement tempérée, si elle dépasse le terme et la mesure, une telle liberté, il est à peine besoin de le dire, n’est pas un droit. Car le droit est une faculté morale et il serait absurde de croire qu’elle appartient naturellement, sans distinction ni discernement, à la vérité et au mensonge, au bien et au mal. Le vrai, le bien, on a le droit de les propager dans l’État avec une liberté prudente, afin qu’un plus grand nombre en profite; mais les doctrines mensongères, peste la plus fatale de toutes pour l’esprit, mais les vices qui corrompent le cœur et les mœurs, il est juste que l’autorité publique emploie à les réprimer sa sollicitude, afin d’empêcher le mal de s’étendre pour la ruine de la société. »

Eh bien! dans l’état où en sont les choses, un gouvernement catholique ou même soucieux de sauvegarder les intérêts des citoyens et du pays, sans avoir de préoccupation religieuse, ne pourrait pas mettre un terme au désordre que nous signalons. Les moyens lui feraient défaut. Il entrerait en lutte contre les forces qui l’appuient. Que deviendrait-il alors ?

Au reste, la difficulté ne se présentera point. L’état de la presse et l’état des choses politiques sont inséparables. Ce sont deux désordres qui se cornpénètrent et s’entretiennent. Ils proviennent des mêmes causes. Ils disparaîtront sous le coup de la même force. On perdrait son temps à essayer de les disjoindre.

Le clergé et les catholiques ne sont pas restés in-

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actifs. N’ayant pas le pouvoir de ramener à de sages limites la liberté de la presse, ils tentent d’opposer à la presse mauvaise une presse bonne. Les bons journaux ne manquent plus. Ces efforts ne sont pas vains.

Mais il faut le reconnaître, le résultat n’est en raison ni du travail accompli ni de l’argent dépensé. En cela, comme en beaucoup d’autres choses, ce que nous prenons pour un succès n’est souvent qu’un échec.

Le critique qui ferait un examen loyal de cette presse religieuse ou d’opposition politique aurait à signaler de beaux talents, des caractères dignes. Il rencontrerait des équipes d’écrivains s’attelant à un journal comme à un apostolat ou à une œuvre de salut national. Mais, à côté, que de misères!

Inintelligence, bonne foi douteuse, esprit de boutique, défaillance absolue du sens politique, déplorables méprises sociales, vanité de parti et d’école, substitution des préoccupations personnelles aux enseignements de l’Église, à ses droits et aux intérêts de la Pairie, confusion des idées et des intérêts qu’il faut distinguer, séparation de ceux qu’il faut unir, triomphe de l’individualisme sur l’esprit de continuité, qui fait la tradition, et sur l’esprit de corps, qui fédère les idées et les forces, il y a tous ces maux et d’autres encore.

Il y a aussi, comme à gauche, la prédominance de l’administration industrielle. Le bon journal est devenu une affaire. Il subit la loi des affaires. La rédaction passe en seconde ou troisième ligne. On met le goût du client au-dessus des droits de la vérité. Tout au moins, on réduit l’expression de ces droits aux exigences de ce goût. Au lieu de dominer l’opinion pour la faire, cette presse, dite bonne, se mêle à l’opinion pour la cultiver. Avec ce système, on empêche le mal, on fait quelque bien, on gagne de

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l’argent. Mais on n’empêche pas tout le mal possible, on ne fait qu’une toute petite partie du bien qu’on pourrait réaliser.

Laissons ce sujet humiliant et douloureux. Nous n’y pouvons rien, au moins directement. Cette médiocrité est la conséquence d’une situation générale plus que l’œuvre des hommes. Je ne m’abaisserais pas à atténuer, au moyen de ce palliatif, la sévérité de mon jugement. Je le dis, parce que telle est ma conviction.

Pour appliquer en cette matière le droit de l’Église, il faudrait, ni plus ni moins, changer du tout au tout le régime de la presse. Ce régime est juste ce qu il peut être dans un pays désorganisé par l’individualisme et l’étatisme. On ne peut le modifier, pour l’améliorer, qu’en s’en prenant à l’organisation politique elle-même.

Le remède au mal qui nous occupe est d’ordre politique. C’est de toute évidence. L’examen des problèmes qui se sont posés successivement devant nous nous amène à cette conclusion.

Il serait dangereux et puéril de rester en chemin; ce qui aurait lieu, si nous nous tenions tranquilles et sûrs du lendemain, en face d’une formule lumineuse. Il faut aller de l’avant et chercher la solution dans l’ordre qui nous est indiqué. Nous n’avons pas suivi d’autre méthode dans les précédentes leçons.

Quelle pourrait donc bien être la condition de la presse en France avec la monarchie décentralisée et corporative, telle que Y Action Française nous la présente?

Les journalistes, et par là j entends tous les écrivains qui vivent de leur plume, auraient la faculté de se former en corporation avec un statut propre

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et des privilèges. Il en serait deux comme des autres fonctions et métiers. Le droit corporatif général recevrait chez eux des applications particulières. Les avocats, les notaires et les agents de change conservent une organisation semblable. Elle leur procure des avantages de toutes sortes. La fonction surtout est maintenue en sa dignité. Et c’est le pays, en dernier ressort, qui tire de cette situation les meilleurs bénéfices.

La distinction entre le journaliste écrivain et le journaliste industriel et commerçant s’impose de toute nécessité. Celui-ci entre dans l’organisation industrielle ou commerciale. Les rapports qu’il entretient avec le premier ressemblent à ceux des patrons et des ouvriers.

Ce qui est dit, pour le moment, de l’organisation corporative de la presse s’applique donc aux seuls écrivains.

Il n’y a cependant aucun motif de le restreindre aux journalistes. Les besoins sont à peu près les mêmes pour tous les hommes de lettres. Il serait donc facile de leur en faire l’application. <

Tout ne serait pas à créer. Voilà longtemps que les exigences de la profession ont abouti à la formation de sociétés, dans lesquelles les hommes du métier traitent ensemble de leurs intérêts communs. La législation sur les syndicats et les associations a augmenté le nombre et l’importance de ces groupes. L’influence politique que les hommes de lettres exercent leur a valu des avantages dont toutes les associations professionnelles ne peuvent jouir. Cela vaut mieux que l’isolement. Mais on ne saurait s’en contenter. Les droits de la corporation sont encore trop restreints, soit qu’on envisage ses rapports avec ses membres, soit qu’on étudie ses prérogatives économiques et ses relations avec la société ou avec l’État.

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Il faut, avant d’aller plus loin, examiner le rôle de la presse dans une nation fortement constituée et régie par un gouvernement sage et ferme. C’est un rôle de première importance.

Le journal complète l’enseignement scolaire. Les citoyens apprennent ainsi régulièrement tout ce qu’il leur importe de savoir. Les événements politiques et religieux, les faits sociaux, les productions littéraires et artistiques, les progrès industriels, agricoles ou commerciaux arrivent à leur connaissance. Chaque chose subit au préalable une mise au point, qui facilite la tâche du lecteur. Intéresser pour instruire, telle est le maxime du journaliste.

Les manifestations de l’autorité publique et privée se révèlent ainsi et d’une manière toute spontanée à un pays. Ses citoyens en apprennent juste ce que réclament leur condition ou leur état d’esprit. Ces feuilles qui volent sans cesse d’une frontière à l’autre, chargées d’idées et de nouvelles, sont l’un des facteurs les plus actifs de la vie et de l’unité nationale. Ce n’est pas tout.

Le journaliste exerce une surveillance continue. Il est de son intérêt et de son honneur de dénoncer au pouvoir et au public les abus et les fautes. Cet œil largement ouvert de la presse est pour une police gouvernementale un auxiliaire incomparable. Il rend à un roi et à son gouvernement le service de leur apprendre ce qu’ils ont besoin de connaître et ce qu’on leur cacherait.

Le peuple, — entendez par lâ tous les citoyens — possède avec le journal un moyen facile de faire entendre ses doléances. Il fait de sa presse une série de cahiers, où ses doléances sont consignées au jour 1e jour. Par ces mêmes feuilles, il est en rapports continuels avec les pouvoirs publics. Son journal

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l’aide à exercer un contrôle actif sur les administrations, qui relèvent de lui.

La presse, qui voit et - qui dirige, organise la police p pala re. On juge, d’après ces indications, l’importance de ce service public.

C’est véritablement un service public. A cause de cela, on ne peut l’abandonner aux caprices de l’individualisme. Rien ne contribuerait davantage à l’entretien et au développement de l’anarchie dans une nation. Il y aurait un égal danger à le mettre sous l’action même indirecte du gouvernement. Ce serait possible. Mais alors l’anarchie s’entretiendrait et se développerait par en haut. Et, de toutes les anarchies, l’anarchie gouvernementale est la plus pernicieuse.

La presse, pour remplir sa mission, a besoin de sa liberté. Cette liberté n’a rien de commun avec les licences d’individus sans frein. Elle vient d’un droit et elle s’arrête, quand le droit cesse. Or, les droits qui limitent cette liberté sont nombreux et variés ; c’est-à-dire qu’ils ne se ressemblent guère. Ce sont ceux des rédacteurs, des lecteurs, des interméd : aires industriels ou commerçants, de l’Église, de l’État, des innombrables sociétés qui entrent dans la construction nationale, des familles et des individus. Ce sont, en somme, les droits de tous. Il ne faut pas s’en étonner, puisque la presse touche à tous et à tout.

On ne saurait lui donner une organisation parfaite au point qu’aucune violation de tant de droits ne soit à craindre. Mais il est possible d’obtenir que toute violation commise soit réprimée et réparée. On y arriverait, en juxtaposant toujours la liberté et une responsabilité effective. Tout journal et toute plume auraient ainsi son répondant, une caution qui deviendrait, pour l’État et les citoyens, une garantie.

La première garantie qui leur serait due est la compétence du journaliste et son honorabilité professionnelle. La compétence s’acquiert par des études

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et des exercices spéciaux et elle se justifie par des épreuves. On l’exige des médecins, des avocats, des notaires et de beaucoup d’autres. Ils trouvent moyen pour 'cela de se la procurer. Il en devrait être ainsi des hommes de lettres, du jour où leur entrée dans la presse et la littérature serait soumise à une condition pareille.

Il y aurait lieu de commencer par la formation des écrivains en corporations. Je mets ce mot au pluriel, parce que leur nombre ne peut être limité que par les besoins. Or, ceux-ci varient avec les milieux et les circonstances. Toutes rempliraient certaines conditions communes et participeraient aux mêmes privilèges. Resterait ensuite à les organiser entre elles par villes et par régions, enfin à leur donner une organisation générale.

Les corporations auront, cela va sans dire, le droit de posséder et d’acquérir tout ce qui peut concourir à leur fin. Elles fixeront les conditions de leur recrutement. L’enseignement professionnel sera de leur ressort. Elles seules reconnaîtront officiellement la compétence des candidats. Leurs tribunaux connaîtront de tous les délits professionnels. Mais les délits de droit commun relèveront des tribunaux ordinaires, sans que la qualité d’écrivain constitue, en faveur du coupable, le moindre privilège.

Cette esquisse très sommaire d’un statut corporatif de la presse laisse entrevoir les avantages qu’il procurerait. Cette liberté n’aurait guère d’inconvénient: et chaque inconvénient serait suivi de son correctif. Par la compétence de ceux qui l’exercent, la fonction trouverait la dignité qui lui manque. L’honneur professionnel se développerait avec l’esprit de corps. Les individus auraient dans leurs associations un soutien et des guides. Avec une tradition, une discipline s’imposerait.

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Ce ne serait point la perfection. L’Ég’ise, du moins, pourrait se faire respecter. Ses intérêts sont étroitement liés à ceux des grands corps de l’État. Les idées qu’elle représente et qu’elle enseigne ont droit au respect, comme les idées de justice et de patrie, que représentent la magistrature et l’armée.

On ne s’attaque pas impunément à une institution ayant sa situation dans le pays. Dans tous les cas, elle aurait prise par les tribunaux professionnels et les tribunaux ordinaires sur ceux qui l’injur'eraient. Le contrôle qu’elle exercerait pour son propre compte sur la presse aurait son effet. Il ne lui suffirait pas de dénoncer les erreurs habituelles d’un journal et de prémunir contre lui l’ensemble des fidèles.

Le clergé aurait, par son intervention personnelle dans la presse et avec le concours des écrivains catholiques, moyen d’opposer doctrine à doctrine. Le rôle actif des prêtres, des religieux et des laïques dominés par l’amour de l’Église est nécessaire pour imposer aux hommes de lettres le respect de la religion et de tout ce qui s’y rapporte. Aucune législation, si ferme soit-elle, n’est capable de la remplacer. Le clergé ferait fausse route, s’il l’oubliait. Il paierait cher, un jour ou l’autre, cette malheureuse défiance de lui-même.

Il est impossible de tout prévoir dans une réorganisation de cette nature. Mais à quoi bon? Lorsque les hommes et les choses sont en leur place dans une société, la législation se complète à l’expérience. Une coutume se forme et on sait à quoi s’en tenir. C’est ce qui arrivera pour la presse. Les pouvoirs publics suppléeront aux défauts de l’organisation professionnelle. Le souverain n’aura guère l’occasion d’intervenir.

Les besoins publics se manifestent dans des con-

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flits. La solution que ces derniers réclament fait presque toujours découvrir la cause qui les a rendus inévitables. C’est le seul moment où on puisse la supprimer et, de la sorte, l’empêcher de se reproduire.

Il faut écarter d’avance tout ce qui risquerait d’entretenir les équivoques, en faisant les situations très nettes. Il y aurait lieu, pour cela, de prévoir deux catégories de conflits; les uns provenant des injures à l’adresse des personnes et des institutions; les autres, des seules idées. Les solutions qu’ils comportent ne se ressemblent guère.

Les injures causent un dommage matériel ou moral soit aux citoyens, soit aux institutions, contre lesquels on les dirige. Le mal est facile à saisir. Les tribunaux compétents l’apprécient, et ils apprécient à la même mesure les réparations nécessaires. A chaque méfait correspond une honte professionnelle, qui frappe l’écrivain seul. Les réparations matérielles, correspondant aux dommages endurés par les intéressés, quels qu’ils soient, doivent être exigées des industriels de la presse.

Rien n’est plus simple que de telles dispositions. Cependant il n’en faudrait pas davantage pour dresser les droits des tiers tout autour du champ sur lequel la presse jouit de sa liberté. Elle serait alors sans péril.

La répression des idées-délits ou des doctrines dangereuses présente plus de difficultés. Il s’agit de déterminer, en premier lieu, le point où commencent le danger et le délit. C’est chose délicate et surtout hors des compétences de l’État. Les institutions, qui se trouvent intéressées directement, sont seules qualifiées pour le faire. Pour ce motif, l’in-

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tervention du souverain et des pouvoirs publics ne doit pas être sollicitée trop tôt.

Je ne prétends point que ces questions leur soient étrangères. Ce serait aller contre l’enseignement formel de l’Église. Mais elle se tient sur une grande réserve, quand il faut arrêter les conditions dans lesquelles l’État peut et doit intervenir. Les mesures préventives feraient difficilement l’objet d’une loi ou d’un règlement administratif.

On se figure mal des juges en toge statuant sur la gravité d’une erreur religieuse. C’est exclusivement l’affaire du clergé.

Mais alors comment donner une sanction légale aux jugements que ses tribunaux prononcent en pareille matière? Tout cela me paraît assez difficile à réglementer. Les habitudes judiciaires et administratives de l’Ancien Régime me font craindre le retour d’une confusion des pouvoirs également préjudiciable à l’Église et à l’État.

La solution se trouverait dans la réorganisation corporative du pays. Chaque corps doit, à la faveur de cet état de choses, mettre en activité toutes ses puissances et la force de ses membres. L’État dispose tout de manière à rendre facile cette mise en œuvre. Sa fonction ne va pas plus loin.

Le rôle des corps politiques et sociaux commence quand celui de l’État finit. Il devient considérable.

Dans une France ainsi constituée, l’Épiscopat pourrait tout, s’il était à la hauteur de sa tâche. Qu’on se représente, à la tête des diocèses, des pontifes qui ne soient pas de simples administrateurs. Ils possèdent, à un degré éminent, les qualités intellectuelles et morales, requises pour leur charge. Ils y ajoutent les vertus et les talents, qui font un homme et lui assurent une autorité personnelle. Ce ne sont pas des isolés dans leurs fonctions. Leurs diocésains les connaissent et ils leur donnent une entière confiance.

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Ceux, qui ont fait leurs preuves, jouissent vite d’une autorité, devant laquelle on s’incline de haut et de loin. Ce sont des chefs. ILs ont pour les assister un état-major, où rivalisent d’intelligence et de zèle les prêtres séculiers et les religieux.

Ces forces appartiennent à l’Église. Elle se doit de les faire surgir et de les mettre en œuvre. Son honneur y est engagé, ainsi que l’intérêt des fidèles. Elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même, si ces forces lui manquent. Il y aurait injustice à en accuser l’État.

Les évêques se réunissent en conciles provinciaux tous les trois ans. Ils ont avec leur clergé des synodes annuels. Ces assemblées devraient avoir les caractères d’assises intellectuelles. On peut, tout en laissant à ces réunions leur allure traditionnelle, donner à leurs décisions un retentissement énorme.

Les juges de la foi ont à se prononcer sur les erreurs qui menacent la société chrétienne. Ils ont mission pour le faire; ils n’ont qu’à s’en acquitter en parfaite connaissance de cause. Sans quoi, le prestige dont ils ont besoin se dissiperait vite.

Ces évêques ont autour d’eux les catholiques de leurs diocèses respectifs. Ceux-ci exercent une influence. L’épiscopat connaît officiellement les corps constitués de la province. On discute sans difficulté d’un corps à l’autre. Il y a entre eux plus encore d’intérêts communs que d’idées. Et les idées ont besoin de l’appui des intérêts.

Cette réciproque pénétration donne aux évêques le moyen d’agir. Leur influence s’étend et elle finit par monter jusqu’au pouvoir suprême, qui est le foyer vers lequel convergent tous les pouvoirs. Les intérêts religieux n’en sont pas bannis.

La puissance d’un gouvernement ne s’exerce pas seulement au moyen de la loi, des tribunaux et de la gendarmerie. L’art politique a une souplesse i îfinie.

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Il sait mettre tou,t à contribution. Les moyens secrets sont, en général, les plus efficaces. Ce sont ceux dont la presse s’accommode. Un souverain peut les mettre au service de l’Église.

Il a besoin pour réussir d’être en relations suivies avec l’épiscopat et d’avoir, pour l’éclairer, un Épiscopat fort. Le roi le plus chrétien serait incapable de rendre aux hommes d’Église les forces qu’ils auraient perdues.

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