‹ Le symbole des apôtresChapitre 14 sur 158 · Tertullien, Contra Praxeam, § i · texte numérisé non relu

Tertullien, Contra Praxeam, § i

aussi plus confus : « Voici la règle de notre foi, la » déclaration publique de notre croyance. Nous » croyons qu’il n’y a qu’un seul Dieu, Créateur du » monde qu’il a tiré du néant par son Verbe en- » gendre avant toutes les créatures. Nous croyons » que ce Verbe, qui est son Fils, apparut plusieurs » fois aux patriarches, qu’il parla toujours par les » prophètes et qu’il descendit enfin dans le sein de » la Vierge Xlarie, par la puissance de l’Esprit de » Dieu le Père, qu’il se lit chair dans son sein et » naquit d’elle homme Jésus-Christ, qui a prêché » une loi nouvelle et une nouvelle promesse du » royaume des cieux, qui fit des miracles et fut » crucifié; que le troisième jour il ressuscita et fut » élevé au ciel, où il est assis à la droite de Dieu » le Père ; qu’il a envoyé à sa place la vertu du * Saint-Esprit, pour guider ceux qui croient; qu’il » viendra avec gloire pour mettre les saints en » possession de la vie éternelle, et pour condamner » les- méchants au feu éternel, après les avoir res- »* suscités les uns et les autres, et leur avoir rendu » leur chair » ’.

On cite enfin, ù côté des règles de foi précédentes, le passage suivant d’Ürigène : « Les choses qui nous » ont été transmises par la tradition apostolique » sont qu’il y a un Dieu qui a créé et fait toutes

i . Tertullien, De prescription., § 3.

iO LE SYMBOLE DES APOTRES

» choses, Dieu d’Adam, de Setk, d’Enos, d’Enoch,

» deNoé,de Sem,d’ Abraham, d’Isaac, de Jacob, des » douze patriarches et des prophètes ; et que ce Dieu, » dans les derniers jours, comme il l’avait promis, a » envoj'é notre Seigneur Jésus-Christ pour appeler » d’abord Israël, et ensuite, après l’infidélité d’is- » raël, les Gentils; ce Dieu juste et bon, Père de » notre Seigneur Jésus-Christ, donna la loi et les » prophètes, étant le Dieu des apôtres et de l’Ancien » et du Nouveau Testament; — que Jésus-Christ, » qui est venu dans ce monde, est né avant toute » créature, qu’il a coopéré avec son Père dans la » création de toutes choses, et dans les derniers » jours il s’est anéanti et s’est fait homme; celui » qui était Dieu s’est fait chair, et étant homme, il a » continué à être le mêmeDieu qu’auparavant. Il a » pris un corps semblable en tout au nôtre, si ce n’est » qu’il est né d’une Vierge par le Saint-Esprit. » Et parce que Jésus est né et a souffert la mort » commune à tous, réellement et non en apparence, » il est mort véritablement, il est ressuscité vérita- » blement des morts, et après sa résurrection, il a * conversé avec ses disciples et a été élevé dans les » cieux. — On nous a aussi transmis que le Saint- » Esprit jouissait du même honneur et de la même » dignité que le Père et le Fils » *.

t. Origène, Deprincip ,, lib. I, g i.

Ces divers résumés de la foi chrétienne otïrent des analogies frappantes avec le Symbole des Apôtres, on ne saurait le.nier. Qu’on en élague les répétitions, qu’on en ramène les énumérations et les amplifications à leurs termes simples, qu’on y mette de l’ordre, et on aura non pas sans doute notre Credo, mais un formulaire qui n’en sera pas trop différent. Des quatre parties qui le composent, les trois premières, c’est-à-dire celles qui se rapportent au Père, au Fils et au Saint-Esprit, y sont presque en entier, principalement dans la première des règles de foi de Terlullien. De la quatrième, le résumé d’Irénée et la seconde des règles de foi de Terlullien contiennent deux articles, celui de la résurrection de la chair et celui de la vie éternelle.

Faut-il maintenant conclure de ces ressemblances que ces règles de foi supposent l’existence du Symbole des Apôtres et en sont dérivées? Cette conclusion ne serait légitime que si les faits et les doctrines qui y sont exposés ne se rencontraient que dans le Symbole, et n’avaient pu être connus que par ce formulaire : mais il est manifeste qu’il n’en est rien. 11 s’agit ici de croyances dont la parfaite connaissance était répandue parmi tous les chrétiens, qui formaient le fond même du christianisme, et qui devaient nécessairement faire partie de tout résumé de la foi chrétienne. Ignace, Irénée,

iî LE SYMBOLE DES APOTRES

Tertullien, Origëne n’avaient certes pas besoin du Symbole des Apôtres pour les indiquer comme les éléments essentiels de la croyance chrétienne de leur temps. Elles devaient forcément se présenter d’elles-mêmes à l’esprit de quiconque dressait un inventaire des faits et des doctrines propres à la religion chrétienne.

Mais il n’v a pas seulement des ressemblances entre ces régies de foi et le Symbole des Apôtres; il y a aussi des différences. Gomment les expliquer? Si ces règles de foi sont des développements du Symbole, pourquoi ne parlent-elles ni de la descente de Jésus-Christ aux enfers, ni de la sainte Eglise catholique, ni de la communion des saints, ni de la rémission des péchés ? Ce silence est significatif . il est une preuve sans réplique que le Credo n’existait pas alors, car s’il avait été connu, tout ce qu’il contient aurait dû nécessairement se trouver, sous une forme ou sous une autre, dans ces règles de foi dont Tertullien dit en termes positifs qu’on ne peut ni les changer ni les altérer 1 et qui sont, du moins dans la pensée de leurs auteurs, le tableau complet de ce qu’il faut croire 2 .

1 . Régula quidem üdei una omnino est, sola immobilis et irreforniabilis. Tertullien, De velandts virginibus, § 1.

2. C’est Tertullien Jui-môme qui l’atteste. Immédiatement après la règle du foi qu’il donne dans le De velandts virginibus,

Dira-t-on que les articles qui n’y sont pas mentionnés n’en faisaient pas encore partie et n’y ont été insérés que plus tard ? Il faut renoncer dans ce cas à parler de l’origine apostolique, je ne dis pas du Symbole tel que nous l’avons, mais du Symbole sous une forme quelconque. Si l’on s’est donné la licence, vers le milieu du troisième siècle ou plus tard, d’v ajouter des articles nouveaux, rien ne nous garantit qu’on n’en ait pas fait autant dans le courant du second, et il devient alors absolument impossible de discerner ce qui serait, des Apôtres de ce qui serait d’une main postérieure et sans autorité.

De toutes ces règles de foi, celle qui otfre avec le Symbole des Apôtres la ressemblance la plus frappante, c’est certainement la première de Tertullien, je veux dire celle qui est au commencement de son traité De velandis rirginibus. Si quelqu’une de ces règles de foi pouvait être regardée comme une copie ou une imitation de notre formulaire, ce serait bien certainement celle-ci. Et cependant'll est impossible d’admettre qu elle ait été faite d’après le Symbole des Apôtres.

§ 4 , il dit : i Tant que cette règle de la foi demeure intacte (hac » lege Gdei manente), tout le reste, qui regarde la discipline et » la conduite, admet la nouveauté par une sorte d’amendement, » sous la direction de la grâce de Dieu qui opère et nous per- » fectionne jusqu’à la fin. i Œuvres de Terlullien trnd nar de Genoude, 2<> édit., t. 111, p. 278.

Ji LE SYMBOLE UES APOTHES

La partie de ce formulaire avec laquelle la règle de foi de Tertullien offre les plus grands rapports est celle qui est relative à Jésus-Christ. Qu'on compare l’une à l’autre, et l’on restera convaincu que la règle de foi de Tertullien est antérieure à la seconde partie du Credo. Elle est, en effet, moins complète, et il est dans la nature des choses que les formulaires de ce genre se développent et ne décroissent pas, du moins dans ce qui est essentiel.

Laissons de côté les considérations générales, qui ne fournissent pas toujours des arguments convenables en de semblables discussions, et venons aux détails.

Si Tertullien avait eu sous les yeux le Symbole des Apôtres, comment n’aurait-il pas fait mention de trois termes qu’il aurait eu le plus grand intérêt à opposer aux adversaires qu’il combat ! De ces trois termes, l’un est l’épithète « unique » joiute au mot Fils; l’autre la qualification de « Seigneur » donnée à Jésus, et le dernier l’affirmation que le Sauveur est né, non pas seulement de la Vierge Marie, mais aussi « du Saint-Esprit. » Il n'est pas un seul de ces trois termes qui ne portât en plein, qui ne fût décisif contre les hérétiques auxquels il oppose sa règle de foi. A qui fera-t-on croire qu’il ne les eût pas cités s’il avait connu le Symbole des Apôtres ?

Mais à quoi bon toutes ces discussions? N’est-il pas évident que, si des écrivains ecclésiastiques sentirent le besoin de rédiger des règles de foi, c’est que de leur temps il n’y en avait point d’autorisée ni d’universellement reçue? G. J. Vossius fait remarquer avec raison que si le Symbole des Apôtres avait été répandu dans les Eglises, s’il y avait été reconnu pour l’œuvre des disciples immédiats de Jésus-Christ, il ne serait jamais venu à l’esprit des saints Pères de composer eux-mêmes tant de confessions de foi qui ne valent pas le Symbole dit des Apôtres . 1

Comment pourrait-on admettre qu’ils se fussent donné tant de mal pour prouver, contrairement aux hérétiques, que la doctrine enseignée par l’Eglise remontait aux Apôtres et par les Apôtres à Jésus- Christ, s’ils avaient eu entre les mains un document apostolique, exposant bien mieux et, dans tous les cas, plus complètement et avec plus d’autorité que leurs règles de foi, cette doctrine enseignée par l’Église ? Ps’ aurait-il pas été pour le moins inutile de chercher à réfuter leurs adversaires par la tradition et par le consentement unanime des Églises, arguments contestables et qui furent en

4 . Nunquatn sanctis Patribus in menlein veniaset tut symbola ac confessiones cudere, quæ perfectione mullnm cederent syrabolo quod apostoloruin vocatur. De tribus Sytnbolis , p. 22, Dissertât io prima, § 29.

effet contestés, quand ils pouvaient les réduire au silence, simplement en les renvoyant au Symbole des Apôtres ‘ ? Voilà, auraient-ils eu seulement à leur dire, voilà ce qu’ont enseigné, ce qu’ont écrit, les Apôtres eux-mêmes. C’est ce que nous faisons profession de croire avec tous les vrais fidèles, et c’est ce que vous ne croyez pas.

S’ils 11’oDt pas produit cette pièce, qui leur assurait une victoire certaine, c’est qu’elle n’existait pas de leur temps 1 2 .

Enfin, -on en reste pleinement convaincu, quand on se représente le véritable état des choses ecclésiastiques à la fin du second siècle et au commencement du troisième. Le Symbole des Apôtres n’a jamais été employé que dans la cérémonie du baptême ; il y servait de profession de foi aux néophytes qui allaient être introduits dans l’Église. Or, du temps de Tertullien et d’Origène, la profession de foi des catéchumènes au moment de leur baptême n’était pas ce formulaire ; ce sont ces deux anciens écrivains chrétiens qui nous l'apprennent. Ce n’est que plus tard que le Symbole des Apôtres prit la place de la formule en usage de leur temps. On peut conclure de là qu’il est postérieur à cette

2. Je renvoie le lecteur aux judicieuses réflexions d’Ellies Dupin sur ce sujet. Dissertation préliminaire sur la Bible, t. II, p. 99, de l’édition in-4.

formule, et qu’il n’existait pas encore à l’époque où vivaient Origène et Tertullien.

Cette conclusion prend une nouvelle force quand, en comparant la formule qui servait de profession de foi aux néophytes du temps de ces deux docteurs 1 et le Symbole des Apôtres, qui la remplaça plus tard, on voit, à n’en pas douter, que la première de ces deux pièces est le cadre de la seconde, et que celle-ci n’a été qu’un développement de celle-là. C’est là un fait qui sera mis plus tard en pleine lumière ; il est de la plus haute importance dans l’histoire de la formation du Credo. Mais j’ai cru devoir en dire ici un mot. 11 coupe court à toutes les arguties imaginées en faveur de l’origine apostolique de notre formulaire.

Il y a toutefois des rapports entre ces règ lesde foi et le Symbole des Apôtres. Comment pourrait-il en être autrement entre des confessions de foi qui portent sur le même sujet et sont également destinées à combattre les mêmes hérésies ?

Et d’abord, si on prend pour terme de comparaison le Symbole des Apôtres de la fin du quatrième siècle, on reconnaîtra du premier coup d’œil que ce formulaire et les règles de foi d’Ignace, d’Irénée,

1. Cette formule était : « Je crois au Père, au Fils, au Saint- Esprit et à la sainte Église. » Voyez plus loin, 2* partie, chap. \,

de Tertullien et d’Origène supposent un état religieux et ecclésiastique presque identique. Ce sont en effet les mêmes croyances qui y sont exposées et, ce qui n’est pas sans importance, dans les mômes termes.

Ensuite, ces règles de foi et le Symbole des Apôtres de la fin du quatrième siècle tendent au même but. Toutes ces pièces sont également polémiques, je veux dire qu’elles sont toutes consacrées ;\ affirmer la doctrine de l’Église contre des hérésies, et il faut ajouter que les règles de foi et le Symbole des Apôtres ont en vue les mêmes hérésies. C’est le gnosticisme, ce dangereux rival de l’Église orthodoxe dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, que combattent Ignace, Irénée, Tertullien et Origène ; c’est aussi le gnosticisme qui a provoqué la plupart des articles du Symbole des Apôtres.

S’il n’y avait pas d’autre rapport entre celui-ci et celles-là, il faudrait toujours regarder comme un fait certain que toutes ces confessions de foi, sans distinction, ont pris naissance sous la même intluence, par suite des mêmes besoins et des mêmes dangers de l’Église catholique, et sous l’inspiration d’un même esprit théologique.

Mais ce n’est pas tout. 11 y a eu certainement une sorte de rapport de filiation entre le Symbole dès Apôtres et les règles de foi du second siècle et du commencement du troisième. Mais ce rapport est

précisément le contraire de celui que supposent ceux qui veulent voir dans celles-ci une imitation ou des souvenirs de celui-là. Les règles de foi ne sont pas des copies du Credo ; c’est, au contraire, le Credo qui a emprunté un grand nombre de ses articles aux règles de foi.

Prenez pour cadre la formule qui, à la fin du second siècle ou au commencement du troisième, servait de profession de foi aux catéchumènes ; complétez-la par les articles que contiennent les règles de foi, en particulier la première des trois de Tertullien, et vous aurez le Symbole des Apôtres tel qu’il était à Alexandrie, à Rome, à Aquilée, dans l’Afrique proconsulaire, à la fin du quatrième siècle.

Notre formulaire dérive à la fois de la formule qui, d’après ce que nous apprend Tertullien, servait de profession de foi aux néophytes au moment où ils allaient être admis par le baptême dans l’Église, et des diverses règles de foi que les défenseurs de l’£ glise catholique opposèrent aux hérésies dans la seconde moitié du deuxième siècle et au commencement du troisième. Ce double fait trouvera sa preuve dans la seconde partie de cet essai.

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