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Le symbolisme

Près de vingt ans se sont écoulés depuis l'époque où le symbolisme fit son apparition dans le monde littéraire. Des poètes qui en ont formulé et appliqué les doctrines, certains sont morts et d'autres ont éteint le beau feu qui les brûlait. Mais les meilleurs ont persisté^ tout en évoluant vers un art moins confiné dans la légende et le songe que celui de leurs débuts. Les uns qui furent des amoureux exclusifs du clair de lune et du brouillard, ont ouvert leurs œuvres au soleil. D'autres, alternant la prose avec les vers, ont donné des romans où ils ont peint, après les siècles de faste et de gloire, la vie fiévreuse de notre temps. D'autres ont mêlé de préoccupations altruistes leur culte delà beauté pure. Tous enfin, qu'ils produisent à l'écart ou qu'ils fréquentent, en observateurs, leurs contemporains, ont renouvelé le symbolisme en le nourrissant des fruits

les plus savoureux de la sagesse panthéiste. Ce faisant, ils ont été fort critiqués ; mais ils se sont bien défendus. Aujourd'hui que les années ont passé leur rouleau sur les polémiques de naguère, il n'est peut-être pas sans intérêt de raconter quelques-uns des incidents de cette lutte contre les plaisantins de presse, les Henry Fouquier fieleux, les naturalistes pesants et les Parnassiens rigides.

On a cru bon également d'esquisser, dans les lignes qui suivent, la physionomie de plusieurs des symbolistes et des Maîtres dont ils se réclamaient. On a multiplié les anecdotes significatives et l'on s'est efforcé de ne pas se montrer trop partial pour un mouvement quieut, sans doute, des ridicules, mais qui eut aussi de la grandeur.

Ce qui dominait, c'était l'amour désintéressé de l'art. Farouches dans leurs convictions, fiers de révolutionner les lettres françaises, les symbolistes n'admettaient aucun tempérament à l'absolu de leur idéal. Ils combattaient pour le triomphe du vers libre et pour la gloire du rêve comme d'autres combattent pour fonder une rehgion ou un empire. Tout contradicteur était lardé par eux d'épigrammes barbelées et d'apostrophes virulentes. De leur côté, leurs adversaires ne les ménagaient point. De sorte qu'il s'échangeait des invectives et des gourmades dont se sou-

viennent encore — quoique reconciliés — ceux qui prirent part, avec le plus d'ardeur, à la bataille.

Voici quelques échos de celte Iliade, tirés des journaux, revues et brochures oiî les belligérants menaient les hostilités.

Comme il est naturel, les écrivains que les symbolistes attaquaient ne convenaient nullement qu'il fut opportun de substituer des formules nouvelles aux théories qui, étayant leurs œuvres, leur avaient valu des succès. Ils traitaient d'outrecuidance la façon délibérée dont les novateurs les jugeaient et ils raillaient leurs réformes techniques.

Ainsi M. Sully-Prudhomme affirmait qu'il lui était impossible de réciter les vers des symbolistes sans perdre la respiration. — A quoi l'on lui répondait : « C'est parce que vous avez l'haleine trop courte. »

A l'Académie, M. François Coppée se plaignait du « vent chargé de brumes qui soufflait sur la poésie. »

On l'engageait alors à s'emmitoufler d'un cachenez.

Au heu de suivre ce conseil, l'auteur du Coup de tampon, dans sa réponse au discours de réception de M. de Heredia, reprochait aux symbolistes de se montrer aussi féroces à l'égard de leurs aînés que les Caraïbes à l'égard de leurs prisonniers de guerre.

Sur quoi les symbolistes se déclaraient tout prêts à

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danser la danse du scalp autour de ses poésies mises en pièces.

Zola, parlant au nom des naturalistes vilipendés, avait eu le malheur de dire à un reporter qui s'empressa d'imprimer le propos : « Ce mouvement symboliste, c'est le dernier coup de queue de la littérature de l'Idéal. » Et il avait ajouté, constatant que la jeunesse s'éloignait de lui : « Moi, je suis un solitaire. »

On s'empara du mot pour lui répondre : « En effet, vous êtes un solitaire, c'est-à-dire un vieux sanglier. »

Evidemment le ton où montaient ces polémiques manquait d'urbanité. Mais allez demander de la mesure à de jeunes poètes persuadés, comme il sied, que leurs innovations sont justifiées et à des écrivains sur le retour dont on traite les œuvres de surannées et de poncives !

Au surplus, chaque fois qu'une école se fonde, c'est-àdire : chaque fois que quelques lettrés, unis par une conception nouvelle de l'art, s'unissent pour la propager, il se manifeste deux ordres défaits dont la reproduction constante prouve qu'ils sont inéluctables.

D'abord, les novateurs s'attachent à mettre en lumière les défauts de l'école qui les précéda. Afin de se faire place, ils critiquent, souvent avec plus de violence que d'équité, les livres où leurs aînés appliquèrent une méthode différente de la leur. Enfin ils se

réclament d'une des traditions qui déterminèrent l'art de leur pays, cette tradition fut-elle momentanément démodée.

D'autre part, les écrivains attaqués nient la valeur de la formule nouvelle. Ayant développé leur personnalité dans un sens opposé, s'étant créé un public qui prit l'habitude de les suivre, ils admettent difficilement que les novateurs s'efforcent d'empiéter sur leur domaine.

Les incidents de cette lutte, variables dans la forme, identiques pour le fond, manifestent, en somme, quelques-uns des phénomènes inhérents à la concurrence vitale.

Ils sont tellement obligés qu'on les voit se reproduire à présent, que les symbolistes assagis,'devenus à leur tour des « Ghers Maîtres » , subissent les critiques des nouveaux venus dans la littérature.

Ces adolescents ne se montrent pas très d'accord sur l'étiquette convenable pour désigner leurs tentatives. Les uns veulent être naturistes et se traitent mutuellement de grands génies. D'autres recommandent l'humanisme et méditent de surexciter la glande lacrymale des personnes sensibles qui fréquentent les Universités populaires. Plusieurs enfin tiennent des congrès où ils agitent, comme une oriflamme, le nom d'Ecole française et «ils entrevoient, disent-ils,

des demains de sagesse, » ce qui est plutôt vague.

Où ils s'entendent tous, c'est pour annoncer que le symbolisme est mort et enterre et pour graver sur sa tombe des épitaphes qui, contre la coutume, renferment plus de restrictions que d'éloges.

En apprenant ainsi leur décès, les symbolistes se sont tâtés afin de s'assurer qu'ils n'étaient point devenus des fantômes. Ayant vérifié que leur pouls battait toujours et que la robe de leur Muse ne prenait pas encore les plis d'un linceul, ils en ont conclu que les oraisons funèbres sans aménité dont on les gratifiait pouvaient se traduire en langage vulgaire, mais énergique, par cette apostrophe : « Ote-toi de là que je m'y mette. »

Seulement, les symbolistes peuvent répondre à ces jeunes impatients en leur montrant les livres qu'ils ne cessent de publier :

Les gens que vous tuez se portent assez bien ...

Funérailles à part, si j'ai bien compris les critiques adressées au symbolisme par les novateurs récents, il paraîtrait que les symbolistes auraient eu le tort d'être des rêveurs plus préoccupés de raffiner sur la forme et de caresser des chimères que de s'intéresser aux faits et gestes de leurs contemporains. On leur reproche aussi

leur individualisme excessif et réfractaire à toute discipline. Enfin on les accuse d'avoir exalté, comme géniaux, des poètes dont le talent marquait plus de bizarrerie ^ue d'humanité profonde.

Ces critiques viennent un peu tard. J'ai peut-être plus qu'un autre le droit de le dire. Car, sans vouloir me poser en précurseur ou en méconnu, il m'est difficile d'oublier qu'à une époque où naturistes, humanistes et écoliers français étaient, je pense, encore au collège, j'ai combattu chez les écrivains de ma génération, le goût de l'artificiel et de la rêverie stérile dan« cette tour d'ivoire qu'on voudrait remplacer par une tribune de réunion publique. J'ai publié des poèmes, entre autres Similitudes et la Foret bruissante, où l'on voulait bien reconnaître une inspiration altruiste. Il se peut que j'ai contribué par mes campagnes de critique à orienter mes émules vers le panthéisme et l'amour de la nature. Enfm j'ai dénoncé cent fois, avec une vivacité que certains ne me pardonnent pas, l'influence néfaste de feu Stéphane Mallarmé. — Cela m'a même valu, de la part de M. André Gide, une bulle d'excommunication qui fut aposlillée par quelques mallarméens enthousiastes.

Mais que reste-t-il aujourd'hui de Mallarmé? — Le souvenir d'un excellent traducteur des poèmes d'Edgar Poe, d'un causeur subtil et d'un poète

incomplet qui, après avoir publié quelques beaux vers, que tout le monde est d'accord pour admirer, se perdit en des sophismes nébuleux dont l'action dévia momentanément ses plus fervents apologistes.

Il reste aussi la protestation de M. de Gourmont qui, l'an dernier, s'indignait fort que neuf sur dix des poètes actuels préférassent à Mallarmé, Notre Père éternel : Victor Hugo.

Or, il y a beau temps que les symbolistes sont revenus de leur voyage au pays des brouillards ; et ils n'ont pas attendu les injonctions naturistes pour s'intéresser à la vie. Lisez les livres qu'ils publient. Lisez, par exemple, les vers et les romans de M. de Régnier, de M. Moréas, de M. Verhœren, de M. Stuart Merrill, de M. Paul Adam, de M. Kahn, la Vie des Abeilles de M. Maurice Mœterlinck, vous y trouverez un large panthéisme et, exprimées dans une langue savante, claire et musicale, une vision aiguë de la société actuelle, la nature sous ses aspects les plus grandioses et des sensations saines.

Bien que leurs aspirations soient assez confuses, il semble que les nouveaux venus rêvent de se produire dans un sens différent. Ils ne se contentent pas dédire leurs propres joies et leurs propres tristesses, ni de décrire, sans en tirer une morale utilitaire, les mœurs de notre époque. Us veulent surtout prêcher, munir de

rimes des idées humanitaires, créer pour les humbles une sorte d'assistance par la poésie. Mêlant les rumeurs de la foule à la cadence de leurs vers, ils prétendent assumer cette fonction de poètes civilisateurs oij Lamartine et Hugo dépensèrent une part de leur génie exubérant.

C'est ainsi que les organisateurs d'un de ces congrès signalés plus haut se promirent d'étonner la France et l'univers par la ferveur de leur altruisme et s'écrièrent : « Nous voulons être des hommes enfin et parler à l'humanité. »

Vastes desseins comme il en éclot dans beaucoup de cervelles à l'âge des illusions. Toutefois ces velléités généreuses, il serait urgent de montrer qu'on est capable de leur donner corps. Car il ne suffit pas de rédiger des programmes grandiloquents ni de reléguer ses aînés dans le royaume des ombres pour changer la face de la littérature. Il faut aussi produire des œuvres.

Or, nous n'en découvrons pas chez ces jeunes gens

qui soient susceptibles d'intéresser toute l'humanité

comme ils le désirent. M. Saint-Georges de Bouhélier,

chorège des naturistes, a publié des poèmes d'un

lyrisme un peu brouillon, qui font espérer qu'il sera

quelqu'un, 'mais qui ne présagent cependantpas un génie

universel. M. Fernand Gregh, fondateur de l'huma-

nisme, a donné des vers de demi-teinte dont nous avons apprécié le charme un peu mièvre, d'accord en cela avec l'Académie qui les couronna. Quant à l'Ecole française, elle parle beaucoup dans les petites revues. Ce qui fait supposer qu'elle aura, un jour, quelque chose à dire.

Mais nous ne voyons pas poindre l'homme de génie qui, résumant et transfigurant toutes ces bonnes volontés éparses, dotera le xx' siècle d'une formule poétique nouvelle.

De divers côtés on le réclame, ce grand homme. M. Robert d'Humières, dans la préface de son intéressant recueil : Da Désir aux Destinées, le supplie de se manifester. M. Adophe Boschot, qui entreprit de réconcilier M. Sully-Prudhomme avec le vers libre, l'appelle de tous ses vœux : « Quand donc viendra, s*écrie-t-il, ce poète béni qui, maître de sa forme, fera chanter enfin une poésie vivante, dialogue spontané de son âme avec la nature, poésie diverse, souple, mélodieuse et rythmée qui ne soit pas tel article tenu par un spécialiste ? »

Nous ne nous étions pas encore aperçus que la poésie fût morte. Néanmoins l'advenue d'un tel poète est fort désirable. Mais n'oublions pas qu'il lui faudrait déployer une envergure considérable afin de tenir la place laissée vacante par la mort de Victor Hugo,

Il se peut qu'il naisse bientôt. Dans ce cas, je me porte garant que les symbolistes seront les premiers à l'acclamer. En l'attendant, on ne saurait trop engager les naturistes, les humanistes et tous les jeunes gens qui éprouvent le besoin de publier des manifestes à corroborer leurs critiques de quelques poèmes dont le sentiment, le rythme et les images soient assez impressionnants pour émouvoir et les gens du métier et un public qu'on leur souhaite compréhensif.

C'est ce que pas mal de symbolistes ont fait. Et c'était peut-être plus difficile que de fonder deux ou trois écoles.

Il est vrai qu'on a reproché aussi aux symbolistes de négliger de faire valoir leurs écrits par un usage bien entendu de la réclame. Gomme ils ne s'incrustaient pas dans les bureaux de rédaction, comme ils ne sollicitaient ni les journalistes qui soufflent dans la trompette faussée de la Renommée ni les critiques normaliens qui se donnent la mission de distribuer des certificats de bonne conduite littéraire, on les accusa presque d'être insociables. Cette réputation s'établit assez solidement pour que certains poètes, résidant en province et venus à Paris dans l'intention de pousser une reconnaissance autour de ces soi-disant Stylites bourrus, se montrassent fort étonnés de trouver en eux

des gens aimables qui s'abstenaient de mordre leur visiteurs.

Je me rappelle, à ce propos, que M. Pierre Dévoluy, poète de talent qui habitait Nice et qui est devenu, je crois, depuis, quelque chose comme empereur du Félibrige, ayant passé une soirée avec quelques-uns d'entre nous, me prit à part pour me confier qu'il avait éprouvé une agréable surprise en constatant que nous savions vivre. « Je m'étais imaginé, me dit-il, à lire vos articles de polémique que j'allais rencontrer des êtres féroces toujours en train de vociférer leurs théories et leurs vers à la face des passants.

— Cette légende, lui répondis-je, mérite, vous le voyez, autant de créance que celle qui nous dépeint maigres, pâles, affublés de vêtements excentriques et laissant tomber, sans cesse, d'une voix blanche, des phrases déliquescentes. »

Je donne ce dialogue comme un exemple des mille absurdités répandues sur le compte des symbolistes. En réalité, nous étions, pour la plupart, des individus vigoureux, très sensibles, à coup sûr, mais non point néwosés. Nous vivions entre nous, nous nous aimions les uns les autres et nous préférions réciter de beaux vers plutôt que de perdre notre temps à flagorner des « Influences ».

Arrivé, comme dit Dante, au milieu du chemin de

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la vie, je ressens une joie un peu mélancolique à égrener les souvenirs qui me restent de ces jours de lutte pour l'art souverain et de convictions ardentes. Tandis que je les évoque, sous les beaux arbres de ma chère forêt de Fontainebleau, il me semble qu'ils m'illuminent et me réchauffent comme les rayons dorés d'une après-midi de septembre. Si je réussis à faire partager ce plaisir au lecteur, j'estimerai que je n'ai pas perdu mon encre.

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