‹ Le symbolismeChapitre 2 sur 30 · REVUES ET JOURNAUX · texte numérisé non relu

REVUES ET JOURNAUX

Je ne sais si c'est parce que je les revois à travers le prisme du souvenir, mais les petites revues et les journaux éphémères où mûrissaient nos théories et où fleurissaient nos premiers vers m'apparaissent comme des jardins chatoyants, parfois perdus dans une brume irisée, parfois tout sonores de grands souffles lyriques dans les feuillages. Les paons et les cygnes — oiseaux très chers aux symbolistes •— pavoisent les pelouses et voguent sur les bassins. Des licornes « ruant du feu » galopent dans les allées. Assis sous les bosquets, parmi des touffes sans cesse renaissantes de « grands lys, )) ce ne sont que princesses « aux doigts gemmés de rubacelles » , chevaliers « aux blanches armes )) élevant un astre « à la pointe altière de leur glaive », belles dames agitant un rameau d'or taché de sang, héros grecs exprimant le jus des gra^^pes de raisin dans leur coupe ou s'équipant pour la chasse au sanglier :

l6 LE SYMBOLISME

personnages de légende dont les figures se fondent dans une vapeur de songe et de lointain. Puis la nuit monte, bleue, chargée d'aromates, parée de nébuleuses qui luisent sourdement, comme des opales. Et des cortèges de mages défilent qui psalmodient les vers caressants du cheik rêveur que M, Gustave Kahn était alors :

La nuit a des douceurs de brise dans les voiles

Et sur les rois perdus de douceurs infinies,

La blondeur de la nuit défaille en flots d'étoiles...

C'étaient là comme des tapisseries déroulées dont les nuances insolites ahurissaient passablement les admirateurs du poivrot Coupeau et de la fille Elisa. En ces temps de naturalisme à outrance, nous faisions l'effet de troubadours moyenâgeux égarés dans une usine pleine d'odeurs de cambouis et d'huile chaude. Et l'on jugeait extravagante notre tentative de restituer à l'art son geste de beauté.

Cependant nous ne nous contentions pas de publier des vers. Nous affirmions aussi nos doctrines avec une crânerie qui faisait scandale. Et comme les revues consacrées aussi bien que les journaux, où l'on nous tenait pour de dangereux maniaques, nous restaient fermés, nous ne cessions de fonder des recueils destinés à expliquer au « bétail ahuri des humains » les mystères du symbolisme.

D'autres ont parle en détails de quelques-uns de ces périodiques. On a dit les fastes de Lutèce, de la première Vogue, de la seconde Revue indépendante et de la Pléiade^ Mais je ne crois pas qu'on ait fait l'histoire de la Cravache, de la seconde Vogue ni de l'invasion que nous entreprîmes en plein réalisme, c'est-à-dire dans la revue dirigée par M. Jean Jullien : Art et Critique. Ce sont donc ces « papiers » novateurs que je rappellerai dans les pages suivantes.

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