PROPOS EPARS
La parole a été donnée à l'homme de lettres pour vanter sa pensée.
Il y a quelques mercredis, un soir de métaphysique et de sherry-brandy, à V Ermitage, mollement enseveli dans un de ces fauteuils dont votre sollicitude réserve le monopole à vos amis, j'écoutais, tout en feignant de me recueillir en une somnolence que je n'hésiterai pas
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à qualifier d'absconse, voire à'éleiisienne, j'écoutais les conversations bruire autour de mon silence.
Je remarquai — ce soirjde spleen — l'habitude prise par vous de n'émettre que des idées transcendantes ; mais je remarquai aussi que cette coutume vous induisait à maintes énormités morales, à certaines outrecuidances — si toutefois le terme n'est pas trop fort — dont vous sembliez ne percevoir en rien rim pertinence.
Or, puisque vous avez été assez aimable pour m'offrir quelques pages de votre merveilleuse revue afin que j'y écrive : « ce que je voudrais», il m'a paru louable d'exposer simplement les phrases par lesquelles votre génie se manifesta de la façon la plus caractéristique, — sans préjudice d'un commentaire plutôt astringent.
Ainsi, me disais-je, parmi ces belles fleurs écloses au soleil du Moi, je serai la vieille taupe qui fouit, coupe les racines et soulève, au-dessus du gazon, des mottes de terre dont la rusticité terne rompt agréablement la monotonie de tant de bariolées floraisons qu'affolent leurs parfums égotistes.
Mais l'événement fut autre que je le prévoyais...
En face de moi^ l'on causait religion. Il se disait des choses très bien parmi des choses quelconques. Mais
j'étais particulièrement intéressé par l'expression sphyngienne du regard de M. Alphonse Germain. Certainement, M. Germain me semblait, à lui seul, toute une religion.
Soudain, M. Mazel s'écria, en réponse à quelqu'un : « C'est une des idées-bases de La Fin des Dieux (i). Je soulevai un peu les paupières et je regardai ses interlocuteurs. — Personne ne semblait s'émouvoir de celte affirmation.
La conversation tourna vers la philosophie et je ne la suivais plus que distraitement, lorsque M. Mazel s'écria de nouveau : C'est une des idées-bases de La Fin des Dieux. — Personne ne sourcilla.
Bon, me dis-je, il est démontré pour M. Mazel que La Fin des Dieux est un ouvrage d'une haute portée religieuse et philosophique. Cependant...
Mais j'ajournai mes réflexions car, à côté de moi, M. Adolphe Retté agitait avec M. Henri Bérenger des problèmes de sentiment.
A propos de M. Retté, je dirai que l'opinion — assez courante en littérature — qui fait de ce poète un de mes amis tout à fait intimes m'est essentiellement désagréable. Je lis quelquefois et volontiers ses vers, pourvu qu'il n'y en ait pas trop, mais je n'aime pas sa conver-
(i) La fin des Dieux, drame philosophique de M. Mazel où il est prétendu, avec éloquence, que le Christ a vaincu l'éternel Dzeus.
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sation. Il a un goût du mystère, une tournure d'esprit alambiquée et mystificatrice, une manie des phrases chantournées, comme sa poésie, parsemées de pointes et de jeux de mots qui me déplaisent très fort. Aussi suis-je forcé de déplorer que mon presque et illustre compatriote, M. Stuart Merrill, ait qualifié cette conversation d'hallucinante ; moi, je la trouve souvent — soporifique.
Donc, MM. Bérenger et Relté, après plusieurs cheveux débités en pièces infinitésimales, arrivèrent à cette conclusion qu'en amour : les hommes montrent plus dorgueil que de vanité et les femmes, plus de vanité que d'orgueil. Quoique cette découverte n'eut rien d'extraordinaire, ils gardèrent le silence pendant un long moment, se frottant les mains et se regardant, les yeux dans les yeux, d'un air glorieusement réjoui.
Au bout de quelques minutes, M. Retté dit : a J'ai fait un vers où la chose est admirablement résumée.
« Oui, oui, je sais. . . » répondit M. Bérenger qui craignait, sans doute, la récitation du poème tout entier.
Diable, me dis-je, M. Retté a le sens delà synthèse — pourtant. . .
De l'autre côté de mon fauteuil, il était question d'une assiette qui contenait du beurre et qui était accaparée par certaines personnes au détriment de certaines autres. Il était aussi question de la queue d'une poêle
que des gens méprisables se disputaient. Enfin quelqu'un fit remarquer qu'Untel avait tiré les marrons du feu pour Untel. Puis il s'écria : « Ah ! si je pouvais mettre la main à la pâte ! »
« Aôh, dis-je à mon voisin, ces messieurs s'occupent naturellement de cuisine ?
— Pas du tout, répondit-il, ces messieurs parlent politique.
— Pourtant — cette assiette ? »
Il me regarda froidement et me répondit avec flegme : « C'est l'assiette de l'impôt. »
Je m'explique, pensais-je, pourquoi la plupart des Français appellent la politique : une sale cuisine, car...
Une voix dogmatique, une voix de dominicain en chaire, un jour de carême, troubla ma méditation. Tout près, M. Le Cardonnel reprochait à M. Signoret ses penchants charnels et déplorait que ce chevalier du Saint-Graal compromît son salut en des vagabondages nocturnes à la suite de MM. Corbier, Retté et autres damnés harfangs dont la mauvaise réputation est notoire.
Il conclut : « Fais comme moi ; sois pur car, voistu, la Sainte Vierge est la seule femme qu'on puisse décemment fréquenter. »
Bien que n'étant point papiste, je me sentis choqué d'une telle familiarité ; et puis...
M. Valin, qui use sa santé oculaire à regarder dans
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la main des gens, examinait la paume et les phalanges d'un jeune Annamite (i), grand faiseur de romances — lesquelles sont, d'ailleurs, charmantes.
M. Valin disait : « Le pouce est court — pas beaucoup de volonté ; l'Apollon, très accusé — l'index, égal en longueur à l'annulaire — les ongles sales...
— Les ongles sales, demanda l'Annamite. Qu'est-ce que cela présage ?
— De hautes préoccupations intellectuelles. Ainsi, voyez mes ongles, ils sont encore plus sales que les vôtres.
— Bon, m'écriai-je, voilà qui ne m'étonne pas.
— Quoi donc ? dit l'Annamite d'un air pincé.
— Mais l'heureux à-propos de l'exemple confirmatif donné par M. Valin. »
J'avais résolu de garder pour la fin les dires de M. Tardivaux; mais ils furent, ce soir-là, d'une nature si particulièrement scabreuse que j'hésite à les relater ici. — Pourtant, après réflexion, j'essaie...
M. Tardivaux décrivit les faits et gestes des petites filles de quatre à six ans (il spécifiait) qui jouent, l'après-midi, au jardin du Luxembourg. Il parlait de leur petit cou nu — pareil à des pétales de camélia —
(i) J'ai su depuis que ce jeune Annamite était M. Henri Degron, très charmant poète. Mon erreur vient de M. Merrill qui s'écria, la première fois qu'il vit M. Degron : « Aôh, c'est le petit roi d'Annam. »
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de leurs petites jambes nues — un corail à peine rose — de leurs llotlants petits cheveux — d'Atalante avant les pommes — avec un enthousiasme qu'on eût peut-être admis de la part des vieillards qui jouent aux petits papiers dans le palais d'à-côté mais qui étonnait chez cet émir croisé de Saint-Mégrin qu'est M. Tar divaux (i).
Enfin il termina ainsi : « Je ferai quelque chose làdessus.
— ' Victor Hugo l'a déjà fait, objecta son interlocuteur.
— On peut faire mieux », affirma M. Tardivaux.
Je pourrais vous rapporter bien d'autres propos analogues, mais la chose deviendrait fastidieuse et aboutirait, sans doute, à plonger mes lecteurs dans le plus déplorable marasme. Ne leur ferais-je pas perdre les belles illusions qu'ils cultivent sur la littérature?
J'ajouterai donc seulement qu'à maintes reprises, M. Mazel fit allusion, avec persistance, à un certain saint Antoine dont il paraissait priser fort les opinions. — Que M. Retté, acharné sur la personnalité
(i) Il importe de répéter que les Propos d'Harold Swan, ici comme plus loin, sont d'une exagération voulue touchant certains travers des gens de lettres. Néanmoins, même avec ce grossissement, beaucoup de personnes et jusqu'aux « caricaturés » y ont reconnu une notation exacte pour le fond, quoique outrancière dans la forme.
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artistique de M. Huysmans, répéta à plusieurs personnes, en insistant jusqu'à l'absurde, qu'il avait défini naguère cet auteur : le Juvénal de la dyspepsie.
Etiquette bien fausse, me dis-je. Quant à moi, je tiens M. Huymans pour un simple snob et rien de plus. J'ajouterai enfin que chacune des personnalités présentes se pavana, se gonfla, ainsi qu'il sied entre hommes de lettres, de la façon la plus fastidieuse qui se puisse concevoir.
« Ces messieurs sont bien -remarquables, dis-je en me tournant vers M. Germain qui, jusqu'alors, n'avait pas prononcé une syllabe.
— Hélas, me répondit-il, ces messieurs perdent leur âme — et Péladan aussi. »
J'admirai si fort sa compassion que je ne lui demandai pas ce que M. Péladan venait faire là... Pourtant je sais quel bhie devil m'incitait à lire ceci dans les yeux de M. Germain : « Moi, je ne perds pas mon âme. »
Ma bile était en mouvement ; je me sentais éventé des ailes noires de mon vieux spleen héréditaire et je détestais mes semblables.
En vain, je tentai de résoudre des problèmes de mécanique où il était question de poutres et de pailles ; en vain, je voulus m'abstraire en l'adorante contemplation des divins cheveux blonds de l'exquise et farouche
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Dame qui présidait à ce tournoi de Babel — rien n'y fit.
Je pensai qu'il valait mieux sortir.
« Je jure, m'écriai-je dans la rue, qu'à la première personne rencontrée, je parlerai... je ne parlerai pas de Moi. Et je glisserai avec tant d'adresse parmi les méandres de la conversation qu'elle ne pourra pas non plus parler d'elle ! »
La première personne que je rencontrai, ce fut M. Moréas.
(( Mon cher, me dit -il, en me saisissant fortement par le bras gauche, je vais vous dire une Sylve que j'ai faite tout à l'heure: elle est admirable, n
Follement, j'alléguai l'heure tardive, l'état pâteux de mon encéphale, mille prétextes pour me dérober. M. Moréas me tenait le bras gauche comme dans un étau : il me fallut entendre ta Sylve...
« Est-ce assez beau! » s'écria M . Moréas quand il eut fini. Et d'un geste magnifique — célèbre depuis le Café f/'i/arcour^ jusqu'au Soleil d'or et même plus loin — il lissait sa moustache de Palikare, sa moustache bleusombre dont quelques-uns suspectent — non sans malice — les reflets aile-de-corbeau.
J'émis de brèves félicitations et je pris la fuite — souhaitant à M. Moréas la même mésaventure qui
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advint à M. Charles Morice,une nuit qu'il déclamait ses vers audit M. Moréas.
Mais je vous narrerai cette comédia del arte une autre fois.
Il se faisait tard ou lot, à votre choix, peut-être trois heures car : Le matin, comme un enjant de lumière... Non, pas cela.
J'allai manger quelques sandwichs et boire je ne sais quel black strap dans un petit coupe-gorge de la rue Monsieur-le-Prince que MM. Tardivaux et Retté connaissent bien.
Là je trouvai un chansonnier, M. Dalibard, qui se montra, d'abord, on ne peut plus inoffensif.
Afin d'éviter qu'il parlât de Lui. je l'entretins des chansons au moyen desquelles M. Ferny sape criminellement l'ordre de choses établi.
a Moi, me dit M. Dalibard, je suis un bien petit garçon à côté de Ferny ; cependant. . .
— A propos, hurlai-je pour l'interrompre, avez- vous remarqué que la jeune littérature devient anarchiste ?
— Parfaitement : des garçons très doux jusqu'à présent se déclarent disciples fervents de M. Ravachol. J'ai fait une chanson là-dessus, et...
— Bonsoir, bonsoir ! Vous me la direz demain... Je suis très las. »
Rentré chez moi, je réveillai un peu plus brutale-
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ment qu'il n'était nécessaire le boy qui me sert d'esclave et pour qui je ne suis jamais en robe de chambre.
« Dick, lui dis-je, faites mes malles : nous partons demain. »
Et je suis parti. Fatigué de tous ces Moi géniaux que les Ermites agitaient sans pitié devant mes yeux éblouis, gorgé, saturé de littérature moïste, je me suis réfugié dans la forêt des Ardennes. De là, je vous enverrai, si vous m'y autorisez, quelques très humbles notes de voyage. Je tâcherai de n'être ni Touchstone ni Jacques le Mélancolique ; je ne cultiverai pas mon nombril; je ne beylerai pas, à l'instar de M. Bourget. Et pour être sûr de ne pas parler de Moi je n'emploierai que le On.
Harold Swan.
Les voyages déjonnent la jeunesse.
J'ai remarqué, en parcourant les relations de voyage de mes vénérés contemporains, que tous — ou à peu près tous — ne manquaient jamais d'entonner un cantique d'allégresse en décrivant leur départ de Paris
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et de célébrer les joies prochaines de la villégiature campagnarde, objet de leurs convoitises.
Je regrette de ne pouvoir me joindre à ce chœur lyrique. Je dois à la vérilé de constater ici que : loin de me sentir allègre et pétulant ainsi qu'il convient, paraît-il, lorsque l'on quitte Paris, j'étais lourd, éteint, nébuleux comme un novembre sur la Tamise et que, jusque par délaies fortifications, je tins mes regards désespérément fixés sur la Butte Montmartre brasillante dans la nuit.
Je n'aime pas la campagne. Et, certes, je n'aurais pas quitté Paris si l'épidémie de moïsme qui sévit sur les littérateurs ne m'avait obligé de m'éloigner prudemment, crainte de contagion. — Et puis, après tout, il est peutêtre sanitaire de mettre, de temps en temps, son àmeet son âne au vert, leur faire brouter de l'espérance — dirait M. Saint-Pol-Roux — pendant quelques semaines. L'ennui de quelques semaines bucoliques a pour compensation que l'on rapporte une nouvelle âme toute nette et naïve : couleur virginité-refaite-de-Marion-Delorme, et de qui l'on aura licence d'abuser jusqu'à ce qu'elle soit comparable en décrépitude aux vieilles lunes et aux neiges surannées dont s'inquiète tant maître François Villon. Après quoi, il est loisible de vendre son ombre au diable, à l'instar de Peter Schlemil et, moyennant les écus qu'il vous en donnera, de se procurer une âme d'occasion... Il n'en manque pas, mais en offririez-vous un farthing ?
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Et puis no plus voir, de plusieurs jours, la moustache romane de M. Moréas ; ne plus ouïr les détestables jeux de mots de M. Retté ; échapper aux considérations tactiques et stratégiques de saint Antoine et aux aperçus ricaneurs et dogmatiques de M. Corbier; enfin, fuir la sénilc dépravation de M. Tardivaux, cela vaut bien quelque ennui.
Donc, roule, wagon, crache et siffle, locomotive (mon âme s'incarne en toi), je suis en route !...
Quand le train eut parcouru une distance suffisante pour que la Butte-Montmartre fût hors de vue, à la clarté vacillante de la lampe, je me plongeai dans la lecture d'un ouvrage de M. de Concourt. C'était un volume du Journal de cet écrivain — je crois bien le dernier.
La lecture du Journal de M. de Concourt convient évidemment en voyage. En effet, à travers les sursauts du wagon sur les rails elles plaques tournantes au passage des gares, les bavardages des compagnons de route, comment réussira s'abstraire suffisamment pour goûter une œuvre de longue haleine et déroulant son action selon les unités consacrées ? Tandis que le Journal de M. de Concourt, avec ses brèves phrases, ses brèves réflexions, ses brefs jugements, sa brève esthétique suffit largement à vous amuser sans vous
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absorber par trop. C'est comme une tarte aux groseilles pas mûres que l'on mange par petites tranches. Je lus jusqu'à ce que je tombai (dix minutes avant Reims) sur un paragraphe où il était affirmé que : (( les hommes qui ont de gros derrières font montre, en général, d'un caractère féminin ». Je cite de mémoire mais c'est absolument le sens. Cette découverte me plongea dans une profonde stupéfaction rêveuse. Bon Dieu ! me dis-je, j'ai connu pourtant beaucoup d'hommes avantagés d'un gros derrière, entres autres mon honoré père M. Richard E. Swande Munt-Salvats Swan-Manoir dans le Hampshire, et je n'ai jamais remarqué qu'aucun d'eux témoignât de la moindre féminité dans son caractère ni dans ses manières. Notamment, rien n'était moins féminin que la personne morale de M. Swan senior. Le vieux gentleman, pendant sa vie entière, a fait preuve en toutes circonstances d'une énergie et d'une franchise on ne peut plus viriles, qualités qui éclataient surtout dans ses rapports avec ses tenanciers. Bien plus, lorsque ceux-ci sortaient du parloir où mon père recevait ses fermages et d'où s'échappaient, ces jours-là, une foule d'interjections et de : « Yotre honneur, Dieu me damne, le compte est juste I » ils se retiraient en grommelant des phrases qui, loin de vanter la douceur féminine de M. Swan, se résolvaient en d'obscures allusions à des individus des espèces plantigrade et amphibie. Ce culte des tenanciers pour une telle défectueuse métempsychose ne
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laissait pas de m'étonner fort lorsque j'étais enfant. Quant à M. de Concourt... Eh bien ! M. de Goncourt, son apophtegme physiologique lui donne tous les droits, dans tous les sens, à ce surnom : Lavater à rebours.
Le train s'arrêta et j'oubliai profondément M, de Goncourt pour admirer un grand marronnier en boule qui s'érigeait à côté de la gare. Il était très esthétique, ce marronnier. Découpant sur le ciel clair de juin son inquiète feuillure que l'on eut dite en dentelle noire, il tamisait intelligemment les rayons de la pleine lune. Et c'était sur le sol, autour de son tronc, comme une frissonnante pluie de médailles à l'effigie de la vieille Hécate — cette Cotytaris uranienne, dirait M. du Plessys.
N'attendez pas de moi une relation scrupuleuse des moindres incidents de mon voyage. Je déteste ces minuties et je ne comprends guère ceux qui ne sauraient faire trois milles sans s'extasier sur tous les « petits faits » de leur pérégrination — incidents microscopiques qui, dans leurs écrits, me font tout juste l'effet, je ne dirai pas, comme M. Retté, d'un Voltaire
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surune jambe de Bloy, mais de raisins corinthiaques avariés sur l'indigeste pudding de leurs impressions. Puissent-ils devenir gardiens de turnpike sur une route peu fréquentée du Pays de Galles !
En somme, je les comparerais volontiers, ces écrivains tatillons, à des habitants de Brobdignac qui, à force d'étudier le royaume de Lilliput à la loupe, finiraient par se maniaquer au point d'évaluer toutes les choses en Brobdignac à l'aune de celles de Lilliput,
Pour moi, j'aime les idées générales.
La contemplation de la lune à travers le feuillage d'un marronnier comporte un certain nombre d'idées générales.
J'allais m'en déduire quelques-unes lorsque mon voisin m'adressa la parole. « Monsieur, me dit-il, nous sommes en retard. . . Et ce train qui stationne au delà des deux minutes mentionnées par l'indicateur ! »
Je lui répondis par un grognement vague, carje n'aime pas causer avec les personnes qui ne m'ont pas été présentées — cela par préjugé national pur. Mon peu d'empressement à nouer conversation ne découragea pas mon vis-à-vis. Bien que je ne lui accordasse pas un pouce de mon attention^ il continua à pérorer sur des sujets incolores jusqu'à ce que le
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train se fût remis en marche. Alors il me dit : « Monsieur est dans le commerce, sans doute? »
Je le regardai bien en face et je lui répondis : « Je fais commerce d'idées générales » .
Cela parut l'interloquer quelque peu ; toutefois, après un assez long silence, avec un sourire monstrueusement finaud, il émit cette insolence : « Je vois que Monsieur s^ occupe de littérature.
— Je ne m'en occupe pas, lui dis-je, je m'en préoccupe.
— On dit, continua-t-il, que ce n'est pas une très bonne partie. J'ai un cousin à Sainte-Ménehould qui écrit des drames. Il en a même fait représenter un sur la scène de notre théâtre municipal. Gomme ses alliances collatérales sont nombreuses dans le pays, la famille remplissait les fauteuils d'orchestre, le parterre, le balcon et les premières loges... Et il y a trois cents places. Monsieur, au théâtre de Sainte- Ménehould !
— En vérité ! dis-je, mais le public?
— Oh ! ils étaient à la seconde galerie. Vous pensez bien. Monsieur, que « cette tentative de décentralisation artistique » n'a été qu'une longue ovation. Nons n'avons pas ménagé les applaudissements et les rappels !
— La claque sent toujours le parent, » lui fis-je remarquer. Mon voisin me regarda d'un air soupçonneux, mais mon parfait sérieux l'ayant rassuré, il reprit : « Oui! ce fut un triomphe... Aussi coûtait-il douze
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cents francs que le directeur du théâtre fit Aerser à mon cousin pour avoir monté son drame qui ne fut joué qu'une fois. C'est pourquoi je me crois autorisé à dire que la littérature est un métier peu lucratif.
— Il est impossible, en effet, répondis-je, d'étayer votre proposition d'un exemple plus probant... mais. Monsieur — permettez-moi cette question — quelles sont vos opinions littéraires ?
— Monsieur, j'instrumente et...
— Diable, m'écriai-je en me jetant vivement de côté, seriez-vous un disciple de M. Ghil ?
— Je ne connais pas cet acteur. Je voulais seulement dire que ma profession étant celle de notaire, je n'ai guère le loisir de cultiver, autant que mes goûts m'y porteraient, cette branche de nos facultés intellectuelles que l'on appelle littérature.
— Oui, vous lui dites : Bonjour ma vieille branche, et vous passez. »
Cette expression, que je reconnais être un peu familière, parut offusquer mon interlocuteur. Toutefois, après un silence plus prolongé que le premier, il voulut me mettre sur la politique. Je coupai net à ses appréciations en lui disant que, pour moi, toutes les questions politiques du moment pouvaient se résumer en cette phrase : 0 Russe, — qiiando te aspiciam !
Sur cette réponse, il s'enfonça dans son coin, tira sa
casquette sur ses yeux et ne souffla plus mot. Puis, à la première station, il changea de compartiment.
Encore une fois, je ne vous raconterai pas tous les minimes incidents de mon voyage. Voici les seules remarques dignes d'attention que je puisse vous communiquer :
1° Les employés de chemin de fer sont, en général, excessivement mal élevés. Je n'ai pas vérifié si leur désagréable caractère coïncidait, selon la méthode de M. de Goncourt, avec quelque particularité de leur physique. Il y a là un problème de biologie que je vous engage à méditer.
2° Le paysage entre Garignan et la frontière luxembourgeoise est absolument merveilleux et au-dessus de toute description — celle-ci fût-elle bardée « d'épithè tes rares », cette marque unique du bon écrivain, selon M. de Goncourt.
3" Au buffet de la gare de Longwy , il y a des assiettes à dessert au fond desquelles se manifestent des gravures à la manière sale représentant des personnages affublés de costumes persans et que souligne cette inscription :
^° A ce que m'apprit un écrit blanc sur fond d'émail
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bleu, la douane française se trouve à 874 kilomètres de Paris, ce qui est rassurant quant aux effets du mois me.
5° Enfin, tandis que nous stationnions à cette même douane, j'entendis un soldat braire une romance où il était question d'un oiseau « que l'été ramène ». Je ne pus saisir la suite mais je jugeai que la rime évidente à ce ver était : « récit de Théramène », conjecture que je soumets à l'appréciation de M. Dubus, homme-lige de la rime riche.
Voilà, je pense, suffisamment de documents humains pour édifier une œuvre ; chacune de ces observations contient un monde et comporte un nombre respectable de romans naturalistes. Si quelqu'un de vos rédacteurs veut en faire son profit, je les lui céderai volontiers contre une somme modique.
Dans ce délicieux pays de Luxembourg oiî je me suis réfugié, mes journées se décomposent approximativement de la façon suivante : bâiller^ fumer, me gratter la tête en contemplant une tribu de coquelicots qui saignent comme des fous en face de ma fenêtre, écouter les conversations du vent avec le solennel sénat de sapins qui borde mon auberge à l'est et au sud, chercher des expressions raffinées pour qualifier le snobisme
de M. Huysmans, ne pas lire le Journal des Goncourt, rêver, étendu dans l'herbe,
...et puis Faire des ronds en crachant dans un puits...
Sur quoi, Messieurs, fareiuell !
Harold Swan.
Maintenant, pour compléter la physionomie que j'avais donnée d'Harold Swan, il serait peut-être à propos de reproduire quelques-uns des Nocturnes selon Paris. Mais, réflexion faite, je m'en abstiendrai, les Nocturnes étant faciles à retrouver dans la collection de La P/ame de 1892-93 et ayant d'ailleurs été déjà reproduits par divers périodiques de France et de l'étranger.
J'aime mieux citer, pour finir, un petit poème qui montrera la façon dont le pseudo young gentleman entendait la versification.