HAROLD SWAN
C'est un homme singulier que je rencontrai de façon singulière. Il est des gens qu'on ne rencontre pas autrement.
Je m'étais, pendant l'hiver de 1891, exilé pour un mois sur une grève normande, un trou. Un jour de neige, me promenant sur la plage, je vis qui arpentait en sens opposé du mien un homme jeune, vêtu avec beaucoup plus d'élégance que ne le comportait l'endroit. Gomme nous nous croisions, il s'arrêta, brusque et raide comme au port d'armes et me jeta à brûle-pourpoint, avec un salut d'une stricte correction : « Vous devez être un poète. Monsieur, pour que ces lieux vous plaisent à cette époque et à cette heure ? d
— Peut-être, répondis-je.
— Oh ! s'écria-t-il. Puis il proféra : « Bonjour, Monsieur. » Et saluant, plus correct encore, reprit sa marche en me laissant fort interdit.
Ce n'est qu'à Paris que je le rencontrai de nouveau et que nous fîmes plus intime connaissance.
Harold Swan est né à Swan-Castle, dans le Hampshire, le jour de la Christmas de 1866. Son père, ancien membre de la Chambre des Communes pour le bourg de Brandywine, était gentleman- farmer et sa mère, qui manifestait pour Keats et Shelley une grande admiration, une institutrice française épousée un peu sur le tard .
Le jeune Harold, confié à un moine dominicain en reçut, en Ecosse, la première éducation. Plus tard, il étudia à Eton et à Cambridge, s'y montrant fort mauvais élève, passant ses journées au lawn-tennis ou en canot. La nuit, il lisait Shakespeare et Poe.
A Londres, où il vint ensuite, il perdit un temps considérable dans tous les (jril-room et les gin-palace ; il y fit la connaissance de quelques artistes et fréquenta notamment M. Oscar Wilde dont les conversations l'incitèrent à quelque littérature. Mais son esprit aventureux ne laissait pas encore de répit à ses méditations. Il avait vingt ans et partit pour la Belgique. Il en rapporta cette unique impression précieusement consignée dans ses notes : « C'est un pays très plat. »
Il tourmenta quelque temps son père afin que ce vieillard lui achetât une commission d'enseigne dans l'armée des Indes, puis renonça brusquement à ses
projets belliqueux et se mit à noircir beaucoup de papier. Plusieurs années il habita Swan-Castle ; dans une retraite absolue, il travaillait passionnément. Enfin, pris du désir de connaître la France, en novembre 1891 il partit pour Paris où — sauf deux voyages en Normandie et dans les Ardennes — il est resté depuis.
La figure jeune et énigmatique, le front haut, les yeux un peu dédaigneux derrière le binocle, à partir de six ou sept heures du soir — moment oii il se lève pour l'apéritif — on le voit passer sur le boulevard Saint-Michel, sévère d'allure, toujours vêtu de noir sur un linge méticuleux et paraissant considérer les gens du haut de son ennui.
A son restaurant accoutumé, près de lOdéon, s'il est seul, il s'informe auprès du garçon des faits du jour, ayant l'horreur d'ouvrir un journal. S'il s'y rencontre avec M. Moréas, au grand désespoir de celui-ci, il l'entretient d'histoires macabres et romantiques ou lui vante les mystères d'Eleusis ; devant M. Merrill qui prétend abominer Shakespeare, il glose interminablement sur Hamlet, et lorsqu'arrive M. Retté, pour marquer son mécontentement, il lui propose des charades insolubles.
Très froid, riant rarement, souriant encore plus ra-
rement, il coupe de longs silences par des paroles brèves, qu'il laisse tomber flegmatiquement.
Il dit des femmes : « Ce sont de petits animaux charmants )) , ôte son binocle pour les regarder « afin de ne pas voir leurs défauts de plastique » et ne les fréquente charnellement que « lorsque ce vieux monstre de Nature crie par trop fort du fond de ses instincts bestiaux » .
Si l'on parle religion, il explique : « Le bon Dieu, c'est un vieux monsieur très bien » ; sociologie, il affirme : (( Tout le monde a virtuellement loo.ooo francs de rente. »
Ses opinions esthétiques : « La musique, c'est de l'opium de qualité inférieure ; la peinture, j'aime mieux la rêver ; la littérature, un passe-temps contre le spleen « . Sa philosophie : « Il faut jouer de mauvais tours à la Vie tout en évitant qu'elle vous rende la pareille. »
Il a une devise : « / like ail ; specially myself. »
Après le dîner il disparaît mystérieusement. Malgré le peu d'estime réciproque que se témoignent M. Retté et lui, ils sortent souvent ensemble : comme une fatalité les pousse à perpétrer de compagnie d'effroyables calembours et à collaborer pour des œuvres extravagantes — d'ailleurs aussitôt détruites.
Le quartier latin le voit revenir vers deux heures de
ses expéditions suspectes, portant son chapeau haut de forme légèrement incliné sur l'œil gauche, exhalant une odeur d'alcool anglais et déclamant des distiques de ce genre :
Le Kanguroo que l'on exile d'Australie, S'il épouse une oularde, hélas ! se mésallie.
Puis il va finir la nuit aux Halles, où il hante l'établissement du Père tranquille en société de Robert Sherard, de Corbier et de plusieurs poètes.
Huit heures du matin venues, il rentre se coucher dans sa chambre d'hôtel où pas un livre ni rien pour écrire (il travaille au café). Dans cette pièce banale pas même un tableau ou une gravure : il n'y est que pour dormir.
Harold Swan a publié en anglais un volume de vers et de poèmes en prose : Falling Stars, dont il déclare que c'est « une petite chose singulièrement fatigante » . Ça et là, au hasard des Revues, mais surtout à V Ermitage, il a éparpillé : Propos épars, articles humoristiques qui l'ont fait de suite remarquer et Nocturnes selon Paris, où il se montre très influencé par le Thulé des Brumes d'Adolphe Retté. Dans ces Nocturnes, il note avec un charme bizarre les sensations de ses mille et une nuits déambulatoires.
Harold Swan est surtout un homme et une âme étranges. Dans un temps où tout le monde est taillé
sur le même patron, comme les vêtements de la Belle- Jardinière, cela mérite au moins l'attention.
YVANHOÉ RaMBOSSON.
Quant aux Propos épars dont je vais donner deux spécimens, on en goûta la malice — sans rosserie. Si certains malveillants prétendirenty découvrir des « instantanés » non retouchés, ceux qui nous connaissaient mieux surent fort bien distinguer que si c'étaient des portraits, Harold Swan les avait cependant poussés jusqu'à la charge.
Telles quelles ils plurent à plusieurs personnes et ils en intriguèrent encore davantage.
Qu'on juge si le succès qu'ils obtinrent était mérité.