LES SOIRÉES DE LA PLUME
La Plume, ce fut Léon Deschamps. Ce li\Te serait incomplet si je n'y donnais pas une place d'honneur au vaillant qui, avec de très faibles ressources, au début, entreprit de faire connaître et de rétribuer des écrivains et des artistes dont plusieurs seraient peut-être, sans lui, restés dans l'obscurité. Pour moi, j'aime à le proclamer hautement, il m'a encouragé, soutenu, défendu, aidé à vivre pendant des jours difficiles. A l'époque où mes campagnes de critique soulevaient bien des colères et où certaines gens le sollicicitaient de me fermer sa revue en lui offrant même de l'argent pour me mettre à la porte, il ne cessa de proclamer qu'il me laisserait mon franc-parler et il me répétait : a Va ton chemin, continue tes articles, dans le sens où tu les as entrepris. Fais des livres : je te les éditerai. Et sois sûr que je ne t'abandonnerai jamais » .
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Il a tenu parole. C'est pourquoi je ne puis que transcrire ici quelques-unes des phrases de la dédicace que je lui fis de mon livre Aspects : « La stricte justice et aussi mon amitié veulent, mon cher Deschamps, que je te dédie ce livre. Lorsque tu me confias le soin d'exprimer, dans La Plume, un sentiment sur la production littéraire contemporaine, tu spécifias : a II est bien entendu que tu diras absolument tout ce que tu voudras. » Tu n'as jamais manqué à cette parole. Ni la vente de ta revue interdite en Russie, ni les insinuations de quelques « chers confrères » , ni les réclamations de « lecteurs assidus » que mon cynisme révoltait ne te firent varier. J'ai toujours eu chez toi une liberté qui ne m'aurait été concédée nulle part. »
Robuste, de caractère gai, bien armé contre les vilenies du monde des lettres, Deschamps était aussi un travailleur acharné. Sa revue était sa vie : il lui donnait tout ; et sur les vingt-quatre heures de la journée il en consacrait toujours au moins douze au développement et au perfectionnement de l'œuvre qu'il avait entreprise. De là, un succès qui lui était bien dû. De par lui, La Plume, combative, lyrique et frondeuse à la fois, a contribué, plus que tout autre de nos périodiques, à influencer la littérature contemporaine.
Deschamps est mort à la tâche. Mais, du moins, il s'est en allé chez les ombres avec la joie d'avoir honnêtement et vaillamment servi les écrivains de sa génération.
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Au surplus, dans une lettre ouverte à son lieutenant Léon Maillard qu'il publia dans La Plume à la fin de 1892, il a lui-même indiqué les résultats acquis à cette date et les projets — presque tous réalisés — qu'il formait pour l'avenir. Le mieux, c'est de lui laisser la parole.
« En écrivant cet article qui doit clore le quatrième volume de La Plume et préluder à l'avènement de la cinquième année d'existence de la revue, je n'ai pas, mon bien cher ami, d'autre pensée que celle de te faire juge de ma conduite. Tu connais mon âme autant que j'aime la tienne : nous sommes faits pour nous comprendre.
(( Tu sais aussi combien je suis l'ennemi de la pose et quelle sincérité est empreinte en mes paroles. Je ne te rappellerai donc point que cette œuvre-ci est faite de mon sang, de la meilleure partie de ma vie. Pendant deux années, tu le sais, ce fut un labeur effroyable, un casse-cou de tous les jours, un gouffre béant dans lequel coulèrent toutes mes économies avec, pour résultat appréciable, un orage de calomnies qui a laissé de la neige à mes jeunes tempes...
(( Néanmoins, malgré la tempête, nous sentions tous que le port approchait et que de meilleurs jours allaient paraître : toutes voiles furent déployées... Aujourd'hui le succès a dépassé nos espérances.
« Tu n'ignoras jamais que notre devise : « Pour l'art ! » est notre unique règle de conduite. Me serais-je
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trompé dans l'application, qu'au bout de quatre années de lutte, et malgré tous les précédents, la victoire nous paraît déjà assurée ? Aurais-je fait inconsciemment des concessions au public barbare ou bien, comme je l'ai toujours pensé, existe-t-il, de par le monde, un nombre suffisant d'hommes éclairés capables de s'intéresser à une tentative ayant pour but de rajeunir et de fortifier l'art?
(( J'ai voulu l'avènement des nouvelles générations et pour cela :
« a) Créer au profit de tous : peintres, graveurs, statuaires et littérateurs, une arme pour la lutte, un outil de propagande frappant où il faut frapper — chez les artistes ; les autres nous indiffèrent (revue La Plume) ;
(( b) Aguerrir les lutteurs en leur permettant de s'adresser verbalement à un auditoire choisi et d'y essayer leurs œuvres (Soirées de La Plume) ;
« c) Former une anthologie d'œuvres rares émanant des seuls nouveaux écrivains, illustrées par des artistes choisis encore ignorés du public : Piops, Redon, Luce, Desboutin, etc. [Bibliothèque Artistique et Littéraire) et, par le succès de cette tentative, prouver aux éditeurs que le salut de leurs maisons branlantes réside en l'accueil qu'ils feront à nos jeunes camarades ;
« d) Supprimer l'acrimonie et la violence injurieuse dans les controverses littéraires et artistiques ; opérer un changement total dans les relations entre maîtres et nouveaux venus ; remplacer envers les aînés la blague
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par le respect affectueux ; enfin provoquer une sorte de fusion des anciens et des plus jeunes, permettant à ces derniers l'accès des salles de rédaction et des librairies (Banquets de La Plume) ;
a e) Relever chez nous le culte des maîtres, malgré l'indifférence hostile ou l'esprit de parti {Souscription pour Verlaine à l'hôpital et pour le Monument Baudelaire) .
« Pour mieux prouver l'indépendance absolue de la publication, je me suis abstenu de me mettre en évidence : à mon sens, le rôle d'un rédacteur en chef est de choisir la rédaction, mais non d'y participer — sauf pour doubler chaque collaborateur, pour écrire au pied-levé (pardon pour cette image fausse) un article manquant au dernier moment. Tout ce que j'ai publié ici était du pied-levé, des lignes griffonnées en hâte pour ne pas retarder l'apparition d'un numéro.
(( Un rédacteur qui écrit autrement dans sa revue, risque :
« S'il a du talent, de faire une publication subordonnée à sa personne et par conséquent fermée aux bonnes choses venant d'étrangers ;
(( S'il est sans talent, comme nécessairement il aspire à la première place, d'être obligé, pour garder cette place, de n'avoir autour de lui que des non-valeurs.
« Dans les deux cas, c'est l'œuvre qui en souffre. Ou le Figaro de Villemessant ou \' Intransigeant de Rochefort. Pas de juste milieu.
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« En agissant comme je l'ai fait, je supporte seul les inconvénients de la situation. Les simples imbéciles — je méprise les gens de mauvaise foi — mécontents du silence dédaigneux qui leur est généreusement accordé chez nous, essaient de faire croire : X... est un raté, puisqu'il n'écrit pas dans sa revue \ Comme siX... n'était pas maître de faire passer sa prose ou ses vers chez lui au lieu de les donner ailleurs !
« Mais, pour moi et pour mes confrères du Mercure, des Entretiens et de l'Ermitage, ameuter les crétins contre soi est la preuve absolue que l'on accomplit sa mission — et tout son devoir ».
Ces lignes résument si bien l'œuvre de Deschamps et expliquent si parfaitement sa droiture et son amour désintéressé de l'art que je ne vois rien à y ajouter. Aussi passerai-je, sans autre commentaire, au rappel des fameuses soirées de La Plume.
M, Ernest Raynaud, bon poète et ami fidèle de Deschamps, a raconté, dans un article récent, les origines de ces soirées et aussi celles de La Plume. Comme cette étude est fort exacte, j'en citerai quelques passages.
« Ce fut à la fin de l'été de 1889, six mois après la naissance de La Plume, dit M. Raynaud, que Léon Deschamps s'avisa de réunir, chaque samedi soir, les
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artistes et les poètes pour^ dit amusamment Maillard, ajouter une noie d'art vrai aux bruits cosmopolites de l'exposition universelle. Les premières réunions eurent lieu au café de Fleurus, mais il fallut vite émigrer dans un local plus vaste. Ce fut le sous-sol du café de l'Avenir, situé place Saint -Michel, à l'angle du quai, qui fut choisi.
« Le succès fut très vif. Des tentatives de ce genre n'avaient eu qu'une existence précaire en dépit de noms qui demeurent. C'est qu'elles étaient venues prématurément. Elles n'en avaient pas moins préparé les voies. Quand Deschamps survint, l'heure était mûre. Il y avait du nouveau dans l'air.
(( La dominante de l'esprit public était alors un chauvinisme grossier mêlé de niaiserie sentimentale et d'ignorance satisfaite. La gloire du café-concert était à son apogée. Paulus et Déroulède régnaient sur les foules et suffisaient à leurs besoins d'esthétique. Gandillot brillait d'un vif éclat et Francisque Sarcey, au nom du bon sens et de la vieille gaîté française, imposait un idéal médiocre. Armand Silvestre s'imaginait qu'il suffisait de verser dans l'ordure pour égaler nos vieux conteurs gaulois. Les imitateurs de Jean Richepin abusaient de la langue verte. Les romanciers naturalistes, sous couleur de vérité, n'étudiaient que la bête humaine et leur parti-pris de ne considérer les choses que sous leur angle brutal devait fatalement amener une réaction. A l'école du document humain,
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pour qui la psychologie n'était qu'un jeu de l'instinct, devait succéder un art de rêve, tout en délicatesses et en nuances. Les esprits saturés de naturalisme sentaient naître un besoin d'idéal. La vie ne leur apparaissait plus comme une banale succession de faits divers mais comme un plan magique et ordonné où chaque fleur inscrit un symbole. Le sens du mystère s'éveillait dans les âmes. On sentait, en un mot, le besoin d'autre chose, sans savoir encore de quoi cet autre chose serait fait. Ces tendances nouvelles s'étaient déjà manifestées à deux ou trois reprises sans avoir pu se formuler d'une façon bien délinie. »
M. Raynaud énumère ensuite les petites revues éphémères où les novateurs s'essayaient vers leur vingtième année, puis il continue : « A ce moment parut La Plume. D'un format léger et d'un prix modique, elle fut éclectique... (i) Elle fut comme le traitd'union de toutes ces feuilles d'avant- garde dispersées. Elle fut cela, et plus que cela, car non contente de s'occuper de littérature, elle s'intéressa à tous les arts ; elle or-
(i) On ne saurait trop le redire, en effet. Nous qu'on accusait de nous enclore en des chapelles fermées, nous accueillions ceuxlà même qui nous combattaient. Malheureusement, ni leurs vers ni leur prose ne tenaient contre l'art nouveau. C'est que, la chose est incontestable, tous les poètes de talent venaient au symbolisme. — Nous ne pouvions pas faire, malgré notre courtoisie, que les enfants de la vieillesse du Parnasse enfourchassent notre fougueux Pégase.
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ganisades numéros spéciaux pour les groupes de poètes des provinces diverses, donnant ainsi une grande impulsion au mouvement décentralisateur qui occupe tant, à l'heure actuelle, les jeunes esprits. Elle mit en exposition l'oeuvre des peintres, des sculpteurs et des ouvriers d'art. Elle s'occupa de sociologie et de musique. Elle eut même un théâtre de légendes.
On peut dire qu'aucune manifestation de l'intelligence ne lui était restée étrangère. Elle fut nettement révolutionnaire, mais elle le fut avec entrain et bonne humeur. Elle accueillit même la chanson, sachant qu'en pays de France, la chanson seule consacre et que rien ne dure sans elle. Elle devint, par cela même, un excellent instrument de propagande. . .
On vit, à ses soirées, fraterniser, devant les soucoupes, des esprits aussi disparates que Jean Moréas, Rachilde, Félix Fénéon, Gabriel Vicaire, Paul Roinard, Albert Samain, Paul Adam, Pierre Louys, Camille Lemonnier, Krysinska, etc., etc.. »
Voulez-vous que nous assistions à l'une de ces séances ? Il est neuf heures du soir. Des groupes d'étudiants, de poètes, d'artistes descendent en longues théories de Montparnasse, de Montmartre et des Batignolles et s'engouffrent dans le café... Ne vous arrêtez pas, traversez la salle, descendez l'escalier qui plonge au sous-sol ; ouvrez la porte qui se présente. Vous restez une minute sur le seuil, suffoqué par le bruit^ la chaleur et la fumée. Un spectacle étrange s'offre à la vue.
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Un long- boyau coudé de maçonnerie est rempli d'une humanité exaltée et grouillante. Deux garçons effarés, ahuris, ne savent comment tenir tête à l'avalanche des appels, des revendications ni comment glisser à travers la barricade des chaises et des tables chargées de bocks. Là où quarante personnes seraient à peine à l'aise vous en voyez s'entasser de cent cinquante à deux cents... Tout au bout, une scène minuscule, encadrée de rideaux de bois peint ; quelques coups de pinceau sur le mur du fond offrent la plus simple expression d'une marine casquée d'une lune symbolique. A gauche, un piano rétif. Près de la scène, une estrade où se tient le président Léon Deschamps (une pipe et un sourire) assisté de Maillard et de Louis Miot, ses deux bras droits, remarque spirituellement le futur député Lucien Hubert...
Combien ces réunions sont simples, cordiales, empreintes d'une bonhomie fraternelle et différentes de celles du Chat noir, par exemple, où l'art tourne vite au pufisme et à la parodie ! A La Plume, au contraire, on est chez soi. Partout, dans tous les coins, à toutes les tables, des visages de connaissance, des lêtes de camarades venus avec la seule intention d'écouter des vers...
Aurélien Scholl disait de ces soirées : « Il faut voir l'exubérante jeunesse s'épanouir en ces agapes fraternelles. Les bonnes figures ouvertes, les franches poignées de main ! L'envie est inconnue à ces lutteurs ;
chacun applaudit au succès des autres. Ils se sentent monter ensemble. »
D'ailleurs Scholl, qui nous fut toujours sympathique, écrivit la préface du petit volume, orné de cent portraits, oii Maillard a raconté les soirées de La Plume : la Lutte idéale.
C'est au sujet de ce livre qu'Harold Swan, qui ne pouvait se désintéresser de ce tourbillon de littérature, publia dans Y Ermitage celui de ses Propos épars qui eut le plus de succès. Je le reproduis ci-dessous. Il complétera le tableau des soirées de La Plume.