LA PLUME
Macabres de brasserie ! Héliogabales de maisons publiques !
(Exclamations de M. Henri Fouquier, rédacteur au Figaro et écrivain attique).
La première fois que je m'embarquai pour la France, cependant que le paquebot avalait voracement des avalanches de malles et de valises et que la bise de décembre nous crachait une brume salée au visage, mon vénéré père hon. Richard. E. Swan esrj... débouta côté de moi sur le pier de Douvres, terminale discours qu'il venait de m'adresser par cette phrase: And now Harold, I hâve but one thing more to say : you were not
born wîth a siloer spoon in yoiir moiith ; beware of Freiich men of le tiers.
— Vraiment, Monsieur, lui répondis-je, je crains que vous ne fassiez la part trop grande à mon inexpérience. Il est vrai, je n'ai guère que vingt-six ans, mais, grâce à votre sollicitude, j'ai connu Eton où je fus même le fag de Sa Grâce le duc de Sheepshead, laquelle ne me ménageait guère les croquignoles, nazardes et autres marques d'attention lorsque je ne cirais pas ses bottines à son goût ; ensuite j'ai glorieusement ramé à Cambridge ; enfin, plus tard, j'ai fait la connaissance de M. Oscar Wilde ; ce poète me donna son portrait et un tournesol en or !.. . Tout cela ne m'autorise-t-il pas à soutenir que je possède déjà quelque expérience de la vie ?
M. Swan ne me répondit pas tout de suite ; un large sourire équivoque lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles. Enfin, au bout de quelques minutes : <( Allez à Paris, mon garçon, me dit-il, mais surtout n'oubliez pas : d'abord ce que je viens de vous dire, ensuite, qu'il y aura toujours un morceau de mouton froid et un pot d'ale àSwan-Gastle pour vous. — Portez-vous bien. »
Il me serra la main de la façon la plus nationale, et je partis emportant une adaptation en cinq actes de la tragédie : Le géant Agrapardo, roi de Nubie, pire que son frère feu Angulafer (i), destinée au théâtre de
(i) ConJ. Robert Grebne, 1587.
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rOdéon, et une lettre de recommandation de mylord Glenarvon d'Argyll, dés ducs de Montrose, adressée à M, Adolphe Ret té, littérateur français.
Mon voyage ne présenta aucun événement digne d'être rapporté. En traversant la salle des Pas-perdus de la gare Saint-Lazare, à Paris, mon attention fut attirée par une considérable affiche jaune sur laquelle on devait lire ceci :
Voyez :
La Plume !
La Plume ! !
La Plume ! 1 1
« Monsieur, demandai-je à un personnage, coiffé d'une casquette extrêmement galonnée, et qui semblait garder cette affiche, quel est le sens de cette inscription?
— Je n'en sais rien, me fut-il répondu ; toutefois
peut-être s'agit il d'une recette pour le pudding
Informez- vous. »
Je n'y manquerai pas, pensai-je en montant dans un fiacre, d'autant que cet individu me paraît on ne peut plus borné... Il doit être question de quelque manifestation littéraire ou bien d'une entreprise de plumassier on encore d'une méthode américaine de plume et goudron qui laisse loin derrière elle les facéties de mon cher Edgar Poe.
Le fiacre me conduisit chez M. Adolphe Retté. Là
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on m'introduisit dans une sorte de bureau très poussiéreux où s'entassaient sur la table, sur les chaises, sur le divan, des livres, des manuscrits, des partitions, des dessins, des chapeaux de différentes formes, des cravaches, une paire d'éperons, un banjo, des fleurs fraîches, d'autres fanées — tout un inénarrable capharnaûm que bouleversait encore une famille de chats fort occupés à se poursuivre de meuble en meuble, en miaulant, grinçant et griffant.
Un grand diable, aux prunelles singulièrement dilatées, à la chevelure ébouriffée, vêtu seulement d'une chemise de flanelle et d'un caleçon, jaillit d'une porte soudain ouverte. Sans préambule, il m'arracha la lettre que je lui tendais en balbutiant les phrases quelconques qui sont de circonstance et il se mit à marcher de long en large, donnant de loin en loin un coup de pied aux chats, une tape au binocle qui califourchonnait son nez, prodiguant d'inquiétantes grimaces et, cependant, lisant la lettre.
Quand il eut fini, il vint s'asseoir en face de moi et me demanda : (( Vous connaissez lord Glenarvon ?
— Un peu. répondis-je.
— C'est un charmant garçon Et alors vous venez
étudier Paris et ses littérateurs ? »
Je confessai que tel était mon désir.
— Ce sont de charmants garçons.... Et après?
Je racontai par le menu mes aspirations et mes ambitions, mes velléités et mes curiosités et Oscar Wilde
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et ma tragédie. Il m écouta sans mot dire, fourrageant dans sa chevelure, roulant des cigarettes — il ne m'en ofTrit aucune, — et surtout bâillant, toutes les trois minutes, de façon à se disloquer la mâchoire, si bien que je le jugeai fort mal élevé, opinion dans laquelle je me suis confirmé depuis.
Je terminai enfin en lui demandant ce que pouvait bien être celte Plume qui violait si impudemment les yeux des arrivants à la gare Saint-Lazare.
— Comment ! s'écria-t-il en sursaut, vous ne connaissez pas La Plume ? Mais à quoi vous occupez-vous donc là-bas, tas d'insulaires ?
J'avouai faiblement mon ignorance et à peine osaije mentionner l'hypothèse de l'homme à casquette galonnée.
M. Retté se renversa dans son fauteuil et il éclata d'un énorme rire silencieux qui lui découvrait l'intérieur de la bouche jusqu'au fond du gosier.
Qnand il eut repris son sérieux : « Cet homme m'apparaît un sage, me dit-il ; en vérité, La Plume, c'est un pudding. »
Sur quoi nous nous quittâmes, prenant rendez-vous pour le soir même.
Le soir, M. Retté me mena dîner en un petit restaurant voisin du théâtre de l'Odéon, et il poussa la
condescendance jusqu'à me présenter à MM. Stuart Merrill, qui me parla d'étoffes japonaises ; — Jean Moréas, qui me vanta les clovisses de la Méditerranée ; — Gaston Dubreuilh, musicien, qui flétrit violemment la mode des chapeaux à bords plats ; — Hugues Rebell, qui me décrivit Hyde-Park, que je crois pourtant connaître mieux que lui ; — Frédéric Corbier, mathématicien silencieux, qui, de tout le dîner, n'émit que cet aphorisme : « Vive la joie et ses filles ! » et de quel ton lugubre. Enfin, M. Retté luimême raconta la bataille de Cannes à M. Dubreuilh, et se permit une foule de calembours et de jeux de mots du plus mauvais goût. De littérature, d'art, pas un mot. Seul, le gentleman qui nous servait émit quelques opinions lettrées, mais on l'écoutait peu. Pourtant j'appris de lui que La Plume était une revue littéraire, artistique et sociale, où ces messieurs daignaient se manifester quelquefois par des poèmes nécessairement sublimes et des articles pointus à l'égard d'aulrui, élogieux à l'égard les uns des autres, mais souvent aussi pointus qu'élogieux. Cette définition me laissa perplexe, rapprochée de celle de M. Retté. Le boy ajouta obligeamment que tous les samedis, La Plume tenait des réunions dans un vaste palais souterrain situé au bas du boulevard Saint-Michel, a On y présente en liberté des poètes et des chansonniers », me dit-il tout bas avec un clin d'œil facétieux.
J'avisai M. Retté que j'étais fixé sur La Plume et que
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je désirais fort faire plus ample connaissance avec cette revue.
— Très bien, me dit-il, c'est justement aujourd'hui samedi ; nous allons y aller.
Tout ce mortel préambule est afin d'expliquer comment j'ai fait la connaissance d'un certain nombre de « macabres de brasserie et d'Héliogabales de maison publique » — pour employer la surprenante expression de M. Fouquier. Raconter mes impressions, je ne le pourrais guère. Voici un schéma : Beaucoup de fumée, beaucoup de tapage,un piano enrhumé, une sonnette stridente, un hourra formidable, à notre entrée. Un palais? pas du tout ; et trois cents personnes où il n'en tiendrait guère que cent — encore pas trop à l'aise. Un aimable et énergique président, M. Deschamps. Et puis un flot, une cascade, un fleuve de poèmes et de chansons, qui déclamés, qui chantées, ou à peu près, par une cinquantaine de personnages bien vivants, bien portants, et d'une exquise bonne enfance. Citer serait difficile : M Bailliot récita de beaux vers de M. Moréas ; M. Dalibard, des vers de MM. Signoret, LeCardonnel, Retté, Charles Morice, Victor Hugo; M. Coulon exalta les vêtements de M. du Plessys ; M. Degron chanta Les Bois. . . De macabre pas l'ombre, d'Héliogabale et de maison publique, nul indice. Peut-être M. Canque-
teau ? — Encore s'agissait-il de sauvegarder les intérêts de la Bibliothèque nationale.
J'en conclus — je pense avec raison — que M. Henri Fouquier était un très malhonnête écrivain.
Ces soirées ont été décrites d'une plume, et d'une Plume alerte, par M. Léon Maillard, en une brochure dont il a bien voulu me donner un exemplaire. M. Maillard est un petit homme leste et preste, aux yeux vifs et fureteurs, aux gestes exubérants, et nul plus que lui, qui fut le lieutenant de M. Léon Deschamps dès la première heure, ne pouvait contribuer à la fortune de La Plume ; ces deux audacieux, ces deux enragés, ont créé : Le Journal des Jeunes ; ils se sont fait écouter ; ils se sont fait respecter ; ils commencent à avoir une influence considérable ; — enfin M. Glaretie et M. Coppée, de l'Académie française {sic), viennent présider leurs banquets mensuels.
Une observation qui n'est pas même une critique : à s'en rapporter aux portraits qui parsèment la brochure de M. Maillard, les jeunes écrivains, chansonniers et dessinateurs sont, en général, affreusement laids ; — exception soit faite pour MM. Alphonse Germain et René Tardivaux, qui sont très beaux, mais cela nous le savions déjà.
Un dernier mot sur M. Maillard ; il connaît à fond
le musée du Louvre, et raisonne pertinemment sur la peinture... Ce pourquoi, je me permets de l'aimer beaucoup.
PosT-scRiPTUM. — 1° Ma tragédie a été refusée à rOdéon : donc, M. Porel me semble un homme bien singulier, car... mais nous parlerons de cela une autre fois ;
2° Un ami me demande pourquoi M. Retté avait approuvé qu'on appelât La Plume un pudding. Je ne lui ai pas répondu, vu que je n'en sais rien. Si quelqu'un veut me renseigner à cet égard, je lui en serai infiniment reconnaissant, car je n'ose m'adresser à M. Retté dont je me méfie fort: ce poète me ferait tomber dans le chausse-trappe d'une de ces froides plaisanteries dont il est coutumier ;
3° Et maintenant, Griselda, chère et même vénale créature, venez-vous-en; mettez ces chrysanthèmes à votre ceinture et allons voir si le Luxembourg continue à se dorer d'automne. J'espérais que ma tragédie serait jouée ; alors je vous aurais offert des provinces et des royaumes — ma douce miss... Fumée, fumée ! gloire envolée... ma tragédie n'ayant pas été jouée, ive hâve kissed away kingdoms and provinces ! comme dit Shakespeare.
Harold Swan.
Les banquets qui alternèrent avec les soirées n'eurent pas moins de succès. Ils furent présidés successivement par Puvis de Chavannes, Reyer, Leconte de l'Isle, Mallarmé, Verlaine, Coppée, de Heredia, Jules Glaretie, Emile Zola, Auguste Vacquerie, Francis Magnard, etc.
Sur ce dernier banquet Jean Carrère, dans un article où, à certains égards, il rabaisse beaucoup trop ses anciens frères d'armes en leur prêtant un état d'esprit qui ne fut jamais le leur, a donné quelques notes spirituelles sur l'attitude de Magnard.
« Magnard, dit-il, prit la chose en vieux parisien, et ses petits yeux pétillaient devant tout ce kaléidoscope d'hommes et d'idées. Il regardait défiler les têtes les plus curieuses, demandant des anecdotes sur chacun. Un type original l'attirait. C'était un homme grave, au sourire protecteur, ^ayant barbe soignée et vêtements proprets et que saluaient les jeunes, familièrement.
— Quel est cet étrange bonhomme ? me dit Magnard.
— C'est Paul Masson. Mais vous devez le connaître sous son pseudonyme de Lemice-Térieux.
— Lemice-Térieux ? Le fameux fumiste ? On dirait un vieux magistrat !
— C'est justement un ancien procureur général aux Indes françaises.
— Oh ! extraordinaire ! présentez-le moi.
A cette époque, en effet, les facéties de Lemicc-Térieux remplissaient la presse. Souriant et correct, Paul Masson vint à Magnard qui lui fit ses compliments.
— Vous êtes illustre. Monsieur, dit le directeur du Figaro. Quelle nouvelle me donnez-vous? J'insérerai ce qu'il vous plaira de m'annoncer.
— Soit, dit Lemice-Térieux. Publiez demain que je pose ma candidature à l'Académie.
Surprise de Magnard, mais rapide. Promesse faite, promesse tenue. Le lendemain, le Figaro annonçait la candidature de Lemice-Térieux et, le surlendemain, Paul Masson commençait ses visites par M. Othenin d'Haussonville. »
C'était vraiment un drôle de corps que ce Masson, décédé il y a peu. Froid et méticuleux, il combinait des farces énormes qui révolutionnaient les journaux. Il avait élevé la fausse nouvelle à des hauteurs qu'elle n'avait jamais atteintes. Il publiait en même temps, dans l'Ermitage des Pensées d'un Yoghi dont certaines sont amusantes.
En voici trois : « Les poètes nous ont gâté la nature. Dans le plus beau fruit, maintenant, il y a un ver. »
« Je ne sais pourquoi la foi du charbonnier me paraît toujours un peu intéressée. j\ ' aura- t-il pas à alimenter les feux éternels ? »
« Tout objet précieux gagne à être isolé. Nul repoussoir ne vaut un reposoir.
LE SYMBOLISME lyS
Les trois banquets qui m'ont laissé les souvenirs les plus caractéristiques furent ceux que présidèrent Jules Glaretie, de Heredia et Zola.
M. Glaretie montra beaucoup de bonne grâce et de cordialité. Contrairement à la plupart de ses prédécesseurs ou de ses successeurs qui semblaient d'abord un peu gênés tant notre réputation de férocité et d'intransigeant parti-pris était légendaire, il se prouva, tout de suite, fort à l'aise.
« Hé, disait-il, à son voisin de table, ces jeunes gens ne sont pas les bohèmes hirsutes et farouches dont on m'a parlé... Je crois que je sortirai d'ici sans y avoir laissé ma peau. »
Son toast se ressentit de cette heureuse disposition. En voici la phrase finale : « J'attends de vous, collaborateurs de La Plume dont l'avenir retrouvera les jeunes noms, devenus tout-à-fait glorieux, dans la revue de M. Deschamps, des œuvres et des chefs-d'œuvre... Oui, apportez-moi de vaillantes comédies, de beaux drames en cinq actes et en vers et. . . j'allais l'oublier ! . . . — avec l'agrément du Comité — nous vous les ferons applaudir » .
Cette conclusion et la restriction goguenarde qu'elle impliquait furent accueillis comme il sied par des applaudissements et des rires unanimes.
Mais je ne sache pas que nul d'entre nous s'en soit prévalu pour soumettre des drames au jugement de M. Goquelin cadet ou de M"^ Reichemberg. Le seul Jean Moréas a eu l'intention, je crois, de présenter sa belle tragédie d'Jphigénie à la Comédie-française. Encore ne fut-ce qu'un projet non suivi d'exécution.
Jean Carrère a donc eu tort d'écrire dans l'article dont je viens de citer un passage: « Ce soir-là, toute la jeunesse s'en alla pensive. Pendant un mois, le quartier fut morne et les brasseries désertes. La nuit, autour du Panthéon et du Luxembourg, on voyait des lumières à chaque mansarde. Toute la rive gauche mystérieusement parachevait des drames en vers. »
Carrère est un bon garçon qui ne manque ni de verve ni d'imagination. Mais lorsqu'il écrit sur les temps héroïques du symbolisme on dirait qu'il éprouve le besoin de se faire pardonner d'avoir cru à l'art et aux convictions désintéressées. Il prend un ton de plaisantin ; il vise à faire rire le lecteur aux dépens de poètes dont les moindres avaient, au moins, ce mérite, d'être des convaincus. C'est là un défaut de courage dont il importe de le blâmer. Que Carrère n'en doute pas : si nous avons fini par nous imposer, c'est parce que nous avons toujours, même dans nos plaisanteries, respecté notre art. Nous n'étions ni des fantoches assoiffés de notoriété ni des clowns préoccupés « d'épa-
ter ]e bourgeois ». Que des journalistes hâtifs rédigent des appréciations saugrenues touchant notre attitude, c'est affaire à eux et cela n'a guère d'importance. Pour Carrère, qui eut jadis l'ambition d'être un bon poète, il devrait se souvenir de sa ferveur ancienne et s'abstenir de ces cabrioles. . .
Un des plus intimidés parmi nos présidents, ce fut le Maître des Trophées, José-Maria de Heredia. Nous avions tellement houspillé les Parnassiens que, quoique assuré de notre admiration foncière pour ses beaux sonnets, il semblait craindre qu'on ne réclamât sa tête au dessert, après une invocation au vers libre. Il y avait aussi autre chose. A l'époque où il présida, La Plume donnait fort dans le socialisme et l'on y publiait des articles virulents contre l'état de choses actuel. M. de Heredia est un homme paisible, plus versé dans l'art des rythmes que dans l'éloquence révolutionnaire. Aussi dès qu'on lui avait présenté quelque lyrique à tendances plus ou moins anarchistes, se hâtait-il de dire : « J'aime en vous le poète, rien que le poète. »
Notre réelle bonne-enfance et notre gaîté ne tardèrent pas à le rassurer. — Ce fut, d'ailleurs, à ce banquet que je nouai avec lui des relations qui n'ont cessé d'être des plus cordiales. Pour preuve, la lettre fort spirituelle qu'il m'écrivit lorsque je publiai et lui envoyai V Archipel en fleurs. Je crois intéressant de la donner
Paris, le 5 mars iSgS. Mon cher poète.
Après avoir terminé le pénible voyage que je devais faire à travers l'œuvre de M. de Mazade que je dois louer (i), je me suis payé de ma peine en me promenant à travers l'Archipel en fleurs « où résident le charme et les vieilles merveilles » et de neuves aussi, des musiques, des parfums et des couleurs.
Entendez-vous par vieille merveille l'alexandrin que vous malmenez si vigoureusement dans votre préface et dont vous usez si bien et si fréquemment dans le livre ?. . .
Assurément l'alexandrin est une merveille puisque, malgré son âge, il est toujours jeune, parce qu'il peut être éternellement rajeuni, s'il est manié par un bon poète.
Vous le prouvez, mon cher Retté, et vos vers sont la meilleure protestation que je puisse invoquer contre vous-même.
Avec tous mes remerciements pour le plaisir que je vous dois, je vous serre cordialement les mains, poète deux fois Alexandrin,
Vôtre :
J. M. DE Heredia.
L'attitude de Zola au banquet dont il eut la présidence fut curieuse à observer. Il nous regardait d'un air de défi, comme s'il s'attendait à subir un assaut qu'il lui faudrait toute son énergie pour repousser. Il parlait
(i) Dans son discours de réception à l'Académie.
fort peu, consultait parfois Aurélien Scholl, son voisin de table, sur les assistants, puis, le front barré d'un pli profond, se retranchait dans le silence. Combatif comme il l'était, il se tenait évidemment à quatre pour ne pas nous décocher des coups de boutoir. Cependant son toast fut aimable. « Je bois, dit-il, en conclusion, au renouvellement de toutes les formules ; je bois à l'art de demain qui, forcément, ne sera plus celui que nous avons apporté ; je bois à tout ce que vous allez créer de nouveau ; je bois même à l'enterrement des aînés, mais je vous demande de leur faire de belles funérailles... »
Après le banquet, l'on causa. Zola, un peu détendu par notre cordialité, dit à quelques-uns d'entre nous qui l'entourions : « Ce qui m'étonne, c'est que vous ne semblez pas très bien savoir ce que vous voulez. Vous nous attaquez mais que voulez-vous mettre à la place de notre art ?
— Plusieurs choses, répondis-je, rendre à la poésie la place qu'elle mérite dans la littérature. Vous autres réalistes, vous ne faites aucun cas des vers. Nous prétendons prouver qu'ils valent la prose, s'ils ne la surpassent, pour exprimer des émotions intenses. Nous voulons aussi pratiquer un art d'idées et de sentiments que nous opposerons à votre art de sensations un peu frustes. Nous voulons enfin faire une part au mystère et au rêve, n
Zola m'écoutait attentivement. Quand j'eus fini de
parler, il se tut un bon moment, le sourcil froncé. Puis il reprit Javec un geste de défi : « Ce que vous voulez faire, je le ferai, moi...
— Je ne le crois pas », dis-je en m'inclinant.
Cette conversation, rapportée d'une façon tout à fait inexacte par Carrère dans l'article précité, fut reproduite, le lendemain, dans une foule de journaux. Elle fit un certain bruit; c'est pourquoi j'ai cru devoir la relater ici.
Du reste, peu après, j'entrai en relations suivies avec Zola^ comme on le verra au chapitre suivant.