‹ Le symbolismeChapitre 29 sur 30 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

Il m'a paru intéressant de reproduire ici un passage d'un article, publié naguère dans la Revue. J'y résume mon opinion, exprimée auparavant en divers périodiques, sur Mallarmé.

...Mallarmé fut l'erreur du symbolisme. Voici un homme qui connut la célébrité pour n'avoir pas écrit l'œuvre annoncée pendant dix ans comme devant résumer, sous une forme définitive, l'âme humaine et l'âme universelle. Il employa son existence à rééditer dix sonnets, six poèmes en vers, un peu plus étendus, quinze poèmes en prose, une scène de tragédie et quelques fragments théoriques. De son propre aveu, et quoique deux ou trois de ces morceaux, les plus clairs, ne manquassent pas de valeur, ce n'étaient là que des essais, les pierres d'attente d'un édifice toujours

futur dont il expliquait, à l'occasion, le plan et la portée, mais qu'il ne voulut ou plutôt qu'il ne put bâtir.

La raison de cette impuissance réside en ceci que Mallarmé se déclarait « incompétent en autre chose que l'absolu ». Or, on ne réalise pas l'absolu. On peut y rêver, et c'est le fait d'un ascète ; mais nourrir le dessein de rendre perceptible une conception qui échappe à nos sens, c'est se vouer fatalement à la stérilité, Mallarmé causa beaucoup autour de son sujet ; il assembla force nuées qu'il présentait, de très bonne foi, à ses auditeurs, comme les matériaux indispensables de son œuvre et, enfin, il mourut, saturé d'illusions, sans en avoir écrit la première ligne. C'est qu'il avait méconnu le rôle du poète qui consiste à dépeindre, au moyen d'images frappantes, ses joies et ses douleurs personnelles, de telle sorte qu'elles offrent à tous une interprétation fidèle des joies et des douleurs communes. C'est aussi qu'il avait oublié cette grande parole de Goethe : « Le monde est si grand, si riche et si varié que jamais les sujets pour des poésies ne feront défaut. Mais toutes les poésies doivent être des poésies de circonstance, c'est-à-dire que c'est la réalité qui doit en avoir donné l'occasion et fourni le motif. Un sujet particulier prend un caractère général et poétique précisément parce qu'il est traité par un poète. Tous mes poèmes sont des poèmes de circonstance ; c'est la vie réelle qui les a fait naître, c'est en elle

qu'ils trouvent leur fond et leur appui. Pour les poésies en l'air, je- n'en fais aucun cas. »

Ainsi s'exprime le suprême bon sens, vérifiant, en toute sa rigueur, une des lois naturelles de l'art. Pour s'en être écarté, Mallarmé nous a donné l'exemple d'un mémorable avortement.

Il tenta d'ailleurs de distribuer quelques tranches d'Absolu aux initiés préparés, par ses entretiens, à s'assimiler cette vague nourriture. Dans ce but, il soumit la langue à une série de déformations qui n'en laissèrent subsister que des membres épars. Puis partant de ce principe bizarre que : « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu )) , il s'interdit de traiter autrement que par allusion les vers et les proses qu'il offrait à la sagacité de ses lecteurs. Frapper directement leur esprit lui semblait puéril. Il prétendait ne leur suggérer que de la façon la plus détournée ses intentions. Ce qui ramène sa doctrine à ceci que : quand on veut faire entendre quelque chose à quelqu'un, le fm du fin consiste à s'exprimer par énigmes. Voilà, du coup, la charade réhabilitée et même exaltée comme un genre littéraire de premier ordre.

Et les mots, ces pauvres mots que tant de poètes, embourbés dans le Relatif « pour n'avoir pas connu la région où vivre » , avaient cru propres à rendre leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées, Mallarmé les

accuse de ne pas représenter suffisamment ses concepts. D'une part, il les méprise si fort qu'il préfère à un texte « même sublime » des pages blanches portant « un dessin espacé de virgules ou de points ». Mais, d'autre part, il leur confère une fonction nouvelle à quoi personne n'avait pensé jusqu'alors : « Il faut, dit-il, que de plusieurs vocables, on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire. . . qui nous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère... »

Mallarmé eut donc pour but de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées tellement inaccessibles qu'il fallait presque se transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification à jamais symbolique. Il se voua tout entier à cette tâche impossible, il y dépensa un talent énorme, il y usa ses forces sans avoir réussi même une esquisse de son rêve et surtout sans avoir déterminé une de ces révolutions qui changent la face de la littérature.

L'article qui suit est, en quelque sorte, le commentaire lyrique et le développement panthéiste de la théorie du vers libre.

Publié dans le Mercure de France, il eut un certain retentissement. C'est pourquoi l'on a cru boiî de le reproduire. Il donne d'ailleurs le pendant de ma préface sur le vers libre, dans l'Archipel en fleurs.

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