SUR LE RYTHME DES VERS
J'ai toujours considéré avec un peu d'effroi les personnes sévères qui se donnent pour mission d'instaurer des arts poétiques. L'importance qu'elles attribuent aux détails du « métier », les règles qu'elles formulent, les sentences d'excommunication qu'elles fulminent, le soin qu'elles prennent de peser méticiPleusement les syllabes des poèmes qu'elles daignent honorer de leurs critiques, le ton sacerdotal qu'elles affectionnent, tant de science et de gravité m'ébahissent. En leur présence, je me sens mal à l'aise; je m'efforce de dogmatiser à leur exemple; je salue jusqu'à terre, lorsqu'elles psalmodient les mots : Césure, Rejet, Temps fort, Temps faible, Tonique, Hémistiche. Je ne suis pas loin de considérer ces vocables comme des divinités farouches dont j'ai peut-être méconnu les autels. Je m' apparais un rustre qui ferait résonner, peu rythmiquement, sous ses gros sabots, les dalles d'un temple. Et, pendant plu-
sieurs jours, je traite de mauvaises herbes les impudentes fleurs de lyrisme qui s'entêtent à pousser dans mon cerveau...
Mais, bientôt, mon naturel grossier reprend le dessus. Je ris au nez des pontifes, je mets en papillotes les « Traités du Vers » et les « Méthodes pour apprendre à rimer en vingt-cinq leçons ». Et je décoche quelques nasardes au buste de Boileau dont je fis emplette à cet effet. Car Boileau — ce Louis XIV des Petdeloup — je le tiens, durant mes crises d'irrespect, pour le pire parmi les criminels de lèse-poésie qui sarclent, émondent, taillent, disciplinent le jardin des rythmes. D'abord, il n'aimait pas le roi Childebrand, homme plein de mérite. Ensuite, dans son palmarès estampé d'un maigre Pégase sans ailes, il se garda de mentionner La Fontaine dont le génie indépendant offusquait son goût de la médiocrité pondérée, dont les vers libres, si riches et si chatoyants, contrastaient par trop avec le terne et le grisâtre de ces navets flétris : les alexandrins des Epîtres et des Satires. Enfin, j'accuse Boileau d'avoir conseillé les niaiseries qui déparent, çà et là, l'œuvre de l'admirable Racine.
Et qu'on ne vienne pas me prétendre qu'il est oiseux, désormais, de conspuer ce Despréaux vermoulu. Qu'on ne déclare pas son autorité périmée. En France :
Tout homme a dans le cœur un Boileau qui sommeille.
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Force vieux, force jeunes aussi sont tout disposés à le réveiller, à s'affubler de sa peau coriace et à poursuivre, armés d'une serpette et d'un sécateur, les poètes assez osés pour planter, loin de tout espalier, les boutures de l'arbre de vie, pour préférer aux brugnons pénibles qui se ratatinent, le long d'un mur lugubrement blanchi à la chaux, au bout de branches pareilles à des arêtes de sole, les âpres petites pêches de plein vent... Les gens en puissance de Boileaiiderie pullulent, vous dis-je. Il y a le noir bataillon des fils de Brunetière, avec leur porfe-élendard : Doumic aux mains humides. Il y a... il yen a peut-être qui rêvent de codifier le vers libre. Afin d'abolir ces monstres, nous devrions, si nous savions nous entendre, jeter bas la Sorbonne et leur en faire avaler les plâtras.
J'ai comparé les héritiers de Boileau à d'insipides jardiniers. J'aurais pu les comparer à ces cuisiniers qui, tout imbus de la tradition, n'osent se permettre des sauces inédites de peur d'enfreindre les préceptes édités par les Berchoux, les baron Brice, les Brillât- Savarin et autres classiques de la goinfrerie. Ou si, d'aventure, ils se risquent à puiser dans ce trésor de joyaux frustes : la cuisine populaire, c'est avec des grimaces de hauts larbins qui s'encanaillent. Les plats dont ils s'emparent pour les adultérer <( selon les prin-
cipes » perdent alors leur saveur de terroir, ne procurent aux malheureux condamnés, par bienséance, à les déguster qu'une sensation molle, inapte à réveiller les palais somnolents. Tel, un drame de Shakespeare adapté par M. Haraucourt...
Le mois dernier, j'étais à Marseille. On m'y fit manger, dans un restaurant renommé, une bouillabaisse — policée. Poissons mous, langouste affadie, croûtons spongieux baignant dans une eau rousse et tiède que colorait à peine un vague safran et où le poivre avait été dosé d'une main parcimonieuse. — Or, quelques jours après, un pêcheur m'emmena dans sa barque et me fêta, la pêche terminée, d'une vraie bouillabaisse. — Nous avions jeté l'ancre au fond d'une de ces calenques où des rochers aux formes élancées encadrent l'azur profond de la mer radieuse. Le soleil, au zénith, brillait glorieusement. Une fine brume mauve enveloppait d'un voile de mystère les blanches îles, pareilles à des Néréides, qui bornaient l'horizon. Et les vagues venaient mourir, en chantant, à nos pieds. Sur un feu de sarments disposé entre deux pierres, la divine soupe bouillait dans une petite marmite noirâtre dont le couvercle tintait ; soulevé à coups pressés par un jet de vapeur odorante. Le pêcheur n'avait pas étudié sous Carême ; mais la force de son génie naturel, que corroborait une longue expérience, lui inspira une bouillabaisse dont le souvenir émeut encore les papilles de ma langue. Dabord,
quelle splendide couleur d'or ! Le safran n'avait pas été ménagé, ni le poivre, ni le fenouil, ni d'autres ingrédients que j'oublie. Puis la chair des poissons — et, parmi eux, il en était un qu'on appelle sirène royale ! — avait gardé tout son goût. Bref, cette soupe, où tant de sucs divers se fondaient en un parfait ensemble, je ne puis la comparer qu'à une symphonie bien exécutée (i).
Quel rapport, dira-t-on, entre des pêches, des brugnons, la bouillabaisse, les fabricants d'arts poétiques et le rythme des vers ? Celui-ci : de même que les pêches de plein vent et la bouillabaisse confectionnée par un Simple doivent l'emporter, dans l'esprit d'un poète bien-né, sur les brugnons civilisés et sur la plate science des Maîtres ès-sauces officielles, de même, il faut écouter, si l'on veut apprendre son propre rythme,le murmure des feuillages, le clapotis de l'eau et les chuchotis du vent,plutôt que les grommellements des assembleurs de « Notions d'esthétique » .
Sans doute il est nécessaire d'avoir étudié, fout seul, les ressources du métier; évidemment il est bon de s'être livré, dans son adolescence, à ces jeux innocents : les sonnets parnassiens. Mais du jour où l'on se sent l'outil bien en main, du jour où l'on est
(i) Ce morceau sur la bouillabaisse, modifié, a été reproduit dans mon roman : Mémoires de DioQene.
devenu, pour soi-même, le plus sévère des juges, il sied de négliger de tels exercices préparatoires, et de se donner, tout entier, au soin de régler les mouvements de son âme d'après les mouvements de l'univers sensible.
Toi qu'un destin — peut-être ironique — marqua pour enfanter des poèmes, toi que les Formes, les Sons et les Essences tiennent attentif, tandis qu'autour de ton rêve, plus réel que toute réalité^ les gens pratiques braillent et s'agitent, rappelle-toi comment naît, au fond de ton être le plus essentiel, le désir d'interpréter, en des strophes cadencées, les merveilles que la terre, l'océan, le ciel nuageux, ensoleillé ou plein d'étoiles ne cessent de te prodiguer.
Tu marchais, vaguement songeur, n'accordant qu'une attention distraite aux incidents de la roule. Soudain^ un rayon fait papilloter les vagules d'un ru. Soudain, l'ombre bleue d'une vieille muraille, dont maintes giroflées pavoisent la crête moussue, se découpe bizarrement sur le sol. Soudain, le vent taquine, en riant tout bas, les feuilles inquiètes d'un bouleau. Tu t'arrêtes, étonné et ravi. Ces choses, qui te sont pourtant coutumières, te frappent comme si ta ne les avais jamais vues. Tu les considères ; tes prunelles s'en imprègnent et, lorsque tu reprends ton chemin, leur image agrandie, nimbée d'or, éblouissante, t'empUt le cerveau. Alors, tu établis machinalement un rapport entre cette image et la disposition de ton âme, au
moment où elle te surprit. Si tu es triste, elle reflète ta tristesse ; si tu es gai, elle répercute ta gaîté. Puis, bientôt, une confuse musique s'élève en toi. Un rythme se dessine, t'obsèdo, auquel, sans t'en apercevoir, tu conformes ton pas. Le rythme se précise; des mots se précipitent en foule qui s'efforcent d'y entrer. Puis cent images accessoires s'élancent, comme des fusées, de ton Inconscient et tentent de s'associer à l'image primitive. C'est ici que ton jugement entre en jeu : tu choisis les mots seuls qui rendront de la façon la plus frappante ton émotion. Tu n'accueilles que les images présentant entre elles une évidente parenté. Tout s'ordonne peu à peu ; ton expérience te fournit les rimes ou les assonances convenables. Un, deux, trois — six vers jaillissent, cela suffit : la genèse du poème est terminée- Tu peux caser cette première esquisse en un coin de ta mémoire. Tu l'y retrouveras, à ton loisir, pour la parfaire, la développer, pour y ajouter une gamme de sentiments ou pour la hausser jusqu'au symbole, de telle sorte qu'elle arrive à signifier une idée ou une face de l'univers.
Mais, dans un cas comme dans l'autre, n'oublie pas que tes vers doivent, si tu remplis, selon la nature, ton rôle de poète, éveiller spontanément chez quiconque ressent la beauté des rythmes, des émotions équivalentes à celles qui te possédaient lorsque tu conçus ton œuvre. — Je dis équivalentes et non semblables, nul homme ne pouvant se targuer dexprimer, en leur intégrité, les
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idées, les sentiments et les sensations d'un autre homme. Si, toutefois, tu fus sincère, si ton poème, largement humain, frappe par sa simplicité, il t'arrivera cette bonne fortune que ton auditeur y découvrira des mérites dont tu ne te doutais pas. Alors, vous vous réjouirez ensemble. Et vous serez semblables à des enfants qui, grimpés dans un cerisier et croyant Tavoir dépouillé, aperçoivent, tout à coup, une branche chargée delruits. L'épaisseur du feuillage la dissimulait ; mais un coup de vent opportun leur révèle l'aubaine. Ils se la montrent ; ils entonnent un chant de triomphe ; puis, fraternellement, ils se partagent les cerises juteuses.
J'aurais pu, pour expliquer la façon dont l'émotion lyrique germe et s'épanouit dans l'Ame du poète, employer des termes pédants. Il est facile d'établir une Physiologie de l'inspiration. Mais alors, quelle sécheresse et quel ennui ! Combien j'ai trouvé préférable de ne me servir que de mots usuels. D'ailleurs, ils conviennent à l'analyse d'un phénomène qui ne présente, en soi, rien que d'ordinaire. En effet, tous les hommes, quelle que soit leur tournure d'esprit, subissent à un moment ou l'autre l'emprise de rêve que je viens de lécrire. Seulement, chez le grand nombre, l'impression s'efface bientôt, tandis que chez le poète, elle persiste, croît en violence et va presque jusqu'à l'hallu-
cination. C'est parce que, spécialisé, le poète suit son instinct. C'est parce que, enclin à s'approprier tous les rythmes que lui offre la nature, afin d'en nourrir scii imagination avide d'harmonie, il néglige, dédaigne eu accomplit de travers les fonctions sociales qui ne se rapportent pas à son penchant essentiel. De là, mille bévues dont il n'a guère conscience. De là, mille souffrances qui font de lui un écorché vivant mais qui, d'autre part, affinent sa sensibilité. Puis, en compensation, quelles joies ineffables ! Car sa faim de beauté jamais rassasiée, l'entraîne, sans cesse, à de nouvelfis conquêtes, car, en présence du monde, il demeure^ toute sa vie, pareil à un Adam au premier jour de l'Eden.
Bien entendu, je parle ici du poète sain, de celui qui s'applique à traduire honnêtement des émotions pjîmitlves, sans les farder ni les déformer, sousprétexte d3 mystère, de perversité ou de « frissons nouveaux ». Ceux-là ne me comprendront pas qui i:)réfèrent à la contemplation d'un bel arbre ou au parfum d'une rose, l'odeur du new mown hay ou le spectacle donné par quelque maigre ballerine hystérique grimaçant et se contournant, parmi des étoiles aux tons faux, sous la morte clarté des lampes électriques.
Ne me comprendront pas non plus les rimeurs vernissés qui se servent de leurs poèmes comme de marchepied vers les facéties officielles et qui ne connaissent cette chose admirable : un champ de pommes de terre
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à l'époque de la floraison que par ouï-dire. Ces personnages luisants, qu'ils s'adonnent à chanter Notre Emile ou le nez camard du Nicolas des Kalmouks : ils récolteront le laurier dont il sied qu'ils enguirlandent leur crâne çonoïde. Pour moi, je les veux ignorer.
Peu à peu, l'habitude de rythmer ses émotions, selon le mode lyrique, devient si impérieuse chez le poète que, souvent, dans la conversation ou lorsqu'il se résigne à écrire en prose, ses phrases gardent une allure de vers. Bien plus, elles s'ordonnent, parfois, en strophes avec ou sans rimes. Le Père Hugo était coutumier du fait et Ton a cité maints exemples de cette hantise qui, v\i sa production poétique quotidienne, n'a rien que de très naturel. En voici un, donné par M. le Marquis de Rochefort dans le second volume des Aventures de ma vie : « Un soir, à table, nous parlions des finances françaises, et Hugo me dit sans cesser de manger :
Certes, et, quoique mort, Fould est encor vivant Dans tout ce qu'on achète et dans tout ce qu'on vend. Compris la conscience, et dans les phénomènes De l'enregistrement, du timbre et des domaines.
Puis il continua la conversation en prose, sans s'être aperçu de cette parenthèse versifiée. »
Je trouve un autre exemple, peut-être moins connu, dans Y Amour-Peintre de Molière. A la scène II du premier acte, Hali commence son monologue de cette façon : « Il fait noir comme dans un four. Le ciel s'est habillé, ce soir, en scaramouclie et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais pour soi et d'être toujours tout aux passions d'un maître. »
Ce sont des vers — et des vers charmants ; je le prouve :
11 fait noir comme dans un four.
Le ciel s'est habillé, ce soir, en scaramouclie
Et je ne vois pas une étoile
Qui montre le bout de son nez.
Sotte condition que celle d'un esclave.
De ne vivre jamais pour ci Et d'être toujours tout aux passions d'un maître.
Trois alexandrins et quatre vers de huit syllabes ! — n est à peu près certain que cette strophe ne fut pas voulue par Molière. L'habitude du rythme la lui fit, sans doute, écrire telle. Peut-^être, aussi, avait-il d'abord formé le projet de versifier V Amour -Peintre. Mais, faute de temps ou pour toute autre raison — un ordre du second mari delà vieille Scarron? — il aura été obligé de s'en tenir à la prose. Dans ce cas, l'appareil poétique, sollicité le premier, se mit, vraisembla-
blement, en branle de lui-même et produisit la strophe.
On pourrait multiplier ces exemples. J'en sais chez de Vigny, chez d'autres encore. Et, au surplus, tout poète qui s'observe un peu a l'occasion de vérifier qu'il lui arrive couramment de penser en vers sans avoir besoin de l'entraînement du rythme parlé ou écrit. — En ce qui me concerne, chaque fois que j'entends de la musique, deux ou trois strophes, condensant mon omolion, me viennent aussitôt sans même que j'aie eu conscience d'un effort préliminaire.
Eh bien, je prétends que le poète est arrivé au plein épanouissement de ses facultés, lorsque le rythme s'impose à lui d'une façon aussi despotique. Dès lors, il peut, négligeant les formes rebattues, s'appliquer, tout entier, à la notation des cadences que lui apporte la vie quotidienne. Dès lors, le vers libre — et c'est là une de ses plus précieuses vertus — lui permet d'établir, hormis toute entrave, un rapport exact entre sa personnalité et ses moyens d'expression. La beauté multiforme de l'univers trouve un miroir limpide dans ses poèmes. Il parvient, aux heures d'équilibre, à égaler l'arbre qui soupire d'aise quand un souffle tiède d'avril le caresse ou qui sanglote et se lamente quand la bise bourrue de décembre le fouaille et le crible de flèches de verglas. Tout lui est motif à rythme. Mais lèvent, surtout, luienseigne des harmonies profondes — le vent, ce grand fou de l'espace, qui galope à travers
les blés frémissants, qui danse, avec les hirondelles, dans les hauteurs du ciel bleu, qui dessine des arabesques baroques avec la fumée des villages, qui gémit, comme un chien blessé, aux fentes des portes, qui jongle avec les feuilles rousses des fins d'automne, qui gambade parmi la poussière de la roule, qui retourne, en manière de tulipe, les parapluies des bonnes femmes, qui gonfle cocassement la blouse du cantonnier, qui enlumine le nez de M. le curé, qui chante, gronde, se fâche, s'apaise, se fâche encore, geint, lonfle, ricane, hurle, tonne, — tantôt Polichinelle, et tantôt l'immense haleine mélancolique accourue de l'Océan...
Ecoute-le, poète : voici qu'il te crie, d'un poumon formidable, un vers d'épopée. Voici qu'il fredonne non chalamment une ballade. Voici qu'il fait vibrer la vaste lyre des frondaisons sauvages pour accompagner une ode vagabonde. Voici, maintenant, qu'il entre dans ton âme et qu'il en chasse les papillons noirs. Puis, avivant, multipliant la flamme sublime qui te consume, il propage en toi un énorme incendie de pourpre et d'or où tes rêves se jouent comme des salamandres.
Non seulement les souffles et le clapotis des rivières sinueuses contribuent à former les rythmes du poète, mais encore ces arbres dont j'ai déjà tant parlé, — dont je ne parlerai jamais trop, — mais encore les collines aux
lignes tremblées, les rochers semblables à des Titans songeurs, les vagues de la mer, soit qu'elles se cabrent comme des poulains indomptés, soit qu'elles viennent mollement se pâmer sur le sable fin d'une grève solitaire. La forêt, la mer et aussi la plaine où les jeunes avoines se moirent d'argent bleuâtre, où les fleurs roses du sainfoin, les fleurs veloutées du trèfle incarnat frémissent à cause du bourdonnement des abeilles, il faut les aimer d'un même amour, afin qu'elles nous révèlent le secret de leur magnificence.
Nous entrerons dans la forêt pour apprendre des vieux chênes rugueux, des hêtres à l'écorce lisse, des pins aux rameaux gracieusement alternés, des bouleaux sveltes, l'art des proportions harmonieuses. Nous nous enfoncerons, sans nous inquiéter du retour, sous les futaies séculaires, pleines d'une brume sacrée qui pacifie les cœurs inquiets. Le murmure éolien des hauts feuillages bercera notre extase. Et, parfois, au détour d'un sentier, nous verrons le Grand Pan mener, au son de sa flûte, la danse des dryades. Il nous saluera d'un trille amical, puis, brusque, se fondra dans les taillis. Nous, cependant, nous demeurerons délicieusement perplexes et nous nous demanderons si nous ne fûmes pas les dupes d'un jeu du soleil et du brouillard ou si, vraiment, le dieu, sachant le culte que nous lui vouons, a voulu nous apparaître.
La mer, nous en longerons, à pas lent, le rivage. Ses flots miroitants, son balancement infini, sa face
changeante selon l'heure, nous seront des modèles pour varier nos cadences. Le sillage des navires, les traînées d'ombre violette que dessinent les courants, nous les transposerons dans nos vers. Et, de même qu'aux profondeurs dorment des richesses englouties, des nacres et des perles, de même, nos strophes recèleront, sous le prestige mélodieux des syllabes, des trésors de douleur, de joie et de rêve.
Mais la forêt et la mer sont d'une beauté redoutable. A les trop fréquenter, nous perdrions la conscience de nous-mêmes ; nous ne saurions plus nous en détacher et nous aspirerions à la vie végétative, sans désirs et sans pensées. C'est pourquoi, dès que nous nous serons saturés de leurs aspects, nous viendrons nous retremper au spectacle du travail humain — dans la plaine. Là, nous admirerons l'art parfait selon lequel le laboureur trace ses sillons et nous nous efforcerons de l'imiter dans la disposition de nos strophes. Ou bien nous suivrons le semeur ; nous le regarderons épandre le grain doré. Puis, à son exemple, nous ensemencerons nos poèmes avec des mots de lumière.
La journée finie^ contents d'avoir travaillé de notre mieux, nous irons nous asseoir parmi les gramens du verger prochain. Nous recueillerons le clair sourire des étoiles. Et, en récompense de notre bonne volonté, nous entendrons la musique des sphères.
Poète, telles sont, la part de l'Indicible restant réservée, les données que je puis te fournir sur le rythme des vers. Tout l'art poétique se résume en ceci : va, d'un cœur simple, vers la nature ; interroge les arbres, les eaux, les monts et les champs. Entre en communion avec les éléments. Attends^ humblement^ que les essences et les apparences se déversent en toi. Puis, quand ton âme, devenue trop étroite pour contenir l'univers, débordera comme une coupe trop pleine, règle l'essor de ta pensée selon l'expérience que tu acquis en étudiant les mouvements des feuillages, le cours des ondes et les caprices de la brise.
Enfin, laisse-moite donner, pour finir, un conseil... moral.
Chaque fois que tu entreprends un poème, dis-toi : « Je mourrai peut-être demain. J'essaierai donc de rendre mes vers aussi parfaits que possible^ car si je retourne au Tout avant d'avoir accompli mon œuvre, je pourrai, du moins, me perdre dans les Forces, la conscience tranquille, sachant quejelaisse aux hommes un exemple de beauté. »
Adam Paul, 8, 19, 27, i6o, 206, 227, 289.
Affre, 75, 82.
Albert Henri, 222, 282.
Antoine, 47.
Auber, 121.
Aumale (d'), [\i.
Aurier Albert, 5i, 53, 59-66.
Bach, 235.
Balzac, 20, 181, 209, 218, 244.
Bandello, 117.
Barrés Maurice, ii5, 121, 209, 233.
Bataille Frédéric, 206, 207.
Baudelaire, 57, 67, 235.
Beauclair Henri, 28.
Becque Henri, 47-
Bérenger Henri, ii3, Ii4, 121, i3i, 182.
Berrichon Paterne, io3.
Bisnaarck, Sg.
Bkvatsky, 26.
Bloy Léon, i44.
Boccace, 117.
Boïeldieu, lai.
Boileau, aSi.
Bonaparte, 85.
Bourget Paul, 89, iSg.
Boschot Adolphe, 10.
Boylesve René, 5i, n3, 122, laS, i34, i35, i38, i4x, 1C9.
Brunetière, 252.
Byl Arthur. 61.
Calvin, 233,
Camée, aoi, aoa.
Canqueteau, 168.
Carnot, 29.
Carrère Jean, 171, 174, 175, 178.
Cerfbeer Anatole, 19, 21.
Charbonnel Victor, ii3.
Champsaur, 24.
Chateaubriand, 32.
Christophe Jules, 19.
Claretie Jules, 169, 171, 178, 196.
Claudel Paul, 89.
Clemenceau Georges, 63, 208, 221,
Coppée François, 3, 54, 100, 169, 171, 222.
Corbier Frédéric, 128, i33, i4i, 167, 2o3, 2o4.
Coulon, i68.
Cousturler Edmond, 19, 28.
Cros Antoine, 121.
Gros Henri, 121.
Gros Charles, 121.
Crooks, 26.
Dalibard, i38, 168.
Dante, 12.
Darwin, 181.
Degron Henri, 46, G4, ii4, 121, 128, i34, 168,
Desboutins, i55.
Deschamps Léon, 5i, 64, I23, 124, 152-178.
Denis Maurice, 5o.
Desjardins, ii3.
Déroulède Paul, i58, 223.
Delzan Alidor, 81.
Doumic, 220, 262.
Dubus Edouard, 5i, 53-59, i48.
Dumur Louis, 5i, 5g, 179, 227.
Dubreuilh, 131, 167.
Duret Th.. 89.
Dujardin Edouard, 89.
Devoluy Pierre, 12.
Edison, 3@.
Fabre des Essarts, 2G.
Fénéon Féhx, 19, 22, 27, 89, 160, 206.
Ferny, i38.
Finot Jean, 220.
Fleury (de) Maurice, 27.
Fort Paul, 196.
Fouquier Henri, 2, 24, 47, i5i, 162, 1G8, 169.
France Anatole, 49, 233.
Guaita (de) Stanislas, 26, 58.
Gauguin, 61.
Geffroy Gustave, 63.
Ghil René, 89, i46, 200.
Gide André, 7, 67, 70, 89, 2i3.
Gibier, 26.
Gandillot, i58, 222.
Gille Philippe, i84.
Gourmont (de) Remy, 8, 5i, 85, 86, 89, 195, 196, 206, 210.
Germain Alphonse, 120, i3i, i36.
Goncourt (de), i^i, i^S, l^'].
Gonzague (de) Louis, 78.
Gœthe, 69, 246.
Glouvet (de) Jules, 60.
Gregh Fernand, 9.
Guérln Charles, 220.
Greene, i63.
Haraucourt, 253.
Harduin, 219, 220.
Heredia (de), 3, 171, 173, 175, 176.
Hegel, 122.
Hennlque, 18.
Hérold Ferdinand, 89, 197, 227.
Henry Charles, 27, 62.
Haussonville (d'), 172.
Homère, 67, 2o5,
Hubert Lucien, 161, 221.
Hugo Victor, 8, 9, 10, 17, i35, 168, 235, 236, 259.
Hugo François, 23 1.
Huysmans, 18, 56, i36, i49.
Humières (d') Robert, 10.
Iliels, 200.
Ibsen, 232.
Jaurès, 187, Jésus-Christ, 77, 243.
JuUien Jean, 17, 46, 4", 49, 5i.
Juvénal, i36.
Kahn Gustave, 16, 18, 27, 28, 44, 46, 48, 89, 229, 244. Kant, 122.
Keats, 125.
Klingsor Tristan, 46.
La Fontaine, 232, 20 r.
Laforgue Jules, 27, 89, 197,
Lamartine, 9.
Lavater, i43.
Leclerc Julien, 200.
Lecorate Georges, 17, 18, 21, 226.
Lévy Eliplias, 26.
Lemonnier Camille, 160.
Le Cardonnel Louis, 53, 64, 65, 72-82, 121, i33, 168.
Leconte de l'Isle, 171.
Leygucs, 221.
Lorrain Jean, 24.
Lombroso, 208.
Louys Pierre, 75, 89, ii4, 160, 21a.
Lugné-Poé. 197, 199.
Luce, 63, i55.
Magnard Francis, 171, 172.
Maillard Léon, i54, i5S, 161, 162, 169.
Mallarmé, 7, 8, 70, SS-gS, 171, 197, ai4, 245, 248.
Mariani, laS.
Martial, 3o3.
Marlowe, 197.
Manet, igi, 192.
Mazade (de), 176.
Masson Paul, 47, 87, 171, 172.
Mazel Henri, 5i, 86, ii2-i35, i5i, 227.
Mauclair, 89, 92, 220.
Maeterlinck Maurice, 8, 49. loi, loa, 196, 197, 199, 202, 244.
Maurras Charles, ii5, 119, 2o4, 9o5.
Mendès Catulle, 219.
Merrill Stuart, 8, 55, 64, 65, 89, 98, 100, ii4, 121, 126, 182,
i34, i49i 167, 197, 2o4, au, 212, 2a3, 244. Meunier, 64.
Millet, 235.
Miot Louis, 161.
Mirbeau Octave, 49. 5o.
Mitty (de) Jean, 89, ai 4- Mockel Albert, 87, 92.
Molière, 260.
Moréas Jean, 8, 18, 27, ii5, 119, 126, 187, i4i, 160, 167,
168, 174, 2o4, 2o5, ao6, 244.
Morice Charles, 19, 61, 89, i38, 168.
Morris Williams, 116, 118.
Moreno, 201.
Monet Claude, 63.
Nordau Max, m, 207, 211.
Nion (de), 197.
Nietzsche, 222, 23i, 387.
Papus, 26.
Paync, 89.
Péladan, 26, i3i, i36.
Pellissier, 2 30.
Plessys (du), 11 5, i43, 16$, ao5.
Plotin, 87.
Plowert, 206.
Pomar, 26.
Poe Edgar, 7, 90, i25, i64.
Porel, 170.
Puvis de Ghavannes, 171.
Quillard Pierre, 197, 227, 329.
Quittard Henri, 64, 121.
Rachilde, 160, 196.
Rameau Jean, 133.
Rambosson, ii4, I3i. 128, i34, 139.
Raspail, 33.
Raynaud Ernest, ii5, 157, 169, 200.
Rebell Hugues, 91, 92, ii4, I23, 167.
Reyer, 171.
Régnier (de) Henri, 8, 18, 37. 28, 39 89, 91, i32, 303, 312,
Remacle Adrien, 77, 82.
Redon Odilon, i55.
Richard, 74.
Rienzi, a 4, 25.
Rimbaud, 25, 37, 102-111, 197, 200.
Richepin Jean, i58.
Rodenbach, 38, 5o.
Rodin, 3i3.
Roinard, 160, 197, 200, 201.
Ronsard, 2o5.
Rops, 2o5.
Rostand Edmond, 20a.
Rossetti, ii6.
Rocbefort Henri, i56, 259.
Rosny, 19.
RoUinat, ^9.
Rubens, 282.
Samain Albert, 160.
Sarcey, 42, 47, i58, 200, 202.
Salomon, 81.
Saint-Georges de Bouhélier, 9.
Saint-Pol Roux, i4o, 200.
Saint-Simon, 229.
Séon, 120.
Séverine, 56.
Séruzier, 63.
Seurat, 62.
Schelling, 122.
Sherard, 128.
Shelley, laô.
Simyan, 22 1;
SchoU Aurélien, 45, 161, 162, 177.
Simon Jules, !xi.
Signoret, 53, 66-72, 121, i33, 168.
Signac, 62.
Schwob Marcel, 8g.
Shakespeare, 116, 117, 118, i35, 136, 170, 281, 253.
Silveslre Armand, i58.
Spinoza, 233.
Souchon Paul, 71.
Striensky, 197.
Sully- Prudhomme, 3, 10, 322, 228, 226.
Socrate, 86.
Swinburne, 6/4, 116, 233.
Swedenborg, 35.
Tailhade Laurent, 89, i33, 339 Taine, 23o, 333, 34o.
TertuUIen, 336.
Thomas, 121.
Thorel Jean, 28.
Tolstoï Léon, 334-237.
Uzanne Joseph, laS.
Vallette Alfred, 5i.
Vacquerie, 171.
Valéry Paul, 89.
Vanor Georges, 37.
Van Gogh Vincent, 69.
Van Bever et Léautaud, 8g, 128, igS.
Van Lerberghe, 197.
Vicaire Gabriel, 33, 160.
Vignier Charles, 37, 89.
Vitu, 47.
Virgile, 80.
Vinci, 289.
Vigny (de), 2o5, 361.
Villon, i4o.
Villemessant, i56.
Vigie- Lecoq, igS.
Voltaire, Ss, i43.
Vogue (de), n3.
VuiUard, 63.
Villiers de l'Isle-Adam, 122.
Valin Pierre, i33. i34.
Vielé-Griffin, 18, 19, 25, 37, 44, 48, 49, 89, 119, 123, 203,
Verhaeren, 18, 238, 344- Verlaine, 17, 29, 55, 96-111, 171, 196, 309, 335
Waldeck-Rousseau, 331.
Wagner, 66, 121, 335.
Watteau, 55, 301.
WUly, 48.
Wilde Oscar, 118, 120, i63, i65, 3ii-3i3.
Wolff Albert, 49-
Wyzewa Teodor, 89.
Xénophon, 86.
Zola Emile, 4> 34, 92, 171, 173, 176, 178, 179-194.