‹ Le symbolisme de Baudelaire à Claudel (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · MALLARMÉ, POÈTE BAUDELAIRIEN AU PARNASSE · texte numérisé non relu

MALLARMÉ, POÈTE BAUDELAIRIEN AU PARNASSE

Mallarmé naquit à Paris le i8 mars 1842. Il y passa ses premières amiées d'enfance et de collège. Plus tard, il alla terminer ses études au lycée de Sens.

Descendant' du conventionnel Mallarmé, qui fut membre du Comité de Sûreté générale, il appartenait, par ses origines, comme Baudelaire, à cette bourgeoisie parisienne si aflSnée, qui avait joué les premiers rôles dans la Révolution et qui, par conséquent, représentait la fleur intellectuelle de la France, c'est-à-dire une société à laquelle les Chamfort, les Rivarol, lés Condorcet, les Beaumarchais avaient donné le ton. Comme Baudelaire, il s'était pénétré des modernes poètes anglais, surtout d'Edgar Poe, dont il traduisit quelques poèmes.

Le poète parisien estv un être spécial, une tête meublée autrement que les autres. Il ne connaît pas les grands et libres horizons, ou bien il ne les a vus qu'en passant. Il a du monde et de la vie une impression toute spéciale, où l'homme et ce qui le concerne ont surtout de l'importance. La rue, les passants, les maisons, les ateliers, les monuments, les palais, les objets d'art, apparaîtront à sa pensée plus fréquemment et plus exactement que les routes, les arbres, les animaux, les prés, images pour lui d'un décor moins . familier et qui n'évoqueront pas en lui les mêmes sensations que chez le rural. Il s'ensuit qu'en écrivant, ils se serviront l'un et l'autre d'images empruntées chacun aux choses qui l'entourent. La vision de l'un sera plus simple et plus tranquille, celle de l'autre plus artificielle, plus nerveuse, plus subtile. L'intérieur des maisons, }es meubles, le^ tentures, les bijoux, Icg

8o LE SYMBOLISME.

flacons, les cofïrets se transformeront au ^contact de la sensibilité du poète et tout baignés de l'atmosphère de ses pensées et de ses rêveries, s'animeront, prendront un sens, qui en fera autant de symboles. Le symbolisme est instinctif au poète citadin, dès qu'il veut intégrer à sa poésie les objets extérieurs, ce qui fut la caractéris-r tique du Romantisme. De là Baudelaire et de là Mallarmé. Pour être baudelairien, Mallarmé n'avait qu'à obéir aux conditions que son milieu lui avait créées.

Mais, tandis que Baudelaire s'était fait une âme désespérée et damnée, où il entrait, certes, du dandysme et de la littérature, mais aussi de la maladie et bien des détresses matérielles, Mallarmé, plus sage et plus libre, n'avait songé qu'à tirer toutes ses joies de ses songes et des jeux de sa pensée aristocratique et solitaire. Baudelaire était un naufragé de la vie. Accablé de douleurs et de dettes, il avait espéré vivre de sa plume, dans des conditions qui rendaient cet espoir inaccessible. Mallarmé, au contraire, instruit par un si lamentable exemple, avait consenti à la vie ce qu'il appelait un compromis ; il était entré dans l'Université conune professeur d'anglais et s'était constitué ainsi des ressources qui suffisaient à ses goûts modestes. La poésie fut pour lui non pas un instrument qui rapporte profits, honneurs ou gloire, mais l'art de vivre hautement et divinement et de se créer des paradis. Sa pensée était le haschich et le pavot merveilleux qui transformaient et sumaturalisaient autour de lui les choses. L'esprit de Baudelaire était celui d'un archange déchu, noir et torturé, celui de Mallarmé, d'un dieu exilé qui avait emporté sur la terre de quoi se refaire un ciel avec sa puissance intérieure.

Quoi qu'il eh soit, Mallarmé, ainsi que Verlaine, débuta dans les petites revues du Parnasse naissant. Ces revues réunissaient de jeunes poètes, soucieux avant tout d'une forme recherchée et parfaite. Peu à peu, l'école qu'ils

MALLARMé. 8l

constituèrent tourna de préférence à la poésie objective, marmoréenne comme ils l'appelaient, c'est-à-dire impassible et froidement plastique, s'interdisant ainsi ce qui est l'âme même de la poésie : l'émotion, et évoluant sans s'en apercevoir vers la poésie purement descriptive. Mais, au début, l'icole groupa les tempéraments les plus divers, à cette seule condition qu'il y eût chez tous souci de l'élégance et de la beauté des vers. Dans ce milieu, Mallarmé se lia surtout avec Banville, Mendès, Villiers de l'Isle- Adam et Glatigny, de qui le rapprochaient certaines afl&nités.

Les trois derniers étaient des enfants perdus du Parnasse. C'est dire qu'il s'attacha surtout aux moins parnassiens, aux excentriques, un instinct secret l'avertissant qu'il n'était pas là dans sa sphère. Il ne s'y attarda pas longuement du reste et partit pour l'Angleterre étudier l'anglais, et de là fut nommé professeur à Toumon en 1863. Il y resta deux ans, fut envoyé ensuite un an à Besançon, puis à Avignon, où il séjourna huit ans et se lia avec Mistral, Roumanille, Aubanel. Mais son passage parmi les félibres ne paraît pas avoir beaucoup modifié sa conception de la poésie. Il' rentra à Paris, en 1873, plus baudelairien que jamais. Je ne sais s'il avait connu personnellement le poète des Fleurs du mal, mais il hérita de quelques-unes de ses amitiés, notamment celle du peintre Manet, dont il fut jusqu'au bout le fervent partisan. Il patronna également les impressionnistes.

Après Baudelaire, il restait beaucoup moins à faire encore qu'après Victor Hugo. Il ne restait plus à faire que «e que fit Mallarmé. Ses poésies ne représentent guère qu'im appendice aux Fleurs du mal.

Certes, Baudelaire eut d'autres imitateurs assez nombreux, mais aucun d'eux ne le comprit véritablement que Mallarmé, qui en fut le continuateur direct et unique.

82 LE SYMBOtlSME.

Lea autres n'en reproduisirent que les extériorités et les boursouflures, lui seul eu retrouva l'esprit en le transposant dans le sien,

La littérature proprement baudelairienne s'acheva avec lui. Ce fut un cycle brillant et court, dont il semble que nous ne possédions que des fragments, ceux du commencement et ceux de la fin, l'apogée et la rapide décadence du genre.

Baudelaire avait, en sonune, composé le poème de l'archange déchu et damné, qui, en revêtant l'humanité, y aurait emporté son atmosphère de ténèbres et de flammes; Mallarmé composa celui mélancolique d'un séraphin abandonné dans l'azur froid et la blancheur d'un crépuscule étemel.

Rappelez-vous son admirable sonnet du Cygne, qui, tout à son rêve, a oublié l'hiver et s^est laissé prendre dans la glace d'un étang. La neige tombe...

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à, l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où son plumage ^t pris.

Fantôme qu'à ce Heu son éclat pur assigne Il s'immobilise au songe froid de mépris Que vêt parmi l'exil inutile le cygne.

Quel délicieux et émouvant symbole de la poésie ! Que de grâce, de tristesse, de fière et méprisante résignation ! Tout ce qu'il y a dans l'âme humaine : ressouvenir obscur d'une vie divine, sentiment de l'exil et de la captivité, regrets et aspirations désormais inutiles, noble songe qui se continue dans une agonie, comme tout cela est exprimé par l'image du bel oiseau fantôme, qui n'a pas su regagner à temps «la région où vivre».

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui !

et se ressent de la maturité de l'auteur. Le cygne est le symbole du symbole qu'avait d'abord affectionné Mallarmé, quand, dans ses premières poésies, il posait presque partout des séraphins

Rêvant, l'archet au doigt, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tirant de mourantes violes

De blancs sanglots, glissant sur l'azur des corolles.

Rien que dans les dix vers que je viens de citer, se trouvent la plupart des mots de son répertoire poétique, donc les mots caractéristiques de sa vision intérieure, vision du petit Parisien, qui a surtout contemplé le ciel par-dessus les toits, à travers les vitres.

Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées D'où l'on tourne l'épaule & la vie, et, béni, Dans leur verre lavé d'éternelles rosées Que dore le matin chaste de l'Inâni Je me mire et me vois ai^e, et je meurs et j'aime — Que la vitre soit l'art, soit la mysticité — A renaître, portant au front mon diadème Au ciel antérieur où fleurit la Beauté.

A travers les mêmes vitres

Son œil, à l'horizon de lumière gorgé Voit des galères d'or, belles comme des cygnes Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir.

Ces vers, ainsi que l'Azur, que je citerai plus loin, procèdent visiblement de la manière de Baudelaire. Pourtant, on y trouve déjà quelques-uns des traits qui caractérisent celle propre à MaÛanné.

84 tÊ SYMËOLiSMË.

Si par delà une vitre, humble et nue, il voit, ou plutôt imagine de si belles choses, c'est que la vitre est déjà un peu le vitrail. Pour qu'elle le fût tout à fait, il y faudrait l'art et la mysticité. De là, le vers, intercalé plus haut :

Que la vitre soit l'art, soit la mysticité.

Nous surprenons, dès ce morceau, le tour d'esprit particulier à Mallarmé, son démon et qu'il a appelé : le démon de l'analogie. Tout objet fait surgir invinciblement devant sa pensée un objet qui y ressemble. La vitre lui fait songer au vitrail, le livre au coffret, où l'on garde de chers souvenirs, la page imprimée à une dalle ou à une stèle chargée d'inscriptions, la voile de son petit bateau à la page blanche sur quoi on écrit, l'encre devient une goutte de ténèbres (il y voit une allusion à l'obscurité de ses propres écrits), la cheminée où il tisonne est le théâtre minuscule et lointain où se joue le drame de sa rêverie, le miroir s'y transforme en une

Eau froide par Tennui dans §on cadre gelée. l

Il ne peut voir une clef qu'il ne se demande si elle n'est pas celle de la Porte des Songes. ^

Si a disparu d'une console une aiguière qu'il y a vue, il bâtit aussitôt un étrange roman :

C'est que le maître est allé puiser des pleurs au Styx.

Il n'est pas jusqu'au chapeau haut de forme qui ne se dresse plaisamment à ses yeux, comme une colonne de ténèbres, le commencement sans doute de cette colonne atmosphérique, dont. parlent les phj^iciens et qui pèse sur chacun de nous. Un tel procédé est celui qu'on devine, à leurs propos, chez de tout jeunes enfants, il me semble même chez la plupart des enfants et qui explique beaucoup de leurs jeux. A mesure qu'ils s'éloi-

gnent du premier âge, il fait place à d'autres façons de réfléchir. Chez Mallarmé, non seulement il persiste intact mais se développe en des applications de plus en plus fines et délicieuses; Tous les vrais poètes restent enfants par quelque endroit. Ils ne se laissent pas déformer ni scléroser l'âme par la vie et leur œil n'est pas dupe. Sous le sommeil de la matière, ils sentent les métamorphoses latentes.> Et l'analogie est l'indice de la métamorphose.

Ainsi Mallarmé vivait-il, hors de la vie commune, une existence de merveilles dans quelque château de la Belle au bois dormant, où tous les sphinx, les griffons, les sylphes, les chimères de toutes les fables continuaient à vivre d'une vie secrète, mais intense sous le bronze, les pierres précieuses, les broderies, dans lesquels l'art de quelque enchanteur, — l'ouvrier ciseleur ou la brodeuse, — avait capté leurs formes.

Et le château endormi dans le bois magique, il le trouvait dans son modeste petit appartement de la rue de Rome dont les moindres meubles s'animaient sous son beau regard. Certes, une pareille conception voisine avec la folie d'un Gérard de Nerval, mais elle avait pour contrepoids chez Mallarmé une haute raison critique. Le Mallarmé chimérique n'était qu'un objet d'expériences pour un autre Mallarmé sagace, exact, pénétrant, qui l'observait.

Mallarmé a composé quelques délicieux poèmes en prose qui me paraissent l'emporter sur ceux de Baudelaire dont les meilleurs ne sont que des descriptions de cauchemars. Le genre est dif&cile et demande un goût très pur. Baudelaire n'en a réussi que quelques-uns, la plupart des autres tournent à l'entrefilet de journal.

Ceux de Mallarmé ne sont pas tous exempts d'un peu de mièvrerie.

En voici un exquis petit chef-d'œuvre intitulé la Pipe.

Je le cite pour sa grâce émue et aussi parce qu'il nous montre à roeûvre le procédé de l'analogie :

Hier, j'ai trouvé ma pipe en rêvant une longue soirée de travail, de beau travail d'hiver, jetées les cigarettes avec toutes les joies enfantines de Tété dans le passé qu'illuminent les feuilles bleues de soleil, les mousselines, et reprise ma grave pipe par un homme sérieux qui veut fumer longtemps sans se déranger, afin de mieux travailler. Mais je ne m'attendais pas à la surprise que me préparait cette délaissée ; h peine cus-je tiré une première bouffée, j'oubliai mes grands livres à faire ; émerveillé, attendri, je respirai l'hiver dernier qui revenait. Je n'avais pas touché à la fidèle amie depuis ma rentrée en France, et tout Londres, Londres tel que je le vécus en entier à moi seul, il. y a un an est apparu ; d'abord les chers brouillards qui emmitouflent nos cervelles et ont, là-bas^ une odeur à eux, quand ils pénètrent sous la croisée. Mon tabac sentait une chambre sombre aux meubles de cuir saupoudrés par la poussière du charbon, sur lesquels se roulait le maigre chat noir ; les grands feux et la bonne aux bras rbugeS versant les charbons, et le bruit de ces charbons tombant du seau de tôle dans la corbeille de fer, le matin — alors que le facteur frappait le double coup solennel qui me faisait vivre I J'ai revu par la fenêtre ces arbres malades du square désert — j'ai vu le large si souvent traversé, cet hiver-là, grelottant sur le pont du steamer mouillé de bruine et noirci de fumée ; avec ma pauvre bien-aimée errante, en habits de voyageuse, une longue robe grise, couleur de la poussière des routes, un manteau qui collait humide à ses épaules froides, un de ces chapeau3t de paille sans plume et presque sans rubans, que les riches dames jettent en arrivant, tant ils sont déchiquetés par l'air de la mer et que les pauvres bien-aimées regarnissent pour bien des saisons encore. Autour de son cou s'enroulait le terrible mouchoir qu'on agite en se disant adieu pour toujours.

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