DU BAUDELAIRISME AU MALLARMISME
Quoi qu'il en soit, après ces essais, Mallarmé s'enfonça vite dans un art plus personnel et plus compliqué.
Déjà, chez Baudelaire^ on avait pu entrevoir la possibilité d'une poésie d'intellectualité pure et s'organisant d'après d'autres lois que les lois ordinaires.
Le sonnet du Guignon, dans les Fleurs du mal, en était un exemple.
Poussant à Textrême le procédé, Mallarmé s'était peu à peu enfoncé eu une obscurité volontaire, des ténèbres de laquelle se détachaient certains vers profonds et doux comme des apparitions, tels celui-ci :
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine.
Mais l'obscurité de Mallarmé tenait surtout à don extraordinaire concision, qui lui fit adopter une syntaxe dont seule la S3rntaxe latine nous donne un peu la clef. N'écrivant que pour quelques lettrés, on eût dit qu'il avait peur de leur servir des vers ou de la prose, où il y eût un mot inutile et qui ne fussent pas composés spécialement pour eux. Il lui semblait que c'eût été leur faire outrage que d'expliquer ce qu'ils étaient capables de deviner tout seuls.
A titre d'exemple,, voici l'un des beaux sonnets de sa seconde manière :
Victorieusement fui le suicide beau
Tison de gloire, sang par écume, or, tempête !
O rire, si là.-bas une pourpre s'appi^te
A ne tendre royal que mon absent tombeau»
Quoi de tout cet éclat pas même le lambeau S'attarde, il est minuit, à Tombre qui nous fête. Excepté qu'un trésor présomptueux de tête Verse son caressé nonchaloir sans flambeau,
La tienne, si toujours le 4élice 1 la tienne
Oui seule qui du ciel évanoui retienne
Un peu de puéril triompHe en t'en coifiEant
Avec clarté quand sur les coussins tu la poses Comme un casque guerrier d'impératrice enfant, Dont pour te figurer, il tomberait des roses.
Ce sonnet n'a pas de titre. En l'étudiant attentivement, on voit que le sujet en est Antoine et Cléopâtre. Cela a paru si clair au poète qu'il a jugé superflu de l'énoncer.
Antoine a fui la bataille, qui n'était pour lui qu'un beau suicide. Il la revoit en esprit et la peint en quelques touches, à la manière des peintres impressionnistes et sjnnbolistes : « Tison de gloire, sang par écume, or, tempête. » Il rie peut s'empêcher de rire, en pensant que peut-être on s'apprête, le croyant mort, à tendre de pourpre royale son tombeau absent.
A présent il est minuit, rien de tout cet éclat ne subsiste dans l'ombre où sont cachés les deux amants ; une seule chose brille dans cette ombre, conune un trésor lumineux, c'est une tête de femme qui verse son nonchaloir et appelle les caresses.
Quelle tête?... La tienne, dit-il à Cléopâtre, la tienne qui m'est toujours un tel délice, la tienne qui, seule du ciel évanoui retienne
Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant Avec clarté...
Mallarmé qui compare plus loin cette tête à un casque guerrier d'impératrice enfant, dont il tomberait des
roses peut donc employer l'expression : « En t'en coiffant avec clarté », ajoutant ainsi qu'elle répand de la clarté dans les ténèbres.
Cette tête de Cléopâtre, apparue dans l'ombre, voluptueusement et nonclmlamment à Antoine qui la contemple posée sur des coussins, comme un casque guerrier d'impératrice enfant, dont il tomberait des roses, quel délicieux et inoubliable tableau elle forme, et comme tout un drame grandiose s'y vient résumer en deux tercets 1
Mais c'est un plaisir qu'il faut gagner par un travail assez ardu. Une difficulté de ce style vient de l'abus de latinismes, tels que l'ablatif abso(lu :
Victorieusement fui le suicide beau,
qu'il faut traduire : le beau suicide (qu'était la bataille) (ayant été) fui (par moi) victorieusement, etc.
Je pense que ces explications suffiront. Elles étaient nécessaires au moins pour les non initiés.
Mallarmé se sentait d'autant plus libre d'écrire ainsi qu'il n'était pas retenu par le succès et par l'espoir du gain. Il n'avait pas à se soucier d'un public, puisqu'il n'en avait pas ou n'en croyait pas avoir. Mauvaise condition, tout de même, puisqu'écrire ne peut avoir de raison d'être que de transmettre aux hommes sa pensée, c'est-àdire la leur rendre visible et impressionnante ! Écrire, c'est se réaliser dans des œuvres qui tiennent votre place et continuent votre action, en votre ibsence et après votre mort, cette définitive absence. L'écrit qui ne va à personne, qui ne touche personne, est inexistant. Il commence à exister le jour où il s'illumine pour un autre esprit. Écrire, c'est établir la communication entre l'intérieur et l'extérieur. Mais n'être compris de personne c'est ne pas sortir de soi, ce n'est pas écrire, c'est rêver qu'on écrit. Il nous est arrivé à tous, dans notre sommeil
de rêver que nous écrivions des choses merveilleuses et de ne plus retrouver, au réveil, qu'un assemblage de mots incohérents.
Quand on écrit pour soi seulement, on court le risque d'assemblçr des mots qui n'aient de sens pour personne autre que soi, qui n'aient même pas de sens pour soi, si l'on a oublié ce que l'on a voulu dire. Il faut donc à l'écrivain le contrôle de quelque lecteur.
Mallarmé était bien lu quelquefois de ses confrères, mais ceux-ci, qui le considéraient comme un aimable original et un inofîensif excentrique, à qui ils reconnaissaient certes du talent et de l'esprit, se seraient fait scrupule de le contrarier dans ce qu'ils considéraient comme une manie d'homme charmant et qui ne pouvait tirer à conséquence.
Il écrivit donc sans contrôle, j'ajouterai même et probablement sans espoir.
Il rêvait d'une Hérodiade dont il n'écrivit qu'un commencement de prologue et s'arrêta là, faute probablement de pouvoir continuer sur le ton qu'il avait souhaité.
En revanche, il parvint à écrire toute son églogue de r Après-midi d*un faune, une centaine de vers. C'est une vision de Théocrite traduite par un autre Lycophron en vers imités des anciens oracles. Dans ce curieux poème, qui n'est guère accessible qu'aux initiés, il s'agit d'un faune qui poursuit à travers un jardin de roses et de vignes, des nymphes ou plutôt des formes de nymphes peut-être imaginaires. Çà et là, à la lueur furtive d'un joli vers, nous croyons entrevoir avec le faune leurs images charmantes, vite évanouies et disparues derrière les entrelacs épineux et fleuris d'autres vers volontairement embroussaillés,
Cette poésie, évidemment, restera comme un curieux témoignage d'une époque de décadence rafiinée et comme un problème littéraire à déchiffrer. De tels textes appelle-
ront d€8 scoliasteâ, qui ne manqueront pas de surgir.
Le mot texte évoquait, du reste, pour Mallarmé quelque choàe de savant et de dîffidle. A quoi bon se donner la peine d'écrire, si ce n'est pour fixer du mystère? Et les lettres noires qui, sur le papier blailc, s'unissent les unes aux autres en bizarres petites mailles serrées, n'invitentelles pas à les considérer comme un réseau magique o.ù emprisonner de l'insaisissable?
Mallarmé, devant la page blanche sur quoi il faut écrire, retrouvait toute son angoisse d'écolier. Il en avait une sorte de vertige. Ses pensées, à cette vue, se crispaient et se cabraient, les mots se refusaient à faire le saut dans cet abîme. Et lui-même, intimidé par le risque qu'il courait et la responsabilit^~Tlu'il prenait, n'osait plus les ranger comme ils étaient dans sa pensée claire et brillante. Alors, recommençait pour lui un autre travail, celui d'écrire. Chacun de ces mots, une fois écrit, devenait un centre d'attraction pour les autres et changeait leur courbe. Ah ! ce n'était pas une petite aSaire I...
Beaucoup d'écrivains lui ressemblent un peu sûr ce point, victimes qu'ils sont d'une espèce de paralysie partielle, comme il s'en produit, toutes les fois qu'il faut extérioriser sa pensée dans des conditions spéciales, telle, celle dont on est saisi lorsqu'il faut, pour la première fois, parler du haut d'une tribune au public.
Quand Mallarmé avait supprimé tous les mots qu'il ne jugeait pas indispensables, quand, après de longues et minutieuses recherches, il avait trouvé leur place aux autres, quand dans le corps d'une phrase il avait fait entrer la phrase suivante, par un travail de superposition assez semblable à celui des palimpsestes, il pouvait se dire avec satisfaction que cette fois c'était véritablement un texte. Il entendait qu'on se donnât au moins autant de peine pour le lire qu'il s'en était donné pour l'écrire.
Et comme il voyait dans cet art d'écrire la manifestation suprême de l'intelligence, il y rapportait tout. C'est ainsi qu'à propos d'un ecclésiastique surpris par lui se roulant innocemment dans l'herbe, au Bois de Boulogne, un jour de printemps, il en fait cette spirituelle application :
L'influence du souffle vemal doucement dilatant les immuables textes inscrits en sa ch^, lui aussi, enhardi de ce trouble agréable à sa stérile pensée, était venu reconnaître par un contact avec la nature, immédiat, net, violent, positif, dénué de toute curiosité intellectuelle, le bien-être général, et candidement, loin des obédiences, de la contrainte de son occupation, des canons, des interdits, des censures, il se roulait, dans la béatitude de sa simplicité naive, plus heureux qu'un âne.
Il est clair que Mallarmé n'avait pas d'ambitions, ni de vanités. Il lui suffisait d'imposer à ses confrères du Parnasse le respect de sa valeur qu'il sentait réelle et profonde et si ceux-ci étaient tentés de sourire de son extrême -infécondité, il savait se relever à leurs yeux par le charme de sa politesse et la grâce inquiétante de ses propos. Il continua à s'occuper de poésie, un peu en amateur, pour sa joie et son instruction personnelles, en homme qu'intéressaient seules les recherches les plus subtiles, en curieux et en savant, qui s'efforce de pénétrer les lois les plus secrètes du langage et de la versification ainsi que celles du plaisir esthétique. Et cela l'amena à de profondes réflexions sur l'esprit de l'honune, sur la façon dont cet esprit entre en contact avec l'essence intime des choses, sur la nature de la poésie qui est rêve et fiction, puis mythe et sjnnbole, à travers quoi l'invisible communique avec le visible.
Ainsi, par une loi d'équilibre, la poésie dont son âme était secrètement soulevée, ne trouvant pas une issue suffisante dans l'étroit canal où l'erreur de son siècle
la poussait et renfermait, la poésie, dis-je, contrariée en lui dans son cours, refluait à son cerveau, se répandait abondamment dans ses propos et rayonnait sur ses constructions de philosophie esthétique.
Mais au fond, en dépit des dons les plus rares, il n'avait pas réussi ; il avait fait de beaux vers d'une couleur assez nouvelle, et écrit trois ou quatre poèmes en prose vraiment délicieux, mais le tout eût tenu aisément en vingt pages, et c'était là toute sa récolte de vingt années.
On n'acquiert pas la renommée avec cela et voilà qu'il était à bout de souffle. A quoi bon écrire encore d'autres proses et d'autres vers qui ne pouvaient être meilleurs? Il lui fallait chercher autre chose, qui n'eût pas encore été fait. Mais quoi?
Et s'il ne trouvait rien, comment donner au moins le change sur sa stérilité?
C'est probablement ce découragement poignant, qu'il avait voulu exprimer dans sa belle poésie : l'Azur:
De rétemel azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs.
Le poète impuissant, qui maudit son génie A travers un désert stérile de douleurs
Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atterrant Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?
Brouillards, montez I versez vos cendres monotones Avec de longs haillons de brumes dans les cieux Que noiera le marais livide des automnes Et bâtissez un grand plafond silencieux 1
Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.
Le ciel est mort. Vers toi, j'accours, doflne, â Matière,
L'oubli de F Idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vieut partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché.
Car j'y veux, puisqu'enfin ma cervelle vidée Comme le pot de fard, gisant au pied du mur, N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée. Lugubrement bâiller vers un trépas obscur!...
Où fuir? Voilà la question qu'on sent qu'il se posait. Il y revenait dans Brise marine :
La chair est triste, hélas I et j'ai lu tous les livres. Fuir, là-bas fuir !
J'ai lu tous les livres signifiait : Tout a été écrit. A quoi bon?
J'ai pris longtemps ces admirables vers pour de la superbe rhétorique. Mais il suffit de réfléchir à la situât ion morale du poète qui, se sachant très grand, se voyait, sans en percevoir la raison, frappé d'impuissance, pour comprendre à quel point ils étaient douloureusement sincères.
Où fuir? Comment cacher à ses confrères et au public une telle misère? Il ne vit d'asile que dans ce style obscur vers lequel il j:endait déjà instinctivement.
Ne pouvant suivre les poètes du Parnasse, qu'il n'admirait que modérânent, du reste, il imagina ce moyen de leur fausser compagnie. Et sans doute fut-il partiellement sincère.
Il avait raison. Dans la voie où la poésie se trouvait engagée, il n'y avait plus rien à faire. L'heure était venue de la grande crise poétique, à laquelle nous avons assisté depuis trente ans et qui n'est pas terminée.