MALLARMÉ ET LES SYMBOLISTES
Jusque vers 1886, les milieux littéraires n'attachaient donc qu'une importance assez médiocre à Mallarmé et à Verlaine, considérés chacun dans leur genre comme deux enfants perdus du Parnasse : l'un, alcoolique et effarant bohème, l'autre, amateur exquis, chercheur de quintessence et dont l'art trop compliqué et trop sibyllin dénonçait une secrète impuissance : deux poetae minores en marge de la littérature et dont les excentricités faisaient sourire indulgemment, tout leur étant permis, puisqu'en somme ils avaient renoncé à toute prise sur le public ; deux originaux, deux outranciers, comme chaque époque en compte, bref, les exceptions qui confirment la règle.
Victor Hugo venait de mourir et on ne s'était pas encore aperçu que son siècle était mort avec lui. La réaction commença tout de suite.
Des réunions tumultueuses de jeunes gens se tinrent au Quartier Latin, qui décidèrent que cela ne pouvait plus durer ainsi, qu'on était saturé de la fausse perfection parnassienne, qui permettait au premier sot venu d'écrire de beaux vers et ne laissait aucun avantage à l'homme de talent, au contraire, car l'homme de talent, par son originalité même, se trouvait en quelque sorte handicapé, pour me servir de l'expression à la mode, et répugnait à se servir d'une méthode par laquelle les vers se faisaient beaux tout seuls, mais, restant impersonnels, présentaient l'idée sous un jour toujours pareil. Avec la recette parnassienne on faisait aisément de beaux vers sur n'importe quoi, mais autrement qu'on ne l'aurait
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voulu. C'était peut-être mieux, mais ce n'était pas ça. Il y avait de quoi enrager. En réalité, le beau vers faisait faillite et conduisait à une impasse. C'est donc qu'il n'était pas la poésie, comme on l'avait cru, c'est donc que la poésie était autre chose, à quoi le beau vers continu faisait obstacle.
Voilà ce que sentaient confusément les jeunes poètes de 1886. Ils prirent en horreur leurs aînés, qui avaient imprudemment fermé la porte derrière eux et se croyaient assurés d'avoir enfin dit le dernier mot en poésie. On aurait beau faire après eux, pensaient les Parnassiens, on ne pourrait faire mieux qu'eux et par conséquent on en serait réduit à les continuer et à les imiter. Prétention inacceptable et dont l'énormité eût dû leur ouvrir les yeux !
Toutes les fois qu'on en vient à une formule d'art telle qu'un imbécile a des chances de l'emporter sur un homme intelligent, il n'y a plus de doute, on est arrivé à une impasse dont il faut sortir au plus tôt, dût-on tout casser.
Les génies bienfaisants sont ceux qui ouvrent la voie à ceux qui les suivent, les génies malfaisants sont ceux qui la ferment.
Ce fut, paraît-il, un passage d'un roman de Huysmans qui révéla aux jeunes poètes la personnalité littéraire de Mallarmé. -
Ceux-ci eurent la curiosité de connaître ce poète lointain dont les vers avaient l'attrait d'énigmes.
Ils trouvèrent un homme, dont la causerie, enchanteresse leur ouvrit un monde inconnu de pensées et de rêves et près de qui les conversations les plus brillantes des hommes célèbres paraissaient fades et médiocres. Quiconque venait l'entendre, s'en allait en se disant : « Jamais personne n'a encore parlé comme cet homme. »
C'était si beau, ce qu'il disait, qu'on retenait sa respiration pour l'écouter et qu'on ne savait plus rien qu'admi-
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rer. Sa paiole l'enveloppait d'une atmosphère à peine réelle, lannaît une symphonie autour de sa personne petite, mais si fine, illtuninait son doux regard et ses yeux. Ce n'était pas de l'admiration qu'inspirait Mallarmé aiiix jeunes poètes d'alors^ c'était la ferveur la plus tendre, c'était le don de soi, c'était presque de l'amour. En sa présence, comme nous avions vite oublié toutes nos misères, comme la vie se transfigurait, mais quelle nostalgie aussi, s'il nous eût fallu nous éloigner et nousreplonger dans l'univers médiocie !
Dans ces conditions, il est aisé de comprendre que Mallanné soit apparu à plusieurs de ma génération comme un très grand poète. Il était le plus grand de tous, puisque son esprit était visiblement le plus beau. De quelque façon qu'il écrivît, cette façon était la bonne, puisqu'il était supérieur à tous par la qualité de sa pensée. Ainsi pensaient ses disciples. Et jusqu'à un c^tain point, ils avaient raison. Tout homme historiquement est égal à la foi qu'il a déterminée, ^u rayonnement qu'il a dégagé. Oa commence toujours à juger l'œuvre d'après l'homme qui l'a faite. Et c'est le plus intelligent qui finit par l'emporter. H est impossible, en effet, qu'un sot soit un grand poète ; ce serait trop contre nature. Il n'y a que les naïfs et les illettrés pouy croire au génie poétique chez les pauvres d'-esprit. Cette opinion ne résiste pas à l'épreuve. ha. gloire que Mallarmé n'espérait plus, entra chez lui comioe un flot de lumière. Toute une jeunesse brillante se mit à l'acclamer prince de la poésie. C'était une révolution inotue, qui secouait sur leurs piédestaux les idoles trionaphantes de la veille.
Quelle revanche inattendue ! Pour la première fois Mallanné, se sentant admiré à un degré qu'il n'eût pas osé espérer, reprit confiance en lui-même. Ce fut un tardif et éclatant épanouissement de son esprit. La poésie n'en profita guère. Au contraire, il fut poussé plus avant
encore dans la voie où il était entré et dont il n'aurait pu sortir, du reste, sans brûler tout ce qu'il avait adoré. Ce n'est pas à cinquante ans qu'on recommence sa vie ; on ne peut plus que développer ce qu'elle contenait.
Mais ses grands [dons poétiques avaient trouvé une autre issue. Il les appliqua à la critique — « le genre, par excellence, dont la 'prose relève » — • a-t-il dit lui-même. En effet, tout ce qui n'est pas la fiction pure ou le vers, c'est-à-dire la poésie, tout ce qui comporte analyse, classement, synthèse, qu'on lui donne les noms particuliers de philosophie, de sciences, d'histoire, ressortit, plus ou moins, à la critique. J'ajouterai que ce qui distingua les poètes grecs et ce qui distingue les meilleurs poètes français, c'est la présence en eux de cet esprit délié et averti, de cette raison toujours en éveil et qui contrôle l'imagination. Nos grands poètes eurent presque tous l'esprit critique très développé. Ils l'appliquèrent à la construction de leurs œuvres. Mallarmé, lui, n'ayant pratiqué qu'une poésie élémentaire, puisqu'elle n'avait pas dépassé le vers, l'esprit critique inemployé chez lui tourna à l'esprit spéculatif. Les questions.de philosophie de l'art et de la poésie le passionnèrent. Il les étudia en poète et en penseur et trouva pour les éclairer de splendides images. Longtemps il y avait réfléchi pour son plaisir solitaire, mais lorsqu'il se vit entouré de disciples avides de l'entendre (i), il céda à l'invitation du destin et chaque mardi, de neuf heures à minuit, pendant plusieurs années, il donna ses extraordinaires entretiens, qui furent au fond un incomparable cours de philosophie esthétique ou plus exactement de philosophie de la
(i) Citons panni les habitués des mardis : Henri de Régnier, Laurent Tailhade, Vielé-Griffin, F. Hérold, Fontainas, Pierre Louys, O. Mirbeau ; le peintre Whistler, Jean de Mitty, Ad. Retté ; on y rencontrait aussi le poète George Moore, le peintre Gauguin, A. Mithouard^ R. Narsy, etc;
poésie. Un ne saurait assez regretter qu'il ne se soit pas trouvé quelque sténographe pour les recueillir ou au moins quelqu'un de nous pour prendre des notes, car la perte est irréparable. Certes, il en a rédigé ultérieurement une partie et les a publiés sous le titre de Divagalions, mais ils y figurent à l'état abrégé et sous le jour un peu trop singulier qu'y jettent ses façons d'écrire. Tels quels, ils nous peuvent aider à fixer quelques traits de son enseignement et de sa doctrine.
Je vais essayer d'en indiquer les principaux, en m'aidant de son texte, dont je m'efforcerai de garder les contours essentiels, toutes les fois que je le croirai possible, sans trop nuire à la clarté de la phrase.
Mallarmé n'était certainement pas un croyant, au sens strict et chrétien du mot ; sa modeste tombe à Valvins, avec l'urne emblématique, d'où s'échappent des feuilles de chêne en fer forgé, si émouvante dans la lumière, en témoigne suffisamment. Il en était de même de la plupart des intellectuels de sa génération, qui, presque tous, avaient bu à la source délicieuse de la pensée de Renan comme à l'eau du Léthé.
Tous ceux qui y avaient trempé leurs lèvres et mai^é des fruits du lotus en oubliaient le ciel pour toujours, ayant contracté lETfaculté de peupler le vide de leur âme avec des mots beaux comme des songes et dont rien ne pouvait les détromper.
Bien que je n'aie jamais entendu Mallarmé nous parler de Renan, 4' influence de celui-ci sur la pensée du poète n'est pas douteuse. A l'article Dieu il m'apparaît qu'il n'y avait rien de précis dans l'esprit du poète, rien qu'un gnnd espace vide et indéterminé, le royaume incertain de la Mort, dont il ne s'occupait pas.
" Comment combinait-il cela a,yeç le sens le plus spirit\iali^te de te vie? Je Tig^orç,
La conception que ses contemporains se faisaient de la vie lui senablait le plus grossier contre-sens. La vie, à ses yeux, était toute chuchotante et n\ystérieuse. Et il menait celle d'vn dieu.
Il est impossible, disait-H, — et c'était là sa pensée fondamentale, — que vis-à-vis de l'absolu, nous soyons les messieurs qu'ordinairement nous paraissons.
L'bomx^e est divin, pris à sa source et il est enveloppé de choses divines; mais par unç certaine bassesse de pensée et parce qu'il y a de la matière en li«ii, il s'est forgé une demeure matérielle et s'y est fait une existence bornée, aux éléments de laquelle il a tout rapporté.
La vie divine est uniquement poésie. Ce n'est que dans la po^e que l'homme se remet à parler, pour me searvir de l'expression de Baudelaiiie, « sa douce languç natale ». La poésie est fiction, c'est-à-dire création. Il ne s'agit pas pour l'homme de comprendre l'incomipréhensible, mais d'accomplir, en créant, sa- fonction de dieu.
La poésie étant aux- yeux de Mallarmé l'acte religieuj^ par e3çcellence, celui où l'homme se rétablit dans sa noble nature originelle exige une sorte d'état de grâce surnaturel. Il note pourtant qu'elle n'est pas. extérieure ^ la vie : « Elle tient au sol... à*la poudre que tout demeure* Elle est la diyine transposition qui va du fait à l'idéal. »
Contrairement à l'opinion décadente, il estimait que la grande poésie était fei^ite pour la foule et conipo]?tait la participation d'une assemblée avec V9k céréwornaj, dont le but était de libérer l'individu de ces basses et vulgaires préoccupations et d6 le ramener à l^- notlpn idéale de son type.
Le concert, les danses esthétiques^ le spectacle» l'office
MALLARMÉ. tÔI
religieux lui semblaient coîtîiporter ïes principaux déments qu'exige kt poésie. .
Il reconttaissait dans iâ musique> et c'est ce qui le ramenait chaque dimanche au coftcert, l'élément iîitérieut de la ï)oésîe mais à l'étà-t spontané et presque irritant pat son insaisissabilité.
Convaincu que tout dans l'Univeiis était susceptible d'être énoncé et fait pour aboutir à un livre, il ne voyait à travers la sublimité obscure de certains morceaux que l'ébauche de quelqu*undes poèmes immanents à l'humanité.
Nous en sommes précisément à rechercher un art d'achever la transposition de la symphonie dans le livre et de r^rendre ainsi notre bien — ajoutait-il — car ce n'est pas de sonorités élémentaires t)ar les cuivres, les cordes, les bois, mais de la parole intellectuelle à, son apogée que doit résulter (en tant que l'ensemble des rapports existant en tout) la musique^
En disant que la musique est l'ensemble des rapports existant en tout, Mallarmé voulait surtout parler du r5^hme qui est la loi harmonieuse du mouvement, qu'il s'agisse de sons, de lignes, de couleurs ou même de pensées. C'est parce qu'une statue est exécutée dans un rjTthme juste, que jusque dans l'immobilité du marbre elle exprime le mouvement, par exemple, la Victoire de Satnothrace ou les bas-reliefs de Rude.
La musique est l'âme de la danse, en sorte qu'on a l'impression que, « si l'orchestre cessait un instant de déverser ses flots d'harmonie, la danseuse aussitôt s'arrêterait et demeurerait statue ».
La danseuse, aidée de la musique, crée à mesure son changeant décor, elle est dans le spectacle une image intérieure qui se multiplie autour d'elle dans les autres images du ballet.
Elle n'est pluB une femme^ mais un emblème, une métaphore.
Le scénario ne fut qu'un prétexte oublié. C'est un autre drame qu'inconsciemment joue la danseuse, un drame tout primitif, tout édénien, de rêve, de pensée et d'amour, une succession de métamorphoses de l'enfant oiseau, ou de l'oiseau enfant, puisque la danse est un vol.
Avec des attitudes pures et changeantes tout ce qui à sa vue se passe dans l'esprit du spectateur, « elle l'écrit conrnie un signe qu'elle est ».
La scène est la majestueuse ouverture sur le mystère, dont on est au monde pour admirer la grandeur, écrivait-il.
Mallarmé demandait donc au théâtre une portée philosophique et religieuse et n'avait qu'un mépris sans bornes pour toutes les représentations dramatiques qui n'avaient pas ce haut caractère.
Après un coup d'œil, regagne le chemin qui t'amena dans la cité médiocre, fais-toi reverser par le train dans quelque coin (où tu pourras retrouver ton rêve) ou bien reste (où tu es), aussi bien nulle part ne seras- tu plus loin qu'ici.
Conscients d'être là pour regarder, on dirait que les plus impatients ont envahi les planches, où ils se comportent, comme ils feraient partout. Saluant, causant entre eux des riens dont est faite leur existence et sous la lumière trop crue des becs de gaz, voilà que se produisent dans les attitudes ordinaires de l'adultère ou du vol, les imprudents acteurs de ce banal sacrilège.
. Au contraire :
L'intention de la tragédie française ne fut pas de ranimer l'antiquité, mais de produire en un milieu nul ou à peu près les grandes poses humaines et comme notre plastique morale.
Hamlet lui paraît la pièce par excellence :
Hamîet extériorise sur les planches le personnage d'une tragédie intime et occulte : « L'adolescent évanoui de hou s
reconnais qui se débat 30us le mal d'appar^tre. »
[Mais avance le Seigneur latent qui ne peut devenir, juvénile ombre de tous, et ainsi tenant du mythe...
Qui erre autour d'un type exceptionnel comme Haralet, n'est que lui, Hamlet. PoloniuS n'est qu'une figure comme découpée dans l'usure d'une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir. Son cadavre léger de bouffon falot, n'implique, laissé k mi-cours de la pièce, pas d'autre importance que n'en donne l'exclamation brève et hï^arde : « Un rat ! »
Je ne connais rien, en critique, de plus fort ni de plus dé&nitif que ces courtes réflexions, qu'il ^est si difficile de rendre accessibles au public, parce que'tout commentaire y ferait l'efîet d'un corps étrai^er, la pensée et la forme n'y faisant qu'un.
C'est sur l'office catholique, prototj'pe, à ses yeux, du poème total, qu'il a écrit les choses les plus saisissantes. Je continue à citer, non pas toujours le texte même, — car les lecteurs non initiés seraient peut-être rebutés par l'obscurité apparente de la forme — mais un texte aussi approché que possible du véritable.
Dans cette église se donne un mystère. Jusqu'à quel point y est-on spectateur on acteur? J'ai le sentiment dans ce sanctuaire d'un agencement dramatique exact, comme jamais ne le montra aucune séance théâtrale. La nef avec un peuple d'assistants ou plutôt d'élus : quiconque y peut de la source la plus humble du gosier, jeter aux voûtes le répons en latin incompris mais exultant, participe de la sublimité se reployant vers le chœur, car tel est le miracle de chanter qu'on se projette à la hauteur où va le cri. I^ prêtre, là, n'a pas qualité d'acteur, il officie, désigne et recule la préswice mythique avec qui on vient se confondre, au lieu de l'obstruer du nlême intermédiaire que le comédien qui arrête la pensée à son encombrant personnage. Enfin l'orgue, relégué
aux portes, exprime le ddiors, un balbutiement de ténèbres énorme, l'approfondissant ainsi de Tunivers entier etcauêant aux hôtes une plénitude de fierté et de sécurité*
Telle est la mise en scène de la religion d'état, que nul cadre ne dépasse encore. Invitation directe à i'es&e&ce du typé (ici le Christ)^ puis invisibilité de celui-ci, enfin élargissement du lieu pa;r vibrations jusqu'à l'infini.
Il était impossible, conclut-il, que dans une rdigion, enoore qu'à, l'abandon depuis, la race n'ait pas mis son secret intime d'elle-même ignoré.
Ainsi musique, danses esthétiques, spectajcle, lui paraissent chacun contenir les éléments épars du poème racique. Vers lequel doit tendïe la poésie nationale ou occidentale moderne et qui serait, pour traduire le secret idéal des peuples, ce que fut jadis l'office chrétien.
J'arrête ici les citations. Aussi bien suffisent-elles. On n'en saurait méconnaître l'originalité et la profondeur. Ces considérations abondaient, radieuses, dans les inoubliables causeries du maître. Nul poète ne mérita donc autant que lui ce titre de maître, si facilement prodigué, lui qui non seulement nous ouvrit la porte des songes, mais illumina pour nous les avenues du mystère. Nous l'écoutions parler, pendant des heures, comme nous aurions écouté le plus grand des artistes jouer du piano ou du violoncelle.
Et peu d'hommes auront été aussi tendrement aimés que lui et plus désolément pleures !
Lorsque m'arriva par les journaux la nouvelle de sa mort, j'étais chez des amis en Italie. J'eus la sensation déchirante que tout le charme de ma jeunesse était envolé et que plus jamais je ne retrouverais^ sur mon chemin, un homme pareil à celui par qui mes premières
des cymbales de l'automne^, lui dit-U avec une douce mélancolie. C'était le premier coup des cymbales qui amionçaient son départ pour l'Eternité.
Ils étaient une vingtaine d'amis, qui, le long du fleuve d'or où sa petite baiique immobile attendait en vain ce beau rameur de rêve, accompagnèrent son corps au petit cimetière de Valvins. Au bord de la tombe, Roujon voulut lui dire, au man de tous, quelques mots d'adieu ; les suig^ots lui coupèreat la voix et tous ne surent plus que pleurer.
La place d'un homme dans l'histoire se détermine moins encore par sa valeur propre que par la signification que cet homme a prise à un moment donné et par rinfluence qu'il a eue. Si cette influence a abouti à provoquer un événement considérable, si elle a marqué un changement d'orientation profond et décisif, il n'y a plus à épiloguer, on se trouve en présence d'une personnalité élue et désignée par le Destin. J'emploie ici le mot Destin préférablement à celui de Providence, qui tendrait à faire croire à une intervention divine, spéciale et directe, alors qu'il ne s'agit sans doute, en l'occurrence, que d'une résultante naturelle, quoique impressionnante, de l'enchaînement des choses et du jeu des lois éternelles.
Or, il n'est pas douteux que la révélation de la poésie de Verlaine produisit, dans le domaine esthétique, un phénomène analogue à ce qu'en chimie on appelle un précipité. Certes, d'autres poètes cherchaient dans la même voie que lui ; il y avait, avant Verlaine, des éléments épars de poésie verlainienne, mais à dose insufiBsante, et le précipité ne se produisait pas. Brusquement, le mélange se fit, la lumière éclata. Une poésie nouvelle ou qu'on croyait nouvelle tinta comme le grelot magique de Tristan ; la pendule du temps s'arrêta, le Bois Sacré
rien comprendre à ce qui se passait, brusquement dépossédés, discrédités et moralement ruinés. Beaucoup ne purent, s'en relever. Ce fut une révolution, un krach soudain des valeurs littéraires les plus cotées, comparable au krach financier contemporain de l'Union g^érale. En tout cas, les destinées littéraires commencées, qui ne furent pas entièrement brisées, virent leur développement irrévocablement compromis et leur place prise par de nouveaux venus. Une génération fut aux trois quarts évincée et sacrifiée.
On dirait que la nature'a de soudains caprices, des heures d'énervement, où elle jette au feu tous ses brouillons, toutes ses esquisses, se ravise et recommence sur de nouveaux plans.
Ce changement coùicida à peu près avec la mort de Victor Hugo, comme si le vieux grand poète avait emporté avec lui tout son siècle, y compris la dernière génération formée et éclose à son ombre.
A époque nouvelle, nouvelle poétique. Relisons celle, bien comme, que formula Verlaine, à la prière de ses premiers disciples :
ART POÉTieUE
De la musique avant toute chose.
Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
II faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise ; Rien de plus cher que la chanson grise ■y Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est ded beaux yeux deriiète des Voiles, C'est le grand jour tremblant de midi.
C'est paj: un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor, ÎPas la Couleur, rien que la nuance 1 Oh î ia nuance sèlilie fiance Le !rêv^ au rève fet là Ôûte au cor 1
Fui» du plus loin la Poikite assassine.
L'esprit cruel et le Rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine.
trends l'éloquence et tords-lui son cou I *ïu ïeras bien, en train d'énergie.
De rendre un peu la Rime assagie ; Si Ton n'y veille, eUe ira jusqu'où?
Oh ! qui dira Ises torts de la ^me?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne faux et creux sous la lime?
De la musique encore et toujours I Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin.
Qui va fleurant la menthe et lé thym...
Et tout le reste est littérature.
Ainsi, i^ à la poésie imagée Verlaine substituait la poésie infiniment plus subtile de la'Çmusique ; a® aux vers pleins et carrés affectionnés par les pamassieïis /les
vers d^ mètm impair aux deui^ parties inâg€tks, qui tiennent dans une sorte d'équilibre instable et pour ainsi dire en Vair. De même, il voulait que l'expression gardât quelque chose d'indécis et à'vtsi peu gauche, se bornât à indiquer la nuance sans fixer la couleur. La verve drue, satirique et comique, U la comparait à Tail de cuisine. Il dénonçait \&^ abu3 de la rime, s'attaquait à l'éloquence et au vers oiratoire, enfin à tout ce qu'il appdait la litté* rature, c'est-à-dire la rhétorique passée a l'état de seconde nature.
Ce que précomsait Verlaine^ c'était, en effet, le retour à ce qui est l'essence même de la poésie lyrique, à la chanson, mais à la chanson primitive, encore peu sûre de sa langue, et qui semble,^ paroles et musique, jaillie directemeAt de l'âime du poète, quankd une émoticHi la iait vibrer. De ces chaïusons-là, il en avait réussi quelques-unes par un miracle de goût et grâce à une maîtrise spéciale, acquise en toute une vie de recherches secrètes et d'efforts pour traduire les mélodies qui se formaient en lui.
Verlaine av^t été un des fondateurs du Parnasse. Il n'avait alors que l'ambition de faire de beaux vers néoclassiques. U détestait le genre pleurnicheur. Il voulait que l'w composât des vers émus très froidement. Ce fut lui qui proclama, le premier, que le poète, en tant que poète, devait être impassible et marmoréen.
£a^-e)ile en marbre ou non, la Vénus de Milo?
avait-il écrit. U avait donc été un des pnncipaux légis^ lateurs du Parnasse, l'homme aux formules les plus farouches de ce groupe.
MaJs il s'était trompé- sur son tempérament. Il y- avait dsjAS sa personne je ne sais quoi de gauche^ de nsnf et d'utt peu sauvage qui cadrait mal avec l'aisance spiri.
IJO LE SYMBOLISME.
tuellement aristocratique de ses camarades et leur précoce maîtrise artistique. Il se trouva vite dépas^sé parmi eux. Et cela se voyait aussi dans ses écrits où, après des vers exquis, s'en glissaient d'un peu déhanchés, s'insinuaient des mots prossûques, des mots prolétaires, qui avaient l'air un peu endimanché et qui juraient en si belle compagnie. Il y en avait de tellement inattendus qu'ils en devenaient drôles, comme celui que j'ai cité plus haut :
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
Aussi ses camarades, tout en le considérant comme un vrai poète, s'habituaient à ne le voir qu'au second rang, parmi les originaux et les repêchés de l'avenir. Au fond, il n'était pas de leur mondé. Il le sentit et, les circonstances aidant, s'éloigna de plus en plus. Il s'isola et, soustrait à leur ambiance, il vécut de plus en plus en lui-même et écrivit ce qui lui chantait.
Il avait des façons d'écrire qui tenaient foncièrement à la façon dont les idées s'arrangeaient dans son cerveau. De même que chez La Fontaine il y a, dans l'expression, un certain laisser-aller et des détours ou des raccourcis de malin paysan champenois, de même Verlaine ne pouvait s'empêcher, en écrivant ses vers, de suivre son petit bonhomme de raisonnement et de muser en cours de route ou de phrase, de changer tout à coup de ton, quitte à se reprendre deux ou trois vers plus loin. Il y avait chez Verlaine un certain entêtement congénital à suivre telles idées jusqu'au baroque, que l'alcoolisme développa encore plus tard, et qu'il devait sûrement à des hérédités paysannes.
Tout cela ne le mettait pas de plain-pied avec les Heredia, les Sully-Prudhomme, les Mendès, ni même les Ban-ville et les Leconte de Lisle, pas plus qu'avec les Coppée.
Il ne sentait pas comme eux. La nature lui avait taillé, dans le cœur d'un vieux chêne de la frontière ardennaise, un énorme front tout cabossé où nichaient mille lubies et plein d'une fine naïveté gauloise. Il était très peuple, au fond, et très vieille France, Verlaine, une âme de la fin du moyen âge.
Des analogies superficielles d'existence le firent comparer à Villon. Il n'en était que l'apparence. Villon fut un escarpe, Verlaine un simple bohème. Villon est un complexe produit du vieux Paris scolastique et gothique, savant et mal éclairé, plein de bouges, où se rencontraient étudiants, lettrés, ribaudes et filous. Et puis Villon est tout de même un poète d'une autre envergure que Verlaine. Et la Ballade des Dames du temps jadis et la Ballade à Notre-Dame sont d'une telle puissance d'évocation et de rêverie, d'un art si délicat, si sûr et si fort, qu'elles se dressent toutes deux, dans la perspective, comme de lointaines, sveltes et grandioses cathédrales. C'est le chef-d'œuvre d'un art aboli auquel on ^e peut rien comparer. Les petites chansons de Verlaine sont aussi des chefs-d'œuvre, certes, mais qui paraissent si menus, si frêles à côté : la flûte de Marsyas devant la grande Lyre. Qu'est-ce que la mélancolie de Verlaine pleurant sa jeunesse manquée et galvaudée, près de cette fière mélancolie, qui évoque toutes ces beautés, toutes ces grandeurs mortes :
Berthe aux grands pieds, Biétrix, Alix, Haremboure qui tint le Maine...
et qui se demande
Pareillement où est la Royne Qui commanda que Buridan Fut jeté en ung sac en Seine?
112 tÊ SYMBOLISME.
C'est le vrai testament dâ Maître François Villon ; le testaiB^at du moy^n âge, ce sont les adieux de la poésie à une grande époque mystérieuse et légendaire qui va œouriir ; c'est, dans \m raccourci lyrique incomparable^ le dernier chant, qui en résume la grâce secrète et la grandeur.
Non, Verlaine n'est pas cela, Veriaine n'a pas cette signiôcation. Verlaine, rapproché de Villon, prend l'allure d'un pauvre écolier^ d'un garçon d'un talent exquis à côté d'un g^nie et d'un mettre. N'empêche que ses poésies pcHinraient être du temps de Villon et que, bien qxhe d'un éclat moindre, elles nous enchanteraient encore et ne paraîtraient pas trop des étrangères. Elles pourraient passer très bien pour des poésies d'un contenvporain, un peu moins doué que le Maître, mais belles encore.
Verlaine a donc marqué un retour à la vieille poésie française, à kt poésie qui a précédé immédiatement la Renaissance et qui en ressentait les premiers, effluves. Il y est revenu instinctivement, en rejetant peu à peu des éléments étrangeirs à sa nature, en s'efforçant de devenir lui-même et d© galoper à sa guise.
C'est un peu par cecèté vieille France qu'il s'apparente à La Fontaine dans l'allure plaisaunment cahotée de certaine» phrases en vers, dans les saillie subites et réflexions qu'il trouve le moyen d'y caser, au risque de rompre la ligne rythmique, — mais justement il y tient et n'en veut pas démoi*dre.
Quoi qu'il en soit> VArû poétique était un véritable manifeste contre le Parnasse. Il arrachait la poésie à la tyrannie du beau vers et rendait ses droits au rjiihme. Désormais le vers cessait de s'interposer entre le lecteur et le sentiment pour ne faire en quelque sorte plus qu'un avec le sentiment doait il était l'expression la plus simple et la plus directe^ X^ v^s subsistait» mais plié, assoupli.
étiré, réduit, en un mot, au service du sentiment, dont il devait reproduire les moindres nuances par sa docilité, sa plasticité, sa flexibilité, son humilité, son intimité, au lieu de. cet orgueil et de cet apparat que lui donnaient les Parnassiens, qui faisaient défiler leurs idées entre la double rangée de ses trompettes.
Voilà où est Toriginalité profonde de la réforme verlainienne, mais son art poétique ne dépassait pas la poésie lyrique. Or, la poésie lyrique ne représente qu'une part de la poésie. Aussi bien n'était-il qu'un poète lyrique, c'est-à-dire un poète incomplet et qu'on ne peut donc, en aucune façon, n^ettre sur le pied des grands poètes modernes : Dante, Shakespeare, Milton, Corneille, Racine, La Fontainp, Gœthe, etc., qui ont construit des monuments grandioses, orgueil de la civilisation, et qui furent aussi les meilleurs lyriques de leur temps. Il est bon de rappeler, en passant, cette vérité à une époque qui manque si souvent de mesure dans l'admiration comme dans la dépréciation.
Verlaine fut non seulement un rénovateur de la poésie lyrique, mais en même temps il dota la littérature catholique française de poésies d'un sentiment aussi juste que profond et pénétrant. Personne depuis longtemps n'avait su exprimer comme lui lé repentir, l'humilité, la foi tendre et confiante, le joyeux amour de Dieu. Il a vraiment retrouvé quelque chose de l'accent des premiers franciscains ou plus exactement des foules du moyen âge touchées par le soufile franciscain et initiées au doux Evangile de la Pénitence et du Pardon. Il n'y manque que ce tendre délire, ces suaves divagations, cette sorte d'ivresse amoureuse de l'âme éprise de Dieu, qu'on voit dans les cantiques des pauvres d'Assise, ces divins jongleurs et troubadours de l'ascétisme. Mais il a rendu vraiment avec une exquise fraîcheur certaines résonances de l'âme, visitée et touchée par la grâce ;
il l'a fait avec une adorable gaucherie d'expressions, qui était un suprême effet de l'art, car il ne faut pas s'y tromper, à côté de trouvailles spontanéesjilya des morceaux dans Sagesse qui lui ont coûté beaucoup d'études et de travail. Plusieurs sont des traductions, des paraphrases, des adaptations de Vlmitation ou de la Liturgie, sans parler du fameux fragment de Dante :
Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, îî'aisant ce que fait leur chef de file : il s'arrête. Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Su^ son dos, simplement et sans savoir pourquoi.
Verlaine, en écrivant Sagesse et plus tard Amour, fut sincère et émouvant, parce qu'il était ému, il n'en faut pas douter.
Mais il faut aussi prendre garde à ne pas aller trop loin. Verlaine a écrit d'admirables vers catholiques, c'est entendu ; il en a écrit aussi parallèlement (tel est même le titre d'un de ses livres postérieurs à Sagesse), et peut-être en même temps, d'autres passablement dévergondés et libertins. Sa conversion a été suivie de lourdes rechutes. L'Enfant prodigue est retourné plusieurs fois à la porcherie et à l'ordure erotique. Et je comprends que certains catholiques le trouvent compromettant. Cela ne retire rien à la beauté de ses poésies mystiques, mais son catholicisme re§te bien souvent sujet à caution. En faire notre grand poète catholique, c'est le présenter au public comme une gloire catholique, un peu comme une sorte de Père de l'Eglise. Un si rare honneur exige d'être acheté d'un peu de sainteté, ou sinon de sainteté, du moins d'une inattaquaHe dignité de vie. Ce n'est guère le cas, on l'avouera.
Ajoutons que s'il a enrichi la poésie catholique de
quelques délicieiises séquetlces, antiennes et proses rimées, qui, dans leur ftahçais, font écho à celles dii latin ttlys- ^ tique de la liturgie, il n'est pas le seul poète catholique de notre temps et qu'en dehors même de sel postérité intellectuelle, en dehors des charmants bafouillages de Péguy, en dehors des-Claudel et des Jaihmes, il y a eu, il y a encore d'admirables poètes catholiques, tie fût-ce . que ce robuste et souvent exquis Paul Harel, bien contiu des lecteurs du Correspondant, n'est-ce pas, Bremond? n'est-ce pas, Ageorges? n'est-ce pas, Maurice Brillant? '
Je dis cela, parce qu'il est nécessaire de le dire, parce qu'il n'est pas juste que les ouvriers de la onzième heure fassent oublier les probes ouvriers qui ont commencé leur tâche au lever du jour ; parce qu'il ne faut pas que les catholiques s'habituent à ne recevoir leurs gloires que sur la désignation de leurs adversaires et ne reconnaissent de talent qu'à des convertis. ,
Les catholiques manquent vraiment trop, dans ce domaine, d'une direction ferme et éclairée. Ils font un peu trop souvent l'effet d'un troupeau ahuri, débandé, qui s'afïole, ou de gens qui ont peur d'être en retard et que cette peur même dénonce.
Personne plus que moi n'a tenu à rendre justice aux symbolistes et aux écoles nouvelles. Cela m'était d'autant plus aisé que je débutai dans leurs rangs et participait à leurs efforts et à leurs enthousiastes espoirs. Il y a trente ans que je connais les vers de Verlaine et que je les admire, j'ai aimé tendrement Mallarmé, je continue à considérer Henri de Régnier comtne un grand poète, le plus grand de ma génération, quoi qu'en puissent penser quelques agités ; j'ai été des premiers à goûter Francis Jammes et n'ai pas été le dernier à reconnaître la singulière maîtrise de Claudel. Mais je ne puis perdre mon sang-froid et ma raison ; je veux savoir où tout cela nous mène; je me refuse à souscrire à l'incohérence, je pense
Il6 LE SYMBOLISME.
à hier et je pense à^demain. Je ne veux pas qu'aujourd'hui me les cache. Et je m'efforce de situer chacun dans la perspective de l'histoire.
Si j'examine le cas de Verlaine, je constate d'abord qu'il ne fut qu'im poète lyrique. C'est donc comme poète lyrique que je le compare à la série de ses prédécesseurs. Il n'a ni l'étendue de génie de La Fontaine, ni l'art puissant de Villon, mais il est de leur lignée. Il n'a pas le don de l'image, sa langue est nue, « povrette et ancienne », peu colorée, mais souple et musicale, et il a le don suprême, celui de l'émotion, sans parler d'une verve caustique et d'un humour fort plaisant. Au milieu du Parnasse, il dresse une figure malgré tout un peu indécise. Les plastiques, les coloristes y avaient du reste pris le dessus; ses vers faisaient penser soit à du SuUy-Prudhomme moins soutenu, plus lâché, soit encore à un reflet un peu capricieux de Banville, d'un Banville plus lunatique. On s'était habitué peu à peu à le reléguer parmi les Valade et les Albert Mérat, dont on le distinguait à peine. On lui reconnaissait du talent, un talent assez particulier, mais qui probablement n'avait pas assez de relief pour s'imposer à l'attention du grand public. Puis il s'était éloigné, on avait fini par le perdre un peu dé vue, et il avait si mal tourné qu'on aimait autant n'y plus penser. Il avait naufragé dans de tristes histoires, il avait fait de la prison ; il avait disparu de longues années. Ce n'était plus qu'une épave.
A la vérité, il aurait fort bien pu en rester là, ne pas percer le brouillard qui cachait son visage et son talent ; car le talent n'est rien, sans l'événement qui le consacre, sans cette espèce de désignation solennelle qui, un beau jour, vous marque au front et fait de vous un prophète.
Teint que le talent n'est pas reconnu publiquement, il n'est qu'une promesse et une espérance souvent illusoires, Mais à dater du jour où une personnalité comme
celle de Verlaine est proclamée supérieure, il se produit dans ropinion un déplacement général des valeurs, une véritable révolution intellectuelle ; l'esthétique change de direction. Ce que Ton considérait comme le principal devient le secondaire, ce qui paraissait l'accessoire devient tout à coup l'essentiel. Toutes les destinées littéraires sont arrêtées, toutes les cotes révisées.
Dès ce jour, la décadence commença pour le Parnasse. Td fut l'événement. Il fut considérable et grandit à proportion la figure de Verlaine et la signification historique de sa poésie.
Ceci se passa vers la fin de l'année 1885. Hugo était mort depuis quelques mois, et, je l'ai dit, son époque avec lui. Un grand frémissement agissait la jeunesse littétéraire, dont une des premières manifestations était la naissance du Chai Noir avec sa fantaisie si joliment railleuse. Un vent d'irrévérence passait.
Ce fut vers ce temps que commença à apparaître dans les cafés du quartier latin, un homme étrange, vêtu d'un étemel macfarlane, qui élargissait encore ses larges épaules, surmontées d'une tête lippue, terminée par l'énorme dôme d'un front proéminent, bosselé, à l'ombre duquel luisaient par instant, au-dessus d'un nez camard, des yeux un peu bridés de Mongol. Une barbe de chèvre achevait le visage. C'était la tête classique du faune camard ou encore celle si fameuse de Socrate. Le personnage était, à l'apéritif, le plus solide et le plus persévérant des buveurs. Sa physionomie mobile passait de la gaîté silencieuse à une profonde tristesse. Des jurons retentissants sortaient de sa bouche, aussi prompte à exprimer la colère que l'apaisement malicieux. De temps en temps, on le voyait écrire des vers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'on ne l'eût pas vu plus tôt. Et d'abord
Il8 LE SYMBOLISME.
il sortait de prison. H avait subi deux condamnations, dont Tune, en Belgique, à deux ans d'incarcération. Il n'était, du reste, guère revenu à Paris depuis la Commune, à laquelle il était vaguement suspect d'avoir participé.
On sut bientôt qu'il était poète, qu'il avait été déjà un peu en vue dans les dernières années de l'Empire, qu'il avait écrit un assez joli recueil intitulé les Fêtes galantes, mais ses anciens compagnons du Parnasse n'aimaient guèrt; qu'on leur parlât de ce triste déchu, qui finissait maintenant en poivrot ôt dont la rencontre pouvait faire penser que la poésie amenait de bien vilaines fréquentations.
Lui-même évitait ses anciens amis. Il venait de publier chez Vanier une plaquette intitulée Us Poètes Maudits, suite de quelques brèves monographies de curieux inconnus, pleins d'un bizarre lyrisme, et parmi lesquels il se rangeait sous l'anagramme aisément reconnaissable de « Pauvre Lélian j^. Il y avait là comme une évocation shakespearienne du « Poor Yorick » et comme une allusion infiniment mélancolique à ime destinée digne des méditations de l'inquiet Hamlet.
On conçoit combien tout ce romanesque était propre à intriguer, puis à passionner une jeunesse ardente et plus portée au rêve qu'à l'action.
Bientôt certaines petites pièces de vers circulèrent, où toute la tristesse humaine semblait condensée :
Le ciel est, pay-dessus le toit,
Si bleu, si calme 1 Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu'on voit
Doucement" tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-la
Vient de la ville.
Qu'as-tu fait, ô tpi que voilà.
Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà.
De ta jeunesse?
On se murmurait encore les deux vers fameux :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville !
On savait par cœur la plainte de Gaspard Hauser :
Je suis venu, calme orphelin.
Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé maUn.
A vingt ans un trouble nouveau, Sous le nom d'amoureuses flammes, M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi, Et très brave, ne l'étant guère.
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de* moi.
Suis- je né trop tôt ou trop tard?
Qu'est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard I
Qui vouliez-vous qui résistât à cette poésie si ueuve, si humaine, si simplement poignante? Et quels étaient
les misérables qui, connaissant un poète capable de tels accents, avaient soigneusement tenu son œuvre sous le boisseau? Ah ! on allait leur secouer leur alexandrins de fer-blanc, à ces pontifes du Parnasse si altiers et si dédaigneux du pauvre monde !
Et ce même Verlaine semblait réunir en lui les deux extrémités de Tâme humaine : nul depuis le moyen âge n'avait comme lui chanté l'Eucharistie, Jésus et la Vierge Marie., C'était un converti, ce qui ne l'empêchait pas de donner avec entrain dans, la plupart des péchés capitaux et de mélanger, de la façon la plus savoureuse, la plus pittoresque, les larmes de la pénitence à celles de l'ivrognerie ; bref, l'homme complet, doublé d'un grand artiste, étoffé d'une forte culture et d'un savoir étendu. Avec cela d'une fantaisie qui éclatait en boutades les plus spirituelles du monde.
On se répétait ses mots, on se racontait ses impayables aventures.
A quelqu'un qui lui conseillait de brosser un peu plus souvent ses vêtements, il avait répondu : «Je ne suis pas mon domestique. »
Les poètes belges lui avaient préparé une série de conférences en Belgique. Tout le public le plus choisi s'y était donné rendez-vous et attendait l'arrivée du grand homme. Cependant l'heure passait et Verlaine n'arrivait toujours pas. Qu'avait-il bien pu devenir? Les organisateurs inquiets s'interrogeaient. L'un dit : «Il doit être dans quelque café, p On part à sa recherche et on. ne tarde pas à le découvrir dans un estaminet voisin. On se plaint de son inexactitude, on lui remontre que le public l'attend. Il répond : « Je me suis bien présenté à la porte de la salle, à l'heure dite, maison m'a refusé l'entrée, p
On se récitait son sonnet à Coppée où il représentait le poète des « humbles » reposant
j PAUL VERLAINE. 121
sur le sein de Lemerre Comme au sein d'Abraham les justes d'autrefois,
et où, comparant sa misère aux délices dont jouissait son ami, il ajoutait :
Moi, ma gloire n'est qu'une humble absinthe éphémère.
Prise en catimini, de peur des trahisons,
Et si je n'en bois pas plus, c'est pour des raisons.
Tout cela ravissait la jeunesse et parlait aux imaginations romanesques. Enfin on était en présence d'un poète, qui était une nature, une figure d'un relief inoubliable, et non d'un correct et habile versificateur bourgeois.
Telle était la l^ende. La réalité était plus simple et plus triste.
Le père de Verlaine avait été capitaine d'artillerie ; son fils naquit à Metz, le 27 janvier 1844, au hasard de la vie de garnison. Les parents étaient originaires des provinces du Nord : le père, Wallon français, la mère, des environs d'Arras. Ils possédaient une assez gentille fortune, compromise en partie par de malheureuses spéculations, mais s'élevant encore, à la mort du père, à dix ou douze mille livres de rente, Paul reçut, à l'institution Landry et au lycée Bonaparte, aujourd'hui Condorcet, une solide èiucation classique. Presque au sortir du collège, il entra comme expéditionnaire à l'h&tel de vUle et commença une carrière de bureaucrate poète, qui promettait d'être la plus tranquille et la plus heureuse du monde. Il fut, je l'ai dit plus haut, avec Coppée, Mendès, Heredia, X. de Ricard, Villiers de l'Isle- Adam, Mallarmé, Ed. Lepelletier, Mérat, Valade, un des fondateurs du. Parnasse. Dès son premier recueil de vers.
les Poèmes $atwniens, il affirma une assez vigoureuse personnalité poétique. Ce titre prouvait qu'il attachait . • déjà de l'importance à l'astrologie, se croyant né sous le signe de Saturne aux malignes influences.
Tout alla cependant assez bien pqur lui jusqu'aux approches de la guerre de 1870. Même il lui arriva à lui, qui se pensait si laid et si peu aimable, de faire un mariage d'amour. Il épousa la demi-sœur du compositeur Charles de Sivry, M^^® Mauté de Fleurville. Il pouvait apparaître à une jeune fllle intelligente comme un assez brillant parti. Vite pourtant se manifesta la tare par où allait être rongée sa destinée ; Paul Verlaine buvait ; son excellente mère avait dissimulé le mal, mais il lui arrivait fréquemment de rentrer ivre. Le mariage ne l'avait pas changé. Lui-même sentait la gravité de son cas, il avait de profonds repentirs, mais devant la tentation, il était sans forces. Ce isentiment le rendait tantôt désolé, tantôt violent. Tous ses vices, plutôt cérébraux et Imaginatifs, se développaient d'une façon effrayafite sous le fouet de l'alcool et révélaient ce qu'il y avait en lui d'anormal, ce qu'aïuionçaient déjà cette tête étrange, disproportionnée et douloureusement inquiétante, ce front trop vaste pour n'avoir pas des cachettes où hospitaliser mille bizarreries.
Dès les premiers jours du mariage, il y eut des scènes telles que M"^® Paul Verlaine et la famille Mauté envisageaient déjà les moyçns de le rompre. Tout de suite le malheureux fut jugé et irrévocablement condamné par sa femme, qui ne s'était pas mariée pour soigner un malg^de, parfois répugnant et dangereux, mais pour mener l'agréable existence d'une petite bourgeoise mondaine, tenir salon littéraire et briller aux côtés d'un mari respecté et célèbre. Elle conclut qu'il y avait eu maldonne et que cela ue pouvait continuer ainsi. Seulement il fallait patienter, mener adroitement les choses, car il y avait un enfant et il fallait que Verlaine mît assez de
MUL VERLAINE. t23
torts de son côté, pour être condamné à fournir une pension à sa femme. Evidemment, cette femme, qui profita, de la loi du divorce pour se remarier du vivant du premier mari, n'appartenait pas à notre société chrétienne. Verlaine, trompé par les apparences, ne manqua pa» de se donner autant de torts qu'il en fallait. Et d'abord il eut celui de rester au service de la Commune e;t de ne pas obéir à l'ordre de M. Thièrs, enjoignant à tous les employés de la Ville et de l'État de quitter Paris révolté et 6e se rendre à Versailles. Quelle considération le détermina à agir ainsi? Il est assez difficile de le savoir. Futce une sympathie secrète pour le mouvement révolutionnaire? Céda-t-il à l'entraînement de certaines amitiés et camaraderies? Ou plus simplement n'y eut-il que de l'apathie dans son cas et, hésitant entre deux tendances, choisit-il celle qui lui coûtait immédiatement le moindre effort, qui était de rester où il était? Je suis porté à croire qu'il y eut à sa fatale attitude les trois raisons réunies, mais que son incurable négligence native fut le poids qui fit pencher la balance.
Toutefois, son rôle dans la Commune ayant été nul, personne ne songeait à l'inquiéter. Néanmoins, après la répression de 1871, il n'osa plus retourner à son bureau et renonça à son emploi. Il en résulta non seulement qu'il perdit cette petite source de revenus, mais qu'il profita de sa liberté reconquise pour s'adonner à son vice favori. Il s'habitua de plus en plus à passer ses journées et une partie de ses nuits au café. Plus il se sentait coupable, plus il cherchait à s'étourdir et à noyer ses remords dans la boisson.
A ce moment pénétra chez lui le personnage diabolique qui devait l'arracher pour toujours à la vie régulière et le jeter hors du chemin de la raison, H était en correspondance depuis quelque temps avec un poète inconnu, mais plein d'im singulier génie^ qui lui écrivait
de Charleville et qui Tintriguait fort. Ce poète était un enfant de seize ans, Arthur Rimbaud. Le voici, maintenant, qui arrivait avec l'invasion allemande, ayant cheminé entre les lignes des armées ; il arrivait comme un dernier fléau, comme une force mise en marche par l'ébranlement de la guerre, se croyant appelé par des voix, comme Jeanne d'Arc. C'était une âme de glace et de feu, un illuminé volontaire, un visionnaire à froid, un gamin, qui était ^allé au fond de tous les vices, qui savait tous les sarcasmes et qui, ayant épuisé de bonne heure tous lès péchés de l'esprit, avait des lucidités effrayantes. Il allait devant lui, cherchant une proie. Au physique, un long et pâle adolescent imberbe, l'allure d'un échappé de maison de correction. Violent, brutal, cynique, implacable à lui-même et aux autres, vivant son rêve mobile en dehors du temps, haïssant toutes les contraintes sociales, ne respectant rien ni en lui-même ni chez les autres, il devait vite oublier la poésie, dont il avait fait jaillir d'étonnantes étincelles, courir l'Afrique, se faire négrier, s'improviser marchand, ingénieur, planteur, diplomate en Abyssinie et finir à trente ans d'un .vulgaire accident, à l'hôpital de Marseille.
Voici ce que Rimbaud écrivait sur lui-même :
J'ai de mes ancêtres gaulois Tœil bleu blanc, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.
Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.
D'eux, j'ai : l'idolâtrie et l'amour du sacrilège, — oh ! tous les vices, colère, luxure, — surtout mensonge et paresse.
J'ai horreur de tous les métiers. La main à plume vaut la main à charrue...
... Sans me servir pour rien de mon corps, et plus oisif qu'un crapaud, j'ai vécu partout.
neure.
... Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne, je flairais sa fatalité dans les vîUes, Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur...
Sur les routes, par des nuits d'biver.sana gtte, sansbabits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilât c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas, ni pourquoi tu vas ; entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. *
Telles étaient les idées avec lesquelles s'était mis en route ce brillant rhétoricien, devenu, par s? seule volonté, un chemineau sinistre, uniquement dans le dessein d'essayer sur le monde les forces du mal, pour contenter son impulsivité et occuper le vide de son âme.
A seize ans, il avait écrit, pour s'en débarrasser sans doute et n'en avoir plus le tourment, des pièces de -vers d'une extraordinaire maîtrise, à côté d'autres qui étaient simplement extravagantes, mais il ne croyait à rien, pas même à la poésie. La vie lui apparaissait comme un rébus, dont il ne pénétrait pas le sens. li remplissait son rébus, voilà tout, préoccupé de ce que tout cela pouvait bien signifier. Il se disait qu'il devait y avoir une clef, il cherchait la clef, il cherchait « la formule. »
En attendant, voici de lui un petit chef-d'œuvre de réalisme et d'émotion : Les Effarés !
Noirs dans la neige et dans la brume.
An grand soupirail qui s'allume.
Leurs culs en rond;
A genoux, cinq petits, — misère !
R^ardent le boulanger faire Le lourd pain blond.
ÏÛ6 LE SYMBOLISME.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise et qui l'enfoùme Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire Grogne un vieil air.
Ile sont blottis, pas un ne bouge Au souffle du soupirail rouge Chaud comme un sein.
Quand, pour quelque médianoche, Façonné cottiihe uilè brioche.
On sort le pain,
Quand sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie.
Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre.
Les pauvres Jésus pleins de givre, Qu'ils sont là tous.
Collant leurs petits museaux roses Au treillage, grognant des choses Entre les trous.
Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières Du ciel rouvert.
Si fort, qu'ils crèvent leur culotte Et que leur chemise tremblote Au vent d'hiver.
Avoir écrit de pareils vers> avec des centaines d'atitfes, — quelques-uns purs et brillants comme de l'André Chénier, — et les avoir publiés à seize ans ; avoir clds cette œuvre extraordinaire à dix-neuf ans et passé à d'autres distractions, cela constituait véritablement un phénomène.
Et s'il écrivait ainsi, on devine, quand il lui plaisait de parler, ce qui- devait jaillir d'éclairs de génie de cette tête volcanique à l'imagination sans frein et quel effet Rimbaud, ce logicien de l'incohérence, dut produire sur l'imagination naïve et ardente de Verlaine, ce grand primitif extérieurement façonné à la moderne, mais docile aux impressions comme un moujik de Tolstoï, du Tolstoï de la Puissance des Ténèbtes, Rimbaud apparut à Verlaine tel qu'un jeune et irrésistible démon. L'impulsivité neuve et sauvage du gamin rencontrant l'im^ pulsivité sommeillante et molle de Veriaine, il n'y avait pas à douter du résultat : Verlaine serait emporté et désotbité à jamais par cet être cométairc.
Verlaine, je l'ai dit plus haut, était au fond uii anormal, non qu'il y ait lieu, je pense, de croire chez lui aux mœurs exceptionnelles que lui prêtait la légende. Lepelletier, qui le connaissait bien, proteste à ce sujet. En disant anormal, je veux simplement indiquer qu'il était peu fait pour la vie de famille, qu'il lui atriva, au contraire, fort bien de s'accommoderdela vie en communauté avec des religieux, des prêtres, à plus forte raison avec des camarades, surtout des jeunes gens,pour qui il éprouva souvent de ces amitiés exaltées, un peu romanesques, comme en fait naître parfois la vie de collège. En général, ce genre d'amitié ne survit pas à l'adolescence. Verlaine, à cet égard, en resta, toute sa vie, à l'enfance. On peut dire qu'il y eut chez lui, sur ce point, comme tin arrêt le développement physiologique ou mental.
U s'éprit, se toqua de Rimbaud, aU' point de ne plus
pouvoir se passer de sa compagnie, et quand il lui fallut choisir entre sa fenrnie et Rimbaud, il n'hésita pas à déserter le domicile conjugal, pour courir les aventures avec ce terrible garnement. Ils partirent tous les deux pour Londres, où ils vécurent ensemble de longs mois. Et cependant Verlaine aimait profondément sa femme, il la regretta jusqu'à la fin, il ne cessa d'espérer qu'elle consentirait à reprendre la vie commune, il ne put se résigner à l'avoir perdue pour toujours ; il ne parvint jamais à comprendre qu'avec un pareil coup de tête il avait fait de l'irrévocabb.
Quelques mois après, las de la tyrannie de Rimbaud, il se résolut, dans l'espoir d'une réconciliation avec sa fexnme, à rompre avec celui-ci. Il eut recours à son procédé ordinaire, il s'enfuit et abandonna le jeune homme, qu'il laissa sans un sou.
Arrivé en Belgique, il apprit que tout était fini entre sa fenune et lui. Ainsi il avait inutilement perdu son ami. Dans sa détresse, il le rappela auprès de lui. Mais Rimbaud n'avait pas pardonné. Une explication violente s'ensuivit. Verlaine, à bout de nerfs et sous l'influence de l'alcool autant que de la colère, poursuivit, jusque dans la rue, avec un revolver, Rimbaud qu'il blessa à la main.
L'affaire âlIà" devant les tribunaux belges, auprès desquels afiiuèrent les plus mauvais renseignements et qui, mal impressionnés surtout par la réputation d'ancien communard pesant sur l'inculpé, furent impitoyables et le condamnèrent à deux ans de prison cellulaire.
Il fut un prisonnier modèle ; là il eut tout le loisir de repasser les erreurs de sa vie et de se repentir. Les souvenirs de sa première communion lui revinrent ; il se confessa, pleura amèrement ses fautes et tendit vers Dieu et la Vierge Marie ses bras suppliants d'enfant prodigue, acceptant, sans murmure, sa peine en expiation. Ce fut alors qu'il composa son plus beau livre : Sagesse, qui est
aussi l'un des plus beaux livres de vers chrétiens qui aient été écrits dans notre langue. Après sa libération, un autre livre continua Sagesse. Ce fut Amour.
Pendant quelques années il entreprit louablement de se refaire «ne existence et de persévérer dans sa voie de converti. Il fut quelque temps professeur dans une institution libre à Rethel. là, il vivait avec des ecclésiastiques et se trouvait très heuretix en leur compagnie.
Bientôt son inquiétude le reprit ; il rêva d'agriculture :
O jortunaios nimium sua si bona norint agricola 1
Il acheta une ferme et, ainsi qu'il fallait s'y attendre, aux champs, il retrouva le cabaret et son état devint pire que le premier. Il acheva à peu près de ruiner sa pauvre mère, qui finit par avoir peur de ses violences d'alcoolique et se sépara de lui. Il la menaça ou' même la frappa et fut condamné, de ce chef, à un mois de prison.
C'est à la suite de ce dernier avatar qu'il revint à Paris, en juillet 1885 ; et qu'il y connut avec la gloire les dernières déchéances.
Il y vécut encore onze ans, célèbre, admiré, fêté, misérable, escorté de poètes, d'étudiants et d'horribles ribaudes, Il mourut chez une de ces dernières, Eugénie Krantz. Au moment où il venait d'expirer, un Anglais demanda à acheter, en souvenir du grand poète, le dernier porteplume dont il se fût servi et le paya un louis.
Aussitôt la Krantz courut en acheter une grosse, avec l'espoir de les vendre aux amateurs, chacun comme le dernier. J'ignore si la spéculation eut le succès qu'elle en escomptait.
Les funérailles du poète furent imposantes. Des discours y furent prononcés par Barrés, Mallarmé, Moréas,
Coppée', Mendès ; chacun d'eux essaya de fixer la signification de ce grand nom et de cette œuvre.
La même question Se pose aujourd'hui. Il n'est pas douteux que la place de Verlaine ne soit très grande dans la poésie contemporaine, dans la poésie lyrique de ces trente dernières années, à laquelle il a presque exclusivement donné le ton. Tout ce qui n'est pas verlainien procède des anciennes écoles. Il y a solidarité totale entre la poésie à la mode et la poésie de Verlaine. Si Tune venait à subir une éclipse, ce serait le signal d'un changement profond dans les idées et le prélude de l'effondrement de l'autre. Toute une génération, celle qui domine actuellement, a donc le plus grand intérêt à veiller au culte et à la gloire de Verlaine. La plupart de ceux qui ont trente ans aujourd'hui en ont reçu l'empreinte indélébile ; ils ne changeront pais aisément le pli de leur esprit. La poétique de Verlaine se confond presque avec le rythme de leur respiration et le battement de leur cœur. Elle leur est devenue une seconde nature, bien plus encore qu'à leurs aînés, qui, eux, s'ils furent séduits par rhomme, en qui ils trouvaient réalisées certaines de leurs aspirations, avaient cependant eu d'autres maîtres.
La caractéristique de cette poésie a été surtout la. note plaintive et mélancolique :
Ecoutez la chanson, bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire...
L'intimité, l'accablement de l'âme, la rêverie, le renoncement» une certaine inertie. Elle a donné d'admirables formules pour la vie simple et résignée, telles que celleci :
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
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f AUL VERLAINE. I3I
Elle convenait à des gens dont l'horizon s'était subitement rétréci et à qui, les grandes ambitions patriotiques étant subitement interdites, il ne restait plus qu'à se replier sur eux-mêmes.
Ce fut la poésie de la défaite, ce qui n'empêche pas Verlaine d'avoir été jusqu'au bout inébranlable dans son amour pour la France, ainsi qu'on témoignent, entre autres, les vers qu'il adressa à Metz, sous le titre impropre d'Ode à Metz, et dont voici quelques-uns :
O Metr, mon berceau fatidique...
Patiente encor, bonne ville.
On pense à toi, va, sois tranquille.
On pense à toi, rien ne se perd Ici, des hauts pensers de gloire.
Et des revanches de l'histoire.
Et des sautes de la victoire, Médite à l'ombre de Fabert,
Patiente, ma bonne ville, Nous serons mille contre mille, Non plus un contre cent bientôt !
n y a là une émotion famiUère et filiale qui exclut implicitement le titre d'Ode, ce titre comportant un agencement spécial, une pompe cérémonielle, c'est-à-dire ce que Verlaine appelait de la littérature. Mais l'ode, c'est de la littérature à déploiement de pompe et à grand îpparat. Qui dit, en effet, hymne, ode, cantate, dit quelque chose de rituel, de savant, de traditionnel, d'extérieur et non d'intime et de naïf. L'ode relève essentiellement de la littérature.
Il est permis de se demander si la poésie verlainienne survivra longtemps à la victoire, si elle suffira à alimenter des âmes que la nécessité même va tourner vers l'action et qui auront repris tout le sentiment de leur force.
Ce n'est guère vraisemblable. Je crois que, dans quinze ans, nous verrons se lever des générations viriles, rieuses, aux yeux clairs et qu'intéresseront plutôt les fortes et belles constructions à la française, idéales images de leur activité méthodique. Je cYois qu'elles trouveront a cette poésie, si admirée aujourd'hui encore, une odeur de moisissure et de cave. Elles réclameront plus d'air, plus de lumière, plus de gaîté, plus de santé. Elles se lasseront de cette poésie de prison et de ces fleurs d'hôpital, de cette poésie de dégénérés supérieurs, de cette sensibilité exaspérée d'intellectuels malades et d'éternels velléitaires.
Et l'éclipsé durera jusqu'aux jours où la lassitude et la tristesse reviendront. Verlaine ressuscitera-t-il alors et jusqu'à quel point sa poésie, devenue archsJque par son imprécision même, plaira-t-elle encore? C'est difficile à prévoir.
Il y a un tel danger à sortir de la grande voie romaine de la littérature traditionnelle et monumentale, faite vraiment pour les peuples bien plus que pour les individus I
Il semble pourtant qu'il en restera assez pour maintenir autour du nom de Verlaine une immortalité de second plan et une bonne place dans les Anthologies ; mais il est à peu près sûr qu'il n'y apparaîtra pas avec la figure des grands créateurs.