LE SUBJECTIVISME SYMBOLISTE
Les choses pourtant n'en demeurèrent pas là. Il n'y avait pas que des naïfs et des sots à prendre part à ce mouvement, et tel quel il était dirigé dans le seul sens où il y eût quelque changement à espérer. Tous les jeunes poètes d'alors se^ rendaient compte obscurément que ce qu'ils avaient à dire différait profondément de ce que les Parnassiens avaient dit avant eux. Ceux-ci en éprouvaient urt étonnement sincère, car ils étaient bien persuadés d'avoir réalisé, à force de soins, toute la perfection possible en poésie et d'avoir suivi les voies raisonnables et traditionnelles. En réalité, ils avaient été objectifs et descriptifs. Il n'avait pu leur entrer dans l'esprit qu'on pût voir les choses autrement qu'eux, qui avaient de bons yeux et qui étaient artistes. Or les nouveaux venus, qui étaient des rêveurs, avaient peu regardé au dehors et beaucoup en dedans d'eux-mêmes. C'étaient des sensitifs, des chimériques, des subjectifs.
Philosophiquement, et en dépit qu'ils en eussent, les Parnassiens avaient été des positivistes. La nouvelle génération, au contraiie, avait trouvé juste sur son chemin la philosophie de Kant, dont la conclusion essentielle, conforme en somme à peu près à celle de Descartes, était qu'il n'y avait de réalités certaines que nos idées et par conséquent aussi nos songes. Nous ne connaissons en effet le
les réactions de notre sensibilité, lie là à admettre que tout n'est peut-être qu'un rêve, ii n'y a pas loin et l'intervalle a été plus d'une fois franchi.
Je ne veux pas dire qu'il y eût beaucoup de poètes à douter sincèrement de la réalité du monde objectif, d'autant qu'en général, ce sont gens assez gaillards, pleins de toutes les sortes d'appétit et parmi lesquels se recrutent les faux poitrinaires et les malades qui n'en finissent plus de vivre. Le sens des réalités est très développé chez les poètes, mais ils ont une faculté de dédoublement, qui leur permet de penser d'une façon et de vivre d'une autre. Ce sont de bons et charmants garçons, en qui habite un dieu impérieux sous les ordres duquel ils filent doux. Peu importe ce que, dans sa jugeotte, rumine Saneho Pança, c'est don Quichotte qui décide pour deux.
Les décadents s' étant ralliés au subjectivisme, auquel les avaient préparés leurs habitudes d'esprit, ne regardaient plus les choses qu'à travers le miroir défonnateur qu'était leur âme rêveuse. Et comme, d'autre part. Us étaient en même temps très raisonneurs, ils en vinrent assez vite à ne jdus voir dans les choses ainsi réfléchies et immatérialisées en eux que des emblèmes et des symboles. Eux-même ne se virent plus comme des personnalités distinctes, mais comme un monde, aussi et plus peuplé que le monde extérieur. Chacun de leurs rêves, de leurs désirs, de leurs espoirs, chacune de leurs pensées devint une personne qui eut ses aventureset sonroman. Ils ne disaient plus ma maison, mais la maison de mon rêve, de mes souvenirs, de mes regrets, de mon espoir, de mes pensées. Parf<iis à ce rêve ou à cette pensée ils donnaient un nom propre, un nom glorieux. Us disaient, par exemple i Le roi Agameranon, mon rêve, ou bien Loheiigrin, Paisifal, Lancelot, Tristan, Tanjihauscr, car c'était le moment où régnait
Wagner à qui ils empruntèrent sa mythologie et le fatras de ses décors.
Ainsi l'école décadente se transforma bientôt en l'école symboliste. On en aurait pu trouver d'admirables applications antérieures dans les beaux et troublants poèmes d'Edgar Poe, que venait de traduire Mallarmé, et aussi dans Baudelaire :
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille, ou encore :
Et de longs corbillards, sans tambour ni musique. Défilent lentement dans mon âme. L'Espoir Vaincu pleure et l'Angoisse atroce, despotique. Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir J
Les immortelles Chimères de Gérard de Nerval étaient aussi des sonnets symbolistes avant la lettre. Le symbolisme se rattachait donc, à travers Mallarmé et Verlaine, à tout un courant de poésie hétérodoxe, à Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, Gérard de Nerval, ' Edgard Poe, puis à des oubliés comme l'auteur des Chants de Maldolor, le comte de Lautréamont ou encore à Aloysius Bertrand et à son Gaspard de la Nuit L'influence des poètes anglais modernes y était également très marquée, ce qui s'explique d'autant mieux que plusieurs des poètes symbolistes étaient d'origine anglaise ou américaine — tels Vielé- Grifi&n et Stuart Merrill.
La diminution du sentiment patriotique, conséquence de la diminution de la France, rendait notre littérature extrêmement perméable aux influences de la pensée étrangère, si bien que le symbolisme apparaît comme un mouvement littéraire cosmopolite de laungue française. Au Grec Moréas, à Vielé-Griffin et Merrill, Anglo-Américains', vinrent se joindre bientôt les Belges Maeterlinck, Ver-
Seule l'influence allemande directe ne semble pas s'y être exercée. C'est plutôt le contraire qui se produisit, la jeune , école symboliste allemande procédant de la nôtre et en étant, pour ainsi dire, une filiale.
Quoi qu'il en soit, il y avait, dans ce retournement de l'objectif du dehors au dedans, une sérieuse chance de renouveler la poésie ou plutôt d'en garantir le champ, à la condition toutefois de ne pas abuser du procédé, mais de l'associer à l'ancien mode. Le premier écueil sur lequel ne manquèrent pas de se jeter la plupart des nouveaux venus était l'allégorie, la pire sorte d'allégorie, celle qu'on ajuste péniblement à des considérations critiques, à des vues de psychologie, à des théorèmes métaphysiques. Nombreux, hélas I furent les malheureux, qui avec une patience inlaMable de bureaucrates, s'appliquèrent à traduire, en ces prétentieux et difficiles rébus, des idées bonnes tout au plus à remplir un médiocre article de journal. Quelques-uns, comme Vielé-Griffin qui, entre parenthèses, eut parfois d'exquises et brèves trouvailles, s'attaquèrent à de beaux sujets : Sapho, Atalante, par exemple, dont ils entreprirent de dégager le sens éternel, laborieusement, en formant le tissu de leurs poèmes non avec les rêveries que le sujet aurait dû leur suggérer, mais avec des gloses de professeurs de philosophie, subtilement traduites dans le nouveau jargon. Cela donne l'impression d'un chant d'Homère,où quelque obscur Lycophron aurait substitué au texte les commentaires de Zofle ou d'Aristarque versifiés en style baroque. On est désolé de voir tant de talent et tant d'ingéniosité dépensés à contre-sens.
C'est que le symbolisme tyrannisa vite ses adeptes qui, croyant avoir trouvé la formule de la littérature à venir, s'y cramponnèrent comme à leur gloire et, n'osant reviser leur Credo, n'en voulurent rien examina", de peur d'avoir ■ à en renier quoique chose et à convenir, au fond de leur
cœur, que la plus grande part de leur œuvre, dont ils étaient si fiers, avait été bâtie sur une erreur de jeunesse. Et pourtant il y avait quelque chose à faire et que j'ai essayé moi-même. Lorsque les Parnassiens, comme Banville, abordaient un mythe, ils s'efforçaient de le reconstituer à la manière grecque, de le rendre aussi grec que possible, en s'inspirant de la sculpture et des dessins des vases grecs, en se servant d'une phraséologie convenue. Nous, au contraire, en qui ces légendes mystérieuses ont" repris une vie nouvelle, nous les voyons avec des yeux plus familiers, nous en aimons les personnages, en compagnie desquels nous avens souvent rêvé. Ds ont dépouillé pour nous la raideur de leurs formes plastiques. Nous ne les voyons plus à travers les imaginations des autres. Nous en sorajnes hantés nous-mêmes.
Tous mes lecteurs connaissent la mélancolique et tragique aventure des deux filles de Pandion, roi d'Athènes, Procné, qui fut changée en hirondelle, Philomèle en rossignol, tandis que le féroce Térée, leur mari et amant thrace, était métamorphosé en huppe, acharnée à leur poursuite. Je voulais ramasser dans un seul et émouvant tableau tout ce drame, représenter l'arrivée terrifiée des fugitives, venant demander refuge à leur vieux père. De loin, à travers la campagne, on les voit s'avancer si rapides qu'il semble qu'elles ne touchent plus au sol de leurs pieds. A peine les a-t-on aperçues, que déjà elles s'engouffrent dans le palais et se blottissent palpitantes, sans souffle et sans voix, contre les murs, suppliant qu'on les cache. Avec des mots entrecoupés, elles racontent les terribles choses qui se sont passées. Alors, comme un épervier, entre et veut se jeter sur elles Térée, fou de fureur. Les gardes du palais, qui forment le chœur, le retiennent. Altercations violentes. Reproches sanglants. Puis la fureur devient plus forte que l'obstacle et précipite Térée sur ces victimes, mais la peur leur a donné des ailes.
salle, l'œil les perd de vue, ne perçoit plus que leurs foimes rapetissées, la fenêtre s'ouvre, elles s'envolent l'une sous les lambris du toit, l'autre dans le bosquet voisin, tandis que Térée, transformé aussi, en les poursuivant, n'est plus reconnaissable qu'à l'aigrette de son casque, que la brise agite encore sur sa menue et fière tête de faucon. Le crépuscule achève de s'éteindre, et tandis que Ptocné commence son nid, Philomèle, dans le bois voisin, chante sa chanson de rossignol.
Mais autant l'action doit être émouvante et rapide, dessinée à grands traits, autant il faut que l'atmosphère fantastique en soit préparée. Pandion, sans nouvelles de ses filles, s'inquiète, et le chœur, lui rappelant son grand aïeul Cécrops, le roi serpent, ne fait que le troubler davantage. Il se voit vieux, inconsistant non moins que le décor et l'univers qui l'-^ntourent et qu'il sent guettés et rongés ainsi que lui par les forces de la nature, du temps et de la légende. Il n'est qu'un roide fabie, un roi de rêve et comme tel voué à de mystérieux chagrins, et cependant il est plus réel, en son existence chimérique, que tant de morts oubliés et sans nom, puisqu'il vit et vivra à jamais peutêtre dansles mémoires, représentant de choses, d'émotions et d'idées aussi importantes qu'a pu l'être l'action de tel conquérant fameux.
Le chœur {composé de gardes du palais).
O Pandioo, pourquoi, triste et silencieux, T'efEorces-tu de nous dissimuler teslarmes?
Douterais-tu du cœur de tes compagnons d'armes? Ou sur ta bouche amère arrêtant les aveux.
Est-ce ta dignité qui t'oblige à te taire?
Et notre dévouement serait-il indiscret?
Qui de tes serviteurs cependant oserait Se comparer jamais & toi, Fils de la Terre?
Car nous savons ta race auguste et quel divin
Et formidable aïeul te fut ce fatidique
Roi Cécrops, à la fois homme et serpent, qui vint.
En des temps oubliés, pacifier TAttique.
D'où venait-il? Je sais qu'il était étranger.
J'ai souvent sur sa forme hybride interrogé
Des gens que je savais avoir pu le connaître ;
Tout ce qu'il m'a semblé comprendre de son être.
C'est que, sauf par la tête et pax l'entendement,
Le serpent dominait en iui sinistrement
Ou plutôt, dans sa forme encore mal définie.
Il .mêlait par un trouble alliage de sangs
L'homme au cœur maladif, la bête aux reins puissants.
Ni vraiment homme, ni vraiment serpent. Génie.
Aussi ne pouvait-on plus oublier ses yeux,
Des yeux fascinateurs et pensifs de reptile
Qui, même dans la lutte et même furieux,
Sait rester à la fois effrayant et tranquille,
S 'apprêtant à, former avec son ennemi,
Vers qui, sûr de sa force et sans hâte, il s'avance
Et que son lourd regard aura presque endormi,
Le vase monstrueux dont il paraîtra l'anse.
Ils luisaient, ces grands yeux, comme deux lampes d'or.
Dont sa double pensée illuminait ses veilles, \
Quand, rappelant à, lui ses songes, leur essor
De sa double nature évoquait les merveilles,
Ressuscitant les grands siècles évanouis,
Où l'homme, surgissant tout à, coup de la bête
Et sur le monde ouvrant ses regards éblouis.
Dressa comme un royal diadème sa tête
Si pesante déjà, d'ennuis et de désir I
Sans doute dernier-né de ces Titans de l'ombre,
Grandioses essais de la race à venir.
Du haut de ses pensers comme d'une tour sombre.
Il voyait s'éloigner sans haine et sans amour
Sur l'horizon des temps toujours plus diaphane
Des monstres fraternels l'informe caravane,
Qui' dans l'humanité s'enfonçait sans retour.
Sans retour? En as- tu vraiment la certitude?
Est-il vraiment tué, le germe que je crains?
Du serpent ancestral, tout le long de mes reins
Ne aens-je pas monter l'antique inquiétude?
Dans ma tête peu sûre et mon cœur désolé,
En nous, autour de nous, je sens tout si fragile I
Je ne sais par quel air trop dévorant brûlé.
Le marbre ici devient pareil à de l'argile.
Sournoise, la nature enlace ces piliers.
De ses agressions j'ai peine à me défendre,
Les corniches du toit même semblent attendre
Des oiseaux douloureux et des nids singuliers
Et sous le bois doré des pliantes solives.
Dont je prévois l'écroulement plein de fracas,
Les Légendes aux doigts cruels et délicats
Brodent hâtivement déjà leurs fleurs n^ves.
Il me faut esquiver leurs pinceaux insistants.
D'un carmin désuet leur malice me farde
Et véritablement, si je n'y prenais garde.
Elles me vêtiraient d'habits couleur du Temps,
Car chacune de ces indiscrètes intruses.
Ouvrière formée à l'école des Muses,
S'attache obstinément aux familles des Eois,
Et dans nos vieux pajais, déjà hantés du Songe,
Fait entrer en secret le Meurtre et le Mensonge,
Tandis que, dans la nuit, galopent les Efirois.
Hélas I sentimentaux réduits et misérables,
On nous appellera les gens des vieilles Fables,
Car je sais nos destins bien près d'être achevés.
Les générations qui prendront notre place
Ne retrouvant de nous qu'une indistincte trace,
Nos temps leur paraîtront moins vécus que rêvés...
J'arrête ici cette longue citation. Elle aidera à comprendre, je l'espère, le tour d'esprit par lequel noos nous rattachons tous plus ou moins au symbolisme.
Nous ne modifions pas les données des légendes ; elles ont poussé en nous des racines trop profondes, elles sont trop mêlées à notre vie intérieure ; elles ne sont plus grecques, elles sont nôtres ; elles ne fpnt plus partie de la mythologie grecque, mais de la mjrthologie de notre âme, dans l'atmosphère et les paysages de laquelle elles se sont déroulées. Dans notre âme, il y a une Athènes, une Thèbes, une Thrace primitives, des archipels et des mers où courent de hardis Argonautes. Tout y vit d'une vie présente. Ce sont les mêmes contes, les mêmes histoires, mais vécus * dans une sensibilité spéciale, au pays de notre imagination, à l'aube du passé de notre monde intérieur, en des cosmogonies^dont le sens nous est personnel et se relie à toute notre pensée.
La fréquentation des opéras de Wagner fit naître, à la même époque, chez quelques poètes, l'idée d'une sorte d'orchestration littéraire du poème, c'est-à-dire qu'ils'Se demandèrent s'il n'y aurait pas moyen d'envelopper lé texte principal d'un accompagnement plus purement musical, d'une escorte de mots parallèles choisis surtout pour leurs sonorités et leur richesse de songeries, pour leurs allusions à des choses en apparence étrangères au sujet et lointaines, mais exprimant tout de même des correspondances mystérieuses de ce sujet avec d'autres sujets plus vagues et plus généraux, en d'autres termes de baigner le thème dans un milieu mélodique et philosophique qui le pénétrerait et le prolongerait sans l'absorber.
De tous temps, celajavait un peu existé ; de tous temps, les poètes s'étaient préoccupés de créer l'atmosphère de leur œuvre en introduisant çà et là des mots suggestifs dont la signification et l'étrangeté débordaient leur sujet. On ne pouvait pas aller beaucoup au delà, il y a à tous les efforts des limites naturelles. Les dépasser menait au fouillis verbal, à la confusion, à la submersion du sens
Apparent rati tiantes.
Çà et là de certains textes symbolistes, rédigés ainsi sur un double plan, émergent une tête, un bras convulsifs, furtivement éclairés et que recouvrent vite des ténèbres, auxquelles on finit par ne plus s'intéresser. Ce n'est plus du symbolisme, c'est de l'art cubiste.
Il n'en est pas moins vrai que l'idée d'orchestration littéraire est juste. Elle l'est en particulier pour le poème dramatique, où le chœur joue le rôle de l'orchestre. Le chœur enveloppe la pièce de considérations étrangères, mais parallèles au sujet.
On ne retrouve que ce qui est étemel. Notre théâtre poétique, qui n'usait pas du chœur, manquait de quelque chose. Et c'est le sentiment obscur du malaise créé par son absence qui s'est traduit par l'expressionde ce desideratum de l'orchestration du poème.