LITTÉRATURE FRANCO-ÉTRANGÈRE
Sans absorber, — et il s'en faut, — la majorité des littérateurs et des poètes contemporains, le Symbolisme n'en est pas moins devenu tout un monde aux frontières mal définies. Peu à peu, il perd ses caractéristiques du début, tend à éliminer ses raisons d'être, laisse sommeiller SCS anciens dogmes et se borne à quelques signes extérieurs de ralliement, si bien qu'on y peut rattacher des gens qui se défendirent d'en être, — comme Charles Péguy, par exemple, ou Francis Jammes, le symbolisme n'étant plus guère que le nom collectif de tous les dissidents, à quelque degré que ce soit, de la poésie régulière et de la littérature traditioimelle. Du reste, on serait assez embarrassé pour dire où est aujourd'hui le symbolisme, où jl n'est pas, les groupes autant que les idées étant incroyablement mêlés, en cesdernières années. N'importe. Je crois qu'en y rangeant Maeterlinck, Verhaeren, Gabriel d'Annunzio, Paul Claudel, Francis Jammes et Charles Péguy, je répondrai bien à l'idée que se fait du symbolisme le grand public et qui, en somme, est exacte, car si quelques-uns des grands écrivains et poètes que je viens de nommer ont cessé de se conformer à la doctrine et peuvent croire, de bonne foi, n'avoir plus rien du symbolisme, ils ont gardé un certain pli au cerveau, une
lé6 LÉ SYMBOLISME.
certaine manière de penser et d'écrire qui dénoncent leurs anciennes fréquentations I
Du reste, il y a beau temps que le subjectivisme philosophique, dont j'ai parlé comme caractérisant la première mentalité des symbolistes, a fait place, chez les six que j*ai énumérés, à des préoccupations plus objectives. Maeterlinck, Verhaeren se sont largement sécularisés sous ce rapport. Claudel, Jammes et Péguy sont entrés dans le catholicisme par la porte chantante et fleurie de saint François d'Assise et des vieux Franciscains. Quant à Gabriel d'Annunzio, fils attardé de la Renaissance italienne et tout plein d'une ivresse dyonisiaque, comme s'il venait de courir les monts de sa patrie avec le cortège échevelé des Bacchantes, son rêve fut plutôt d'un « héros » que d'un penseur et ses œuvres ne sont que l'accompagnement livresque et musical du poème de sa vie.
En réaUté, le symboHsme n'est qu'une secte littéraire de non-conformistes, dont les membres n'ont presque plus entre eux une seule idée commune et gardent cependant comme un air 4e famille et peut-être encore le sentiment de la nécessité de l'admiration mutuelle, en même temps que de la méconnaissance systématique de tout ce qui n'appartient pas à la confrérie.
Les groupements littéraires, fortement constitués autour d'im noyau soUde comme le Mercure de France ou la Nouvelle Revue française, les deux doublés d'une maison d'édition prospère, finissent par former une personnalité collective à sensibilité rétractile intense, à volonté habile et tenace. Dès qu'une menace à sa marche prudente apparaît, le corps tout entier réagit. Il s'est fondé ainsi une sorte de franc-maçonnerie à objectif limité, qu'une alliance tacite réunit à d'autres groupes voisins, en sorte qu'on nous a fait peu à peu admettre qu'il est des gens qu'il est de mauvais goût de louer, et qu'il en est
peare, je puis m'exprimer avec tant de liberté familière et essayer dg dégager les causes qui ont donné à leur génie toute sa force ou en ont compromis en partie le développement, je n'aurais, quand il s'agit de contemporains bien plus discutables, qu'à baiser humblement les traces que leurs pas ont laissées dans la poussière 1 Non certes I Et si un grand contemporain se trompe, on peut essayer de remédier à son erreur, on peut crier : « Cassecou I » à ceux au moins qui s'apprêtent à le suivre. Et c'est tout le but de la critique.
La mienne ne veut prendre en traître personne. Elle s'inspire de principes connus. Je cherche les conditions dans lesqueUes se sont formés et épanouis les chefsd'œuvre, et spécialement les chefs-d'œuvre français, qui sont les arborescences et les fleurs de notre génie national et i 'attribue à l'absence de ces' conditions toutes les déformations et malformations que je découvre aux œuvres contemporaines. Je suis persuadé que le plus beau génie dévoyé ne peut être .que dangereux à luimême et aux autres et qu'il est de mauvaises époques pour le génie ainsi que pour le talent. Je crois que nous sortons d'une de ces époques de gaspillage des plus belles forces intellectuelles, parce que nous nous sommes cru « trop malins », parce que nous nous sommes persuadé que c'est le génie qui fait les lois, alors qu'au contraire il n'atteint son plein développement qu'autant qu'il y est soumis lui-même.
On pourrait dire de Verhaereu qu'il fut un grand
poète national de la Belgique, si la Belgique avait possédé
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tous les éléments qui constituent vraiment une nation. Comme les conditions qui lui avaient été faites restreignaient le sentiment national, Verhaeren se borna à être un grand poète flamand de langue française, qui chanta la vie de son pays, les souffrances, les colères, les espoirs et les rêves d'un pays d'usines, entouré de champs de ' pommes de terre et de betteraves. Il fut le grand poète du syndicat ouvrier et industriel, qu'était son pays ; il fut donc poète social et même socialiste, mais avec une puissance correspondante à l'âme de son peuple. Il fut le produit maladif de ces villes modernes, de ces cités du feu, du fer et de l'acier, où l'âme seJ^int à la suie et au noir de fumée, où les instincts de liberté et de lumière contrariés se replient, s'e;xaspèrent et s'affolent. Il fut le Dante quasi-involontaire de cette autre cité dolente. Je dis quasi-involontaire, car il pe composa point son poème, il se le laissa imposer par sa nature, il le subit, il n'en sut point dégager le sens supérieur, il ne domina pas son sujet ^et conçut son rôle de poète comme surtout descriptif. Il décrivit le monde, tel que le déformait en lui son imagination effrayée et malade et confondit ses hallucinations à demi volontaires avec l'inspiration. En d'autres termes, il fut un poète peintre, qui ne peignit qu'avec trois couleurs. Je noir de fumée, le rouge du feu des forges, sur lesquels il passa une couche épaisse de brumes. Il fut un grand poète, dans le sens où furent grands certains petits peintres de son pays, de ce pays, à qui Ton doit cependant le clair-obscur de Rembrandt, mais, hélas 1 le clair-obscur de Verhaeren ne s'illumine jamais et nuls disciples d'Emmaùs n'y ont l'ébloùissement subit de reconnaître, à l'heure de la fraction du pain, le visage de leur Dieu ressuscité. Pour lui, tous les dieux sont bien morts et il n'y à de divin que la morne caravane humaine en marche vers le progrès et qui épèlé avec ardeur
à une grande et sublime mélancolie ; mais on ne voit pas beaucoup que Vcrhaeren s'y abandonne. Et cela ne m'a pas l'air très naturel: Il prend trop facilement son parti de la situation et, content de faire des vers et de beaux vers, il s'en étourdit et s'en satisfait.
Mais alors ce n'est plus que de la littérature.
Il est impossible <)ue les hommes s'en tiennent long temps à cette philosophie de rés^ation morne. Dèsqu l'âme retrouvera dans un système une possibilité d'espoii elle s'y raccrochera éperdument. Et quant la poésie, ell ne peut s'accommoder indéûniment de doctrines quinien l'importanœ de la personnalité individuelle, sur laquell elle est fondée. De telles doctrines ne me paraissen avoir aucune chance d'avenir. Elles entraîneront plu ou moins dans leur ruine les œuvres qui en furent ins pirées.
Ainsi, n'étant soutenu ni parl'idée séculaire de patrie ni par une idée religieuse, ni par une forte traditioi littéraire, dans laquelle il serait venu s'encadrer. Ver haeren, avec toute sa force, eut bien des motifs de fai blesse.
Entendons-nous. Lorsque je park de la force de l'idéi de patrie, je ne veux pas dire qu'un poète se doive con sacrer à des hymnes patriotiques. Racine n'en a pas écri un seul, ce qui ne l'empêche pas d'être un de nos plu grands poètes nationaux, car, en composant ses mer veiUeusei tragédies, il avait le sentiment justifié d'éleve
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par là la France au niveau de l'antique Athènes et de Rome, et de reconstituer à notre profit le foyer de la civilisation classique. Gœthe fit la même tentative au profit de l'Allemagne.
Et, de même, la solidité de la foi chrétienne chez Racine contribua à donner à son œuvre une assurance et une sérénité qu'elle n'aurait probablement pas eues sans cela, car toutes ses idées en étaient harmonieusement hiérarchisées, et ses personnages pouvaient évoluer sans crainte dans un monde moral et intellectuel, dont toutes les valeurs étaient éprouvées.
A cette absence de base et de racines il faut attribuer sans doute le secret déséquilibre, dont on ne peut s'empêcher d'être frappé, entre l'œuvre et la personnalité du poète Verhaeren, entre les mérites réels et assez étoimants de l'œuvre et l'impression inégale que l'une et l'autre ont produite.
Œuvre et personnalité du poète sont restées, pour ainsi dire, un peu « en l'air ».
Celui-ci. meurt à soixante et un ans et il laisse, malgré tout, l'impression de n'avoir été qu'un « jeune », c'està-dire un poète qui n'aiurait pas complètement atteint sa maturité, qui aurait donné jusqu'au bout des œuvres de jeunesse, d'une sève vigoureuse, certes, mais n'aurait pas réussi à s'établir, à son rang, devant l'opinion.
C'est qu'au fond on ne sent pas chez lui l'unité de pensée, ni un de ces vastes plans de construction et de synthèse^où se reconnaissent les chefs intellectuels. Et puis Verhaeren a hésité entre deux littératures. Il n'a pas compris entièrement la signification de la nôtre et, n'en épousant pas les grandes directives, il n'a pu y prendre, malgré tout, qu'un rang relativement subordonné, sans rien fonder non plus dans son propre pays qui fût susceptible d'être continué et de durer. Je veux dire qu'il n'a pas orienté la pensée et la poésie de son pays dans une
qui veut que nos lemps commenceni une ère nouveue et qui repousse comme désuètes toutes les croyances et toutes les traditions du passé, sans prendre garde que le présent n'en est que la résultante convulsée. Cette orgueilleuse erreur si généralisée, nous l'expions cruellement aujourd'hui et il l'a expiée et en partie reconnue avec nous.
La guerre actuelle a trouvé en Verhaeren son plus grand poète peut-être. On n'oubliera pas Ceux de Liège ni vingt autres pièces, où son inspiration vengeresse, à la démarche un peu lente comme la colère flamande, s'élève par degrés et ne s'arrête plus qu'elle ne tienne à la gorge son adversaire et ne le terrasse.
Verhaeren a fait aussi du théâtre, un théâtre bien personnel, fort et primitif, dont les personnages semblent taillés dans la pierre des cathédrales gothiques et suivent leur idée avec le majesteux entêtement de gens qui savent avoir des choses importantes à dire et qui ne s'en laisseront détourner par aucune considération extérieure, y compris celle du public, qui, s'il n'est pas content, n'aura qu'à s'en aller. Tel est son Philippe II, un peu long par endroits, un peu écourté en d'autres ; tel est surtout son Cloître, que la Comédie- Française a représenté, et que son anticléricalisme un peu forcené n'empêche pas d'être un beau poème dramatique.
Je ne signale que pour mémoire son Hélène, que joua Ida Rubinstcin. Lrs sujets grecs ne sont pas l'affaire de Verhaeren. La ligne lui échappe complètement. Et c'est pourquoi sans doute il a dit ne pouvoir s'expliquer qu'on veuille perpétuellement refaire des chefs-d'ceuvre déjà faits, au lieu d'en composer de nouveaux sur des motifs modernes.
Nul, que je sache, ne songe à refaire des chefs-d' œuvre déjà faits, mais il ne faut pas confondre les sujets antiques avec les œuvres auxquelles ils ont donné lieu. Les sujets antiques sont riches d'une signification générale dont les sujets modernes sont le plus souvent dépourvus. Eclos à l'origine de notre civilisation, ils en gardent Téternelle jeunesse, la fécondité, la puissance de prodige. Toute la sensibilité des siècles, qui n'ont cessé d'en rêver, s'est déposée sur eux et est prête à frémir de nouveau, dès qu'un poète entreprend de les faire revivre. Simples et tragiques par excellence, ils sont comme les prototypes de tous les drames que l'humanité a vécus depuis, et ils ont l'avantage de n'être étrangers dans aucun pays, ni dans aucun temps. Ils sont de tous les pays et de tous les temps, et partout ils éveillent les mêmes échos profonds. Seul Shakespeare a pu dresser, en, face de leurs figures, des figures rivales, mais le miracle ne s'est plus reproduit et ne se reproduira probablement jamais plus, car jamais sans doute les conditions au milieu desquelles a grandi le génie de Shakespeare ne reparaîtront.
Du reste, Verhaeren et ceux qui protestent avec lui contre le retour des sujets et des modes classiques y perdent leur temps et leur encre. Les poètes y reviendront toujours. Banville et Leconte de l'Isle en ont été hantés -avant nous, et Verhaeren lui-même n'y a point échappé. Seulement l'antiquité s'est vengée de ses mépris en lui retirant le sens de sa beauté.
Il serait injuste cependant d'oublier l'impression de force sauvage que nous donnèrent les premiers vers de ce poète visioimaire aux rythmes si sûrs, si personnels, si entraînants, aux grandes et inoubliables images et l'admiration qu'il nous inspira.
Tout de suite son originalité s'affirma et quoique ses premiers poèmes eussent la régularité parnassienne, ils étaient déjà écrits dans ce style simple et fort de pri-
littératures vieillies, car les extrêmes se touchent. Ainsi Verhaeren se présente-t-il à nous sous le double aspect d'un des bons poètes de notre Ecole symboliste aux élégances fatiguées et de l'initiateur d'une jeune poésie belge. Vu du point de vue de la littérature française, ce n'est qu'un poeta minor, vu du point de vue belge, c'est un créateur et un grand poète. Tout est relatif.
Particularité curieuse ! Verhaeren, avocat cultivé, ne portait la culture classique que comme un importun harnais et d'instinct il sentait et pensait en primaire. C'est qu'au fond il écrivait dans une langue et pour une civilisation auxquelles il ne participait que de loin et en étranger. Une autre histoire que la nôtre coulait dans ses veines, une histoire restée un peu au moyen âge et qui lui avait fait une âme neuve et populaire, une âme de corporation et de métier qui n'avait l'air si moderne que parce qu'elle n'avait, autant dire, point de passé.
C'est à cet état de formation intellectuelle tout médiéval que Verhaeren doit d'avoir si bien réussi son drame : Le^ Cloître, et si vigoureusement sculpté ces âmes de ;s, dont on le sent le contemporain passionné.
Les deux mêmes causes ont affaibli la signification de la personnalité littéraire de Maeterlinck. L'insuffisance du sentiment national, résultat de la situation spéciale de leur patrie, et la perte de la foi religieuse.
Ce qui donne sa grandeur quasi-tragique au De natura rerum de Lucrèce, c'est l'espèce de désespoir stoïque qui s'en dégage ; il y a, chez le poète latin, une sorte d'allfé-
gresse sombre à détruire toute croyance à l'au-delà. C'est le plaisir d'un aristocrate pervers d'humilier les hommes, en les mettant en face de leur incurable misère contre laquelle il leur prouve qu'il n'y a ni remède ni recours. Suave mari fptagno... Il est doux, dit-il avec une férocité splendide, lorsqu'on est dans le port, d'assister aux angoisses de ceux qui sont en proie à la tempête 1
Mais tout autre est la pensée de Maeterlinck, qui nous voudrait donner du bonheur, en nous retirant la foi et l'espérance, en en changeant du moins les données humaines. « On ne meurt pas, à proprement parler, — dit-il en substance, — toutes les forces qui agissaient en nous survivent. Seule, la personnalité se dissout. Mais qu'est-ce que ce pauvre moi auquel nous attachons tant de prix? Rien, ou presque rien. Une simple combinaison momentanée ; il s'en formera d'autres à la place. » Ainsi dégagée, cette superbe philosophie prend quelque chose d'irrésistiblement, de douloureusement comique.
« Les morts, nous dit Maeterlinck, — et c'est une des pensées qui lui sont les plus chères et qu'il développe le plus magnifiquement, — survivent en nouset ne s'éteignent complètement que lorsque nous les oublions. »
Maeterlinck a pu écrire sur la vie des morts- en nous, sur la vertu du silence et d'autres sujets pareils d'admirables pages, on ne sent pas moins au fond de ses livres l'incurable misère et indigence d'une philosophie vide des grands et essentiels concepts, d'une philosophie morte et ne contenant plus que les fantômes de nos dieux. Ses explications si brillantes ne sont que des sépulcres ornés et blanchis ; à l'intérieur il n'y a que des ossements. Dès que cesse le mirage des mots, on se trouve en face d'une philosophie qui égale en pauvreté et en désolation tous les ouvrages de propagande de G. Macé et autres professeurs de l'incrédulité.
Il y a de Maeterlinck un chef-d'oçuvre qui me semble
s'y résumer définitivement et tout entiers. C'est positivement un prodige d'imagination, de sensibilité et de sagesse. Et pourtant, on sort du spectacle, on fenne le livre avec un amer désenchantement, car toute cette mythologie est la mythologie de la mécanique et du néant. C'est un spectacle et c'est un livre de mort, et avec cela joyeux, mais d'une joie qui fait mal.
Au cri éternel des petits et des opprimés vers la justice et la bonté souveraines, Maeterlinck répond : « Il n'y a point de justice, il n'y a point de bonté que celle que nous nous accordons entre nous : il n'y a que la vie, qui est beauté, joie, mouvement et lumière et que vous ne . savez pas voir, La vie contient tout. Profitez-en, en la comprenant mieux. La souffrance n'est qu'un de ses phénomènes, une de ses fonctions. Elle se perd et s'harmonise dans le mouvement universel ». Philosophie de gens bien portants et qui ont tout ce qu'il leur faut.
Comme je préfère tout de même les soupirs de détresse résignée que l'idée de leur mort fait pousser aux héros d'Homère et de la Bible, et comme cela me semble plus littéraire et plus poétique, parce que plus vrai et plus humain ! Au fond je crois bien que la poésie n'est pas autre chose que le chant mélancolique de la vie individuelle en face de la mort, que le chant de l'impuissance de la vie à emplir ses désirs, à retenir ses illusions, à faire reverdir ce qui, à son insu, s'est desséché en elle, La poésie est surtout sentiment, c'est-à-dire douleur et joie, plus souvent douleur que joie, éveil en nous, sous l'archet qui les blesse, des cordes les plus intimes et les plus sonores de l'âme. Certes, du sentiment, certains ont fait ou font encore abus ; ce sont surtout ceux qui travaillent tUins le faux, qui se spécialisent dans les préciosités et les subtilités du sentiment imaginaire ; mais dites-moi.
qu'ils soient d'Homère, de Virgile, de Dante, de Shakespeare, de Ronsard, de-Racine, de Vigny, de tous les plus grands poètes enfin, si les vers les plus beaux que vous avez retenus ne sont pas des vers de sentiment. Ce qui me rend suspects la plupart des vers modernes, c'est qu'ils sont surtout descriptifs.
On les dit évocateurs. Je dis qu'ils sont descriptifs et s'apparentent par là, plus qu't)n ne se le figure, aux vers de l'abbé Delille. «Nous avons le sentiment de la nature, me disait, il y a quelques années, un jeune poète. — Vous avez le vôtre, lui répondis-je ; mais l'abbé Delille avait aussi le sien et rien ne prouve qu'il ne fût pas aussi bon que le vôtre. »'
Ce qui fit le charme inoubliable et si surprenant des premières oeuvres de Maeterlinck : la Princesse Maleine, l'Intruse, les Aveugles, Pelléas et Mélisande, etc., ce fut le sentiment qui les animait, le sentiment de l'inexprimable, la tragédie de la peur, de la peur des forces méchantes et obscures, dont l'approche angoissante glaçait mortellement ses exquises petites princesses pour lesquelles le poète avait composé de si jolies et de si mystérieuses chansons. Il put se dire alors qu'il nous avait fait éprouver un frisson nouveau. Rien d'aussi fort, ni d'aussi original n'était encore sorti du symbolisme. C'était d'un Shakespeare pour marionnettes, d'un Shakespaere que le génie aurait visité avant qu'il eût sept ans. Le meilleur de Maeterlinck est le poète enfant qu'il fut alors et qu'il se retrouva être pour composer son chef-d'œuvre : l'Oiseau bleu. Nul n'a exprimé comme lui la vie merveilleuse, ia joie de la lumière, la terreur de l'obscurité, que vivent les petits enfants rêveurs et imaginatifs et tout ce qu'ils voient que nous ne voyons pas et la façon dont ils le voient et les avertissements qu'ils reçoivent des choses.
Seulement parmi toutes ces pures et douloureuses petites princesses (jue cféa §on rêve étrange et puéril
le poète d'en avoir été dupe aussi. Agiavaine, c'est celle qu'il ne faut pas laisser entrer chez soi ni en soi uc'est ]s mauvais génie, la sirène, la pensée diabolique, la raison vaniteuse et prolixe avec la volupté soi-disant artiste. Agiavaine est le symbole visible d'une crise qui a dû, à un moment donné, se produire chez Maeterlinck, quand, pour quelque orgueilleuse tentation dont j'ignore la nature, il a laissé mourir Sélysette, son âme, son âme encore croyante ou suspendtie au doute. Poète, vous vous êtes cru alors très fort, très fier, enfin afïranchi, mais Sélysette, votre âme vraie, était morte, puisse-t-elle n'avoir été qu'endormie par les sortilèges de l'autre, la peu sûre, la fausse, la trompeuse et la trompée Agiavaine, la reine du jour, la mauvaise muse.
A dater de ce moment, Maeterlinck, qui n'avaitpeutêtre plus la foi depuis quelques années, mais)n'en faisait pas d'embarras, sentit qu'il avait une autre foi. Mais en cette matière il y a moins à choisir qu'on ne suppose. On ne sort de la philosophie traditionnelle, celle qui admet la personnalité et la Providence divines ainsi que l'immortalité de l'âme, que pour entrer dans des chemins bien battus, où des penseurs de village ont laissé la trace de leurs grosses semelles et de leurs pieds de lourdauds. En vain l'auteur s'ingénie, en vain il trouve de beaux mots et de belles images, on voit toujours le néant à travers.
Il y a en Maeterlinck un beau et noble penseur de la faipille intellectuelle d'Emeraon, mais Emerson charme toujours et n'irrite jamaiï. C'est un bon compagnon
qu'Emerson. On ne voit jamais approcher sans regret la fin de ses livres : il en coûte de se séparer de lui. Maeterlinck, après nous avoir enchantés pendant quelques pages, nous agace aux suivantes, parce qu'il s'y occupe de choses qu'il ferait mieux de laisser de côté et sur lesquelles nous ne pouvons pas penser comme lui. Il y a là comme une indiscrétion, comme un manque de tact envers une très nombreuse catégorie de lecteurs. Un beau livre est un ami, en compagnie de qui on creuse des idées générales, mais qui dit idées générales dit idées acceptées de tous et non opinions particulières, qui ne sont plus du domaine des lettres et de la poésie. Maeterlinck est panthéiste. Il y a un certain panthéisme acceptable, si l'on veut, même pour les catholiques ; le sien ne lest pas, car il se présente comme une doctrine exclusive et non comme une interprétation du mystère qui nous enveloppe. Il n'est presque pas un livre d'Anatole France, qu'on ne lise avec plaisir et dont on ne puisse tirer quelque profit. C'est que cet écrivain sceptique évite le plus souvent de dogmatiser. Maeterlinck dogmatise et, ce faisant, se sépare brutalement de son lecteur. Il sort de la tradition latine.
Le premier théâtre de Maeterlinck n'était guère jouable. C'était du spectacle dans un fauteuil. L'auteur a tenté, avec MonnaVanna, d'aborder véritablement la scène. Il y a dans cette pièce une situation dramatique superbe ; mais, à peine est-elle posée, voilà que l'auteur s'égare dans d'insupportables dissertations morales ou métaphysiques que n'en finissent plus.
Sentant qu'avec des dons de premier ordre, il lui manquait quelque chose pour être l'auteur dramatique qu'il rêvait d'être, il a tenté d'adapter une Marie-Madeleine du poète allemand Paul Heyse et y a ajouté une scène splendide. Malheureusement de tels sujets sont presque intraitables. On ne reconstitue pas historiquement des
est devenu mystérieux et symbolique. La grande ombre du Christ le recouvre et s'y mêle. Nous ne sommes plus en présence des secrets du cœur d'une femme, mais des secrets de Dieu, Et fût-on incrédule, le problème ne serait pas changé. Si l'Evai^ile n'était pas divin en soi, il le serait devenu dans ces dix-neuf siècles, où l'humanité y a fait tenir tant de ses rêves, de ses pensées les plus sublimes. Tout en dormant l'impression du génie, Maeterlinck, peut-être, faute d'une nationalité assez définie, et circonscrite et parce qu'il ne fut plus assez Belge, sans être tout à fait Français, a composé des œuvres puissantes mais inégales, où la maturité se mêle étrangement aux témérités d'une jeunesse trop prolongée. Ce défaut ne lui est du reste pas particulier ; presque tous les symbolistes sont demeurés un peu trop des jeunes, ce qui les a empêchés d'être pris entièrement au sérieux et de conquérir sur les esprits cette maîtrise que l'âge et le talent auraient dû leur valoir. Pourtant Maeterlinck a fait preuve de pensée, de haute pensée même et a moins versé que d'autres dans les travers d'une rhétorique bizarrement puérile, mais déraciné religieusement et philosophiquement, il a dû adopter une idéologie et des opinions, que trop de sots avaient pratiquées avant lui, pour qu'il lui fût possible de leur ôter cet air de phraséologie creuse et prudhommesque, usagée et fatiguée, qu'elles tenaient de ce fâcheux commerce. Sous la dorure nouvelle et bril- 'lante qu'il leur a donnée, on sent encore la moisissure. De ses nombreux livres : la Sagesse et la Destinée, le Temple enseveli, la Vie des abeilles, l'Intelligence des fleurs, la Mort, on ne sauvera probablement qu'un choix d'admirables pages.
l6o LE SYMBOLISME.
Ses graods dramea» malgré des trouvailles éclatantes, ont peu réussi. Il ne fut qu'à moitié homme de théâtre. En revanche, quelques-uns de ses drames pour marionnettes dégagent une poésie singulière et troublante et il a atteint au grand chef-d'œuvre, dans son admirable féerie de V Oiseau bleu,
M^terlinck est un génie de décadence, qui mêle à beauœup de grandeur beaucoup d'enfantillage et de rhétorique inconsciente. Et cela tient, j'en suis sûr, à ce qu'il a vieilli dans le sentiment de trop d'irresponsabilité vis-à-vis de la littérature française et de sa jeune patrie, ne sachant à laquelle il se devait davantage, II ne s'est cru obligé ni de guider son pays, ni d'entrer vraiment dans notre tradition littéraire. Il a été pour nous un ami, un grand, sincère et noble ami, mais ce n'est que depuis la guerre, qu'il a pris conscience du rôle qu'il pouvait jouer. C'est un beau génie, diminué de tout ce que donne de solidité et de force le sentiment d'un grand devoir envers sa race et sa patrie.
Nous sommes ses débiteiirs tout de même. Nous lui devons un enrichissement littéraire véritable. Il nous a apporté certains frissons, certains élargissements de notre sensibilité, à laquelle il a ouvert une fenêtre de plus sur le mystère, mais sa présence parmi nous, comme celle de Verhaeren et de G. d'Annunzio, nous a causé plus d'une perturbation spirituelle. Elle a contribué à prolonger chez nous un état d'âme malsain et décadent, dont on ne sait pas quand nous sortirons. Elle a accru les forces d'ipcohérence et de désordre.
Quoique d'AilnungLo ait écrit la plupart de ses plus belles œuvres en italien, il a été très étroitement mêlé, et presque dès le début, à notre mouvenaeat symboliste.
rer comme i un aes représentants les plus illustres ae cette littérature franco- étrangère qu'a été l&symbolisme.
II a eu récemmeftt un moment triomphal. Ce ne fut qu'un instant, mais un instant merveilleux, où l'homme devint la figure du destin, qui se révélait à travers ses larges yeux céniléens. Il jeta, ce jour-là à la foule italienne, comme la pythonisse ses oracles, de grands mots lourds de rêve, de légende et d'histoire, tous les beaux mots qu'il retrouva dans sa mémoire avec une prodigalité incohérente, laissant au hasard le soin de leur faire un sens. Qu'avait-il dit? des mots, des mots, rien que des mots, mais quels mots?, fulgurants, écrasants, innombrables, pareils à ces énormes galets, dont Hercule, pour écraser son ennemi, couvrit autrefois la Crau ; les uns faisaient un bruit de bronzé, d'autres, hérissant le poil, saignant des yeux, jappaient avec la fureur de la Louve romaine, d'autres battaient des ailes comme d'immenses oiseaux, d'autres, comme des rostres de fer, happaient des flottes carthaginoises ; d'autres entraient dansles imaginations comme les suffètes de Salammbô et laissaient apercevoir l'immense et glorieuse mer bleue. Nouvel Encelade au lieu de secouer l'Etna, d'Annunzio soulevait le dictionnaire dans ses profondeurs et en faisait un furreux volcan.
Il est vrai que, quelques heures plus tard, le poète était à Rome et prononçait du haut du Capitole, une harangue aussi belle que celles de Cicéron. Dans l'épopée de la grande guerre, un chant entier, dont il fut tout à la fois le héros et le chanteur, appartient au récent aède, qui s'y dressa comme en leur temps, Kienz.i, Arnaud de Brescia, Sàvonarole.
l82 LE SYMBOLISME.
Avez-vous remarqué comme certains grands poètes italiens, le Dante, le Tasse, prirent viteet aisément figure romanesque et légendaire, comme ils se détachent de leur temps et se mêlent à leurs propres fables? II y eut dès le début, chez d'Annunzio, l'assiîré pressentiment d'un pareil destin.
Il est vrai que l'Italie s'y prête. L'enfance et la jeunesse des grands hommes s'y peuvent cacher derrière ses lignes de cyprès, dans ces petites villes et ces bourgades enchantées, dont chacune a sa longue histoire et même sa préhistoire troyenne ou étrusque, où les grandes ombres des morts qui survivent passent en nombre les vivants, où chaque passant est paré du prestige de sa terre natale. Romain, Vénitien, Génois, Padouan, Florentin, Siennois, Orviétain, Pisan, Arétin, Pérugin, quels noms colorés l'escortent !
Tout Italien renferme et s'efforce de contenir en lui, pour le lancer à l'heure propice, le magnifique aventurier de style qu'il est au fond. Dans ce pays où l'originalité est si naturelle, où la diversité infinie des petites républiques a permis longtemps à chacun de garder son allure native, personne ne renonce à sa chance, et là-bas le jeu de la politique, de l'ambition, de l'amour, de la mort, reste le jeu désiré de la vie.
Le jeu consiste à s'égaler à son imagination, à s'attribuer un rôle romanesque et s'y faire prendre au sérieux. Cela demande beaucoup de temps. Et d'Annunzio tomi__-. ^ ^^j ^.^ ^^^ Italie nouvelle, active et sobre, appliquée, résolue, précise, qui estimait n'avoir temps à perdre pour rattraper l'avance éconoae les autres nations de l'Europe avaient sur alie n'attendait plus de héros, mais des hommes ., des professeurs, des ingénieurs. Son plus tète, Carducci, était un professeur, une âme ande et rude, pleine d'un feu contenu, mais dont
Unpeu mort jJié sans aoute, mais touj ourspoli, imperturbable, d'Annunzio continuait à posera l'Alcibiaxie, et coupait la queue deses chiens, dont il assembiait des meutes. Ruiné, célèbre à force de fours remportés au théâtre, devenu finalement impossible, il vint en France et là délaya, en vers français octosyllabes, pour Astruc et Ida Rubinstein, ce Saint Sébastien d'équivoque mémoire, que lui eût envié le mysticisme sadique de Catulle Mendès. Ce qui m'étonne, c'est'qu'un cerveau italien soit tombé dans une pareille déliquescence, car l'Italie peut donner des produits violents mais sains, et non de ces pommades du sérail empoisonnées. Chose plus étrange ! Je crois que d'Annunzio n'y a pas vu malice. Il a pensé qu'en enveloppant le saint martyr de cette atmosphère écœurante, il évoquerait mieux l'infâme Rome des Césars et de Pétrone, à moitié asiatique, cette Babylone, cette courtisane enivrée de sang des saints, comme la représente saint Jean dans l'Apocalypse, folle de meurtre et de luxure. Le malheur, c'est qu'il rallie le public à cette foule bestiale, c'est qu'il communique aux spectateurs les passions des Romains de la décadence et en fait des complices.
La pièce était du reste pleine de longueurs et d'ennui. Gabriel d'Annunzio n'est pas très homme de théâtre. Comme Maeterlinck, et plus que Maeterlinck, il prête à ses héros des pensées et des sentiments imaginaires, qui ont sans doute une logique, mais dont le public n'a pas la clef. Les héros parlent quand il faudrait agir, agissent quandil faudrait parier, résistent, le moment venu de céder, -s'emballent tout à coup sur un mot, sur une
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phrase et finalement parlent, parlent, parlent. On n'a rien trouvé depuis Mlle de Scudéry et M. de la Calprenède, de plus joli, de plus ingénieux, de plus subtil que les choses qu'ils disent avec des visages et des allures qui rappellent les figures du Printemps de Botticelli.
Je ne sais pas ce qu'on en pensera dans un siècle ou deux, mais pour le moment, c'est encore délicieux à lire. J'imagine,' quand une fois la mode en sera passée, que cela sera aussi illisible que d'Urfé, et que nos arrière-neveux nous prendront pour de drôles de gens, qui avaient de drôles d'idées et de drôles de mœurs. Certes, en tournant les feuillets, des choses d'un charme délicat les toucheront encore, mais ils ne pourront s'empêcher de penser : dDîeu ! quels bavards !»
Gabriel d'Annunzio est, en effet, et surtout, un grand poète lyrique. C'est une fontaine intarissable de lyrisme, du plus beau, du plus rare lyrisme, mais d'un lyrisme renouvelé par le symbolisme, d'un lyrisme un peu ésotérique, pseudo-platonicien, tourmenté, diffus, compliqué de réflexions d'esthète, très chargé et très érudit, allusif à tous les arts, enivrant et charmant.
Gabriel d'Annunzio a fait des romans picturaux, sculpturaux, musicaux, dont les personnages se meuvent selon les lois intimes de chacun de ces arts. M. Camille . Bellaigue a consacré un article dans la Revue des Deux- Mondes à démontrer, par des citations empruntées à certains romans de G. d'Annunzio, que la musique en était l'âme et que toutes ses lois présidaient à toutes les pensées et à toutes les attitudes des personnages, qui en étaient comme l'élégante allégorie. De telles transpositions de sentiments d'un domaine mental dans un autre, plus mystérieux et plus intraduisible, dénotent chez le poète une rare puissance d'induction et d'analyse, en même temps que des dons lyriques merveilleux. G. d'Annunzio n'est pas le seul parmi les symbolistes, qui ait apporté,
cherchait qu'un renouvellement de son art. C'est par le rythme, en somme, que tous les arts se correspondent et communiquent in visiblement, par le rythme qui commande aux lignes et aux couleurs comme il commande aux sons. Le don du rythme est le don suprême. Ainsi le symbolisme, s'il n'a pas produit d' œuvres définitives, a projeté beaucoup de clarté sur certaines questions d'essence subtile et dont les sciences phjlosc^hiques feront leur profit.
Quoi qu'il en soit; G. d'Annunîio attendait en France, sous les pins d'Arcachon, je crois, entouré de ses chiens, dans son exil volontaire, l'heure du destin qui lui permettrait de se révéler enfin aux hommes et à lui-même tel qu'il était dans sa réalité étemelle, tel qu'il n'avait pas encore rencontré l'occasion d'être, messie d'une idée dont il avait le pressentiment, liiais qu'il ignorait.
Serait-il dieu, table ou cuvette?
Que de fois il dut se poser cette angoissante question, dont la réponse devait lui sembler plus éloignée que jamais, quand brusquement, comme un éclair dans un ciel serein, la guerre mondiale éclata. Alors il comprit à quel point insoupçonné de lui-même il était Italien, combien il était l'Italie, la belle, l'intelligente, la généreuse et fière Italie, impératrice autrefois entre les nations, puis bohémienne, et revenue à son rang de princesse latine, qui s'est juté d'être prudente, mais oublie toutes ses résolutions en un instant, et n'écoute que son cœur, en feignant d'écouter sa raison t Tout désir de cabotinage est sans doute mort en d'Annunzio, à cette heura-là, mais le sens historique du geste lui est telle-
l86 LE SYMBOLISME.
ment inné et son retour en Italie a été, à tout hasard, si bien préparé ! Quelle rentrée en scène en pleine histoire, à la minute précise où tout un peuple attendait un homme en qui incarner la beauté de cette heure unique ! Il fallait un poète prodigieux pour égaler cette attente d'un peuple si artiste et si fin. G. d'Annunzio sut l'être. Sa longue absence lui avait fait une légende. Toute Tâme des grands exilés semblait revenir avec lui et la Révolution grondait par sa voix. Toutes les résistances furent emportées.
Un autre héros, d'une qualité d'âme singulière, et dont le talent poétique et les œuvres ne furent pour ainsi dire que le commentaire et l'explication d'une vie et d'une mort superbes, est tombé sur la Marne, glorieusement frappé d'une balle au front, comme il en avait exprimé le souhait, longtemps auparavant, en des vers cornéliens désormais inoubliables. Heureux ceux que la mort saisit comme le lieutenant Charles Péguy, à l'une des plus émouvantes heures de l'histoire, dans une attitude d'immortalité, que la reconnaissance nationale enveloppe comme les prémices sacrées de la grande guerre, et dont la France pleure le génie fauché ! Charles Péguy est devenu un symbole. Il est devenu comme le premier né de ces héros que la guerre a engendrés à Timmortalité. Que des plus nobles fleurs sa tombe soit couverte I Que la poésie veille à jamais sur sa noble et pure mémoire I
Cependant ne confondons pas. Si Péguy appartient certes à la poésie, on peut dire que la plus grande part de son œuvre ne ressortit aux lettres françaises qu'indirectement. Il y a de la poésie, beaucoup de poésie même dans ces longs et curieux monologues, coupés de brèves répliques, qu'il a appelés ses « mystères d, mais ce ne sont pais à proprement parler des poèmes, ce ne sont pas tout
finit plus de les démailloter du long filet de la phrase au bout de laquelle elles s'agitent et brillent, pendantes comme des poissons d'OF et d'argent. Et certes, c'est par la littérature que Péguy est arrivé ainsi à se dégager de toute littérature, à retrouver par-dessous l'enseignement de l'Ecole normale supérieure, par-dessous le terreau accumulé de cinq siècles, le génial et suave ancêtre qu'il sentait vivre en lui, quelque patient et fin sculpteur en bois et en esprit, quelque angélique tertiaire de saint François, artisan de la cathédrale, avec la manie quasi-hérétique de prêcher sans mandat et sans autorisation des choses évidemment délicieuses et bonnes à entendre, mais bien hardies tout de même à dire. Il y a là. en effet, de quoi séduire le pauvre monde, de quoi ranger sous une houlette non hiérarchique et non autorisée un ; tit troupeau meurtri et qui se cache de ses pasteurs or naires, et bien des misères s'ensuivent.
Jamais, sans doute, sans l'exemple des poètes sy bolistes, sans leurs bizarreries de style, sans le vers lil habitué à déborder la ligne typographique et à se répani abondamment sur la suivante, à négliger la rime et à to ner au verset, Péguy n'eût osé entreprendre d'éci comme il le fit, jamais il n'eût mérité d'être app( comme Raoul Narsy le nomma plaisamment, « l'invi teur de la phrase à crémaillère. »
Mais il est sorti de la littérature pour composer u œuvre plus haute et plus bienfaisante, une œuvre ( mérite sa place dans la bibliothèque mystique, C
l88 LE SYMfeOLlSMÊ.
l'Evangile selon la Bienheureuse Jeanne d'Atc, uri Evangilô âpocr5^h(B sans doute, mais d'une merveilleuse beauté.
Et pour y tëussir, il a amassé un fatras, une broussaille inextricables, qu'on ne peut franchir sans s'armer dé tésolutioh et de patience, sans prendre chaud... Quelle . joie, il est vrai, et quelle récompense, lorsqu'on découvre enfin la source vive et fraîche, où l'âitie se peut divinement désaltérer !
C'est un traité de l'amour de Dieu, de la façon dont Dieu aime les hommes et en veut être aimé. L'ouvrage est venu à soii heure et il est tombé parmi les païens qui en ont eu la primeur. Il y a opéré plus d'une conversion. Il s'est formé autour de Péguy une petite église, ou plutôt une sorte de confrérie, composée surtout d'universitaires, auxquels il Servait moralement de supérieur et qui lui recottnaissait le droit de les instruire. Particularité bizarre, épreuve étrange, le fondateur du petit ordre, qui recommandait à ses disciples la fréquentation des sâcremehts, n'avait pas la consolation d'y participer, étant prisonnier encore de liens qu'il ne pouvait rompre.
Les œuvres de Péguy, disons-nous, ce n'est pas de la liitérature, c'est autre Chose, c'est quelque chose de plus et de moins ; c'est même, en un sens, le contraire de la littérature, puisque le style ne commence qu'à la concision et, pat cotiséquent, exclut le fatras. . Voilà ce que je n'hésite pas à dire, car, si comme catholique je ne puis qu'admirer une œuvre si noble et si féconde, comme écrivain français je ne puis ne pas déplorer une confusion si fatale aux belles-lettres.
Il convient cependant d'ajouter que Péguy a publié un certain nombre de poèmes en vers réguliers assez beaux. Ces vers sont visiblement imités des vers chrétiens de Paul Verlaine, mais la tendatice s'y montre encore aux interminables développements. Péguy est un cas des plus
D'ailleurs, que de choses ravissantes et justes il a trouvées 1 £t quel sens il a eu du catholicisme 1 Quelle filiale tendresse envers Dieu, quelle familiarité 1 Quelle foi touchante I Son Dieu n'est pasie Dieu abstrait des philosophes, c'est le Dieu homme, qui pense comme nous, qui sent comme nous, qui déteste toutes les complications, qui compatit à toutes nos misères et qui rit de bon cœur avec nous des sottisesi où nous n'avons pas mis de malice. C'est un Dieu qui se met à notre ])ortée et nous invite à ne pas trop nous préoccuper de ce qu'il fait en dehors de nous, un Dieu qui se charge de tout, pourvu que nous l'aimions et qUi fait de l'atelier, de la chaumière ou du champ OÙ nous travaillons, uii paradis quand il est là, bavanlant avec nous, répondant à nos questions, contme aux jours si doux de la Galilée.
Charmante philosophie de Franciscain, plus profonde, plus vraie qu'elle n'en a l'air et qui s'en va rejoindre au petit trot, sur l'âne de la Sainte Famille et de la Fuite en Egypte, la conception admirable de Paul Claudel sur « l'étemelle Enfance de Dieu ! »
Il n'y a pas à en douter, ne serait-ce que pour avoir dit cela, l'ex-consul français à Hambourg, Paul Claudel, s'est révélé un des plus hauts et des plus puissants cerveaux de ce temps. Il mériterait une étude à part.
Trois ouquatre œuvres pour lesquelles l'épithèted'admirables paraît faible : La Jeune fiUt Violaine, l'Echange, VOtage et même cet étourdissant et incomplet Protêt. Pour arrivera ces chefs-d'œuvre, tout un échafaudage d'œuvrea préparatoires bizarres, pleines de beautés de détail, de fragmenta étonnamment réussis, mais où l'attention s'en-
igO LE SYMBOLISME.
nuie et se perd et qui ne méritent de subsister que comme un témoignage du labeur cyclopéen, auquel Tauteur s'est livré ; telle est l'œuvre dé Claudel.
Claudel a été lui-même son propre précurseur. Pour atteindre. à la littérature claudélienne, il s'est fait préclaudélien, il a créé laborieusement une littérature et presque une civilisation antérieure, autrement dit, une grammaire, une prosodie, une logique, une rhétorique à lui.
Oui, une rhétorique, car son exemple et celui de quelques autres prouvent que c'est la grande affaire. D'une civilisation à une autre il n'y a souvent qu'une différence de rhétorique.
La littérature de Claudel est d'une grande originalité, elle est tellement originale qu'elle n'est à peu près plus française et qu'elle semble pensée avec une âme étrangère et traduite d'une langue éloignée de la nôtre et prise très près de sa source. v
Mistral, avec qui Claudel a plus d'affinité xju'on ne le suppose, avait refait le provençal pour y écrire ses poèmes qu'il traduisait ensuite en français. Le travail de Claudel a été plus compliqué encore. Il avance par proverbes comme le roi Salomon, dont il a reconstitué à son usage les procédés de pensées et d'écritures ; il applique à l'analyse des faits contemporains la manière primitive et puissante des- vieux poètes orientaux. Là est la clef de sa méthode. Il emploie les mots de notre langue dont il a changé le génie. D'abord artificiel et voulu, ce procédé a fini par lui devenir aisé et naturel.
Ainsi il est arrivé à faire de belles choses, lourdes de sens, très simples et très émouvantes, des drames très profonds et qui, bien que jouables comme des mystères, seront surtout lus par des lettrés et des blasés, avides de se retremper dans la naïveté des pastorales. Ainsi seront accrus les malentendus entre le peuple et les
mandarins, car je doute que cela devienne jamais populaire. Il est trop tard.
Je me trompe. Des œuvres comme celles-ci, si elles n'appartiennentpasàlalittératurefrançaise.sont éminemment propres à l'exportation. Elles font partie de la littérature cosmopolite et mondiale, qui se prépare et qui, n'appartenant essentiellement à aucune langue, passera aisément dans toutes et flottera à la surface du monde moderne comme uiie brillante écume.
Claudel fait honneur à la France, certes, à la façon de
Mistral, mais ses œuvres n'appartiennent pas plus à
la littérature française que Mireille, Nerto ou Calendal.
Il s'est traduit'lui-même en français, comme Leconte de
'*^ l'Isle a traduit Homère.
Depuis cinquante ans environ, l'habitude des traductions littérales a amené un style nouveau, le style de traduction. Insensiblement il envahit notre littérature et la transforme et Claude! nous montre aujourd'hui à quel inquiétant progrès ce style rongeur du génie national est parvenu.
Néanmoins, des poèmes comme la Cantate à trois voix témoignent d'une science personnelle admirable. C'est d'un rude ouvrier et qui a su reconstituer dans un esprit moderne toute une subtile et complexe architecture, comparable à celles du dithyrambe grec, au moment précis où ce genre de poèmu, accompagné de danses symboliques, évoluait vers la tragédie sans y toucher encore. Il y a là un travail qu'on eût proclamé chefd'œuvre et chef-d'œuvre unique au temps des anciennes m^trises et du compagnonnage, s'il y avait eu des compagnons et maîtres en musique et en poésie, tant la matière en est adroitement distribuée aux trois voix, qui jouent à la balancer et à se la renvoyer, comme si elles jouaient avec de fraîches couronnes, tandis que le récitant, tel an chef de ballet, les unit et les redisperse. C'est
le peuple et eux. Ils constituent une élite de plus en "'"■ fermée. Ils correspondent, par conséquent, de moii moins à ce qui, me semble-t-il, devrait être la fom du poète, unifier un peuple dans le cuilte d'un même i Homère a fait la Grèce, Dante a créé l'Italie mod Shakespeare relie, à travers le monde, tous les peupi langue anglaise et Gœthe est le symbole visible de I' allemande. Réunir les âmes et les grandir ensemble, le vrai but de la poésie. Ce qu'il nous faut, ce n'es plus de complexité, c'est plus de simplicité pour qut rendue plus accessible à plus de gens la sphère des n rêves et des hautes pensées. Encore est-il une fom: simplicité antipathique au peuple et c'est la simp artificielle de Péguy, qui ne peut charmer que des lel Si on donnait au peuple les livres de Péguy, il y a fort à parier qu'il croirait qu'on se moque de lui.
AU moins n'avons-nous pas à adresser un pareil reproche à Francis Jammes^ l'ami de Claudel, qui Ta converti au catholicisme.
Nature charmante, ingénue et tendre de poète, peutêtre n'en fallait-il pas beaucoup dire à cette exquise brebis du Bon Dieu qu'était Jammes, pour le ramener au bercail, où l'attendait un si doux Maître, entouré de la Vierge Marie et des anges.
Je crains de désoler cet excellent Jammes, en avouant que je préfère à ses œuvres chrétiennes quelques-unes des anciennes, celles d'avant sa conversion, les païennes. Un bon catholique ne se sent pas dépaysé dans le paganisme, on a toujours un peu passé par là, on en a toujours gardé quelque chose, tandis que les autres religions, dérivées du christianisme, éloignent du catholicisnle à jamais. Elles en partent ; comment voule:&-vous qu'elles y reviennent?
Francis Jammes, à mon avis, est surtout un poète en prose et sa prose jeune, fraîche, flexible, odorante, sentant la lavande et le thym, bruissante et claire conmie une fontaine fréquentée des njmiphes et peuplée 4es mille caprices d'ime imagination antique, vaut toutes les proses du monde et elle ne diffère des autres proses que par sa qualité. Il n'y entre rien de spécialement décadent ou symboliste.
Stô vers, qui du reste diffèrent en réalité assez peu de la prose, ses vers, dis-je, semblent avoir été faits pour compléter sa prose de quelques mélodies singulières dont l'originalité s'y fût perdue. Ce sont des dissonances d'un sentiment exquis, qu'il a notées à part :
J'aime, dans le temps, Clara d'EUébense, L'écolière des anciens pensionnats.
tout le monde ne les sent-il pas de la même façon, mais elles me ravissent.
Depuis qu'il s'est converti, Francis Jammes s'est promis de consacrer son talent à la religion et de nous doter enfin d'une poésie chrétienne. Évidemment cela nous manque un peu, car on ne peut pas compter Lamartine comme un vrai poète catholique. Lamartine est très hexa, mais <ce n'est pas ça » ; c'est un mélange solennel - et brillant de spiritualisme et d'hébr^bme ; j'y trouve peu la douceur .et l'intimité de notre foi et je n'y perçois pas le son des Paraboles et du Discours sur la MonU^e. Le Dies Irae, quelques proses et quelques antiennes liturgiques du moyen âge ; la Ballade à Noire-Dame de Villon, deux ou trois petites pièces de Verlaine nous indiquent le vrai ton. Nous sommes sur la piste ; un jour ou l'autre, quelqu'un de nous trouvera. Nous avons le sentiment. H ne s'agit plus que de trouver la note juste.
Mais rien ne sert de se tracasser et je crois bien que l'auteur des Géorgiques ckréliennes se tracasse un peu. Il semble s'imposer des tâches. Il vient de composer une sorte de roman pieux, le Rosaire au soleil, dont chaque chapitre a pour titre l'un des quinze mystères du Rosaire. Ce n'est pas ainsi que se font les livres et surtout les romans.
Que restera-t-il de Jammes? Un livre sans doute où seront réunies ses channantes nouvelles et quelques-uns de ses vers. Et ce sera suffisant, puisque l'essentiel y sera. Et cela fera un épilogue exquis aux nouvelles de Bernardin de Saint -Pierre, revenu sur la terre après un siècle, et ajoutant à la nostalgie des lies la nostalgie du
igô LE SYMBOLISME.
temps passé, de ce temps qui était un peu né de son imagination et qui s'était ^peint à ses couleurs.
Que restera-t-il des autres? Il est bien difficile de le prévoir. Mais ni Maeterlinck, ni Verhaeren, nid'Annunzio, ni Péguy, ni Claudel n'auront, en dépit de dons supérieurs, rempli peut-être toute leur destinée! Ils seront restés jusqu'à la fin des « jeunes », victimes.du je ne sais quoi de bizarre qu'il y avait dans les idées qui les orientèrent au départ et dont ils n'osèrent plus s'affranchir.
Après trente ans, le Symbolisme a suffisamment subi l'épreuve des faits pour que sa survivance atteste qu'il correspondait bien à une orientation réelle de nombreux esprits et qu'il ne fut pas un mouvement purement factice et imaginaire.
Il survivra probablement d'une quinzaine d'aimées à la guerre. C'est le temps qu'il faut pour qu'apparaisse la génération vraiment nouvelle, celle qui, en ce moment, s'imbibe inconsciemment de l'atmosphère de la guerre et qui, lorsque viendra son heure d'entrer eïi scène, va se trouver devant des conditions de vie complètement différentes de celles que nous connûmes. C'est aussi le temps qu'il faut pour que passe la génération qui fit le symbolisme, et qui fut de toutes la plus épargnée directement par la guerre.
Ainsi son action se sera déployée pendant près d'un demi-siècle.
Et cependant elle aura été plus imaginaire encore que réelle. Elle ne peut revendiquer au théâtre que les œuvres de Claudel, quelques pièces de Maeterlinck et de G. d'Armunzio, en sonune des essais fort intéressants mais encore discutables.
Et cependant les symbolistes ont eu tout le temps de montrer sur ce point ce qu'ils savaient faire et de s'im-
igS LE SYMBOLISME.
poser. Ils n'y ont qu'à demi réussi, d'autres diraient qu'ils y ont échoué.
Je ne les vois pas beaucoup plus avancés dans le roman, car enfin, les romans d'Henri de Régnier ne sont pas S5mabolistes, non plus que les jolies nouvelles de Jammes.
Dans la poésie lyrique, je ne vois guère qu'Henri de Régnier, qui fasse universellement figure de grand poète et dont les œuvres aient quelque chose de déjà classique. J'excepte, bien entendu, Mallarmé et Verlaine qui sont de la génération antérieure, ainsi que Moréas, chef de l'École Romane. J'hésite, malgré le charme indiscutable de ses vers, à y ranger la comtesse de Noailles.
Tous les talents qui, après trente ans, ne se sont pas imposés à l'admiration du grand public, peuvent être considérés, dès à présent,*comme ayant bien peu de chance d'atteindre à la célébrité. Je ne crois pas aux gloires posthumes.
Dès à présent, on peut dire que le sjmibolisme apparaîtra à la postérité tel qu'il se, montre aujourd'hui. Ceux qui, vivants, passent inaperçus, morts le seront bien davantage. La postérité commence dès cette vie. Elle ne retiendra guère que les noms connus et en oubliera, d'année en année, quelques-uns, ceux dont les œuvres seront devenues ennuyeuses ou inutiles et ne seront plus jamais d'actualité.
Ne restent que les vivants, que les prévoyants, ceux dont la pensée continue à agir et à plaire, ceux qui ont pensé selon l'axe étemel, pour me servir une fois de plus de la belle expression d'Emerson.
La plupart des noms que j'ai cités, au cours de ces études, me paraissent devoir survivre, au moins en tant que noms, car un mouvement qui a rempli tant d'années est un mouvement historique. Quant aux œuvres, c'est une autre affaire.
Chaxlea BaadelEÛre 43 *^
HaUarmé 70 v^
Panl Verlaine 106 *^
L'école symboliste fit ses doctrioea. . . .'. 133
Le subjectàvisme symboliste 144
Le vers Ebre 154
Uttératore fraoco-étrai^ére 165
Condo^oa 197
NOV 2 fi "70