CONCLUSION
Après trente ans, le Symbolisme a sufQsamment subi l'épreuve des faits pour que sa survivance atteste qu'il correspondait bien à une orientation réelle de nombreux esprits et qu'il ne fut pas un mouvement purement factice et imaginaire.
Il survivra probablement d'une quinzaine d'années à la guerre. C'est le temps qu'il faut pour qu'apparaisse la génération vraiment nouvelle, celle qui, en ce moment, s'imbibe inconsciemment de l'atmosphère de la guerre et qui, lorsque viendra son heure d'entrer en scène, va se trouver devant des conditions de vie complètement différentes de celles que nous connûmes. C'est aussi le temps qu'il faut pour que passe la génération qui fit le S3.TQbolisme, et qui fut de toutes la plus épargnée directement par la guerre.
Ainsi son action se sera déployée pendant près d'un demi-siècle.
Et cependant elle aura été plus imaginaire encore que réelle. Elle ne peut revendiquer au théâtre que les oeuvres de Claudel, quelques pièces de Maeterlinck et de G. d'Annunzio, en somme des essais fort intéressants mais encore discutables.
Et cependant les symbolistes ont eu tout le temps de montrer sur ce point ce qu'ils savaient faire et de s'im-
igS LE SYMBOLISME.
poser. Ils n'y ont qu'à demi réussi, d'autres diraient qu'ils y ont échoué.
Je ne les vois pas beaucoup plus avancés dans le roman, car enfin, les romans d'Henri de Régnier ne sont pas s3'-mbolistes, non plus que les jolies nouvelles de Jammes.
Dans la poésie lyrique, je ne vois guère qu'Henri de Régnier, qui fasse universellement figure de grand poète et dont les œuvres aient quelque chose de déjà classique. J'excepte, bien entendu, Mallarmé et Verlaine qui sont de la génération antérieure, ainsi que Moréas, chef de l'École Romane. J'hésite, malgré le charme indiscutable de ses vers, à y ranger la comtesse de NoaiUes.
Tous les talents qui, après trente ans, ne se sont pas imposés à l'admiration du grand public, peuvent être considérés, dès à présent, comme ayant bien peu de chance d'atteindre à la célébrité. Je ne crois pas aux gloires posthumes.
Dès à présent, on peut dire que le symbolisme apparaîtra à la postérité tel qu'il se montre aujourd'hui. Ceux qui, vivants, passent inaperçus, morts le seront bien davantage. La postérité commence dès cette vie. Elle ne retiendra guère que les noms connus et en oubliera, d'année en année, quelques-uns, ceux dont les œuvres seront devenues ennuyeuses ou inutiles et ne seront plus jamais d'actualité.
Ne restent que les vivants, que les prévoyants, ceux dont la pensée continue à agir et à plaire, ceux qui ont pensé selon l'axe éternel, pour me servir une fois de plus de la belle expression d'Emerson.
La plupart des noms que j'ai cités, au cours de ces études, me paraissent devoir survivre, au moins en tant que noms, car un mouvement qui a rempli tant d'années est un mouvement historique. Quant aux œuvres, c'est une autre affaire.