LA MAISON
La maison sur les eaux, pour se mirer, se penche, Elle est fleurie ; elle est fragile et toute blanche Sous la vigne obstinée et le lierre fidèle.
Le ciel est beau ; les fleurs sont douces; l’hirondelle
Noue et dénoue autour son vol qui s’enchevêtre
Et dans l’eau singulière on la voit apparaître
Au miroir assombri que sa gaîté traverse, Chauve-souris soudain d’un crépuscule inverse,
Avec la maison pâle et le ciel terne et sombre ;
Et les deux cygnes blancs au-dessus de leur ombre Qui se reflète noire et ne les quitte plus,
Mystérieux jumeaux l'un à l’autre apparus, Semblent, doubles sur l’onde où leur’ spectre les suit, Unir l’heure du jour à l’heure de la nuit.
Aïnsi Henri de Régnier, de 1886 à 1897, c'est-àdire entre ces vingt-quatre etses trentre-cinq ans, a réalisé, comme en se jouant, la poésie symboliste, dans la plupart de ses tendances. Tout ce qu'il a tenté en ce sens, 1l l'a réussi somptueusement, magnifiquement. Le premier, il a su voir clairement le problème et il l'a scruté dans toute son étendue et dans toute sa profondeur. Que voulait-on ? Que cherchaïit-on? La jeune école, s'inspirant des leçons de Baudelaire, de Mallarmé, de Verlaine, de Rimbaud, comprenait qu'après Victor Hugo et le Parnasse, il fallaitrenouveler la poésie par le dehors et par le dedans. Jusque-là la poésie avait été directe et sociale, donc revendicatrice et pressante. Elle était le cri, la plainte, la protestation, ou bien l'approbation enthousiaste ou louangeuse. |
La nouvelle poésie se proposait de nous montrer l’homme en lui-même, son âme ou pour parler plus exactement ses âmes, les multiples âmes de son
âme, ses pensées, ses souvenirs, ses rêves, les combats qu'ils se livrent, les associations qu’ils forment, les visages qu’ils ont ou qu'ils prennent, lout ce qui semble sortir de nous, pour aller vers la vie extérieure et tout ce qui vient s’y perdre et mourir. En d'autres termes, ils voulaient peindre la vie intérieure, reflet de l’autre et qui lui survit. Et en effet, la figure du monde passe devant nous comme se déroule un film de cinéma ; seul, le reflet qu’elle laisse en nous persiste et continue à vivre. La réalité extérieure n'est qu’une ombre inconsislante et aussitôt évanouie. Ne dure, ne vit que ce qui a été pensé ou imaginé. Ce n'est pas la guerre de Troie qui est vraie, c’est l’JZliade.
« Les mots seuls demeurent », a écrit Fernand Mazade. En d’autres termes, les choses ne sont que ce que nous les voyons, que ce que nous les faisons. Et le monde ne nous montre que nous-même. C’est en nous que toutes nos aventures se passent. Et décrire le monde, c’est nous décrire, c’est mettre nos pensées en scène, nos pensées sous leurs visages humains, sous leurs visages de résignation, de détresse. ou de colère, en cottes d’armes ou sous la bure des pèlerins, en sandales ou en brodequins, jeunes ou vieilles, menteuses ou candides, nonnes ou courtisanes, éparses ou groupées sur toutes les routes du temps et de l’espace, car nous sommes toute l’'Humanité ancienne et toute l'Humanité à venir et chacun de nous est tout le monde.
Et ainsi toute la vie, pour qui la regarde, se réduit
à quelques attitudes essentielles et serésumeen nine boles, en emblèmes, en allégories.
Ces idées étaient encore vagues et obscures. On s'avançait à tâtons. Régnier y alluma un grand flambeau, et il s’y enfonça comme Virgile et Dante aux Enfers. En même temps, une grande mélancolie s’empara de lui quand il eut reconnu que tout ce qu’il aimait n’était qu'ombres et fantômes, et c’est ce sentiment de mélancolie qui donne à tous ses poèmes un accent si prenant, si désolé et si tendre et qui en fait quelque chose de si profondément, de si aristocratiquement humain.
Certes, cette ÆEnéide, cette Divine Comédie nouvelle, pleine de soupirs et de sanglots, cette descente dans l’homme souterrain, cette poétique plongée dans les limbes de l’âme, cette apocalypse intérieure qui donne à la vie un arrière-goût de la mort, ne peuvent triompher complètement de notre instinctif besoin d'illusions. La littérature, la poésie reprendront pied sur terre, mais de cette rénovation symboliste, qui rend le son de l’Ecclésiaste, elles ne se désensorcelleront pas entièrement. Elles en garderont à jamais quelque phosphorescence. Leurs purs habits resteront humides de l’eau du Styx. Elles emporteront, collée aux chairs, cette tunique du Centaure et ne s’en déferont pas plus que de celle de la Renaissance. Aussi bien, depuis la Renaissance, notre poésie n'avait pas subi un pareil renouvellement. Notre poésie était humaniste ; désormais elle sera humaniste et symboliste, car le symbolisme com-
plète l'humanisme, en lui révélant son véritable sens. Que seraient pour nous les dieux antiques, s'ils n'étaient des symboles? Mais, en redevenant des symboles, ils redeviennent des dieux véritables, puisqu'ils expriment des vérités permanentes et nécessaires et puisqu'ils reconquièrent ainsi au firmament de notre âme leurs royautés stellaires.
Sans Régnier le symbolisme n’aurait pas triomphé, mais il est juste d'ajouter que, sans l’école décadente et les horizons qu'elle lui ouvrit, Régnier n'aurait probablement pas été tout ce qu’il a été. Mais qu’aurait donc été Ronsard sans les humanistes de la Renaissance et qu'aurait élé Hugo sans la petite école romantique qui le précéda? Aucun homme ne peut aller bien loin tout seul. Mallarmé a été de ceux qui ont révélé Régnier à lui-même et à son tour Régnier a révélé aux Mallarméens eux-mêmes tout ce que leur doctrine encore ésotérique contenait de possibilités splendides. Quel est le premier qui a proposé pour la jeune école le nom de symboliste? Est-ce Régnier? Est-ce un autre? Je l’ignore et ceux qui croient le savoir l’ignorent peut-être autant que moi. Ce qu'il y a de certain, c’est que le terme de décadent qui est un mot négatif, ne correspondait pas à ce qu'apportait de réalisations positives le lLalent ou le génie d'Henri de Régnier.
Aucune littérature n’est viable si elle ne rentre pas dans le grand courant de la littérature générale, si elle ne devient pas cette grande liltérature ellemême, si elle ne relie pas la littérature d’hier à celle
de demain. Il faut qu'elle soit l’ancienne littérature enrichie, qui se transmet à la littérature de l'avenir. Pour qu’elle soit transmissible, il faut qu'elle puisse se transformer encore, sans cesser d’être reconnaissable, sans cesser d'être la même, sans perdre aucune de ses chances. Une poésie lyrique, qui ne pourrait pas vivifier les autres genres et qui, par exemple, ne pourrait pas devenir dramatique, c’est-à-dire tour à tour comique et tragique, se retrancherait elle-même de la civilisation et de l’histoire. La poé- -sie de Mallarmé représentait la poésie à l’état de -crise. Son hermétisme l'isolait et la stérilisait. Le mérite de Régnier est d’avoir remis dans la grande circulation toutes ces richesses cachées et d’avoir ramené le symbolisme au grand jour.
Grâce à lui et quoiqu'il fût une révolution littéraire autrement profonde et graveque leromantisme, le symbolisme a vite pris une physionomie presque classique, plus classique encore que n'avait été le romantisme, Car on ne peut pas reprocher à Régnier les mèmes fautes de goût qu’à Hugo.
Désormais, un événement aussi important que l’'humanisme et que le romantisme s'est produit dans notre poésie, et la marque d’une nouvelle empreinle. On ne pourra pas ne pas en tenir compte. La poésie ne pourra plus ne pas être un peu symboliste. |
Je n'ai pas parlé du classicisme, parce qu’il y a un -classicisme humaniste, un classicisme romantique et un classicisme symboliste, Le classicisme s’accommo-
pour composer son chef-d'œuvre : l'Oiseau bleu. Nul n’a exprimé comme lui la vie merveilleuse, la joie de la lumière, la terreur de l'obscurité, que vivent les petits enfants rêveurs et imaginatifs et tout ce qu'ils voient que nous ne voyons pas et la façon dont ils le voient et les avertissements qu'ilsreçoivent des choses.
Seulement parmi toutes ces pures el douloureuses petites princesses que créa son rêve étrange et puéril, ilen est une dont l'arrivée ne m'a rien dit de bon ; je veux parler de cette singulière et poseuse Aglavaine qui, avec ses belles phrases suspectles et ses grands airs un peu ridicules, détruit le bonheur de la pauvre Sélysette et la fait mourir. Il n’y a pas que le mari de Sélysette qui ait été assez sot pour s'y laisser prendre ; je soupçonne fort le poète d’en avoir été dupe aussi. Aglavaine, c'est celle qu'il ne faut pas laisser entrer chez soi ni en soi : c’est le mauvais génie, la sirène, la pensée diabolique, la raison vaniteuse et prolixe avec la volupté soi-disant artiste. Aglavaine est le symbole visible d’une crise qui a dû, à un moment donné, se produire chez Maeterlinck, quand, pour quelque orgueilleuse tentation dont j'ignore la nature, il a laissé mourir Sélysette, son âme, son âme encore croyanle ou suspendue au doute. Poëte, vous vous êtes cru alors très fort, très fier, enfin affranchi, mais Sélysette, votre âme vraie, était morte. Puisse-t-elle n'avoir élé qu’endormie par les sortilèges de l’autre, la peu sûre, la fausse, la trompeuse et la trompée Aglavaine, la reine du
jour, la mauvaise muse.
er icrer ere eme er meer eremqen qi paraternisée-érets terre ie qe er pete ete rentree transportent teésérmdéaeemied en
À dater de ce moment, Maeterlinck, qui n'avait peut-être plus la foi depuis quelques années, mais n’en faisait pas d’embarras, sentit qu'il avait une autre foi. Mais en cette matière il y a moins à choisir qu’on ne suppose. On ne sort de la philosophie traditionnelle, celle qui admet la personnalité et la Providence divines ainsi que l’immortalité de l’âme, que pour entrer dans des chemins bien battus, où des penseurs de village ont laissé la trace de leurs grosses semelles et de leurs pieds de lourdauds. En vain l’auteur s’ingénie, en vain il trouve de beaux mots et de belles images, on voit toujours le néant à travers,
Il y a en Maeterlinck un beau et noble penseur de la famille intellectuelle d'Emerson, mais Emerson charme toujours et n’irrite jamais. C’est un bon compagnon qu'Emerson. On ne voit jamais approcher sans regret la fin de ses livres : il en coûte de se séparer de lui. Maeterlinck, après nous avoir enchantés pendant quelques pages, nous agace aux suivantes, parce qu'il s'y occupe de choses qu'il ferait mieux de laisser de côté et sur lesquelles nous ne pouvons pas penser comme lui. Il y a là comme une indiscrétion, comme un manque de tact envers une très nombreuse catégorie de lecteurs. Un beau livre est un ami, en compagnie de qui on creuse des idées générales, mais qui dit idées générales dit idées acceptées de lous et non opinions particulières, qui ne sont plus du domaine des lettres et de la poésie. Maeterlinck est panthéiste. Il y a un certain pan-
243 LITTÉRATURE FRANCO-ÉTRANGÈRE théisme acceptable, si l'on veut, même pour les catholiques ; le sien ne l’est pas, car il se présente comme une doctrine exclusive et non comme une interprétation du mystère qui nous enveloppe. Il n’est presque pas un livre d’'Anatole France, qu’on ne lisejavec plaisir et dont on ne puisse tirer quelque profit. C’est que cet écrivain sceptique évite le plus souvent de dogmatiser. Maeterlinck dogmatise el, ce faisant, se sépare brutalement de son lecteur. Il sort de la tradition latine.
Le premier théâtre de Maeterlinck n’était guère jouable. C'était du spectacle dans un fauteuil. L’auteur a tenté, avec Monna Vanna, d'aborder vérilablement la scène. Il y a dans cette pièce une situation dramatique superbe ; mais, à peine est-elle posée, voilà que l’auteur s’égare dans d’insupportables dissertations morales ou métaphysiques qui n’en finissent plus.
Sentant qu'avec des dons de premier ordre, il lui manquait quelque chose pour être l’auteur dramatique qu'il rêvait d'être, il a tenté d’adapler une Marie-Madeleine du poète allemand Paul Heyse et y a ajouté une scène splendide. Malheureusement de tels sujets sont presque intraitables. On ne reconstitue pas historiquement des scènes de l'Evangile, même quand certaines données du texte semblent nous y inviter. L'Amour divin, qui baigna et spiritualisa Madeleine, a soustrait à jamais son passé de pécheresse aux curiosités des hommes. Ce passé est devenu mystérieux et symbolique. La grande ombre
du Christ le recouvre et s'y mêle. Nous ne sommes plus en présence des secrets du cœur d'une femme, mais des secrets de Dieu. Et fût-on incrédule, le problème ne serait pas changé. Si l'Evangile n'était pas divin en soi, il le serait devenu dans ces dix-neuf siècles, où l'humanité y a fait tenir tant de rêves, tant de ses pensées les plus sublimes.
Tout en donnant l’impression du génie, Maeterlinck, peut-être, faute d’une nationalité assez définie, et circonscrite et parce qu’il ne fut plus assez Belge, sans être tout à fait Français, a composé des œuvres puissantes mais inégales, où la maturité se mêle étrangement aux témérités d’une Jeunesse trop prolongée. Ce défaut ne lui est du reste pas particulier ; presque tous les symbolistes sont demeurés un peu trop des jeunes, ce qui les a empêchés d’être pris entièrement au sérieux et de conquérir sur les esprits cette maîtrise que l’âge et le talent auraient dû leur valoir. Pourtant Maeterlinck a fait preuve de pensée, de haute pensée même et a moins versé que d’autres dans les travers d’une rhétorique bizarrement puérile, mais déraciné religieusement et philosophiquement, il a dû adopter une idéologie et des opinions, que trop de sots avaient pratiquées avant lui, pour qu'il lui fût possible de leur ôter cet air de phraséologie creuse et prudhommesque, usagée et fatiguée, qu'elles tenaient de ce fâcheux commerce. Sous la dorure nouvelle et brillante qu'il leur a donnée, on sent encore la moisissure.
De ses nombreux livres: /a Sagesse et la Desti-
née, le Temple enseveli, la Vie des abeilles, l'Intelligence des fleurs, la Mort, on ne sauvera probablement qu'un choix d’admirables pages.
Ses grands drames, malgré des trouvailles éclatantes, ont peu réussi. Il ne fut qu’à moitié homme de théâtre. En revanche, quelques-uns de ses drames pour marionnettes dégagent une poésie singulière et troublante et il a atteint au grand chefd'œuvre, dans son admirable féerie de l'Oiseau bleu.
Maeterlinck est un génie de décadence, qui mêle à beaucoup de grandeur beaucoup d’enfantillage et de rhétorique inconsciente. Et cela tient, j'en suis sûr, à ce qu'il a vieilli dans le sentiment de trop d'irresponsabilité vis-à-vis de la httérature française et de sa jeune patrie, ne sachant à laquelle il se devait davantage. Il ne s’est cru obligé ni de guider son pays, ni d'entrer vraiment dans notre tradition littéraire. Il a été pour nous un ami, un grand, sincère et noble ami, mais ce n’est que depuis la guerre, qu’il a pris conscience du rôle qu’il pouvait jouer. C’est un beau génie, diminué de tout ce que donne de solidité et de force le sentiment d’un grand devoir envers sa race et sa patrie.
Nous sommes ses débiteurs tout de même. Nous lui devons un enrichissement littéraire véritable. Il nous a apporté certains frissons, certains élargissements de notre sensibilité, à laquelle il a ouvert une fenêtre de plus sur le mystère, mais sa présence parmi nous, comme celle de Verhaeren et de
G. d’Annunzio, nous a causé plus d’une perturbation spirituelle. Elle a contribué à prolonger chez nous un état d'âme malsain et décadent, dont on ne sait pas quand nous sortirons. Elle a accru les forces d’incohérence et de désordre.
Quoique d’Annunzio ait écrit la plupart de ses plus belles œuvres en italien, il a été très étroitement mêlé, et presque dès le début, à notre mouvement symboliste. Il s’en est visiblement inspiré et l’a influencé à son tour. Longtemps ses ouvrages ont eu plus de vogue en France que dans son propre pays. Lui-même a déclaré autrefois les préférer dans le texte français. On peut donc le considérer comme l’un des représentants les plus illustres de celte littérature franco-étrangère qu'a été le symbolisme.
Il a eu récemment un moment triomphal. Ce ne fut qu'un instant, mais un instant merveilleux, où l’homme devint la figure du destin, qui se révélait à travers ses larges yeux céruléens. Il jeta, ce jour-là à la foule italienne, comme la pythonisse ses oracles, de grands mots lourds de rêve, de légende et d'histoire, tous les beaux mots qu'il retrouva dans sa mémoire avec une prodigalité incohérente, laissant au hasard le soin de leur faire uñ sens. Qu'avaitil dit? des mots, des mots, rien que des mots, mais quels mots? fulgurants, écrasants, innombrables,
Le »
L Êe :
247 LITTÉRATURE ERANCO-ÉTRANGÈRE
pareils à ces énormes galets, dont Hercule, pour écraser son ennemi, couvrit autrefois la Crau; les uns faisaient un bruit de bronze, d’autres, hérissant le poil, saignant des yeux, jappaient avec la fureur de la Louve romaine, d’autres battaient des ailes comme d'immenses oiseaux, d’autres, comme des rostres de fer, happaient des flottes carthaginoises ; d'autres entraient dans les imaginations comme les suffètes de Salammbô et laissaient apercevoir l’immense et glorieuse mer bleue. Nouvel Encelade au lieu de secouer PEtna, d’Annunzio soulevait le diclionnaire dans ses profondeurs et en faisait un furieux volcan.
Il est vrai que, quelques heures plus tard, le poète élait à Rome et prononçait du haut du Capitole, nne harangue aussi belle que celles de Cicéron. Dans l'épopée de la grande guerre, un chant entier, dont il fut tout à la fois le héros et le chanteur, appartient au récent aède, qui s’y dressa comme en leur temps, Rienzi, Arnaud de Brescia, Savonarole.
Avez-vous remarqué comme certains grands poètes italiens, le Dante, le Tasse, prirent vite et aisément figure romanesque et légendaire, comme ils se détachent de leur temps et se mêlent à leurs propres fables? Il y eut dès le début, chez d’Annunzio, l'assuré pressentiment d’un pareil destin.
Il est vrai que l'Italie &y prête. L'enfance et la jeunesse des grand hommes s’y peuvent cacher derrière ses lignes de cyprès, dans ces petites villes et ces bourgades enchantées, dont chacune a sa longue
histoire et mème sa préhistoire troyenne ou étrusque, où les grandes ombres des morts qui survivent passent en nombre les vivants, où chaque passant est paré du prestige de sa terre natale. Romain, Vénilien, Génois, Padouan, Florentin, Siennois, Orviétain, Pisan, Arétin, Pérugin, quels noms colorés l’escortent!
Tout Italien renferme et s’efforce de contenir en lui, pour le lancer à l'heure propice, le magnifique aventurier de style qu'il est au fond. Dans ce pays où l’originalité est si naturelle, où la diversité infinie des petites républiques a permis longtemps à chacun de garder son allure native, personne ne renonce à sa chance, et là-bas le jeu de la politique, de l’ambition, de amour, de la mort, reste le jeu désiré de la vie.
Le jeu consiste à s’égaler à son imagination, à s’altribuer un rôle romanesque et s’y faire prendre au sérieux. Cela demande beaucoup de temps. Et d’Annunzio tombait assez mal dans une Italie nouvelle, active et sobre, économe, appliquée, résolue, précise, qui estimait n’avoir plus de temps à perdre pour raltraper l’avance économique que les autres nations de l’Europe avaient sur elle. L'Italie n’attendait plus de héros, mais des hommes d’affaires, des professeurs, des ingénieurs. Son plus grand poèle, Carducci, était un professeur, une âme encore grande et rude, pleine d’un feu contenu, mais dont les vers attestaient autant de science que dart. J'imagine qu’au sévère Carducci, si nerveux
et si concis, les proses et les vers de G. d’Annunzio, un peu lâches, comme le tissu d'une ceinture loujours dénouée, devaient inspirer de véritables colères et de terribles ironies.
Un peu mortifié sans doute, mais toujours poli, imperturbable, d'Annunzio continuait à poser à l’Alcibiade, et coupait la queue de ses chiens, dont il assemblait des meutes. Ruiné, célèbre à force de fours remportés au théâtre, devenu finalement impossible, il vint en France et là délaya, en vers français octosyllabes, pour Astruc et Ida Rubinslein, ce Saint Sébastien d’équivoque mémoire, que lui eût envié le mysticisme sadique de Catulle Mendès. Ce qui m'étonne, c’est qu’un cerveau italien soit tombé dans une pareille déliquescence, car l'Italie peut donner des produits violents mais sains, el non de ces pommades du sérail empoisonnées. Chose plus étrange ! Je crois que d’Annunzio n’y à pas vu malice. Il a pensé qu’en enveloppant le saint martyr de cette atmosphère écœurante, il évoquerait mieux l’infâme Rome des Césars et de Pélrone, à moitié asiatique, cette Babylone, celte courtisane enivrée de sang des saints, comme la représente saint Jean dans l’Apocalypse, folle de meurtre et de luxure. Le malheur, c’est qu’il rallie le public à cette foule bestiale, c’est qu'il communique aux spectateurs les passions des Romains de la décadence et en fait des complices.
La pièce était du reste pleine de longueurs et d’ennui, Gabriel d’Annunzio n’est pas très homme
de théâtre. Comme Maeterlinck, et plus que Maeterlinck, il prête à ses héros des pensées et des sentiments imaginaires, qui ont sans doute une logique, mais dont le public n’a pas la clef. Les héros parlent quand il faudrait agir, agissent quand il faudrait parler, résistent, le moment venu de céder, s’emballent tout à coup sur un mot, sur une phrase et finalement parlent, parlent, parlent. On n’a rien trouvé depuis Mile de Scudéry et M. de la Calprenède, de plus joli, de plus ingénieux, de plus subtil que les choses qu'ils disent avec des visages et des allures qui rappellent les figures du Printemps de Botticelli.
Je ne sais pas ce qu'on en pensera dans un siècie ou deux, mais pour le moment, c’est encore délicieux à lire. J'imagine, quand une fois la mode en sera passée, que cela sera aussi illisible que d'Urfé, et que nos arrière-neveux nous prendront pour de drôles de gens, qui avaient de drôles d'idées et de drôles de mœurs. Certes, en tournant les feuillets, des choses d’un charme délicat les toucheront encore, mais ils ne pourront s’empêcher de penser : « Dieu! quels bavards ! »
Gabriel d’Annunzio est, en effet, et surtout, un grand poète lyrique. C’est une fontaine intarissable de lyrisme, du plus beau, du plus rare lyrisme, mais d'un lyrisme renouvelé par le symbolisme, d’un lyrisme un peu ésotérique, pseudo-platonicien, tourmenté, diffus, compliqué de réflexions d’esthète, très chargé et très érudit, allusif à tous les arts, emivrant et charmant.
Gabriel d’Annunzio à fait des romans picturaux, sculpturaux, musicaux, dont les personnages se meuvent selon les ‘lois intimes de chacun de ces arts. M. Camille Bellaigue a consacré un article dans la Revue des Deux Mondes à démontrer, par des citations empruntées à certains romans de G. d’Annunzio, que la musique en élait l’âme et que toutes ses lois présidaient à toutes les pensées et à toutes les attitudes des personnages, qui en étaient comme l’élégante allégorie. De telles transpositions de sentiments d’un domaine mental dans un autre, plus mystérieux et plus intraduisible, dénotent chez le poète une rare puissance d’induction et d'analyse, em même temps que des dons lyriques merveilleux. G. d’Annunzio n’est pas le seul parmi les symbolistes, qui ait apporté, par des recherches de cet. ordre, une contribution considérable aux problèmes les plus eurieux de la philosophie esthétique, mais peu y ont réussi comme lui, qui n'y cherchait qu'un renouvellement de son art. C’est par le rythme, en somme, que tous les arts se correspondent et commumiquent invisiblement, par le rythme qui commande aux lignes et aux couleurs comme il commande aux sons. Le don du rythme est le don suprême. Ainsi le symbolisme, s’il n’a pas produit d'œuvres définitives, a projeté beaucoup de clarté sur certaines questions d'essence subtile et dont les sciences philosophiques feront leur profit. |
Quoi qu'il en soit, G. d’Annunzio attendait en
France, sous les pins d'Arcachon, je crois, entouré de ses chiens, dans son exil volontaire, l’heure du desin qui lui permettrait de se révéler, enfin aux hommes et à lui-même tel qu'il était dans sa réalité élernelle, tel qu'il n'avait pas encore rencontré l’occasion d’êlre, messie d’une idée dont il avait le pressentiment, mais qu’il ignorail.
Serait-il dieu, table ou cuvette?
Que de fois il dut se poser celle angoissante question, dont la réponse devait lui sembler plus éloignée que jamais, quand brusquement, comme un éclair dans un ciel serein, la guerre mondiale éclata. Alors il comprit à quel point insoupçonné de lui-même il était Italien, combien il était l'Italie, la belle, l'intelligente, la généreuse et fière Italie, impérairice autrefois entre les nations, puis bohémienne, el revenue à son rang de princesse latine, qui s’est juré d’être prudente, mais oublie toutes ses résolutions en un instant, el n’écoute que son cœur, en feignant d'écouter sa raison ! Tout désir de cabotinage est sans doute mort en d’Annunzio, à cette heure-là, mais le sens historique du geste lui est tellement inné et son retour en Italie a été, à tout hasard, si bien préparé ! Quelle rentrée en scène en pleine histoire, à la minute précise où tout un peuple attendait un homme en qui incarner la beauté de celte heure unique! Il fallait un poète prodigieux pour égaler cette attente d’un peuple si artiste et si
fin. G. d’Annunzio sut l'être. Sa longue absence lui avait fait une légende. Toute l’âme des grands exilés semblait revenir avec lui et la Révolution grondait par sa voix. Toutes les résistances furent emportécs.
Un autre héros, d’une qualité d’âme singulière, et dont le talent poétique et les œuvres ne furent pour ainsi dire que le commentaire et l’explication d’une vie et d’une mort superbes, est tombé sur la Marne, glorieusement frappé d'une balle au front, comme il en avait exprimé le souhait, longtemps auparavant, en des vers cornéliens désormais inoubliables. Heureux ceux que la mort saisit comme le lieutenant Charles Péguy, à l’une des plus émouvantes heures de l’histoire, dans une attitude d’immortalité, que la reconnaissance nationale enveloppe comme les prémices sacrés de la grande guerre, et dont la France pleure le génie fauché! Charles Péguy est devenu un symbole. Il est devenu comme le premier né de ces héros que la guerre a engendrés à l'immortalité. Que des plus nobles fleurs sa tombe soit couverte ! Que la poésie veille à jamais sur sa noble et pure mémoire !
Cependant ne confondons pas. Si Péguy appartient certes à la poésie, on peut dire que la plus grande part de son œuvre ne ressortit aux lettres françaises qu'indirectement. Il y a de la poésie, beaucoup de poésie même dans ces longs et curieux
LE SYMBOLISNE 254 monologues, coupés de brèves répliques, qu'il a appelés ses « mystères », mais ce ne sont pas à proprement parler des poèmes, ce ne sont pas tout à fait des œuvres d'art, on ne peut même pas dire que ce soit vraiment de la littérature, c’est quelque chose d’indéfini, d’indéterminé, d’intermédiaire entre la méditation parlée et le brouillon d’un pieux sermonnaire. C’est le travail de quelque vieux petit saint du moyen âge à lPâme exquise et qui a des idées, de jolies idées tendres, pratiques et consolan- Les, comme on n’en eut jamais, mais qui n’en finit plus de les démailloter du long filet de la phrase au bout de laquelle elles s’agitent et brillent, pendantes comme des poissons d’or et d'argent. Et certes, c'est par la liltérature que Péguy est arrivé ainsi à se dégager de toute littérature, à retrouver pardessous l’enseignement de l'Ecole normale supérieure, par-dessous le terreau accumulé de cinq siècles, le génial et suave ancêtre qu’il sentait vivre en lui, quelque patient et fin sculpteur en bois et en esprit, quelque angélique tertiaire de saint François, artisan de la cathédrale, avec la manie quasi-hérétique de prêcher sans mandat et sans autorisation des choses évidemment délicieuses et bonnes à entendre, mais bien hardies tout de même à dire. Il y a là, en effet, de quoi séduire le pauvre monde, de quoi ranger sous une houlette non hiérarchique et non autorisée un petit troupeau meurtri et qui se cache de ses pasteurs ordinaires, et bien des misères s’ensuivent.
255 LITTÉRATURE FRANCO-ÉTRA
NGÈRE
Jamais, sans doute, sans l’exemple des poètes symbolistes, sans leurs bizarreries de style, sans le vers libre habitué à déborder la ligne typographique et à se répandre abondamment sur la suivante, à négliger la rime et à tourner au verset, Péguy n'eût osé entreprendre d'écrire comme il le fit, jamais 1l n’eût mérité d’être appelé, comme Raoul Narsy le nomma plaisamment, « l'inventeur de la phrase à crémaillère. »
Mais il est sorti de la littérature pour composer une œuvre plus haute el plus bienfaisante, une œuvre qui mérite sa place dans la bibliothèque mystique. C’est l'Evangile selon la Bienheureuse Jeanne d'Arc, un Evangile apocryphe sans doute, mais d’une merveilleuse beauté.
Et pour y réussir, il a amassé un fatras, une broussaille inextricables, qu’on ne peut franchir sans s’armer de résolution et de patience, sans prendre chaud... Quelle joie, il est vrai, et quelle récompense, lorsqu'on découvre enfin la source vive et fraîche, où l’âme se peut divinement désaltérer !
C'est un traité de l'amour de Dieu, de la facon dont Dieu aime les hommes et en veut être aimé. L'ouvrage est venu à son heure et il est tombé parmi les païens qui en ont eu la primeur. I y a opéré plus d'une conversion. Il s’est formé autour de Péguy une petite église, ou plutôt une sorte de confrérie, composée surtout d’universilaires, auxquels il servait moralement de supérieur et qui lui reconnaissait le droit de les instruire. Particularité bizarre,
épreuve étrange, le fondateur du petit ordre, qui recommandait à ses disciples la fréquentation des sacrements, n'avait pas la consolation d'y participer, étant prisonnier encore de liens qu'il ne pouvait rompre.
Les œuvres de Péguy, disons-nous, ce n’est pas de la littérature, c’est autre chose, c’est quelque chose de plus ou de moins ; c’est même, en un sens, le contraire de la littérature, puisque le style ne commence qu'à la concision et, par conséquent, exclut le fatras.
Voilà ce que je n'hésite pas à dire, car, si comme catholique je ne puis qu’admirer une œuvre si noble et si féconde, comme écrivain français je ne puis ne pas déplorer une confusion si fatale aux belleslettres.
Il convient cependant d’ajouler que Péguy a publié un certain nombre de poèmes en vers réguliers assez beaux. Ces vers sont visiblement imilés des vers chrétiens de Paul Verlaine, mais la tendance s'y montre encore aux interminables développements. Péguy est un cas des plus curieux de réapparition de l'esprit du moyen âge. Il est un de nos derniers trouvères et eût été capable de continuer indéfiniment le Roman de la Rose, sans entrevoir jamais la possibilité de l’achever.
D'ailleurs, que de choses ravissantes et justes 1l a trouvées ! Et quel sens il a eu du catholicisme ! Quelle filiale tendresse envers Dieu, quelle familiarité ! Quelle foi touchante! Son Dieu n’est pas le Dieu
dant de tousles mouvements, pourvu qu'il les puisse ramener à leur perfection.
Le symbolisme avec Régnier a donné son plein et dit à peu près tout ce qu'il avait à dire. Il s’est montré capable de toutes les formes de lyrisme et tour à tour il les a pénétrées de son esprit. [la su être émouvant et musical comme Lamartine, grand comme Hugo, humaniste comme Chénier et Ronsard, mystérieux et troublant comme Baudelaire, Verlaine et Mallarmé. Il a fait chuchoter la flûte et sonner la grande lyre. Il a été le frisson poétique de son époque. Il nous en a transmis le rêve inassouvi et l’âme secrète. De ce rève et de cette âme Régnier reste le plus grand interprète et le plus grand témoin.
Sans absorber, — et il s’en faut, — la majorité des littérateurs et des poètes contemporains, le Symbolisme n’en est pas moins devenu tout un monde aux frontières mal définies. Peu à peu, il perd ses caractéristiques du début, tend à éliminer ses raisons d’être, laisse sommeiller ses anciens dogmes et se borne à quelques signes extérieurs de ralliement, si bien qu'on y peut rattacher des gens qui se défendirent d’en être, — comme Charles Péguy, par exemple, ou Francis Jammes, — le symbolisme n'étant plus guère que le nom collectif de tous les dissidents, à quelque degré que ce soit, de la poésie régulière et de la littérature traditionnelle. Du reste, on serait assez embarrassé pour dire où est aujourd’hui le symbolisme, où il n’est pas, les groupes autant que les idées étant incroyablement mèlés, en ces dernières
années. N'importe. Je crois qu’en y rangeant Maeterlinck, Verhaeren, Gabriel d’Annunzio, Paul Claudel, Francis Jammes et Charles Péguy, je répondrai bien à l’idée que se fait du symbolisme le grand public et qui, en somme, est exacte, car si quelquesuns des grands écrivains et poèles que je viens de nommer ont cessé de se conformer à la doctrine et peuvent croire, de bonne foi, n'avoir plus rien du symbolisme, ils ont gardé un certain pli au cerveau, une cerlaine manière de penser et d'écrire qui dénoncent leurs anciennes fréquentations !
Du reste, il y a beau temps que le subjectivisme philosophique, dont j'ai parlé comme caractérisant la première idée des symbolistes, a fail place, chez les six que j'ai énumérés, à des préoccupations plus objectives. Maeterlinck, Verhaeren se sont largement sécularisés sous ce rapport. Claudel, Jammes et Péguy sont entrés dans le catholicisme par la porte chantante et fleurie de saint François d'Assise et des vieux Franciscains. Quant à Gabriel d’Annunzio, fils attardé de la Renaissance italienne et tout plein d’une ivresse dyonisiaque, comme s’il venait de courir les monts de sa patrie avec le cortège échevelé des Bacchantes, son rève fut plutôt d’un « héros » que d’un penseur el ses œuvres ne sont que l'accompagnement livresque et°musical du poème de sa vie.
En réalité, le symbolisme n’est qu'une secte littéraire de non-conformistes, dont les membres n’ont presque plus entre eux une seule idée commune et
CS hi caphantéinetd ns tm SI-ÉE SR
gardent cependant comme un air de famille et peutêtre encore le sentiment de la nécessité de l’admiration mutuelle, en même temps que de la méconnaissance systématique de tout ce qui n’appartient pas à la confrérie.
Les groupements littéraires, fortement constitués autour d’un noyau solide comme le Mercure de France ou la Nouvelle Revue francaise, les deux doublés d’une maison d'édition prospère, finissent par former une personnalité collective à sensibilité rétractile intense, à volonté habile et tenace. Dès qu’une menace à sa marche prudente apparaît, le corps tout entier réagit. Il s’est fondé ainsi une sorte defranc-maçonnerie à objectif limité qu'une alliance tacite réunit à d’autres groupes voisins, en sorte qu'on nous a fait peu à peu admettre qu'il est des gens qu'il est de mauvais goût de louer, et qu'il en est d’autres dont on ne peut, sans impiété, parler autrement qu'à genoux.
Ce n’est pas Ià ma posture préférée. Quand, à propos des tragiques grecs, de Corneille, de Racine, de Shakespeare, je puis m’exprimer avec tant de liberté familière et essayer de dégager les causes qui ont donné à leur génie toute sa force ou en ont compromis en partie le développement, je n'aurais, quand il s’agit de contemporains bien plus discutables, qu'à baiser humblement les traces que leurs pas ont laissées dans la poussière! Non certes! Et si un grand contemporain se trompe, on peut essayer de remédier à son erreur, on peut crier : « Casse-cou! »
RS SE un — ET EE CR CE
à ceux au moins qui s’apprètent à le suivre. EL c’est tout le but ‘de la critique.
La mienne ne veut prendre en traître personne. Elle s'inspire de principes connus. Je cherche les conditions dans lesquelles se sont formés et épanouis les chefs-d’'œuvre, et spécialement les chefs-d’œuvre français, qui sont les arborescences et les fleurs de notre génie national et j'altribue à l'absence de ces conditions toutes les déformations et malformations que je découvre aux œuvres contemporaines. Je suis persuadé que le plus beau génie dévoyé ne peut être que dangereux à lui-même et aux autres et qu'il est de mauvaises époques pour le génie ainsi que pour le talent. Je crois que nous sorlons d’une de ces époques de gaspillage des plus belles forces intellectuelles, parce que nous nous sommes cru « trop malins », parce que nous nous sommes persuadé que c'est le génie qui fait les lois, alors qu’au contraire il n’atteint son pleim développement qu'autant qu’il y est soumis lui-même.
On pourrait dire de Verhaeren qu'il fut un grand poète national de la Belgique, si la Belgique avait possédé tous les éléments qui consliluent vraiment une nalion. Comme les conditions qui lui avaient été faites restreignaient le sentiment national, Verhaeren se borna à être un grand poète flamand de langue française, qui chanta la vie de son pays, les
souffrances, les colères, les espoirs et les rêves d’un pays d'usines, entouré de champs de pommes de terre et de betteraves. Il fut le grand poète du syndicat ouvrier et industriel, qu'était son pays ; il fut donc poète social et même socialiste, mais avec une puissance correspondante à l’âme de son peuple. Il fut le produit maladif de ces villes modernes, de ces cités du feu, du fer et de l'acier, où l’âme se teint à la suie et au noir de fumée, où les instincts de liberté et de lumière contrariés se replient, s'exaspèrent et s’affolent. Il fut le Dante quasi-involontaire de cette autre cité dolente. Je dis quasi-involontaire, car il ne composa point son poème, il se le laissa imposer par sa nature, il le subit, il n’en sut point dégager le sens supérieur, il ne domina pas son sujet et conçut son rôle de poète comme surtout descriptif. Il décrivit le monde, tel que le déformait en lui son imagination effrayée et malade et confondit ses hal- Jucinations à demi volontaires avec l'inspiration. En d’autres termes, il fut un poète peintre, qui ne peignit qu'avec trois couleurs, lenoir de fumée, le rouge du feu des forges, sur lesquels il passa une couche épaisse de ,brumes. Il fut un grand poète, dans le sens où furent grands certains petits peintres de son pays, de ce pays, à qui l’on doit cependant le clairobscur de Rembrandt, mais, hélas! le clair-obscur de Verhaeren ne s'’illumine jamais et nuls disciples d'Emmaüs n’y ont l’éblouissement subit de reconnaître, à l’heure de la fraction du pain, le visage de leur Dieu ressuscité. Pour lui, tous les dieux sont
bien morts et il n'y a de divin que la morne caravane humaine en marche vers le progrès et qui épèle avec ardeur le triste petit évangile socialiste, l’Evangile du fer.
La philosophie socialiste-positiviste de Verhaeren n'est pas encourageante. C’est un christianisme décapité. L'individu n’y intervient que comme une cellule du corps de l'humanité, la cellule disparaît ou se sacrifie, le corps survit; l'essentiel de l’homme se survit dans l'humanité qui réalise peu à peu l’épanouissement de tous les germes qui étaient en elle. Certes, il y aurait matière là-dedans àune grande et sublime mélancolie; mais on ne voit pas beaucoup que Verhaeren s’y abandonne. Et cela ne m'a pas l'air très naturel. Il prend trop facilement son parti de la situation et, content de faire des vers et de beaux vers, il s’en étourdit et s’en satisfait.
Mais alors ce n’est plus que de la littérature.
Il est impossible que les hommes s'en tiennent longtemps à cette philosophie de résignation morne. Dès que l'âme retrouvera dans un système une possibilité d'espoir, elle s’y raccrochera éperdument. Et quant la poésie, elle ne peut s’accommoder indéfiniment de doctrines qui nient l'importance de la personnalité individuelle, sur laquelle elle est fondée. De telles doctrines ne me paraissent avoir aucune chance d'avenir. Elles entraîneront plus ou moins dans leur ruine les œuvres qui en furent inspirées.
Ainsi, n'étant soutenu ni par l’idée séculaire de
patrie, ni par une idée religieuse, ni par une forte: tradition littéraire, dans laquelle il serait venu s’encadrer, Verhaeren, avec toute sa force, eut bien des motifs de faiblesse.
Entendons-nous. Lorsque je parle de la force de l’idée de patrie, je ne veux pas dire qu’un poète se doive consacrer à des hymnes patriotiques. Racine n'en à pas écrit un seul, ce qui ne l'empêche pas d’être un de nos plus grands poètes nationaux, car, en composant ses merveilleuses tragédies, il avait le sentiment justifié d'élever par là la France au niveau de l'antique Athènes et de Rome, et de reconstituer à notre profit le foyer de la civilisation classique. Gœthe fil la même tentative au profit de l'Allemagne.
Et, de même, la solidité de la foi chrétienne chez Racine contribua à donner à son œuvre une assurance et une sérénité qu'elle n’aurail probablement pas eues sans cela, car toutes ses idées en étaient harmonieusement hiérarchisées, et ses personnages pouvaient évoluer sans crainte dans un monde moral et intellectuel, dont toutes les valeurs étaient éprouvées.
A cette absence de base et de racines il faut attribuer sans doute le secret déséquilibre, dont on ne peut s'empêcher d'être frappé, entre l’œuvre et la personnalité du poète Verhaeren, entre les mérites réels et assez étonnants de l’œuvre et l'impression inégale que l’une et l’autre ont produite.
OEuvre et personnalité du poète sont restées, pour ainsi dire, un peu « en l'air. »
Celui-ci meurt à soixante-et-un ans el il laisse, malgré tout, l'impression de n'avoir élé qu'un « jeune », c’est-à-dire un poète qui n'aurait pas com plètement atteint sa maturité, qui aurait donné Jjusqu'au bout des œuvres de jeunesse, d’une sève vigoureuse, certes, mais n'aurait pas réussi à s'établir, à son rang, devant l'opinion.
C’est qu’au fond on ne sent pas chez lui l'unité de pensée, ni un de ces vastes plans de construction et de synthèse où se reconnaissent les chefs intellectuels. Et puis Verhaeren a hésité entre deux littératures. Il n’a pas compris entièrement la signification de la nôtre et, n’en épousant pas les grandes directives, il n'a pu y prendre, malgré tout, qu'un rang relativement subordonné, sans rien fonder non plus dans son propre pays qui fût susceptible d’être continué et de durer. Je veux dire qu'il n’a pas orienté la pensée et la poésie de son pays dans une voié définiuüve et qui le distingue des autres pays. Il ne s’est, du reste, pas rendu compte de ce qu’il y fallait. H a été dupe de lillusion contemporaine et toule primaire qui veut que nos temps commencent une ère nouvelle et qui repousse comme désuètes toutes les croyances et toutes les traditions du passé, sans prendre garde que le présent n’en est que la résultante convulsée. Cette orgueilleuse erreur si généralisée, nous l’expions cruellement aujourd’hui et il l'a expiée et en partie reconnue avec nous.
La guerre actuelle a trouvé en Verhaeren son plus grand poète peut-être. On n’oubliera pas Ceux de
Liège ni vingt autres pièces, où son inspiration vengeresse, à la démarche un peu lente comme la colère flamande, s'élève par degrés et ne s'arrête plus qu'elle ne tienne à la gorge son adversaire et ne le terrasse.
Verhaeren a fait aussi du théâtre, un théâtre bien personnel, fort et primitif, dont les personnages semblent taillés dans la pierre des cathédrales gothiques et suivent leur idée avec le majestueux entêtement de gens qui savent avoir des choses importantes à dire et qui ne s’en laisseront détourner par aucune considération extérieure, y compris celle du public, qui, s’il n’est pas content, n’aura qu’à s’en aller. Tel est son Philippe II, un peu long par endroits, un peu écourté en d’autres; tel est surtout son Cloïître, que la Comédie-Française a représenté, et que son anticléricalisme un peu forcené n’empèche pas d’être un beau poème dramatique.
Je ne signale que pour mémoire son Hélène, que joua Ida Rubinstein. Les sujets grecs ne sont pas l'affaire de Verhaeren. La ligne lui échappe complètement. Et c’est pourquoi sans doute il a dit ne pouvoirs’expliquer qu'on veuille perpétuellement refaire des chefs-d'œuvre déjà faits, au lieu d’en composer de nouveaux sur des motifs modernes.
Nul, que je sache, ne songe à refaire des chefsd'œuvre déjà faits, mais il ne faut pas confondre les sujets antiques avec les œuvres auxquelles ils ont donné lieu. Les sujets antiques sont riches d'une signification générale dont les sujets modernes sont
le plus souvent dépourvus. Eclos à l’origine de notre civilisation, ils en gardent l’éternelle jeunesse, la fécondité, la puissance de prodige. Toute la sensibilité des siècles, qui n’ont cessé d’en rêver, s’est déposée sur eux et est prête à frémir de nouveau, dès qu’un poète entreprend de les faire revivre. Simples et tragiques par excellence, ils sont comme les prototypes de tous les drames que l'humanité a vécus depuis, et ils ont l’avantage de n'être étrangers dans aucun pays, ni dans aucun temps. Ils sont de tous les pays et de tous les temps, et partout ils éveillent les mêmes échos profonds. Seul Shakespeare a pu dresser, en face de leurs figures, des figures rivales, mais le miracle ne s’est plus reproduit et ne se reproduira probablement jamais plus, car jamais sans doute les conditions au milieu desquelles a grandi le génie de Shakespearé ne reparaîtront,.
Du reste, Verhaeren et ceux qui protestent avec lui contre le retour des sujels et des modes classiques y perdent leur temps et leur encre. Les poètes y reviendront toujours. Banville et Leconte de l'Isle en ont été hantés avant nous, et Verhaeren lui-même n’y a point échappé. Seulement Pantiquité s’est vengée de ses mépris en lui retirant le sens de sa beauté.
Il serait injuste cependant d’oublier l'impression de force sauvage que nous donnèrent les premiers vers de ce poète visionnaire aux rythmes si sûrs, si personnels, si entraînants, aux grandes et inoubliables images et l’admiration qu’il nous inspira.
Tout de suite son originalité s’affirma et quoique ses premiers poèmes eussent la régularité parnassienne, ils étaient déjà écrits dans ce style simple et fort de primitif, qu’il accrocha avec tant d’aisance et de naturel au mouvement décadent et symboliste, dont il devint immédiatement un des maîtres. Ainsi les littératures commencçantes se raccordent-elles presque toujours à des littératures vieillies, car les extrêmes se touchent. Ainsi Verhaeren se présentet-il à nous sous le double aspect d'un des bons poëtes de notre Ecole symboliste aux élégantes fatiguées ét de lPinitiateur d’une jeune poésie belge. Vu du point de vue de la littérature française, ce est qu’un poeta minor, vu du point de vue belge, c’est un créateur et un grand poète. Tout est relatif.
Particularité curieuse! Verhaeren, avocat cultivé, ne portait la culture classique que comme un importun harnais et d’instinct 1l sentait et pensait en primaire. C’est qu’au fond il écrivait dans une langue et pour une civilisation auxquelles il ne participait que de loin et en étranger. Une autre histoire que la nôtre coulait dans ses veines, une histoire restée un peu au moyen âge et qui lui avait fait une àme neuve et populaire, une âme de corporation et de métier qui n’avait l’air si moderne que parce qu’elle n'avait, autant dire, point de passé.
C’est à cet état de formation intellectuelle tout médiéval que Verhaeren doit d’avoir si bien réussi son drame : Le Cloître, et si vigoureusement seulpté
ces âmes de moines, dont on le sent le contemporain passionné.
Les deux mêmes causes ont affaibli la signification de la personnalité littéraire de Maeterlinck. L’insuffisance du sentiment national, résultat de la situation spéciale de leur patrie, et la perte de la foi religieuse.
Ce qui donne sa grandeur quasi-tragique au De naturarerum de Lucrèce, c’est l’espèce de désespoir stoïque qui s’en dégage ; il y a, chez le poète latin, une sorte d’allégresse sombre à détruire toute croyance à l’au-delà. C’est le plaisir d'un aristocrate pervers d’humilier les hommes, en les mettant en face de leur incurable misère contre laquelle il leur prouve qu'il n’y a ni remède ni recours. Suave mari magno... Ilest doux, dit-il avec une férocité splendide, lorsqu’on est dans le port, d’assister aux angoisses de ceux qui sont en proie à la tempête!
Mais tout autre est la pensée de Maeterlinck, qui nous voudrait donner du bonheur, en nous retirant la foi et espérance, en en changeant du moins les données humaines. ( On ne meurt pas, à proprement parler, — dit-il en substance, — toutes les forces qui agissaient en nous survivent. Seule, la personnalité se dissout. Mais qu'est-ce que ce pauvre moi auquel nous attachons tant de prix? Rien, ou pres-
que rien. Une simple combinaison momentanée ; il s’en formera d'autres à la place. » Ainsi dégagée, cette superbe philosophie prend quelque chose d'irrésistiblement, de douloureusement comique.
« Les morts, nous dit Maeterlinck, — et c’est une des pensées qui lui sont le plus chères et qu’il développe le plus magnifiquement, survivent en nous et ne s’éteignent complètement que lorsque nous les oublions. »
Maeterlinck a pu écrire sur la vie des morts en nous, sur la vertu du silence et d’autres sujets pareils d’admirables pages, on ne sent pas moins au fond de ses livres l’incurable misère et indigence d’une philosophie morte et ne contenant plus que les fantômes de nos dieux. Ses explications si brillantes ne sont que des sépulcres ornés et blanchis ; à l'intérieur il n°y a que des ossements. Dès que cesse le mirage des mots, on se trouve en face d’une philosophie qui égale en pauvreté et en désolation tous les ouvrages de propagande de G. Macé et autres professeurs de l’incrédulité.
Il y a de Maeterlinck un chef-d'œuvre qui me semble immortel, une féerie délicieusement ailée et poétique : l’Oiseau bleu. Le poèle et le penseur ont eu le bonheur de s’y résumer définitivement et tout entiers. C'est positivement un prodige d’imagination, de sensibilité et de sagesse. Et pourtant, on sort du spectacle, on ferme le livre avec un amer désenchantement, car toute cette mythologie est la mythologie de la mécanique et du néant. C’est un spec-
tacle et c'est un livre de mort, et avec cela joyeux, mais d’une joie qui fait mal.
Au cri éternel des petits et des opprimés vers la justice et la bonté souveraines, Maeterlinck répond : «€ Il n’y a point de justice, il n’y a point de bonté que celle que nous nous accordons entre nous : il n’y a que la vie, qui est beauté, joie, mouvement et lumière et que vous ne savez pas voir. La vie contient tout. Profitez-en, en la comprenant mieux. La souffrance n’est qu’un de ses phénomènes, une de ses fonctions, Elle se perd et s'harmonise dans le mouvement universel. » Philosophie de gens bien portants et qui ont tout ce qu'il leur faut.
Comme je préfère tout de même les soupirs de détresse résignée que l'idée de leur mort fait pousser aux héros d’'Homère et de la Bible, et comme cela me semble plus littéraire et plus poétique, parce que plus vrai et plus humain ! Au fond je crois bien que la poésie n’est pas autre chose que le chant mélancolique de la vie individuelle en face de la mort, que le chant de l'impuissance de la vie à emplir ses désirs, à retenir ses illusions, à faire reverdir ce qui, à son insu, s’est desséché en elle. La poésie est surtout sentiment, c’est-à-dire douleur et joie, plus souvent douleur que joie, éveil en nous, sous l’archet qui les blesse, des cordes les plus intimes et les plus sonores de l’âme. Certes, du sentiment, certains ont fait ou font encore abus; ce sont surtout ceux qui travaillent dans le faux, qui se spécialisent dans les préciosités el les subtilités du sentiment imaginaire ;
mais dites-moi, qu'ils soient d’Homère, de Virgile, de Dante, de Shakespeare, de Ronsard, de Racine, de Vigny, de tous les plus grands poètes enfin, si les vers les plus beaux que vous avez retenus ne sont pas des vers de sentiment. Ce qui me rend suspects la plupart des vers modernes, c’est qu'ils sont surtout descriptifs.
On les dit évocateurs. Je dis qu'ils sont descriptifs et s’apparentent par là, plus qu'on nese lefigure, aux vers de l’abbé Delille. « Nous avons le sentiment de la nature, me disait, il y a quelques années, un jeune poète. — Vous avez le vôtre, lui répondis-je ; mais l’abbé Delille avait aussi le sien et rien ne prouve qu'il ne fût pas aussi bon que le vôtre. »
Ce qui fit le charme inoubliable et si surprenant des premières œuvres de Maeterlinck : Za Princesse Maleine, l'Intruse, les Aveugles, Pelléas et Mélisande, etc., ce fut le sentiment qui les animait, le sentiment de l’inexprimable, la tragédie de la peur, de la peur des forces méchantes et obscures, dont l'approche angoissante glaçait mortellement ses exquises petites princesses pour lesquelles le poète avait composé de si ‘jolies et de si mystérieuses chansons. Il put se dire alors qu'il nous avait fait éprouver un frisson nouveau. Rien d’aussi fort, ni d'aussi original n’était encore sorti du symbolisme. Cétait d'un Shakespeare pour marionnettes, d’un Shakespeare que le génie aurait visité avant qu'il eût sept ans. Le meilleur de Maeterlinck est le poèle enfant qu'il fut alors et qu'il se retrouva être
me me
abstrait des philosophes, c’est le Dieu homme, qui pense comme nous, qui sent comme nous, qui déteste toutes les complications, qui compatit à toutes nos misères et qui rit de bon cœuravecnousdes sottises, où nous n'avons pas mis de malice. C’est un Dieu qui se met à notre portée et nous invite à ne pas trop nous préoccuper de ce qu’il fait en dehors de nous, un Dieu qui se charge de tout, pourvu que nous l’aimions et qui fait de l'atelier, de la chaumière ou du champ où nous travaillons, un paradis quand il est là, bavardant avec nous, répondant à nos questions, comme aux Jours si doux de la Galilée.
Charmante philosophie de Franciscain, plus profonde, plus vraie qu'elle n’en a l'air et qui s’en va rejoindre au petit trot, sur l’âne de la Sainte Famille et de la Fuite en Egypte, la conception admirable de Paul Claudel sur « l’éternelle Enfance de Dieu! »
Il n’y a pas à en douter, ne serail-ce que pour avoir dit cela, l’ex-consul français à Hambourg, Paul Claudel, s’est révélé un des plus hauts et des plus puissants cerveaux de ce temps. Il mériterait une étude à part.
Trois ou quatre œuvres pour lesquelles l’épithète d’admirables paraît faible : L’Annonce faite à Marie, l'Echange, l'Otage etmême cet étourdissant el incomplet Protée. Pour arriver à ces chefs-d'œuvre, tout un échafaudage d'œuvres préparatoires bizarres, pleines de beautés de détail, de fragments étonnamment réussis, mais où l’attention s'ennuie et se perd et qui
ne méritent de subsister que comme un témoignage
à me à mm mg dr th bn than -s rm
du labeur cyclopéen, auquel l’auteur s’est livré ; telle est l’œuvre de Claudel.
Claudel a été lui-même son propre précurseur. Pour atteindre à la littérature claudélienne, il s’est fait préclaudélien, il a créé laborieusement une littérature et presque une civilisation antérieure, autrement dil, une grammaire, une prosodie, une logique, une rhétorique à lui.
Oui, une rhétorique, car son exemple et celui de quelques autres prouvent que c’est la grande affaire. D'une civilisation à une autreil n’y a souvent qu’une différence de rhétorique.
La littérature de Claudel est d’une grande originalité, elle est tellement originale qu'elle n’est à peu près plus française et qu'elle semble pensée avec une âme étrangère et traduite d’une langue éloignée de la nôtre et prise très près de sa source.
Mistral, avec qui Claudel a plus d’affinité qu'on ne le suppose avait refait le provençal pour y écrire ses poèmes qu'il traduisait ensuite en français. Le travail de Claudel a été plus compliqué encore. Il avance par proverbes comme le roi Salomon, dont il a reconstitué à son usage les procédés de pensées et d’écritures ; il applique à l'analyse des faits contemporains la manière primitive et puissante des vieux poètes orientaux. Là est la clef de sa méthode. Il emploie les mots de notre langue dont il a changé le génie. D'abord artificiel et voulu, ce procédé a fini par lui devenir aisé et naturel. |
Ainsi il est arrivé à faire de belles choses, lourdes
de sens, très simples et très émouvantes, des drames très profonds et qui, bien que jouables comme des mystères, seront surtout lus par des lettrés et des blasés, avides de se retremper dans la naïveté des pastorales. Ainsi seront accrusles malentendus entre le peuple et les mandarins, car je doute que cela devienne jamais populaire. Il est trop tard.
Je me trompe. Des œuvres comme celles-ci, si elles n’appartiennent pas à la littérature française, sont éminemment propres à l’exportation. Elles font partie de la littérature cosmopolite et mondiale, qui se prépare et qui, n'appartenant essentiellement à aucune langue, passera aisément dans toutes et flottera à la surface du monde moderne comme une brillante écume. |
Claudel fait honneur à la France, certes, à la facon de Mistral, mais ses œuvres n’appartiennent pas plus à la littérature française que Mireille, Nerto ou Calendal. Il s’est traduit lui-même en français, comme Leconte de l'Isle a traduit Homère.
Depuis cinquante ans environ, l'habitude des traductions littérales a amené un style nouveau, le style de traduction. Insensiblement il envahit notre littérature et la transforme et Claudel nous montre aujourd’hui à quel inquiétant progrès ce style rongeur du génie national est parvenu.
Néanmoins, des poèmes comme la Cantate à trois voix témoignent d’une science personnelle admirable. C’est d’un rude ouvrier et qui a su reconstituer dans un esprit moderne toute une subtile et com-
gen cm on om on.
plexe architecture, comparable à celles du dithyrambe grec, au moment précis où ce genre de poème, accompagné de danses symboliques, évoluait vers la tragédie sans y toucher encore. Il y a là un travail qu'on eût proclamé chef-d'œuvre el chef-d'œuvre unique au temps des anciennes maîtrises et du compagnonnage, s'il y avait eu des compagnons el maitres en musique et en poésie, tant la matière en est adroitement distribuée aux trois voix, qui jouent à la balancer et à se la renvoyer, comme si elles jouaient avec de fraîches couronnes, tandis que le récitant, tel un chef de ballet, les unit et les redisperse. C’est un chef-d'œuvre, certes, mais un chef-d'œuvre de technique, un chef-d'œuvre qui ne peut guère intéresser que les connaisseurs et les curieux de composition rythmique pure. Je me demande ce que cela donnerait à l'exécution en plein air; peut-être serail-ce très gracieux. Avec Claudel on ne peut jamais répondre de rien, car il a le sens théâtral.
Claudel est un homme qui a longuement médité sur les lois organiques de la poésie et du théâtre. Ce n'est pas un empirique, il n’a pas appris le théâtre superficiellement comme les autres l’apprennent, mais en philosophe qui en a pratiqué l'analyse et la synthèse et en grand poète. Il y a en lui du Gœthe. C'est un Gœthe qui n’est pas parvenu à se dépouiller, qui n'ose faire un pas s’il ne porte avec lui tout son luxe romantique et symboliste, s’il n'entend sonner toutes les sonnettes de ses allitérations et de ses épithètes. Plus dramatique que Gæthe, il a le malheur
de ne pas croire à la simplicité ; il s'est fabriqué laborieusement, patiemment, un style artificiel, qui le sert et le dessert tour à tour. Peut-être le voudrait-il, qu'il ne pourrait plus s’en affranchir. S'il persiste, il gardera son inquiétant prestige près des lettrés et des artistes, mais n’atteindra les masses qu'indirectement el par d’autres, par les démarqueurs et les faux disciples. Or, pour être au plein sens du mot un grand poète, il semble qu'il faille prendre contact avec les foules qui s’alimentent de poésie, mais n’en font pas. Les représentations qu'on a données des pièces de Claudel ont été données en vase clos, devant un public très renseigné, décidé à comprendre et à applaudir, devant un public raffiné à qui il faut de la beauté « rare ». Claudel, comme tout le monde, a besoin d’un plus large contrôle. Les chefs-d'œuvre ne se font, ne deviennent définitifs qu'avec la collaboration du peuple, pour lequelils sont composés. Sophocle passe partout.
S'il ne consent pas aux sacrifices et aux adaptations nécessaires, Claudel restera ce qu'on est convenu d'appeler « un auteur difficile », un de ces grands auteurs de décadence qui deviennent plus tard une curiosité pour les érudits, un objet de commentaire pour des professeurs en quête de thèses. On le découvrira tous les cinquante ans, à moins que, pillé par tous les faiseurs, l'essentiel de son œuvre ne se vulgarise sans lui. À vrai dire, si la langue et la prosodie des Claudel, des Péguy et de leurs émules arrivaient à s'imposer définitivement, ce qui me sem-
LE SYMBOLISME 262 ble difficile, il y aurait une brutale solution de continuité dans l’histoire littéraire de la France et tout ce qui les aurait précédés deviendrait langue morte. Ce serait une révolution et qui me semble improbable.
J'admettrais à la rigueur qu’à l’avènement de la démocratie corresponde une littérature nouvelle? Mais qu'y a-l-il de démocratique et de populaire en Claudel? Pour qui écrit-il, sinon pour une aristocratie de lettrés ? Des écrivains comme lui creusent plus profond le fossé entre le peuple et eux. Ils constituent une élite de plus en plus fermée. Ils correspondent, par conséquent, de moins en moins à ce qui, me sem ble-t-il, devrait être la fonction du poète, unifier un peuple dans le culte d’un même idéal. Homère a fait la Grèce, Dante a créé l'Italie moderne, Shakespeare relie, à travers le monde, tous les peuples de langue anglaise et Gœthe est le symbole visible de l'unité allemande. Réunir les âmes et les grandir ensemble, voilà le vrai but de la poésie. Ce qu'il nous faut, ce n’est pas plus de complexité, c’est plus de simplicité pour que soit rendue plus accessible à plus de gens la sphère des nobles rêves et des hautes pensées. Encore est-il une forme de simplicité antipathique au peuple et c’est la simplicité artificielle de Péguy, qui ne peut charmer que des lettrés. Si on donnait au peuple les livres de Péguy, il y aurait fort à parier qu'il croirait qu'on se moque de lui.
Au moins n’avons-nous pas à adresser un pareil reproche à Francis Jammes, l’ami de Claudel, qui l’a converti au catholicisme.
Nature charmante, ingénue et tendre de poète, peut-être n’en fallait-1l pas beaucoup dire à cette exquise brebis du Bon Dieu qu'était Jammes, pour le ramener au bercail, où l’attendait un si doux Maitre, entouré de la Vierge Marie et des anges.
Je crains de désoler cet excellent Jammes, en avouant que je préfère à ses œuvres chrétiennes quelques-unes des anciennes, celles d’avant sa conversion, les païennes. Un bon catholique ne se sent pas dépaysé dans le paganisme, on a toujours un peu passé par là, on en a toujours gardé quelque chose, tandis que les autres religions, dérivées du christiantsme, éloignent du catholicisme à jamais. Elles en partent ; comment voulez-vous qu'elles y reviennent?
Françis Jammes, à mon avis, est surtout un poète en prose el sa prose jeune, fraîche, flexible, odorante, sentant la lavande et le thym, bruissante et claire comme une fontaine fréquentée des nymphes et peuplée des mille caprices d’une imagination anlique, vaut toutes les proses du monde et elle ne diffère des autres proses que par sa qualité. Il n’y entre rien de spécialement décadent ou symboliste.
Ses vers, qui du reste diffèrent en réalilé assez peu
de la prose, ses vers, dis-je, semblent avoir été faits pour compléter sa prose de quelques mélodies singulières dont l'originalité s’y fût perdue. Ce sont des dissonances d’un sentiment exquis, qu'il a notées à part :
J'aime, dans le temps, Clara d’Ellébense, L’écolière des anciens pensionnats.
Ces deux vers courent dans ma mémoire avec les longues jambes fines de l’aristocratique écolière qu'ils ‘voquent. Son recueil De l’Angelus de l’aube à l'Angelus du soir est plein de choses comme celles-là. Peut-être tout le monde ne les sent-il pas de la même façon, mais elles me ravissent.
Depuis qu'il s’est converti, Francis Te s'est promis de consacrer son talent à la religion el de nous doter enfin d’une poésie chrétienne. Évidemment cela nous manque un peu, car on ne peut pas compter Lamartine comme un vrai poèle catholique Lamartine est très beau, mais « ce n'est pas ça »; c’est un mélange solennel et brillant de spiritualisme et d’hébraïsme ; j'y trouve peu la douceur et l'intimité de notre foi et je n’y perçois pas le son des Paraboles et du Discours sur la Montagne. Le Dies Irae, quelques proses et quelques antiennes liturgiques du moyen âge; la Ballade à Notre-Dame de Villon, deux ou trois petites pièces de Verlaine nous indiquent le vrai ton. Nous sommes sur la piste; un jour ou l’autre, quelqu'un de nous trouvera.
Nous avons le sentiment. Il ne s’agit plus que de trouver la note juste.
Mais rien ne sert de se tracasser et je crois bien que l’auteur des Géorgiques chrétiennes se lracasse un peu. Il semble s'imposer des tâches. Il vient de composer une sorte de roman pieux, le Rosaire au soleil, dont chaque chapitre a pour titre l’un des quinze mystères du Rosaire. Ce n’est pas ainsi que se font les livres et surtout les romans.
Que restera-t-il de Jammes? Un livre sans doute où seront réunies ses charmantes nouvelles et quelquesuns de ses vers. Et ce sera suffisant, puisque l’essentiel y sera. Et cela fera un épilogue exquis aux nouvelles de Bernardin de Saint-Pierre, revenu sur la terre après un siècle, et ajoutant à la nostalgie des îles Ia nostalgie du temps passé, de ce temps qui était un peu né de son imagination et quis’était peint à ses couleurs.
Que restera-t-il des autres? Il est bien difficile de le prévoir. Mais ni Maeterlinck, ni Verhaeren, ni d’Annunzio, ni Péguy, ni Claudel n’auront, en dépit de dons supérieurs, rempli peut-être toute leur destinée. Ils seront restés jusqu’à la fin des « jeunes », victimes du je ne sais quoi de bizarre qu'il y avait dans les idées qui les orientèrent au départ et dont ils n’osèrent plus s'affranchir.