LE COMPAGNON
Derrière la colline et derrière le fleuve, Compagnon éternel et que tu ne vois pas, Sur le sable, la feuille morte et l’herbe neuve Ecoute le passé qui marche dans tes pas.
Du fond de ta mémoire et du fond de ta vie
Il s’'avance, se tait et s'approche, et sa main
Cueille l’ombre des fleurs que nous avons cueillies ; Il s’obstine à nous suivre et sait notre chemin,
Mais si pour l’entrevoir tu retournes la tête, Tu l’entendras soudain s’en aller devant toi Tu n’as qu’à t’arrêter si tu veux qu'il s'arrête. Et il reste invisible à celui qui le voit.
La fontaine où tu bois mire sa face inverse, L'écho où tu parlais répète ce qu’il dit,
Et l’âtre où tu séchas les gouttes de l’averse
Offre sa cendre tiède à son pied refroidi, |
La porte que ta clef entr’ouvre et que tu pousses Laisse entrer avec toi cet hôte inaperçu;
A l’angle où l’araignée ourdit ses toiles douces, Le Passé tisse auprès la sienne à ton insu.
A son double rouet qui file l’aube et l'ombre Il travaille sans cesse et ne s’est pas lassé;
Il a mêlé son fil sournois aux fils sans nombre Et l’habit que tu vêts est fait de ton passé.
Il dort dans ton sommeil et songe dans tes rêves Il se lève à l’aurore et te suit jusqu’au soir
Le long de la forêt, du fleuve ou de la grève;
Un jour, il te tendra son magique miroir.
Lui qui fut si longtemps invisible à ta vie Deviendra le passant que l’on n’évite pas
Et du fond du cristal de la glace ternie,
Tu te verras venir, tous les deux, pas à pas;
Il n’a rien oublié afin qu'il te souvienne,
Et double, en ce miroir où tu t'es reconnu, Derrière ton destin et ta face, la sienne
Est l'éternel présent de tout ce qui n’est plus.
J'ai cité cette pièce, si belle et si claire et qui clôt presque, avec les Jeux Rustiques et Divins, la plus surprenante partie de l’œuvre du grand poète, je l’ai citée, dis-je, parce qu'elle nous révèle, dans une forme abrégée, sa pensée et pourrait lui servir d'introduction.
Il me semble qu’on pourrait appliquer à Régnier et à bon nombre d’entre nous aussi, cette observation si profonde d'Henri Bremond sur Newman : « Il ne sentait bien, il ne vivait réellement qu’au passé ». Certains hommes n'entrent qu’imparfaitement en contact avec le présent, qui les trouve un peu distraits et absents, et ne le comprennent que quand il s'éloigne et prend de la perspective. Le
203 HENRI DE RÉGNIER présent les surprend toujours insuffisamment préparés et ils ne trouvent ce qu’il fallait dire, ne sentent ce qu'il fallait éprouver qu'après qu’il est passé. Heureuse infirmité, qui fait de l'existence des poètes une suite d'occasions manquées et de douloureux regrets, qu’ils expriment d'autant mieux ! S'ils aiment, il arrive que la présence de la personne aimée paralyse leur sensibilité, qui ne s’épanche bien que dans l'absence, lorsqu'ils lui substituent son image. Et c'est de cette image qu’elle imprime en eux, et parce qu'elle est faite en partie de leur rêve profond, qu'ils sont épris plus encore que de sa réalité même. Ce n’est pas cette personne elle-même qu'ils aiment, c'est Omphale, c'est Ariane, c’est Ophélie, c'est Hélène, et parce qu'ils ont surpris dans une attitude, dans un sourire, dans un trait furüif, — incessu patuit dea, — à la beauté d'un . type éternel, une de leurs éternelles amours.
Un Régnier, comme chacun de nous, mais plus que nous, parce qu'il est plus poète, n’est pas une individualité quelconque, il est l’homme éternel, antique et moderne, il est le Poète, il est Homère, et Sophocle, et Théocrite, et Shakespeare, et Racine, il est Hercule, et Thésée, et Achille, et Hippolyte, et Hamlet, et Oreste.
S'il est Hercule, il absorbe en lui Omphale et Déjanire et le vindicatif Centaure, et la massue et la quenouille et l'Hydre de Lerne. S'il est Thésée, il absorbe Phèdre et Ariane, avec le Minotaure. S'il est Hamlet, il suppose Ophélie. Les aventures
d'un héros ne sont que sa personnalité déployée. Ses amantes, c'est lui qui les crée, les pose, les situe, leur imprime sa marque ; elles expriment ses désirs, son idéal ou ses faiblesses : c’est lui qui les revêt d'une légende, qui les fait ce qu’elles sont. Elles sont son destin comme il est le leur, car « le caractère d'un homme est sa destinée » a écrit le vieil Héraclite.
« Ophélie n'est que la jeunesse noyée d'Hamlet », nous disait Mallarmé en 1894. Mais bien avant Mallarmé, Régnier, parlant d’Hercule à Omphale, écrivait :
Toi, sa pensée étrange et l’ombre de son âme $ D
Sois son âme éternelle, Ô son âme éphémère !
Henri de Régnier avait, comme tous les poètes lyriques, pris sa vie intime pour sujet de ses poèmes, sa vie, c'est-à-dire ses espoirs, ses amours, ses rêves, son aventure, qui étaient pareils aux espoirs, aux amours, aux rêves, aux aventures des autres hommes ; et c'était l’aventure humaine, en somme l’éternelle aventure de la vie, qui recommençant avec chacun, a été mille fois racontée et plusieurs fois fixée et immortellement stylisée en des poèmes, en des peintures, en des sculptures, que tout le monde connaît et où, les uns après les autres, les hommes qui se succèdent sur la terre, retrouvent leur propre émotion et l’évocation merveilleuse de leur propre expérience. Reprendre ces vieux beaux
thèmes, ces refrains de l'Ancien temps, où pleure la mélancolie de tous, n’est-ce pas la meilleure manière de se raconter soi-même, car ainsi on n’est pas seulement tel ou tel homme, on est l’homme, on ne dit pas seulement sa chanson, mais la chanson des hommes, ou plutôt de sa chanson particulière on fait une variante de la chanson universelle. On y ajoute son couplet, mais, pour que ce couplet s'impose à la mémoire, il faut qu’il soit dans le ton de la chanson et qu'il lui apporte cependant une vie nouvelle, un rebondissement d'émotion. La chanson semblait finie, elle repart de plus belle. Tel est le miracle du génie.
Faire de la littérature, c’est, qu'on le veuille ou non, prendre la suite, s’insérer dans la série des grands poètes, des grands littérateurs, c’est continuer une histoire depuis longtemps commencée et où le plus fort ne peut introduire qu’un épisode ou qu'une péripétie. De même que la science actuelle est le total des inventions humaines, de même la littérature actuelle est le total de l’ancienne. Et chaque grand poète qui se lève n’est que l’abrégé de tous ses prédécesseurs, il ne peut ériger son œuvre que sur la leur, en la complétant. Il peut arriver que par une initiative heureuse il en change momentanément la perspective, mais ce sera ‘en s'inspirant du plan général de l'édifice.
Si Régnier a pu mener à bien une entreprise que ni Mallarmé, ni Baudelaire n'avaient pu complètement réussir, c’est que, malgré sa jeunesse, 1l s’est
trouvé plus riche d'expérience et de savoir que ces maîtres. Régnier a trouvé dans sa riche culture humaniste les ressources en images, en mythes, en idées qui leur manquaient ou qu'ils avaient imprudemment dédaignées. Baudelaire, avec son esprit théologique, sa haine du paganisme, regardait, à travers le dix-septième siècle, vers le Moyen-Age et ses restrictions, Verlaine et Mallarmé lui-même se ressentaient plus ou moins du même idéal et tendaient également vers les formes abstraites, c’est-àdire vers une diminution considérable des moyens d'expression.
Comment aurait-on pu réussir une littérature symboliste, en commençant par se priver de cette prodigieuse galerie de symboles qu'offrait la mythologie grecque, en renonçant à se servir de tant d'images, mullipliées et popularisées par la peinture, la sculpture, la poésie, et qui, depuis des siè-
cles, avaient prêté leurs formes à nos pensées et à nos rêves, et se trouvaient si intimement mêlées à notre vie ?
Cette culture humaniste me semble avoir pénétré Henri de Régnier beaucoup moins par le moyen de l'étude et de la lecture que par l'imagerie et la sculpture décorative. C’est, en voyant, dans les manoirs qu'il avait habités ou fréquemment visités depuis sa plus petite enfance, des tapisseries de la Renaissance ou des dix-septième et dix-huitième siècles, ou quelques trumeaux au-dessus des glaces et des portes, c’est en se promenant dans des parcs
peuplés de dieux à la manière de Versailles, que Régnier s’est familiarisé si étroitement, si profondément avec la mythologie. Elle est entrée en lui en même temps que la lumière. Il a vu sur les murs des chambres, des couloirs et jusque dans les greniers tout un peuple mystérieux de divinités à demi effacées et d’autant plus attirantes. Il a vu des dryades et des faunes, presque avant d’avoir vu des arbres. Il a vu les cornes d’Actéon et la colère de Diane, l’hydre de Lerne et le lion de Némée, la tête de Méduse, le pétase et la sandale aïlée de Mercure. Et, dehors, dans les jardins, au sommet de quelque escalier de marbre usé, l'oiseau de Junon, le paon, orfèvrerie vivante, étalant sur la lyre de sa queue qui roue, toutes les pierreries de Golconde, toutes les fantaisies de la fable sur un oiseau réel, dont le cri guttural ressemble au cri d’une corne de tramway ; puis non loin de là, sur une pièce d’eau, l’oiseau de Léda, le cygne, silencieux et fier, divin chef-d'œuvre, forme exilée du ciel, et si beau qu'il fait tout comprendre. A l'enfant qui a vu, vraiment vu, avec ses yeux premiers, le paon, le cygne ou le cerf héraldique, qu’y a-t-1l désormais d’impossible à croire? Et de tels êtres, si merveilleusement étranges, ne semblent-ils pas subsister comme des intermédiaires entre le monde des réalités et le monde fabuleux des chimères ? Ne sont-ils pas une mythologie vivante ?
Et si nous descendons un peu, voici la chèvre, caprice architectural, et le bouc puant, cousin des
satyres, et le taureau et le bélier aux cornes enroulées qui rappellent Jupiter, et puis voici la vache Io, qui ouvre avec étonnement les grands yeux de Junon sous la charpente de son front surmonté aussi de cornes, et le hibou, dont se casque chaque nuit la vigilante Minerve.
Et puis, ce sont les almanachs qui nous apprennent les signes du Zodiaque, les Gémeaux, le Verseau, la Balance, la Vierge, puis les planisphères célestes avec leurs constellations aux noms si riches de rêve et où les anciens dieux semblent s'être réfugiés. |
Enfin voici le bestiaire héraldique et les écussons parlants, où s’afirontent les licornes, où jappent les chimères.
Aïnsi, avant toute lecture, l'imagination d'un Régnier se trouve déjà peuplée prodigieusement d’une multitude homogène d'animaux pensants et de héros fabuleux. Il y en a derrière chacune de ses pensées et qui s'apprêtent à en devenir les emblèmes.
Ajoutez à cela l'antique rouet et la quenouille où les Parques filent la destinée ; les ciseaux qui en tranchent le fil; la lampe qui s'allume comme une pensée ; le miroir qui, pareil à notre âme el à notre mémoire, nous renvoie notre image et celle des choses et prête ainsi à tant de réflexions; la clef, qui ouvre et ferme ; les routes qui mènent aux villes et aux aventures; la mer, d'où tant d’aventuriers sont venus et où s’élancent tant d’espoirs, dont beaucoup font naufrage.
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Et représentez-vous maintenant un homme incliné naturellement à ramenér en soi-même pour le confronter avec l’image qu'il s'en fait, tout ce qu'il voit ou apprend de la vie, — car Régnier, comme tous les esprits philosophiques, cherche le sens de la vie, et pour le mieux saisir, il en classe les gestes et les actes par catégories, il en restitue le nombre à l’unité, 11 généralise les cas individuels et le sien même.
Son aventure, à quelques menus détails près, sera l’aventure humaine ; sa destinée, la destinée humaine. Sa jeunesse, 1l la reconnaîtra dans tous les jeunes hommes qui partent avec de grands espoirs, appelés à mourir au cours de la route ; son âge mûr sera plein de luttes contre les monstres, qui le terrasseront s’il ne les terrasse. Heureuse sa vieillesse, si elle le ramène avec quelques trophées à la chère maison de son enfance !
Le poème de l'aventure où soufflent un large chant du départ et des trompettes d’or, ce sont les Poèmes Anciens et Romanesques; le poème du retour, c’est T'el qu'en songe.
Une sorte de brume mystérieuse enveloppe ces deux poèmes, un pêu conçus comme des apocalypses païennes et des visions, mais je ne sais rien qui rende avec autant d'intense beauté ni d'une façon plus poignante le son d’une vie supérieure, le son tragique et merveilleux de la vie. Ce ne sont pas de simples allégories! L’allégorie classique est froide
et sans vie, elle cache mal sous ses oripeaux d’em-
prunt les syllogismes qu’elle habille patiemment, puérilement et qui conservent leurs gestes mécaniques de mannequins.
Je suis très embarrassé pour faire des citations, il faudrait presque tout citer, car presque tout est de la même qualité, tout forme trame; Régnier n’est pas de ces poètes qui font le morceau, mais chacune de ses pièces concourt à l'effet de l’ensemble et se moire, et chatoie, et frissonne des reflets que lui envoie le morceau voisin. Heredia nous disait : Régnier prend une grande feuille de papier blanc, il y jette un vers, qui en amène un autre et d’arabesque en arabesque les suivants se déroulent, s’enlacent, se désenlacent, décrivent cent méandres et viennent d'eux-mêmes s'achever en un dernier vers imprévu, profond et rayonnant ». C'est, en effet, de celte façon qu'ont été composées quelquesunes des sereines et des belles pièces, qui font le charme apaisé des Jeux Rustiques et Divins ou de la Sandale ailée. Elles sont d’un grand et tranquille travail. L'ouvrier, sûr de sa haute pensée et de sa technique, y laisse courir sa plume et son burin au fil égal de l'idée, et sans avoir même besoin de se relire, il envoie à l’imprimeur la page encore tout humide et si indolemment écrite, et c'est un chefd'œuvre. Mais cette manière, qui étonnait et émerveillait avec si juste raison Heredia, est celle de sa maturité. Régnier y recourait, pour donner plus de consistance à son livre et pour en enrichir la façade d’ornements, qui en relevaient la physionomie et le
style, qui en aéraient l'architecture et la rendaient à la fois plus hardie et plus légère.
En réalité, 1l y a deux époques dans la poésie de Régnier. Il y a la période d'aventure et de conquête, où il part, sous l'œil de Mallarmé et avec la volonté de réaliser la poésie symboliste. À ce moment, il est en pleine jeunesse et tout débordant de tendre et ardente sensibilité. Sa pensée alors s'enveloppe volontairement de nuages, à travers lesquels fulgure une imagination dorée. A la lueur des éclairs, qui en percent la nuit, on distingue, au fond de son palais, où elle attend Hercule, Omphale qui, à son rouel, file son destin, puis les femmes antiques, qui attendent sur la grève, avec le Miroir, l’Amphore et la Lampe, l'arrivée du héros et de l'amant. Entre temps, passent les caravanes des aventuriers de la mer. Puis, c’est Ariane sur son rocher et Hélène sur sa tour, et la Belle au Bois dormant, qui se meurt de ce que son chevalier ne vient pas et la Licorne, qui,
Folle d’avoir flairé les mains froides de mort, Se cabre, fonce et heurte et coupe de sa corne Les vents qui du midi remontent vers le nord.
Et c’est vous, et c’est moi, et c’est nous tous, dans le vent, dans les embruns, dans les larmes, dans la vie profonde et dans le rêve, nous tous, fiancés avec nos âmes aux dames du Rêve. Voici Hercule, revenant de ses douze travaux :
Il a lavé le sang de ses bras aux fontaines Et laisse avec orgueil traîner sur les cailloux La toison du bélier et les peaux néméennes.
I1 vient à toi, l’'Omphale, âme de ses courroux, Toi son âme vivante et qui gardes, à douce, Le songe du soleil mort en tes cheveux roux
De grandes fleurs ont refleuri la terre aride Qui sera mère à ton sourire puéril,
Héritier médéen des philtres de Colchide,
Ton honneur est le prix que voulut son péril! Prends la peau léonine à tes épaules nues, Sous les griffes que joint un fermoir de beryl.
Les monstres accroupis se crispent dans les nues En songes tristes acculés au fond du soir, Et la quenouille est douce aux porteurs de massues.
Au trône qu'il dressa royal et pour t'y voir
Sois son âme éternelle, Ô son âme éphémère,
Toi qu’à survivre belle a forcé son espoir.
Et si son cœur, hélas, mordu par la chimère Durant le dur travail de ton nom illustré Elude sa tristesse en quelque cendre amère, Laisse le bûcher d’or fumer au ciel sacré.
Outre la beauté multiple et la multiple signification de ces vers, on a admiré au passage ce don de réalisme, qui nous fait entendre sur les cailloux le bruit de la toison et des peaux néméennes, qui trainent aux épaules du héros.
Et maintenant, contemplez ce défilé aventureux
d'histoire et de légende, retour d'Orient, d’un relef à désespérer Flaubert :
Ils sont venus pendant les siècles de nos larmes
— Haute fresque en passage sur l’occident clair — Avec des chants, des cris, des palmes et des armes, Longer la côte adverse et sa grève de mer.
Des marchands durs sortis des Tyrs et des Carthages Passaient en supputant des nombres sur leurs doigts Sans voir que le soleil aux barreaux d’or des cages Striait d’ombre les lynx et les onces des bois.
Les ânes roux chargés de coffres et de caisses Broutaient en titubant des roses, et les soirs S'irritaient des grelots tintés par les ânesses Trottant parmi les béliers blancs et les boucs noirs.
Puis ce furent des bouffons et des astrologues Contemplant tour à tour les astres et les fleurs, Et des courriers équestres escortés de dogues Qui jappent dans la nuit et flairent les voleurs.
Les grands chevaliers d'ombre et de fer, loin des joutes, Aux échos du passé, poussière et fol ébat !
Chevauchent, deux à deux lavés par les absoutes
Vers le sang des graals et l'espoir du combat.
Des pèlerins, sous la cagoule et sous la loque, Besaces au côté, coquilles et bourdons,
Se signent par la croix de qui leur lèvre invoque, Pour les nouveaux péchés, le sang des vieux pardons.
Dites-moi si vous avez jamais vu enluminures de Missel médiéval ou d'Heures, plus évocatrices du
Moyen-Age des contes, que des vers comme ceux-Ci :
Les grands cerfs roux viendront flairer aux serrures Et fuir au bruit léger des faines sur le toit,
Et les oiseaux mangeront seuls les grappes müres Comme de lourds rubis au manteau d’un vieux roi,
Et cet autre :
La forêt et le mont où la lune s'écorne..
Et encore ceci :
En l’antique forêt des hètres et des houx Les «rbres bercent sur leurs branches des hiboux.
Passons à présent à la pénétrante douceur de Tel qu'en songe, à ce délicieux poème du retour de l'âme au cher manoir et aux paysages de l'enfance. Ecoutez ce bruit de la pluie et de vos larmes qui vous mouillent jusqu'au cœur :
La pluie est douce et mouille les vieilles bures Et les loques et la peau dure De la couleur des feuilles mortes Et le f ot de hêtre est lourd et les socques Des pauvres pieds sont tenaces aux feuilles mortes, Et la sente boueuse est obscure Qui mène vers le seuil des portes Aux chaumières, là-bas, parmi les cultures.
La pluie est douce sur toute la forêt et sur les plaines, L'obole tinte aux plis des robes de laine
Et luit aux vieilles mains lourdes d’aumônes,
Les falots éclairent la souche et la pierre et les bornes,
Et vacillent en l’eau des fontaines, Et les pas lourds et monotones S'en vont en écrasant les faînes.
Et ce passage des Vents ne vous donne-il pas le frisson ?
Les grands vents venus d'outre-mer Passent par la Ville, l'hiver, Comme des étrangers amers,
Ils se concertent, graves et pâles Sur les places, et leurs sandales Ensablent le marbre des dalles.
Comme de crosses à leurs mains fortes Ils heurtent l’auvent et la porte Derrière qui l’horloge est morte;
Et les adolescents amers S’en vont avec eux vers la mer.
Mais le grand charme du livre est dans le don qu'a le poète de prêter un visage inoubliable et une âme aux nombreuses figures allégoriques qui le peuplent. On les rencontre par les routes ombreuses qu’il décrit, à travers les couloirs et les chambres de ses manoirs, au bord de ses étangs en des attitudes. si chèrement familières, avec des regards si beaux et si parlants, qu'on croit les reconnaître à moitié, comme ces êtres tendrement pleurés, qui nous visitent parfois dans nos songes, reviennent nous voir à la faveur de notre sommeil, reprennent quelques instants la vie d’autrefois et nous quittent, malgré
nos instances, pour s’en retourner en leur demeure mystérieuse avec leur secret dans les yeux. Je ne connais aucun poète qui ait su animer ainsi de prétendues abstractions ou plutôt je ne vois en ce genre que les infortunées petites princesses du théâtre de Maeterlinck et qui sont aussi des allégories diadémées, mais Maeterlinck leur donne de jolis noms légendaires et leur prête des aventures, tandis que Régnier nous les présente dans leur nudité d’allégories et dans cet ‘état les fait vivre comme des personnes. J’allais pourtant oublier Baudelaire et sa douleur et ses défuntes années, sur les balcons du ciel, en robes surannées. Oui, quelquefois Baudelaire avec Edgar Poë avaient précédé Régnier. Et avant Baudelaire et Edgar Poë, quelques peintres anciens. N'importe, je ne sais rien de plus délicieusement intime ni de plus touchant, ni de plus poétique, que les trois fins tableaux que voici :
La douce joie a passé # En chantant, un matin, sur sa flûte d’ébène Derrière les hautes roses de ma fontaine ; Mais le vent riait sur ses pas effacés
Au sable fin et la fontaine
A ri de même
De toute son eau vive à cette chanson vaine Et l’écho ne sait plus que la joie a passé.
Au bord de tes silencieuses eaux, Mémoire, Où tu penches ta face et la tienne, Tristesse !
Vous vous tenez comme les deux sœurs de ma vie, L'une pâle et l’autre pâlie
De tout ce que sait l’une et que l’autre n'oublie,
Et l’eau silencieuse où se voit la Mémoire
Lui montre son visage auprès du sien, Tristesse!
Dans la haute salle, simple et grave, où ma Mémoire S'’accoude et songe pour toujours, Dans la salle aux murs de marbres et de miroirs Où son image se répercute comme au fond des jours, En silence, avec sa robe rose et noire, Avec sa face pâle sous ses cheveux lourds, C’est la Mémoire, Sœur de mes jours et de mes soirs.
Avec les Jeux Rustiques et Divins commence à s’annoncer la seconde manière de Régnier. Là, l’influence classique dé Heredia le dispute déjà à la magique influence de Mallarmé. Les brumes se dissipent ; un Jour délicatement doré enveloppe les nouveaux poèmes, sans en détruire tout à fait l'atmosphère divine. C'est du Puvis de Chavannes, c’est le Bois sacré, fourmillant de dieux, dont le marbre de Versailles n’a pas encore figé et emprisonné la beauté: et qui circulent ivres de vie et qui jouent et s’ébrouent dans cette ultime et tiède lumière. Oh! le beau, oh! l’adorable livre ! où presque tout est chefd'œuvre et sur qui planent encore les grandes ailes de la Mélancolie ! Quiveut connaître le double poète, qui est en Régnier, qu'il commence par ce livre-là. Qu'il y lise d'abord et médite le grand, l’admirable
poème, intitulé l'Homme et la Sirène! C'est écrit dans une langue et dans une manière qui font penser à La Fontaine, quand celui ci s’avise d'être vraiment poétique et sublime, comme dans le Chêne et le Roseau, où encore comme dans la fable La mort ne surprend point lesage. C'est d’une aisance constamment familière avec la grandeur et qui, sachant sourire, sait aussi s'élever sans effort et avec naturel au plus haut rêve. Et on y retrouve aussi les secrètes et altières retraites où la pensée de Régnier nous a accoutumés.
Le livre contient aussi les plus adorables odelettes du poète, entr’autres celle-ci, que tout le monde sait par cœur :
Un petit roseau m'a suffi
Pour faire frémir l’herbe haute Et tout le pré Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi; Un petit roseau m'a suffi
A faire chanter la forêt.
Ceux qui passent l’ont entendu Au fond du soir, en leurs pensées, Dans le silence et dans le vent.
Clair ou perdu, Proche ou lointain.
Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant au fond d'eux-mêmes, L’entendront encore et l’entendent Toujours qui chante.
Il m'a suffi De ce petit roseau cueilli A la fontaine où vint l'Amour Mirer, un jour, Sa face grave Et qui pleurait, Pour faire pleurer ceux qui passent Et trembler l’herbe et frémir l’eau ; Et j'ai du souffle d’un roseau Fait chanter toute la forêt,
Après de tels morceaux et ceux que j'ai déjà cités, on comprend que la cause du vers libre ait été irrévocablement gagnée. Le moyen, après cela, de contester qu'il y eût là une forme de poésie, qui se justifiait à la fois parce qu'elle était exquise et parce qu'elle ne pouvaitl'être davantage ni même autant, si elle eût été plus régulière et plus traditionnelle !
Le reste du livre est formé d’inscriptions et de ces nombreux petits poèmes à la fois significatifs et ornementaux pour lesquels Régnier, ainsi que je l'ai dit plus haut, s’amusait à laisser courir sa plume sur la page blanche comme cette hirondelle, que l’on voit, nouant et dénouant autour de la maison son vol qui s’enchevêtre: