‹ Le symbolisme de Baudelaire à ClaudelChapitre 2 sur 14 · ALFRED POIZAT · texte numérisé non relu

ALFRED POIZAT

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AU HÈe

Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur le symbolisme, il n'en est pas moins vrai qu'il fut un des événements intellectuels les plus considérables de ces trente dernières années. Peut-être serait-il plus exact de dire que ce mot a servi à qualifier toute une série de manifestations, les unes calculées, les autres inconscientes, par lesquelles se traduisirent les mille tendances plus ou moins troubles, les aspirations confuses d’une époque de décadence. Le symbolisme caractériserait notre génération élégante et maladive comme le romantisme caractérisa celle de 1830, s’il n'eût eu sa contre-partie dans le mouvement raisonné et vigoureux qui, un peu plus tard, aboutit d'un côté au néo-classicisme, de l'autre aux doctrines politiques de Maurras et de l'Action française.

Ce n’est pas à dire que le symbolisme ait été un mou-

vement populaire. Il est resté le fait d’une école poéti-

que assez inaccessible au public et souvent antipathique, mais son influence s’est fait sentir indirectement de facon assez profonde. Cette école a eu le prestige inquiétant d'une société secrète aux mystères de laquelle on n'était pas aisément initié. Elle a grandi dans l'ombre et, dans cette ombre assassiné bien des réputations. Elle a terrorisé les uns, jeté le doute et le découragement dans l’âme des autres. Il faut dire qu’elle compta dans son sein et qu’elle attira à elle quelques-uns des esprits les plus fins et les plus avertis qui fussent, des plus dangereux et des plus séduisants nihilistes intellectuels.

Ce ne fut qu'une école de poésie, mais ce sont les écoles de poésie qui ont toujours donné le ton aux époques où elles ont dominé. Et l'histoire de la littérature se confond avec leur histoire, aux chapitres successifs de laquelle elles appliquent leur titre.

Réciproquement, pour bien juger d'une école comme l'Ecole symboliste, il est indispensable de la situer à sa place dans l'histoire littéraire de la France, en marquant de leurs traits les plus significatifs les principales époques qui l'ont précédée.

La hiltérature française fut longtemps une littérature en langue vulgaire, autant dire une littérature de seconde qualité, les meilleurs esprits et les plus cultivés écrivant en latin, qui restait la langue des idées. I est évident qu'il n’y a pas de proportion entre les œuvres d’un saint Bernard, par exemple, el celles de ses meil-

leurs contemporains en langue francaise. Un monde les sépare. Saint Bernard est en plein xin° siècle, un homme du 1v° siècle aussi bien que du xvu°. Il est du monde de Saint Augustin aussi bien que de celui de Bossuet. Il fait encore autorité de nos jours duns les assemblées de l'Eglise, il sait traiter les hautes questions. Dans ce monde de la pensée et des grandes affaires qui fut le sien, on ne s'intéressait quère aux laisses des trouvères el aux chansons des troubadours. On y cullivait une autre poésie.

Cette absence des véritables représentants de la haute culture et de la civilisation se fait cruellement sentir dans la poésie francaise du moyen âge, qui se développe comme elle peut, avec ses pauvres moyens, et dont les représentants manquent absolument d'entrainement au maniement des idées et ne disposent que d'un style court comme leur horizon intellectuel.

Ils sont pris dans un cercle d’où ils ne parviennent pas à sortir et y tournent comme des chevaux de, cirque. Ils font de la poésie pour les foires et pour les châteaux, pour une société aimable, désireuse de s’affiner, mais que rien n’informe et qui, ne soupçconnant rien au delà de ses yeur, n'éprouve pas le besoin d'en savoir davantage.

De cette très abondante littérature, aucun poème ne s’est dégagé assez substantiel pour faire partie de celte bibliothèque des grands livres, où se condensent toute la poésie el toute la sagesse humaine. C'est qu'il n’y a pas de grands livres, en dehors de la civilisation, c'est que tout grand livre suppose chez son auteur une initiation suffisante à la philosophie, aux méthodes libérales et aux

préoccupations les plus hautes de l'élite civilisée. Il ne peut y avoir de grand poète qui ne fasse partie de cette élité intellectuelle, qui ne soit rompu à tous les exercices de la pensée et familier à toutes les questions. Un grand poète est, en général, l’homme le plus complet, le cerveau le mieux meublé de sa nation et de son temps. Homère et Dante sont des encyclopédies vivantes. Ils portent dans leur tête tout l'acquis des siècles qui les ont précédés.

Au contraire, trouveres ettroubadours semblent n'avoir été que des primaires et par conséquent n'avoir pu soutenir le ton que des ouvrages comme les leurs eussent exigé. Ils n'étaient capables que d'une seule sorte de perfectionnement, car leur esprit manquait d'étendue.

Néanmoins ils ont beaucoup « trouvé », ils ont laissé une matière considérable et qui, remise en œuvre, pourrait alimenter longtemps la poésie. Il n'y à, pour s’en convaincre, qu’à voir le parti qu’en ont su tirer Tennyson et Wagner. Les premiers poètes symbolistes y ont largement puisé aussi pour leur vocabulaire et leurs imageries.

Dans cette littérature du moyen âge se dessinent déjà les trois grands courants qui aboutiront : 1° à Corneille el Hugo ; 2° à Racine; 3° à Molière et La Fontaine.

On peut extraire des Chansons de gestes nombre de morceaux, qui semblent appartenir par avance à la Légende des Siècles de Hugo et qui ont un peu de l'accent de Corneille.

L'adorable Tristan et Iseult, avec les lais de Marie de France, annoncent la veine romanesque de Racine.

Mais Tristan et Iseull n'est pas, à proprement parler, un roman. C'est, sur un même thème, un recueil de petites chansons d'un sentiment exquis et d'une mélancolie pénétrante. Chacun de ces lais ou lieder forme un tableautin d’une vinglaine de vers et que termine sobrement un trait qui touche le cœur et y éveille une corde de réverie.

Pour emporter avec soi le parfum et le génie du poème, il suffit de garder dans sa mémoire deux ou trois de ces lieder, un seul même, et toute l'âme en est embaumée.

l'est certain que Tristan et Iseult est une chose unique, mais construite par audition de menues pièces, jointes les unes aux autres comme les perles d’un collier. Chacune de ces petites pièces vaut par le sentiment et par l’idée plus que par l'expression, qui reste très naïve el très primitive.

Des trois courants dont j'ai parlé, c’est le courant comique êt satirique qui est le plus vigoureux, le plus sur et le mieux venu. C’est qu'il s'agit là de la lütérature vraiment populaire, qui s'alimente perpéluellement comme à sa source chez les paysans naturellement malins, fort peu réêveurs et sentimentaux et dont la langue, riche en bons mots, en raccourcis plaisants, n’est quère tendre. La langue du peuple recèle toute une civilisathon, toute une littérature très anciennes, purement orales, très vivantes, très éducatrices et telles qu'il n'y a presque qu’à la savoir et à la parler, pour devenir spirituel et férocement ironique. C'est dans le comique que triomphe l'homme du peuple illettré, mais bien doué. 1l

sait conter, décrire, préparer un effet, trouver la riposte, allonger ou précipiter son exposition selon les besoins de la cause, bref il sait jouer de tous les ressorts et de tous les artifices d’une rhétorique assez complète, ce qui représente une réelle culture, un art, une science, qui n'ont jamais cessé d'être cultivés dans son milieu, où il les a appris par la pratique et par un exercice quotidiens. Il y a là un fonds de philosophie réaliste et moqueuse que les Français n'ont eu qu’à développer et à enrichir el qui est devenu leur élément.

Entre parenthèses, on peut se demander s’il est des races qu’un penchant inslinctif au rêve, à la mélancolie, a disposées à sentir la poésie, comme la nôtre sent le ridicule, à en retenir les procédés et à la cultiver. Si de telles races ont existé, chez qui le sens poétique fut développé comme chez la nôtre le sens du comique, il y aurait lieu de les considérer comme les vraies formatrices de la haute civilisation. S'il y en eut de telles, et c'est tout de même probable, ce dut être chez des pâtres nomades et plus vraisemblablement encore chez des peuples de marins, adonnés à une vie à la fois active et contemplative et chez qui cependant la vie de société était très intense. En effet, il ne s'agit pas seulement de rêver, àl s’agit d'exprimer et pour apprendre à exprimer ses impressions, il faut avoir l’occasion de parler, il faut le loisir de la libre causerie Quelles condilions exceptionnelles ne faut-il pas?

La vie de château a fuit éclore chez nous la littérature romanesque, mais pour qu’elle atteignit à la poésie de Tristan et Iseult et des poèmes de Marie de France, il

a fallu un germe apporté on ne sait d'où, sans quoi on ne se füt jamais élevé au-dessus d'un élégant bavardage.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut que dans la seconde moitié du xvi° siècle, que l'Europe, renoncant à son unité et au rêve de la reconstitution de l'Empire romain ou de la lépublique chrétienne, sous la présidence du Pape, abandonna en même temps la langue qui en avait été le lien, je veux dire le latin, en tant au moins que langue classique et littéraire universelle. Ce fut seulement à partir de ce moment, que les intellectuels de chaque nation entreprirent d'écrire dans leur langue nationale et d'y transporter tous les trésors accumulés au cours des siècles. On procéda à un déménagement et à un emménagement en régle.

Ce fut une véritable révolution européenne. Elle avait été commencée par Luther, qui, non content de rompre l'unité de la chrétienté par son schisme, avait commis la nouveauté de transporter les discussions théologiques sur la place publique et par conséquent de les traiter en lanque allemande, De gré ou de force, on fut obligé de le suivre sur ce lerrain, ne füt-ce que pour combattre ses doctrines et réfuter ses sectateurs. Les langues populaires y gagnèrent de s'assouplir à la rude école de la dialectique et d'acquérir de la précision. Peu à peu elles devinrent langues des idées ; les savants, les philosophes suivirent les théologiens et naturellement les poètes n'eurent garde de rester en arrière.

La querelle des « Erasmiens » et des « Cicéroniens » fut la crise qui emporta le latin. Erasme, un des plus charmants et des plus modernes esprits du xvi° siècle,

estimait avec raison que le latin pour rester langue vivante, devait évoluer, accueillir les néologismes nécessaires, abandonner un peu de sa majesté et devenir plus cursif et plus flexible, en d'autres termes changer d'âme, s'adapter, passer de langue synthétique langue analytique. Au contraire, l’école italienne, affligée de la barbarie où les scolastiques avaient amené le latin, prétendai lui rendre toute sa pureté et le ramener au latin de Cicéron, dans la conviction que tout ce qui s'élait passé depuis le grand orateur romain n'avait été que régresion intellectuelle et non progrès. Les Italiens de cette école (et ils en élaient presque tous), n'étaient eux-mêmes, en l'occurrence, que des nationalistes exaltés, qui, considérant le lutin comme leur bien, entendaient en reprendre l'entière possession et en régler l'usage. Cette prétention accéléra les mouvements particularistes. La dislocation de l'unité morale européenne amena l'abandon de la lanque qui en avait été le symbole et la promotion des langues particulières du rang de simples patois au rang de lanques littéraires. Quant aux Italiens, en voyant le latin perdre son universalité et tomber brusquement à l’état de langue morte pour le reste de l'Europe, ils ne furent pas les derniers à l’abandonner, d'autant plus qu'avec Dante, Pélrarque et Boccace, ils élaient depuis longtemps en possession de la première littérature nationale moderne, de la seule peut-être qui füt due à la caste intellectuelle.

Je n’aipas besoin d'insister sur l'immense portée générale de cette révolution.

Elle fut, en tous cas, éminemment profitable à la France, car d'elle véritablement datent chez nous la

grande littérature et la grande poésie de langue française.

Ronsard, J. du Bellay et les autres poètes de la Pléiade, entreprirent donc de nous en doter. S'ils échouëérent dans leur ambition de nous donner des épopées ou des tragédies, dignes de l'Antiquité, faute d'avoir bien compris les lois véritablement organiques qui président à ces vastes compositions, du moins réussirent-ils à miracle dans l’art divin des vers. Ils tirèrent du français des sonorités, des images et des songes, dignes de Virgile, d'Horace et de Catulle. Ils firent en français d'adorables vers latins. Quant au sentiment grec, il nous en éloignèrent plutôt. Et depuis eux, on a surtout fait en français des vers latins ; Hugo et Leconte de l'Isle sont des poètes latins. Depuis Ronsard et la Pléiade, on s’est fait chez nous du beau vers un type tout latin. On n'a pas l'air de soupçonner ce qu'est la simplicité grecque, où l’idée et le sentiment apparaissent à l’état pur, enveloppés seulement de la musique de leurs rythmes.

En réalité, Ronsard et ses amis ne firent que continuer en français leurs délicieux contemporains de langue latine, les Marulle, les Jean Second, les Marc Antonio Flaminio, les Navagero, les Sannazar, les Vida, elc., eic., dont j'ai parlé autrefois à la Revue Bleue, et j'atlais ajouter Catulle, car Catulle, dont on venait de découvrir les œuvres peu auparavant, avait élé une révélahon. Il s’adaptait si bien aux goûts de l'époque, qu'il semblait, lui aussi, un contemporain. Tout mort qu'il fut, àl fit l'effet d'un chef d'école et renouvela toute la poésie au xvI° siècle.

Quoi qu'il en soit, la splendide poésie de Ronsard et de J. du Bellay ne pénétra pas très profond et ne toucha qu’une élite. La masse y resta réfractaire et continua à lui préférer la poésie nue et maigriote, mais spirituelle, aimable, bien tournée, un peu alambiquée parfois et raisonneuse de Rutebeuf, de Charles d'Orléans, de Jean de Meung et de Clément Marot, ainsi que de Villon, dont on lisait sûrement plus le Testament que les merveilleuses ballades.

Cette indifférence de la masse fut funeste aux poètes de la Pléiade, qui perdirent pied souvent et qui, faute de contact avec le public, ne furent plus renseignés sur la valeur réelle de leurs productions. La marque des vrais chefs-d'œuvre, c'est de plaire également aux lettrés et au public. Ne plaire qu’au public, c’est faire preuve de vulgarité; ne plaire qu'aux lettrés, c’est montrer qu'on manque du don primordial de créer dans le sens de la nature et de la vie.

Un autre signe où se reconnaît la vraie poésie, c'est qu'elle est un genre oral. Elle n'est pas faite pour étre lue, mais pour être dile et entendue. L'épreuve pour l'épopée élait d'être récitée dans les assemblées. Elle remplacait le théâtre, quand le théâtre n'existait pas encore. Sa loi, comme plus tard celle du théâtre, était de toujours tenir l'attention en éveilet de n'ennuyer jamais. La première apparition de l'ennui dénonçait l'impuissance ou la maladresse du poète.

De même, toute pièce de vers qui ne s'empare pas de la mémoire de qui l'a entendue ou lue, n’est pas réellement réussie. Ne survivent que les pièces qu’on sait par

ui TABLEAU DE LA POÉSIE FRANÇAISE

cœur, ou dont des lambeaux viennent vous chanter dans la mémoire. Dans un recueil de vers, on relit toujours les mêmes pièces, celles qu'on sait par cœur, de même que dans un musée, on va toujours instinctivement revoir les même toiles.

Les livres ne sont que des aide-mémoire, mais ce qu'il y a d’essentiel en une bibliothèque est dans la tête de son possesseur, est dans le plus grand nombre de têtes possible. Malgré d'admirables réussites, la poésie de la Pléiade avait élé un peu trop de la poésie savante. Aussi la renommée, n'en ayant pas dépassé certains cercles, avait eu quelque chose d'artificiel. Ces cercles mêmes n'y avaient pas réellement cru. Et ceci explique l'éclipse qu’elle subit assez vile.

Néanmoins le véritable art des vers était créé, La France avait une poéste, digne sous ce rapport des plus beaux jours du siècle d'Auquste, mais sous ce rapport seulement, car la Pléiade ne sut écrire que de petites pièces de quelques vers, elle échoua complètement dans les grands poèmes. Îl faut dire que sa conception même du beau vers se prétuit malaisément à de vastes compositions, dans lesquelles un style trop soutenu et trop tendu risque vite de fatiguer l'attention, en l'arrétant sur chaque détail, en forçant le lecteur à admirer sans relâche.

Si nous n'avons pas eu d'épopée, c'est un peu pour celle raison. Et nous n'aurions pas eu de tragédie, si la pratique du théâtre n'avait fait sentir à nos poètes la nécessité d’un style plus simple, où le vers fût subordonné à l'idée, au sentiment, à la logique des situations. Tout

ne fut donc pas bénéfice dans l'effort de Ronsard et de

la Pléiade. Ils avaient pris la poésie d’un ton trop haut.

Cependant ils firent école, c'est-à-dire que, pendant un siècle, on profila du vers brillant, qu’ils avaient inventé, on en profita mais sans le moindre soucé élevé, sans goût et sans méthode, au petit bonheur. Ce fut tout de suite la décadence, malgré la réaction classique de Malherbe. |

Ce fut le style Louis XTIT, le style mousquetaire, c’esta-dire le style de la Renaissance, après qu'il se füt pénétré de la préciosité italienne et surtout du picaresque espagnol, et qu'il eût couru les cabarets et les mauvais lieux avec des cadets de Gascogne, ruinés, brelteurs, rosseurs du guet et sentant la corde.

De toutes les influences du dehors que subit la poésie francaise au cours des siècles, aucune, en effet, n'avait été plus forte et nlus durable que l’espagnole. Elle n'avait pas été longue à s'implanter. Le règne d'Anne d'Autriche y avait suffi. Les parades castillanes nous enivrérent pour longtemps. L'exubérance, l’emphase, le bel esprit, la préciosité se mirent à pousser chez nous avec la vigueur et l'entrain des herbes folles. Ce romanlisme, qui battit son plein sous Louis XIII et pendant la minorité de Louis XIV, n’atteignit à toute son expression qu'avec les Scudéry, les Scarron, les Cyrano de. Bergerac, non sans avoir imprégné fortement déjà les Saint-Amant, les Tristan, les Théophile, en qui survivaient cependant quelques-unes des grâces les plus exquises de la Renaissance. | © Qu'on se rappelle, en effet, la dernière strophe du

ES oo

Contemplateur de Saint-Amant, qui se termine par ces deux vers merveilleux :

J'entends les ailes du silence Qui battent dans l'obscurité,

ou encore ces quatre autres de Tristan :

L'ombre de ces fleurs vermeilles Et celle de ces joncs pendants Paraissent être là dedans

Les songes de l’eau qui sommeille !

Certes, voilà des trouvailles que nos plus grands poëtes modernes seraient fiers de pouvoir signer. Evidemment, ces poètes-là avaient été très loin dans l’exploration du sentiment poétique, si loin que nos contemporains étonnés s’apercoivent qu'ils ont été souvent devancés et dépassés en modernisme par ces ancêtres. On en arrive, lorsqu'on tombe sur de tels fragments, à conclure qu'entre l’année 1630 et l'année 1830, la continuité est si naturelle que c’est comme si les deux siècles intermédiaires n'avaient pas existé. On pourrait enlever le xvrr° et le xvrr° siècles sans presque rien changer au xix°, si bien que toute la ‘période classique semble une interpolation.

C’est réellement en 1630 que se fit la coupure avec la Sophonisbe de Mairet, la première des tragédies francaises construites dans le mode du xvu° siècle et du xvu® siècle. Du théâtre la réforme descendit et se propagea peu à peu dans les autres genres. Elle correspon-

dit certainement à un besoin des esprits, à un désir instinctif de concentration, d'ordre et de discipline, en vue du grand effort intellectuel vers la puissance et l'hégémonie, auxquelles la nation avait le pressentiment de devoir se préparer.

Alors commença à se lever une classe d'hommes nouveaux, réfléchis et résolus, qui se mit à la tête du mouvement et ne l’abandonna plus. Peut-être y eut-il coïncidence avec l'avènement de la grande bourgeoisie aux affaires et dans les lettres. Jusque-là c'était la petite noblesse qui avait mené ce noble jeu. Au contraire, les Corneille, les Boileau, les Racine, les Pascal, les Bossuet furent des bourgeois comme les Colbert, les Le Tellier, les Louvois, tandis que les derniers tenants du romantisme étaient alors un peu des cadets de Gascogne.

Il y eut également beaucoup de petite noblesse dans la réaction romantique de 1830 et on en eût retrouvé encore pas mal dans le symbolisme. Affaire d'éducation sans doute ! Le romantisme allait bien à ces incorrigibles duellistes et rosseurs du quel, pour qui le mépris de l'ordre bourgeois était le commencement du gentilhomme.

Entre temps, Voiture ramenait la poésie à la nudité médiévale et encore avec des afféteries de style qui rappelaient les pires époques.

Voiture, c'est le vieux génie français d'avant la Renaissance, qui reparail, qui s'enfoncera encore une fois sous terre pour sourdre à nouveau avec Voltaire et les petits poèles du xvin° siècle. |

Quoi qu'il en soit, les Romantiques du temps de Louis XIII avaient, comme ceux de 1830, tous les dons, toutes

les qualités, sauf la raison. Les Romantiques de toutes les époques écrivent comme la tête leur chante, tournent court où il faudrait développer, mais le plus souvent battent la campagne et ne savent plus s'arréter.

La littérature libre, sans freins et sans lois, qui mêle tous les genres et s'inspire uniquement de la fantaisie : la littérature déraisonnable s'appelle le romantisme. C’est la littérature à l'état sauvage ou qui y est revenue. C’est son état assez ordinaire en France et, du reste, dans tous les pays, surtout en ce qui concerne la poésie.

Une telle littérature correspond soit à une formation incomplète, soit à un commencement de dissolution de la conscience nationale chez un peuple.

Le classicisme fut l’art de la composition, le souci du naturel et de la vérité, l’exacte appropriation du style à lu pensée et de la pensée à la logique profonde du sujet. IT fut la reconstitution organique des genres. 1l posa en principe qu'aucune œuvre ne peut être réellement belle, si elle ne se conforme strictement à sa loi naturelle et à son organisme propre. Il commença par appliquer ce principe au théâtre et pour diminuer ses chances d'erreur, s'imposu la discipline de la règle des trois unités, puis, dans ce cadre resserré, s'efforçca de conduire une achion, conçue comme un conflit, et où le dialoque découlät rigoureusement de la situation. Nul hors-d’'œuvre, nulle recherche d'effets, mais seulement l’éloquence sobre d'une argumentation serrée, angoïissée, haletante et commandée par le sujet.

Toute notre lhitiérature du xvn° siècle est une œuvre profondément réfléchie, méthodique, raisonnée, cons-

truite ; elle a le caractère d’une entreprise collective nationale. Chacun tend à s’y spécialiser dans le domaine où il aura le plus de chances de réussir, mais tous travaillent dans le même esprit de grandeur vraie et souriante. Tous sont des hommes accomplis, des théologiens consommés, de hauts penseurs en philosophie et en politique, des psychologues et des moralistes incomparables, des courtisans raffinés, d'honnêtes gens pleins de finesse et d'honnenr, des amoureux charmants et de grands artistes qui savent à fond leur métier. Interrogez sur chacune de ces sciences ou chacun de ces arts, théologie, philosophie, politique, psychologie, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau et vous serez éinerveillés de l'étendue et de la finesse de leurs vues. Mais avant tout, ils savent leur métier. Ils ne prennent pas des airs olympiens, ils ne posent pas ridiculement aux dieux incompris. Ce sont des hommes simples, modestes, bien élevés. Ils font partie d’une société de gens éminents comme eux : Condé, Turenne, Colbert, Letellier, Louvois, H. de Lyonne, Descartes, Pascal, Malebranche, BPossuet, Bourdaloue, Fénelon, Le Nôtre, Mansard, etc. Chacun de ces hommes cherche aux problèmes auxquels il s'attelle ce que les mathématiciens appellent la solution la plus élégante. Ils ne cherchent pas à s'éblouir les uns les autres, mais à mériter les suffrages les uns des autres. Ils ne se proposent rien que de raisonnable, ils ont choisi de tels modèles qu'ils n’ont pas l’outrecuidance de songer à les dépasser et s’estimeraient fort heureux d'en approcher suffisamment. Leur rêve ne va pas jusqu’à vouloir refaire le siècle de Péri-

clès, mais au moins celui d'Auyuste, en le complétant.

Ce sont des bourgeois, la plupart, qui savent la valeur du travail bien fait, des entreprises bien conçues. Ils ont hérité des habitudes de prudence et d'économie, de bonne administration et les appliquent à l'exploitation de leurs ressources intellectuelles. Rien n'en est gaspillé. Ils concoivent la vie et l’art comme des choses infiniment sérieuses et délicates et exécutent une tragédie ou une fable avec cet amour du fini, celte probité et ce bon goût des vieux artisans dont ils descendent. Ce sont des hommes et ils ne voient rien de plus beau, de plus haut que d'être des hommes. Ilsne se croient pas des génies pour faire ce qu’ils font et qu'ils savent digne d’être comparé à tout ce qui a été fait, mais seulement de grands messieurs, car tel est le nom qu'ils préfèrent à tous les noms. Ce sont Messieurs de Port-Royal, Monsieur Racine, Monsieur Despréaux, Monsieur La Fontaine. Les Parisiens ou les gens de l'Ile-de-France dominaient parmi eux, comme après eux Voltaire continua à dominer.

Avec eux, la France aura vraiment conquis l'hégémonie intellectuelle sur les autres nations et se sera réalisée majestueusement en eux. Tous sont grands, tous donnent l'impression d’avoir élé presque également admirables et d'avoir mené à bien la plus vaste entreprise de grandeur nationale qui ait été tentée collectivement.

En réalité, le vrai classicisme poétique ne s'établit victorieusement qu'avec Racine et Boileau, qui y entrainent Molière et La Fontaine, mais, dès Corneille, la volonté s'en affirme. Corneille entreprend de fixer les lois de la tragédie française, en appliquant, autant qu'il

peut, non seulement les préceptes d’Aristote, mais les règles d’une sévère vraisemblance et les hautes divinations de l'histoire. Corneille n’est plus le bohème ni l'enfant de la balle, qui se jette dans les sujets historiques ou légendaires avec l'étourderie impudique d’un singe dans un cerceau ; c’est un grand esprit, qui appartient à l'élite des hommes supérieurs de son temps ; il a recu cette culture générale qui rend propre aux plus hauts emplois de l'Etat et il l’applique tout naturellement à la poésie, dont il a reçu le don. Corneille n'est pas mieux doué pour les vers que Théophile, Tristan ou Saint-Amant, peut-être l’est-il moins, mais il l'emporte infiniment sur eux en bon sens, en intelligence et j'ajouterai en noblesse morale. Il est le type du grand honnête homme, mélange de christianisme et de stoïcisme à la Sénèque et à la Marc-Aurèle, c'est un chrétien, quis’'est mis à l’école de Tite-Live et qui, tendre, généreux, enthousiaste, s’est fait du devoir une religion farouche.

D'un coup d'aile il s'élève aux sommets de son art. Son instinct du sublime les lui fait atteindre, son application touchante, sa probilé exemplaire lui valent des chances extraordinaires. Il se met dans les dispositions voulues pour avoir la grâce et voici que le miracle s’opère et qu'il a la Gräce.

Hélas ! s'égare vite. Il a reçu une solide tin de légiste, d’historien, d'homme d'Etat, mais l'étude des poètes y a été un peu négligée. Le charme de Virgile lui a shrement échappé. Il a beaucoup mieux compris Lucain et Sénèque. Encore n'a-t-il dû les lire que plus tard pour ses tragédies.

Et cependant, 1l y avait en lui un délicieux poète, comme en témoignent et ses stances et ses vers de Psyché, mais l semble ne s'être initié à la poésie que dans les poètes français, De ce côté-là, il se rattache encore à la vieille France. Ce n’est pas un poète humaniste, ce n'est même qu'un demi-lettré. Même sa croyane à Aristote est une idée du moyen âge. Au fond, on reste toujours un peu l'homme de son milieu familial et social, On ne s'affranchait pas si vite des idées héréditaires, sous l'influence desquelles on a grandi.

Molière, professionnel du théâtre, acteur et directeur, producteur patenté, appartient plus qu’un autre à la bourgeoisie si consciencieuse des corps de métier, il aborde son exploitation dans l'esprit le plus large et le plus précis. Îl travaille pour une haute clientèle, dont il connaît à merveille les besoins et les goûts intellectuels et, en particulier, la solide raison. Il la sait lasse des extravagances, qu'on lui sert sous le nom de comédies et il en est lui-même plus las qu'elle. Il déteste et raille les Précieuses, il se fait un style simple, naturel, et qui tire tous ses effets des ressources d'un äcre et joyeux bon sens. Déjà la grande comédie, dans le ton qu’il lui voulait, avait été créée par Corneille, Il n'avait qu'a s'engager dans ce sillage. Toutefois cette comédie-là se ressentait encore trop de son origine espagnole. On ne peut pas faire vivre un genre comme celui qu'il révait avec les inventions d'un peuple moderne. La couche en est trop mince. On peut en tirer une, deux, trois comédies de genres et c’est fini. Les peuples modernes sont des peuples accessoires, ce ne sont pas des espèces, mais des

variétés, et leur littérature leur ressemble. Elle leur est trop particulière pour devenir humaine. IT fallait donc aller à la source, c'est-à-dire à la Comédie latine, qui n'est autre chose qu'un recueil d'adaptations de la Comédie grecque, car cette comédie-là était née dans les seules conditions rationnelles, où il fallait qu'elle naquiît, pour avoir toute l'ampleur dont le genre était susceptible. Elle était née dans l'épanouissement suprême de la plus belle et de la plus complète littérature qui eût existé. Elle était née dans un milieu, où la philosophie s'appelait Platon et Aristote, où l’histoire s'appelait Thucydide; l’éloquence, Démosthène; la tragédie, Sophocle et Euripide et où le goût du public, sa culture, son intelligence avaient été formés par de tels hommes. Qu'on imagine les exigences d'un tel public, dans les rangs duquel se pressait une incomparable élite d'orateurs, d'hommes d'Etat, de poètes, de penseurs et l’on comprendra dans quelle hauteur d'esprit, après quelles préparations, les auteurs athéniens avaient abordé la Comédie et réussi à l'imposer.

La France approchait d'un moment semblable. Une élite était formée. Il lui fallait une comédie digne d'elle, mais éminemment raisonnable, ample, solide, substantielle, humaine, mais franche, drue, et qui, ne se perdant point dans les nuées, mais tenant ferme à la terre, püt amuser également les grand esprits et les bonnes gens de France. Pour cela il n’était pas superflu de recourir aux plus sûrs modèles et d'étudier à fond tout ce qui avait élé fait de mieux en ce genre. La comédie italienne, fond principal de notre vieille comédie, était

bien une continuation de la comédie ancienne, mais un peu trop accommodée à la milanaise ou à la napolitaine. Il fallait lui rendre ses premières dimensions et y faire passer le grand souffle de pensée civilisatrice et d’humanité générale qui s’en était détourné. En d’autres termes, le problème qui se posait pour Molière était d’élever la comédie au rang littéraire où Corneille avait porté la tragédie, tout en la faisant profiter des progrès que la langue avait réalisés depuis le Cid, Horace et Polyeucte.

Plus tard, lorsque le goût se fut encore affiné sous l'influence des vrais classiques, Racine et Boileau, Molière fit un nouvel effort pour rejoindre leur niveau. Ce fut le temps où, avec le Misanthrope, les Femmes savantes et Tartuffe, il créait la haute comédie moderne, celle qui se contente de faire sourire.

Je n'aurais garde d'oublier le plus merveilleux des lettrés, le poète-abeille, l'indolent et fin artiste La Fontaine, l'inventeur du vers libre, qu’il apprit à Molière pour son délicieux Amphitryon, et qui sut composer son miel avec tout ce qu'il y avait eu de mieux et de plus parfumé jusqu'à lui, la grâce de l’Arioste, la malice légère de Clément Marot, la verve des auteurs des fabliaux et du Roman du Renart, la splendeur de Ronsard et les sonores perspectives que Virgile ouvre par ses vers au rêve. Comédies, contes grivois, fables, autant d'artistiques flacons, tout odorants d'un élixir où tous les plus délicats et les pénétrants aromes sont réunis et fondus.

La Fontaine ne se rattache au groupe classique que par son goût exquis, par son sens des beaux vers et son

souci de la composition. Il fait des comédies, des contes, des apologues, comme 1l ferait des vases ou des statuettes. 11 ne verse pas dans le vagabondage des romantiques, mais pour tout le reste, il est un poète de la vieille France et n’en fait qu’à sa fantaisie. |

En relisant YÉcole des Femmes, j'ai été frappé de la ressemblance entre les vers de cette pièce et certains vers de Racine, en particulier dans Andromaque. £t Molière m'apparaiît ainsi, comme formant la transition entre la poésie de Corneille et celle de Racine. Il n'y avait plus de la sorte qu'une seule langue, servant à la fois à la tragédie et à la comédie.

L'Andromaque de Racine n'est-elle pas, du reste, une haute et touchante comédie qui se déroule sur un fond d'épopée? Le miracle qu’a réalisé Racine a été, par la mélancolie de certains mots évocateurs et par des allusions répétées au monde lointain de l'Iliade, de communiquer aux sentiments les plus modernes des prolongements sans fin.

Étacine se proposa, avec son sens exquis el sa connaïissance profonde de l'art et de la poésie antiques, d'en imprégner une poésie qui doit un de ses principaux charmes au sentiment du romanesque. Le Francais est incorrigiblement romanesque. C'est sa marque. Racontez-lui un beau conte d'amour : Tristan et Iseult, Lancelot et la reine Geneviève, tl quittera tout pour vous écouter. Or personne n'a su chanter comme Racine cette chanson-là « cruelle et céline ». Et c'est pourquoi, tout en y faisant résonner la note virgilienne, il fut le plus national de nos poètes.

Cependant son idée première avait été d'adapter le théâtre grec à la scène française et s’il dut abandonner quelque temps ce projet pour venir combattre Corneille sur son propre terrain, celui de l'Histoire romaine, il y revint le plus vite qu'il put avec Iphigénie et Phèdre, Là ilrencontra la limite de sa formule ; il ne put, malgré tout son regret, pousser plus avant son expérience, sans changer complètement le mécanisme et l'âme de la tragédie française.

Notre tragédie, dépourvue d'un élément essentiel à la tragédie, je veux parler du chœur constitué à la fois pa l'ambiance lyrique qu'il crée et la présence de la foule, restait un genre bâtard. Quelque dix ans après, Racine tenta, dans Athalie surtout, de restaurer la tragédie intégrale, enveloppée par les ondes lyriques du chœur et rendue à sonsens religieux. Sous ce dernier point de vue, n'était pas de sujet mieux choisi que celui-là. Athalie nous représentait la plus grande crise que le Messianisme eût subie, C'était le nœud même du drame à la fois divin et humain, qui, d’après le Christianisme et le Judaïsme, se joue dans l'univers. Si la tragédie d’Athalie n’est peut-être pas, comme le croyait Voltaire, le chef-d'œuvre de l'esprit humain, elle me paraît le plus grand et le plus intelligent effort que l'esprit humain ait tenté pour réaliser en ce genre le chef-d'œuvre type. Malgré tout, le but ne me semble qu'incomplètement atteint. La faute en est au cadre, qui est tout de même un peu étroit pour un pareil drame, pour lequel Racine aurait eu besoin d'un collaborateur comme Shakespeare. On ne voit pas assez derrière le personnage d’Athalie et le fantôme

étaient l’âme, correspondaient aux goûts et aux idées de la haute bourgeoisie. dirigeante, qui, inconsciemment, s’élait fait un christianisme à son image et à son usage. L'incomparable personnalité de Pascal, l’irrésistible attrait de cette pensée si haute, si amère, si noblement inguiète, l'une des plus hautes et des plus émouvantes pensées que le monde ait jumais entendu proférer, avaient donné à la petite société un prestige unique. La présence de femmes extraordinaires, tout, jusqu'à ce nom mystérieux et un peu romanesque de solitaires de Port-Royal avait contribué à frapper les imaginations. Enfin ces messieurs avaient ouvert un collège où professaient les plus remarquables et les plus instruits des spécialistes. Il y avait là un homme qui savait le grec, qui l'aimait, le comprenait et le faisait goûter: Lancelot. C’est à luifque nous devons Racine, autant dire la figure essentielle de la poésie française, l'homme en qui s'est incarné le génie secret de notre race, l'âme éparse de tous nos vieux poètes, celui qui, d'une main sûre autant que légère, a su faire passer le sentiment grec antique, le sentiment virgilien dans notre poésie et a rétabli le courant entre les trois civilisations.

Après Racine et La Fontaine, le sens de la poésie, telle que nous l'avait révélée Ronsard, se perdit rapidement.

Boileau, ayant soufflé avec mépris sur les poètes de lu Pléiade, acheva de les rejeter dans l'oubli. Il devint luimême un modèle avec Molière du style tempéré, qui fut le dominant et qui s'éleva par pente presque insensible jusqu'aux lointains et purs sommets où élincelait quelques beaux vers de Racine et de La Fontaine.

sanglant et fardé de sa mère Jézabel, le monde phénicien avec ses horribles songes. On aurait aimé aussi, derrière Joad, voir davantage se redresser les grandes ombres mystérieuses d'Elie et d'Elisée et, à travers le rideau de la poésie des prophètes, voir surgir dans un dessin plus neuf et plus hardi, ce haut monde juif si mal connu de nous et dont il reste tant à deviner. Athalie était un sujet trop vaste historiquement, philosophiquement, théologiquement, et même poétiquement, pour être embrassé dans les limites étroites d'une tragédie française. On y est fermé comme dans une crypte, on n’y recoit le jour que par de sombres verrières. C’est une tragédie liturgique à jouer dans une église. Elle y trouverait son milieu naturel et l’almosphère vivante susceptible de la compléter.

C’est une belle chose sans doute, mais ce n’est qu'un primitif par rapport à l'ordre de productions qu'elle inaugure et qui n’a pas trouvé sa formule définitive; ce n'est qu'un premier pas dans une voie très longue et très ardue à parcourir.

Ni Esther, nt Athalie n’ont eu, en France, sauf sur la poésie lyrique, d'influence réellement féconde. Ce sont de magnifiques poèmes dramaliques, mais dont la conceplion un peu sévère se réfère à l'idéal religieux de Port Royal.

Ce sombre et éminent collège a eu, on ne saurait le nier, une action considérable sur les lettres et la poésie françaises au xvrr° siècle, Sa marque est sur beaucoup de fronts. L'esprit passionné des Arnaud, leur inflexible orqueil, l'originalité de ce couvent dont les laïques

La France finit, au dix-huitième siècle par perdre de vue ces sommets, dont la perspective lui dissimulait la hauteur. Le génie français rentra dans le lit sinueux que lui avaient creusé la malice des vieux auteurs des fabliaux et l’intarissable veine raisonneuse des trouvères.

Tout l’apport de la Renaissance se trouva à peu près perdu.

Boileau avait pris au sérieux son rôle de législateur du Parnasse et délimité soigneusement les genres. À sa suite, on essaya de l’ode, de la cantate et on les distingua de l’élégie, de l'épitre, de la satire, mais il faut convenir que ce relour de la poésie lyrique aux classifications et spécialisations ne fut pas très heureux. On s’habitua à croire que Jean-Baptiste Rousseau avait réalisé pour elle l'équivalent de ce qu'avaient fait ailleurs Corneille, Racine, La Fontaine, Molière et Boileau et on ne songea pas à faire autrement que lui. La poésie lyrique se rétrécit et se solennisa à l'extrême; devenue abstraite, elle ne garda que le mouvement — un certain mouvement — et laissa échapper la couleur et l'image.

Quant à la tragédie, elle se vida rapidement de ses éléments de rêve, c'est-à-dire de toute poésie. Elle ne fut plus qu’une lourde comédie dramatique péniblement versiliée, tandis que la vraie tragédie est la réalisation scénique d'un mythe, donc d'une matière riche en humanité et en symboles. Par réalisation scénique, j'entends ic une action claire, vive, naturelle, attachante, saisissable pour tous spectateurs, quels qu’ils soient, et cependant donnant par sa beauté, par ses allusions au mystère qui l'enveloppe, une impression un peu divine.

Cependant, à la fin du xvir° siècle, un événement littéraire se produit dont les conséquences se font sentir encore : la poésie qui déserte les vers, essaie de pénétrer dans da prose. Fénelon, faisant traduire l'Odyssée à son élève le duc de Bourgogne, se passionna à ce travail et aux délicieux récits d’Homère, si bien qu’il eut l’idée de composer une suite à ce merveilleux roman ou plutôt d'y insérer sous le nom d’Aventures de Télémaque, un ro- Jan du même ton et qui püt servir en même temps à l’éducation d’un prince lettré et chrétien, appelé à remplacer Louis XIV sur le trône de France. Fénelon méla à l'âme homérique son âme un peu dangereuse de prélat chimérique et il sut être un très charmant Homéride de la Décadence. Si Télémaque était la traduction d’un poème cyclique perdu, ce poème pourrait compter parmi les plus réussis du Cycle et paraitrait digne de la Grèce antique. Il a dû s’en perdre qui ne le valaient pas. Fénelon est ainsi un cas presque unique de réapparition d’un aède de l’école d’Homère. Seul le style est un peu anémié et langquissant; ce n’est plus que l'ombre élyséenne de celui de l'Odyssée. J’oserais dire qu'il est mieux ainsi et plus mélancoliquement évocateur.

Quoi qu'il en soit, tout le monde sait le succès immense de ce joli livre, que son auteur ne destinait pas à la pubhcation. Il y eut certes des causes politiques à ce succès, mais la principale fut qu'à cette époque les romans vraiment intéressants étaient rares et qu’en dehors de ceux de Mme de Lafayette, on en était réduit à lire les traductions de l'Aroste et du Tasse, ainsi que l'Homère de Mme Dacier.

Prétendre, comme l’a soutenu un critique ingénieux, que le style de Fénelon était le pire type du style neutre et banal, dénote chez le critique une conception bien étroite de la nature du style en général. Le style ne consiste pas seulement dans le don tout plastique de détacher en relief les objets qu'on veut décrire. Le poète a mille autres moyens secrets d'agir fortement sur notre esprit et de mettre dans l’état d'exaltation et de rêve, but de toute poésie. Il y a plusieurs facons de parler aussi aux âmes. L'important est de s’en faire entendre. Tout beau livre est une opération magique, un enchantement véritable, un envoütement, produits par une personnalité puissamment séduisante et qui fait jouer pour nous toutes ses séductions. Tel est l’homme, tel est le livre. Et qui ne sent combien la personnalité d’un Fénelon est plus fine, plus complexe que celle de ce brave Flaubert, et combien l’une représente plus de choses que l’autre ?

Flaubert a les mœurs, la tenue, les allures d’un peintre, qui ne serait que peintre el en qui la myopie aurait développé le sentiment du détail. Sa Salammbô est un rutilant album de visions romantiques d’un mouvement étonnant. Art décoratif qui n'apporte rien à la formation intérieure de l’homme privé ou du citoyen, art barbare ! |

Salammbô est un roman historique, qui ne nous apprend rien sur l'intimité de l’âme carthaginoise, et qui, nous renseignant inexactement sur son extériorité, n’a aucun des caractères où se reconnaissent les vrais chefsd'œuvres, les livres nécessaires auxquels on revient toujours, les livres faits de la moelle de la civilisation. Sa-

lammbô appartient aux séries annexes de la littérature et rentre dans les grandes curiosilés. C'est un peu de la littérature pour autodidactes.

Ni Salammbô, ni les Martyrs n'auraient existé sans le Télémaque, père des épopées en prose et des romans poétiques. |

De ces trois œuvres fameuses, c’est encore la seconde qui est la plus faible et la moins réussie, parce que la plus artificielle et la moins sincère. L'emploi du merveilleux y est ridicule, parce que ce n’est pas un merveilleux auquel un chrétien puisse croire. Notre merveilleux, à nous, chrétien, n’est pas extérieur, il est dans le sens surnaturel que prennent toutes choses au regard intérieur du mystique, il est dans le sentiment du divin. Pour convaincre, il faut être convaincu; pour émouvoir, il faut être ému soi-même et Chateaubriand ne croyait pas plus à son merveilleux que Voltaire ne croyait aux allégories de la Henriade. Je ne veux pas dire que Chateaubriand ne füt pas croyant, il l'était certainement, mais pas de cette facon-là. Alors, avec une application immense et avec les plus beaux dons de penseur et de poète, Chateaubriand s’est à peine élevé dans cet ouvrage, au-dessus de Quo Vadis. £t Fabiola lui est peut-être supérieure, à cause justement de sa mysticilé.

Au fond, on ne fabrique pas comme cela une épopée sur recette, L'épopée a besoin de racines, qu’elle prend dans les siècles, elle est le produit national par excellence. De nombreux poëtes y ont travaillé avant que vienne celui qui, la refondant dans son äme, y fera

chanter toute la poésie latente qui y était et réveillera la Belle au bois dormant.

Tennyson, dans ses Idylles du Roi, tirées des Romans de la Table ronde, nous a montré la voie.

Pour en revenir & Chateaubriand, il ne s'en est pas moins emparé des imaginations avec une force extraordinaire. S'il a manqué l’épopée des Martyrs, 1 en a réussi une autre avec ses Mémoires d'Outre-tombe. La Révolution, l’Empire, la Restauration ont oublié leur propre gloire pour s’éblouir de la sienne. Il fut véritablement l’Enchanteur.

Qu'on m'excuse d'avoir, en rapprochant Fénelon, Chateaubriand et Flaubert, commis un pareil enjambement. Il s'agissait d'établir la généalogie d’un genre relativement récent. Né d'une traduction en prose d’'Homère, ce genre continua à s'alimenter par la traduction des poètes étrangers. Genre hybride, génération de bâtards, le poème en prose a vécu aux dépens de la poésie, dont il a tiré à lui la substance, comme un parasite qu’il fut. Il a appauvri la poésie, dont il a restreint le domaine et il a alourdi la prose.

La vraie prose française est celle de Pascal, de Molière, de Voltaire, de Beaumarchais, de Rivarol. C’est de la pensée vivante, de la pensée cristallisée qui étincelle.

Un second courant de poésie en prose nous arriva de Genève par Jean-Jacques Rousseau, continué par Bernardin de Saint-Pierre. Le goût de la Nature qu’il éveilla, provoqua cependant en vers une recrudescence du poème didactique et descriptif, péle imitation des Géorgiques

31 TABLEAU DE LA POÉSIE FRANÇAISE de Virgile et du De Natura Rerum. Mais tous ces poèmes sur les Jardins, la Médecine, la Navigation, les Saisons, etc., elc., ne riment à rien. Nul grand souffle de passion et de lyrisme ne les traverse. Ce ne sont que passe-temps de gens d'esprit, compositions élégantes et froides, incapables de créer l'événement. Ce sont des œuvres de poètes gens de lettres. L'événement, il faut un autre tempérament que cela pour le créer, même en poésie, il faut un tempérament véritable d'aventurier et d'homme d'action, un caractère.

La première condition pour être un grand poète, c'est d'être un grand homme, un homme d'un pouvoir magnétique. La moindre parcelle de son œuvre est aimantée el provoque des mouvements de répulsion ou d'attraction, de sympathie ou de haine.

N'est-ce pas cette animation de l’œuvre par la personnalité, qui donna aux Bucoliques de Chénier, simples notes en vers, fragments de traduction, un charme tout de suite si conquérant ? Mais l'influence de Chénier fut tardive,

En réalité, la poésie rentra en France par la prose de Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint- Pierre, de Chateaubriand, par les traductions du pseudo- Ossian et des Nuits de Young, autant que par la révélation progressive de Shakespeare et des poètes allemands de Weimar. Lamartine fut le premier poète français, qui teignit ses vers des clairs de lune de Chateaubriand et de l’école anglaise et qui y fit entrer des lacs, des forêts, des nuages.

Ce n'était pas encore le Romantisme, c'était la péné-

tration du Lakisme, son frère brumeux. Pénétration d'ailleurs superficielle. En réalité, Lamartine se borna à amplifier, avec la puissance d'un grand orgue, la poésie lyrique du XVIIIe siècle. Il fut (ce qu'aurait dù être Jean-Baptiste Rousseau) un grand poète du XVII siècle, tard venu et sentant déjà la décadence, un génie d'arrière saison, quelque chose comme un splendide Massillon de la poésie.

La poésie lamartinienne, Racine en avait donné le modèle dans les chœurs d’Esther et d’Athalie. Ainsi se trouva-t-elle orientée dans un sens presque exclusivement biblique. Il est à remarquer qu’elle est religieuse sans être chrétienne et surtout catholique. Dieu y apparaît grand, terrible, adorable, sous les traits de Jéhovah, jamais sous ceux doux et familiers du Christ.

Les strophes de Lamartine tombent en cascades sonores ; toutes les couleurs de l’arc-en-ciel s’y jouent ; toutes les étoiles et tous les diamants étincellent dans leur écume ; mais il lui faut de grands sujets pour s’émouvoir, il lui faut le déchainement des éléments. Lamartine n’est donc qu'un grand poète de la fin du À VII siècle et presque du A VITE, qu’il prolonge avec un incomparable éclat. Ses défauts sont d'une décadence somptueuse, non d’une renaissance.

Or le romantisme fut une renaissance qui a, en partie, mal tourné.

On a parlé, pour l'expliquer, de l'influence de la Révolution et du retour des émigrés, mais cetle influence m'apparait peu marquée. Les émigrés revinrent comme ils étaient partis, n'ayant rien oublié et rien appris en

aucune matière. Ils avaient transporté, dans la misère de l'exil, leurs habitudes et leurs goûts et s’y étaient hypnotisés dans leurs fidèles espoirs et leurs vieux regreis. Quand ils rentrèrent, ce fut la France de Louis XVI qui rentra avec eux.

Quoi qu'il en soit, le romantisme, au XIX® siècle, groupa d'abord sans grand bruit quelques jeunes poètes épris de couleur et de pittoresque et qui sentaient qu'on ne pouvait plus faire les vers comme les faisaient encore les derniers disciples de Voltaire, qui n'avaient pas l'air de se douter que Chateaubriand était venu.

Le plus remarqué de ces jeunes élait Victor Hugo. Ses vers offrirent lout de suite cette originalité de tirer leurcharme de l'emploi de mots simples et familiers, qui faisaient paysage et donnaient à l'imageune douceur et une profondeur de parabole. Ces humbles et pauvres mots, jusque-là dédaignés et écartés du langage en vers, mais représentant des choses douces et chères, il comprit justement qu'ils étaient les plus poétiques. Personne n’a su les poser comme lui dans un vers, de façon que l'attention ne s'en détourne pas et que le regard de l'âme se hausse par-dessus les autres vers pour les apercevoir encore. Par là, il a ramené la poésie a sa source qui est la vie, et il a montré que la langue populaire était la vraie langue poétique. Par là il a été classique et antique.

Une telle innovation était déja une découverte de génie On en subit le charme avec un mélange d’étonnement et d'inquiétude, mais sans que l'impression ressentie permit de distinguer beaucoup Hugo de ses émules. L’opi-

nion était sympathique mais se réservait. Rien de l'enthousiasme avec lequel elle avait accueilli les Méditations de Lamartine. Hugo élait considéré comme un des jeunes poètes les mieux doués de sa génération et à qui était réservé, semblait-il, le plus d'avenir.

La déception qu’il éprouva certainement dut lui faire perdre un peu la tête. Il se sentait de taille à être le premier et il était d'humeur à le vouloir. Il en devint plus nerveux et agressif. Îl cherchait ouvertement à faire du bruit, il s'évertuait à se créer des protections et une clientèle, puis voyant que cela n'allait pas assez vite, il déclara la querre aux classiques et, pour mieux les faire enrager, il entreprit de réussir au théâtre, en prenant le contre pied de leurs doctrines, en affectant insolemment de se parer de tout ce qu’ils réprouvaient.

Il organisa avec ses amis la bataille d'Hernani et par là prit la tôle d'un mouvement où il avait été devancé, avec moins de fracas, par Alexandre Dumas. Il acheva, par ses préfaces et manifestes, de s'instituer le chef de l’école nouvelle.

Tout son théâtre se ressentit de la hâte affolée qu'il mit à le construire. C’est du théâtre venu avant terme, dans l'irréflexion et le désarroi d'une pensée point assez müre, à laquelle l'auteur supplée par des moyens de fortune et par des inventions dont le brillant juvénile masque à peine l’inexpérience réelle. Victor Hugo s'est trop pressé. Îl a cueilli son œuvre trop verte. Il en a ainsi gâché une partie. Plus tard, il fut trop tard pour y revenir. Hugo était prisonnier des théories qu'il avait

35 j TABLEAU DE LA POÉSIE FRANÇAISE

improvisées pour donner à ce théâtre de jeunesse une portée qui lui manquait.

Victor Hugo s'était réclamé de Shakespeare, mais à la façon dont il crut l’imiter, il est aisé de voir qu’il n'en avait pas encore compris grand'chose. Au contraire, Alexandre Dumas, qui n'y chercha pas malice, mais étudia, en auteur dramatique né, le prodigieux Anglais, n'hésita pas à tenter l'aventure de rivaliser avec Shakespeare, et j'ose dire qu'il y réussit tellement que sa Catherine Howard, par exemple, n’est pas indigne du modèle. Certes, cela reste très au-dessous d’'Hamlet, de Macbeth, même du Roi Lear, d’Othello et du Marchand de Venise, mais pas tant qu'on serait porté à le croire. Le procédé de composition est le meme, la différence n’est que dans la hauteur de la pensée, dans l'intensité et le ramassé de la poésie, encore que Dumas fasse souvent en petit ce que Shakespeare fait en grand.

Les vers de Dumas sont exécrables, mais sa prose théâtrale est délicieusement amusante, taillée à facettes el, comme celle de Beaumarchais, presque aussi arrêtée el sonore que des vers. Elle est ingénue et désinvolte. De quel ton il fait parler tous ses seigneurs et spadassins !/ Ah ! les belles ripostes qu'il s'envoient! Ses gens croisent des mots à l'emporte-pièce comme ils croiseraient le fer, la vie n'est pour eux qu'une perpétuelle parade de duellistes. Quel monde chimérique et charmant, où les empoisonneurs, les assassins, les traîtres pullulent, où l’on marche à travers des chausselrapes, mais où jamais la présence d'esprit ne fait défaut et où aucun innocent ne risque de mourir au dépourvu et sans avoir dit son

fait à son bourreau. Le père Dumas est le prince du dialogue.

C'est de la littérature populaire, s'il en fut, et pourtant c’est de la littérature, avec tout ce qu'il faut pour plaire à tous, même de la pensée, même de la poésie. La langue est simple, claire, pure; c’est celle du XVIIIe siècle, mais relevée en crocs à la Scudéry, terrible, batailleuse et bon enfant, roulant les ret ne craignant personne, rassurante au fond, par tout ce qu’elle contient. de varillance sincère. |

Littérature, qu'on a de l'embarras à classer, parce qu'elle ne pourra jamais être classique, faute de je ne sais quoi, et cependant qui n’est pas loin des sommets, el dont les défauts sont presque des qualités. Littérature débordante de vie, d'invention, mais qui arrive à une sorte de vraisemblance sans donner l’absolue sensation du vrai. Littérature qui a trop de chic et qui donne trop de plaisir à son auteur : littérature trop piquante el qui ne dégage jamais cetle saveur amère, celte mélancolie finale sans laquelle, en somme, il n’y a rien de fait.

C’est quelque chose d'étonnant, de prestigieux, mais de hors série et qui n’est qu'à peu près immortel ; c’est de la grande littérature pour une société mal mürie et factice, vieillie dans son adolescence ; de la littérature à notre usage exclusif et qu’on ne se vante pas de posséder parce qu’on est trop riche par ailleurs.

Pour en revenir à Shakespeare, il est certain que le scénario d'Hamlet est par lui-même très intéressant. Toute la scène du spectre, par exemple, est admirable-

ment préparée et conduite. Mais cela pourrait n'être que du très bon drame ordinaire. Ce qui est extraordinaire, c'est le parti qu'en tire le penseur et le poète, c'est l'examen de ces faits merveilleux et de tous les problèmes qu'ils soulèvent sur la mort et sur la vie, auquel va se livrer l'intellectuel Hamlet.

De même, lorsque Macbeth a commis son crime, une intellectualité du même ordre s'installe dans son cerveau et oblige à s'autopsier lui-même, à devenir à soimême un sujet des plus atroces et des plus terrifiantes méditations sur Le mal, sur la réalité de la conscience et du remords. |

Rien de pareilnaturellement dans le théâtre de Hugo, qui croit pourtant continuer Shakespeare, parce qu’il découpe, lui aussi, une histoire en tableaux. Et d'abord, cette histoire, Hugo se croit obligé de l’inventer, ce qu'aucun des grands tragiques n'avait fait avant lui et Shakespeare encore moins que les autres, lui dont nous connaissons presque toutes les sources et en qui il est même permis de voir un simple arrangeur el remanieur de pièces plus anciennes, mais où il mellait sa griffe de lion.

Les sujets tragiques, c'est la vie qui les crée à travers l'histoire et la légende. Il n'est donné à aucun homme de les inventer et quand un homme, eût-il du génie, s’en mêle, il n'invente le plus souvent que des pauvretés, presque des niaiseries. Les meilleures de ces inventions sont des idées de comédies et c'est ce qui est arrivé à Victor Hugo, qui a entrepris tout simplement de traiter tragiquement dans Hernani l'intrigue du Barbier de Séville et de l'École des Femmes.

Le souci du succès fit choisir pour sujet à ce novateur une aventure d'amour, ce qui est presque d'obligation en France, puis la préoccupation de faire scandale el de montrer que le drame, tel qu'il le concevait, étant le contraire de la tragédie, le conduisait à y représenter le monde à l'envers. La formule était simple : il s’agissait de prêter à des hommes d'Etat illustres des pensées de gredins et de goujats et à des bandits, des bohèmes, des décavés, aux épaves de la vie, en somme, les grands sentiments et les talents supérieurs. Le malheur fut que celte sorte de gageure juvénile pesa comme une lourde hypothèque sur tout le reste de la carrière du poète et le rejeta définitivement hors de la route qu’il aurait dù suivre.

£L'iourdi et grisé par le bruit qu'avait fait Hernani, il se crut tenu d'honneur à tirer de la formule, qu'il avait pensé trouver, toute une suite de drames en vers et en prose, ce qui lui permit en outre de garder devant l'opinion la primauté sur Alexandre Dumas, dont les succès l’empéchaient de dormir.

Il alla ainsi jusqu'aux Burgraves, où on commence à apercevoir un changement d'orientation, un essai encore imparfaitement dessiné de tragédie épique, un acheminement vers une forme plus haute, plus grandiose, plus dépouillée. Il était enfin sur la voie. Encore quelques étapes et il allait retrouver peut-être les traces géantes d'Eschyle, dont le génie l'attirait. Hélas ! les Burgraves firent une lourde chute. Le poèle comprit qu'il avait gaspillé son crédit et que le public en avait assez de son théâtre. Le public non seulement acclamait avec un vé-

rilable soulagement la Lucrèce de Ponsard, mais encore se pressait en délire autour de Rachel, qui resliluait toute leur immortelle jeunesse aux tragédies de Racine. C'était trop tard.

Si l’orqueil ne l'eût pas aveuglé, Victor Hugo eût compris quelle misère c'était que tous ces bons petits étudiants, ces laquais pédants, réveurs, vaniteux et faméliques, tous ces pauvres êtres un peu déchus, un peu salis par la vie, mais pleins de convoitises et d’appétits dont il avait fait ses héros et ses porte-paroles. Que comptait-il leur faire dire, qui püt entrer en balance avec les noirs songes d'Hamlet, de Macbeth, d'Oreste, ou les propos d’Hippolyte et d'Achille ?

Il espérait que l'amour allait tout leur révéler. En effet, ils ont un bagout infernal d’autodidactes. Ecoutez Ruy Blas. En voilà un qui ne doute de rien. Il nous fait tout un cours sur la politique du XVIII siècle. On voit qu'il a bien retenu sa leçon.

Et certes, ca reste amusant. Ce sont des comédies cruelles avec des héros pitoyables. Je fais exception pour Hernani, dont le principal personnage a de l’allure. C’est un amoureux très théâtral, un ténor tout à fait à sa place au milieu de scènes décoratives d’un joli effet : l'entrée d’'Hernani par une nuit d'orage, la scène des tableaux, l’empoisonnement des deux amants au son du cor. C’est vraiment du bon romanesque et qui plaira encore assez longtemps.

Mais l’auteur ne semble avoir connu qu'un côté de son mélier. Le dialoque chez lui va un peu à la dérive, surtout le dialogue d'amour. Hernani se charge de toute la

conversation. Et vraiment on ne voit pas lrop ce que pourrait lui répondre la pauvre dona Sol. C'est que, pour qu'il y ait dialogue, il faut qu'il y ait conflit. Ce fut l'art de Corneille et surtout de Racine de savoir placer leurs amoureux dans des situations telles que, tout en s’adorant, ils ne peuvent se mettre d'accord, ce qui les affole et désespère. Au contraire, quand deux personnes sont du même avis, il est inutile qu'il y en ait plus d’une qui parle.

En résumé, le théâtre de Victor Hugo pèche par la conception. On dirait que le poële n'y a vu qu’un jeu d'esprit sans conséquence, un moyen, élégant et paradoxal de faire du bruit et de plaire au public. La preuve qu'il n’y altachait pas l'importance qu'il croyait lui attribuer, c’est que ses plus beaux morceaux sont restés en dehors et qu'on n'y trouve mn Booz, ni le Satyre, ni le Voyageur, ni la Prière pour tous, ni Pro Patria, ni tant d'autres merveilleux fragments.

Il est le seul grand poètéqui, ayant fait duthéätre, n’y ait pas mis le meilleur, l'essentiel de son œuvre. Evartons, si vous voulez, les trois tragiques grecs, Corneille, Racine et Shakespeare, bornons-nous à Gæthe, à Schiller, à bord Byron et à Musset. ET qu'on me dise si leur théâtre ne suffit pas à nous donner d'eux l'idée 1e als mérilent que nous en ayons ?

Or quel est l'admirateur de Hugo, qui, si on lui donnait à choisir entre le théatre et le reste de l'œuvre du poète, ne choisirait pas l'œuvre lyrique ? Et cependant il n'est point de chefs-d’œuvre où l'auteur ne se sort donné tout entier.

Victor Hugo s’est donc fait du théâtre une conception étroite, mesquine, misérable. Aussi, quelque brillant et amusant que soit ce théâtre, ne contient il rien de profond, rien qui donne l’idée d'une haute civilisation, au contraire ! Quel esprit élevé en voudrait faire sa nourriture ? Et si on l’abandonne au peuple, ne lui est il pas malfaisant ?

Si on juge d'après la qualité de la pensée, il apparattra fort au-dessous de celui de Voltaire. On est vraiment embarrassé pour le classer et lui donner un rang. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est du second ordre

Est-ce au romantisme qu’il en faut imputer la faiblesse? Cela dépend de ce qu'on entend par romantisme. Sans le romantisme, nous n'aurions ni le théätre de Dumas père, nt celui de Musset et la littérature française aurait perdu d'admirables chefs-d'œuvre. Dumas nageait dans le romantisme comme un poisson dans l'eau, et le génie ailé de Musset s'y jouait comme dans la lumière. L'un et l'autre en tirèrent la liberté d’être complètement eux-mêmes. ,

Mais le romanstisme de Hugo ne correspondait pas à sa nature. Hugo ne fit pas les pièces qu'il était dans son tempérament de faire et qui ne seraient écloses que beaucoup plus tard. Son ambition ne lui permit pas d'attendre que son esprit fût mûr. Ilne voulut pas que d'autres prissent la tête d'un mouvement dont il se réservait d'être le chef, et pour bien marquer sa prédominance, Ùl fabriqua un système fondé sur le contre pied des doctrines reçues et l'appliqua scrupuleusement.

Si Victor Hugo, au théâtre, n’atteint pas au niveau

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des maîtres suprêmes de cet art, s'il n'est pas beaucoup plus qu’un Lope de Vega ou un Calderon (mais Calderon est l'auteur d’une merveille qui a pour titre: la Vie n'est qu’un songe), 1! n’a pas non plus écrit l'épopée qu'on était en droit d'espérer de lui. Et pourtant il eut tous les dons. Il fut à la fois Virgile, Lucrèce Horace, Juvénal, Catulle, Lucain ; il fut toute la poésie latine transfusée en français, enrichie de sentiments nouveaux et de nuances nouvelles, mais tout cela est dispersé dans une œuvre qui semble illimitée comme une mer sans rivages, une œuvre qui, comme l'Infini de Pascal, aurait son centre partout et sa circonférence nulle part. C’est d'une splendeur impitoyable, qui ne vous fait jamais grâce et finit par vous donner la migraine.

Quand le génie s'interrompt, alors c’est la grande manivelle de la rhétorique qui se met à tourner et à moudre effroyablement, car Hugo ne fut pas latin à moitié, il le fut jusqu'à la lie, jusqu’à une sorte de radotage. Son œuvre, qui va de Virgile à Sidoine Apollinaire, en passant par Sénèque, est à la fois la plus jeune et la plus vieillotte qui soit. Une fois la roue de son métier mise en mouvement, elle tourne, tourne, il ne peut plus l'arrêter. C'est le forçat de l’amplification.

Dire de lui qu'il ne fut pas un penseur serait inexact autant qu'injuste. Il y a dans ses ouvrages en prose des pages, des chapitres entiers d'une élévation et d'un jet superbes, mais, au chapitre suivant, le voilà encore qui se met à développer, il développe, il développe, il fait le roman chez la portière, il enfile la venelle et court après Paul de Kocket Ponson du Terrail, qu’il a peine à rat-

traper. Et sa philosophie va rejoindre celle de Fourier, de Cabet, de Considérant, dont elle offrira un prétentieux florilège.

Son erreur orgueilleuse, qui fut celle de son siècle, fut la recherche de la surhumanité. Il oublia, dans la poursuite de cette chimère, la lecon si sage des anciens Grecs, qui ne voulaient voir l'image de la divinité que dans l'homme parfait et dans la sérénité d'une pensée tranquille, lumineuse et équilibrée, dont l'harmonie se réfléchit dans les œuvres. Il oublia que les œuvres sont des êtres vivants et que l'esprit, pas plus que la nature, n’enfante de nouvelles espèces. Aussin'a-t-ùl pas produit ni une Enéide ni une Divine Comédie, ni un Paradis perdu, ni un nouveau De Natura Rerum, mais seulement des fragments, dont quelques-uns égalent les plus beaux morceaux de Virgile, de Dante, de Milton, de Lucrèce.

Son œuvre est pareille à un miroir brisé. Elle ne vit que lyriquement. Tout compte fait, on ne saurait mieux la comparer qu'à celle de Ronsard, qui fut en son temps aussi éblouissante que la sienne et dont certaines parties sont d'un métal si pur et si brillant qu'elles ont peu à envier aux meilleures de Hugo et sont immortelles, au même titre.

Quoi qu'ilen soit, le rayonnement du génie de Hugo, sa puissance ont étouffé en partie ou fait dévier le plus précieux talent que le XIXe siècle ait produit, je veux parler d'Alfred de Vigny qui, en dehors de quelques tentatives Épiques comme le Déluge ou Eloa, nous laisse entrevoir un poêle tragique extraordinaire qui s'est ignoré.

Il faudrait en effet être dépourvu de tout sens dramatique pour ne pas s'apercevoir que sa Colère de Samson ou son Moïse ont toute la grandeur d'un lamento de Sephocle, qu'il sont, par conséquent, chacun le point culminant d'une tragédie qui n'a pas été faite et qui, du coup, eùt égalé Vigny aux plus grands génies connus. Cette tragédie devait sortir naturellement de ces morceaux fameux, où tous les éléments en sont comme réunis et condensés à leur paratysme. Imaginez l'ampleur qu'aurait prise cette grande lamentation du géant, si, au lieu d’avoir pour piédestal quelques vers descriptifs, le morceau avait élé amené par une action tragique, où te milieu et les àmes eussent élé vus dans leur cruelle splendeur. Au lieu de cela, que restet-i? Un fragment, admirable sans doute, mais un simple fragment. Pourquoi Vigny n'a-t-il pas construit l'œuvre que ce fragment appelait ? Parce qu'il n'en a même pas eu l'idée et parce que la formule alors aioptée au théâtre ne le conduisait qu'a Chatlerton et à la Maréchale d’Ancre, deux pièces que vingt autres, à sa place, pouvaient écrire aussi bien que lui.

N'est-il pas désolant de voir le mal que peut causer ainst une idée fausse, un préjugé retourné ?

Des vers de Musset il n'y a pas grand'chose à dire. Ils sont d'un collégien, extraordinairement doué, qui jette sa gourme Cela n'a souvent ni queue ni tête. La qualité de la pensée n'en fait pas honneur aux lettres. Par contre, ce noèle a créé un théâtre de jeunesse et de réve d'une arislocratie incomparable, Ce théâtre est un des trésors de la poésie.

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Un événement littéraire fut la publication par Sainte- Beuve de son tableau de la Poésie française au XVI° siècle. Grâce à cette révélation, Ronsard devint, presque à l’égal de Hugo et de Vigny, un contemporain et exerça sur les jeunes poètes une influence qui ne le céda pas à la leur. Le Parnasse y reconnut le premier de ses dieux et volontiers eût pris la suite immédiate de la Pléiade.

La beauté des vers fut la préoccupation principale des poètes du Parnasse. Plusieurs y ajoutèrent la théorie de l’impassibilité, par réaction contre les effusions de la poésie personnelle.

Les Parnassiens crurent avoir fixé la poésie. C'était avouer qu'ils comptaient s'arrêter au soin du détail et que leur horizon ne dépassait quère leur table de travail. Cette disposition d'esprit attestait surlout de la lassitude. En réalité, leur préoccupation secrète était de désespérer par leur perfection ceux qui viendraient après eux et de s'imposer à leurs successeurs comme des maitres. En réalité, à n'y avait plus rien à glaner dans leur voie. Ils forcèrent leurs successeurs à s’en ouvrir d'autres violemment. De l'effort de réflexion imposé à ceux-ci par une telle nécessite est sorti le symbolisme, dont nous allons maintenant parler, en commençant par son puissant et hautain annonciateur: Baudelaire.

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Il n'avait que quarante-six ans lorsqu'il mourut et ne laissait, au fond, qu’un livre, mais quel livre : les Fleurs du mal ! ses autres œuvres ne comptant presque que comme pièces Justificalives.

Lorsqu'on le relit, on s'aperçoit que ce livre, l’un des plus grands du xix° siècle, a été le pivot sur lequel la poésie française a tourné irrésistiblement.

Hugo ne menait à rien qu’à lui-même. Il épuisait tous ses thèmes. Les Gautier, les Leconte de l'Isle, les Banville, puis les Parnassiens s’enfermaient dans leur œuvre comme le ver à soie dans son cocon. Ils n'avaient d'idées que juste ce qui leur était nécessaire. Le livre de Baudelaire annonçait un monde nouveau et une poésie nouvelle. Les Fleurs du mal étaient comme une réplique moderne au poème du

Dante. Comme pour le grand Florentin, on se serait volontiers montré dans Baudelaire l’homme qui revenait de l'Enfer.

Selon l’expression de Verlaine, il s’agit là d’un poète maudit, dont le libertinage intellectuel attire le malheur, pour avoir commis le mystérieux el inexpiable péché de l'esprit.

D'où vient cela? Du titre de son livre sans doute, du scandale qu'il fit et de l’éblouissement violent causé par sa sombre beauté.

Et cependant, quels qu’eussent élé alors le scandale et l’éblouissement, ce livre méritait plus encore, car il y avait en lui quelque chose de transcendantal, une signification et une portée qui passaient de beaucoup celles qu'on commença par y entrevoir.

Habent sua fata libelli. Plus on y songe et plus profond apparaît le mot de Juvénal : certains livres ont vraiment leur destinée, et cette destinée a parfois quelque chose qui n’a même plus de proportions avec le but visé par l’auteur. Certains chefsd'œuvre sont des réussites incroyables et pleines de conséquences inattendues.

Les six pièces condamnées arrachées aux Fleurs du mal par le tribunal, ne nous apparaissent plus aussi belles; leur éclat s’est flétri loin de la gerbe d'où elles furent violemment retirées. Maintenant qu'elles sont hors du livre, les y admettre en dérangerait presque la figure. Sans elles, le livre a pris une noblesse mystérieuse. Il prend place parmi les grands livres qui, nés plus ou moins du christia-

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nisme, intéressent l’âme et en fixent immortellement quelques traits.

L'Esprit de Dieu souffle où il veut, et plus d’un Balaam a prophétisé, qui n’y songeait pas.

Quoi qu'il en soit, l’auteur avait juvénilement escompté le scandale que feraient ces pièces pour le lancement de son œuvre. Elles justifiaient le titre de Fleurs du mal. Elles sont probablement à l’origine du livre, qui s’est formé autour d'elles.

La plus belle strophe de la plus belle des six: Lesbos, provient visiblement d’une poésie de Baudelaire collégien, dans laquelle il y avait un vers dont la hardiesse réussie dut être pour lui une révélation de ce qu’il pouvait faire. Il transporta ailleurs ce vers qu'il enchâssa dans une strophe mieux ciselée qui donna le ton à la pièce, et la pièce ennoblie par son titre, contribua à donner le ton à tout le livre.

Ainsi, d'une polissonnerie, pompeusementrimée par un élève de rhétorique, devait prendre naissance toute une somptueuse poésie. En tout cas, je suis persuadé que cette pièce orienta l'esprit de Baudelaire, détermina non seulement le titre de l'ouvrage, mais le choix des sujets traités et le ton de son style.

Et cependant cette pièce, qui l'avait mis sur sa voie, a pu disparaître du recueil sans lui nuire, parce qu'il avait trouvé infiniment mieux par la suite et que la perversilé de sa manière s'était élevée vers ces régions supérieures, où dut être commis « le péché de l'esprit » et qui furent le théâtre de la chute des anges. :

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