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Analyser Baudelaire et l'âme où germèrent ses admirables et suspectes Fleurs du mal, est assez difficile, parce qu'il s’agit de causes complexes, si bien entrelacées qu'elles se présentent toutes à la fois et s'enchevêtrent les unes dans les autres.
Cependant la première impression qui se dégage de l’œuvre si sombrement splendide et de l’homme au visage à la fois si triste et si arislocratiquement fier et singulier, c’est cette double impression de beauté originelle et de déchéance, à laquelle je viens de faire allusion. Il semble que pour Beaudelaire il se soit passé, à un moment ignoré, dans les profondeurs les plus mystérieuses de la conscience, une chute analogue à celle des anges, car nul visage n'en porte mieux les stigmates, nulle poésie ne témoigne de plus de désolation profonde.
Baudelaire manque de la note tendre. Il n'ya peut-être qu'une seule pièce de lui où sa mélancolie se trempe de larmes. C'est celle qui commence par ce vers!
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, etc.
On n'en remarque pas davantage dans les lettres de lui que nous connaissons. C'est un cérébral pur dont le cœur semble desséché. Et pourtant, chez un tel poète, quel trésor de sensibilité frémissante et
délicate son âme avait dû primitivement contenir | On n'arrive pas à sa puissance d’amertume, sans avoir beaucoup aimé; l’amertume et l'ironie sont les résidus suprèmes d’une sensibilité évaporée ; leur intensité, leur mordant attestent la vivacité du sentiment primitif qu'elles ont remplacé.
La douleur, les chagrins, les déceptions ne tuent pas la tendresse. Ils la font se replier sur elle-même, ils la mettent en méfiance, mais au premier moment de sécurité, elle éclate avec plus de force et d’accent, elle se livre dans un cri.
Rien ne la trahit, au contraire, chez Baudelaire, qui ne trouve que des acccents d'épouvante et des images de désespoir. Entendons-nous. Il ne manque pas de bonté, il est capable d’inspirer et d’éprouver l'amitié, mais il ne nous émeut pas et ne songe pas davantage à nous émouvoir. La fibre est morte.Il le sait et en souffre atrocement. Il est vraiment le déchu.
Quomodo cecidit ? …
Il doit y avoir eu à cela une cause, comme seuls les confesseurs en connaissent, une chute d'enfance ou d’adolescence, un empoisonnement de l'âme, dus à quelque faute secrète et profonde. De telles chutes n'ont pas pour tous la même gravité; tout dépend de la hautenr d’où l'âme tombe, tout dépend de la délicatesse de cette âme. Chez Baudelaire enfant, cette délicatessse avait dû être exquise. Quoi qu'il en soil, ses premiers vers de collégien sont déjà des vers impurs et effrontés.
De bonne heure aussi, nous le savons par ses lettres, il contracta la terrible maladie dont il devait mourir, cette maladie, dont Léon Daudet a dit qu’elle développe, chez ceux qui en sont atteints, la faculté verbale et le don du mot brillant. Et chez lui, en effet, le mot a un éclat fiévreux; il s'épanouit en fleur funèbre et semble tirer sa substance et vivre du mal du poète, auquel il tiendrait encore par d'invisibles radicelles.
Quoi qu’il en soit, ce que je viens de dire n'a de sens que du point de vue catholique. Et il est très vrai qu'il n’y a pas eu, au xix° siècle, un seul poète d'âme aussi profondément catholique que Baudelaire, ni qui ait été plus croyant que lui. Paul Souday l’accusait d’avoir affecté le style dévot. Si le mot « affecté » convient dans une certaine mesure à Baudelaire, j'ajouterai qu'en se proclamant luimême « artificiel », il se vantait, car il écrivit dans le style qu’il pouvait et non dans le style qu’il voulait. Et s’il pratiquait le style dévot, c’est qu'il ne réussissail que par là, c’est que les beaux vers ne lui venaient que dans ce style et, par conséquent, que ce style lui était bien naturel, était formé de tout ce qu'il y avait de plus haut et de plus pur dans sa nature profonde. Lui-même se peint
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
Les Fleurs du mal donnent, en effet, l'impression d’un poème enseveli sous les sables, dans l'âme de
Baudelaire, comme une construclion chrétienne, autrefois dévastée et ruinée, et dont il eût retrouvé, sans la pouvoir reconstruire, d’incomparables débris, rangés ensuile dans son livre comme dans un musée lapidaire. Ce sontles fragments d’une Divine Comédie, dont le rhapsode n’a pu retrouver le plan; les ruines d’un poème inconnu etutilisées par Baudelarre le mieux qu'il a pu.
Baudelaire avait cette richesse en lui, il en avait le sentiment ; il n’était quelqu'un que par ce trésor, il l’a compris et il s’est efforcé de redevenir le plus possible l’homme lointain qui, à son insu, avait créé cela en lui et qui n’était autre que lui-même, un Charles Baudelaire type et vraiment représentatif, mais mort ou devenu fou, à qui il fallait arracher son œuvre bribe par bribe.
Ce Baudelaire type était chrétien et ne pouvait être autre que chrétien.
Mais l’autre, le Baudelaire courant, le Baudelaire d'avant la découverte de son génie, le Baudelaire écolier, étail un assez pauvre imitateur de Lamartine, de Musset et d’Auguste Barbier, comme on le peut voir d’après quelques poésies de jeunesse, qu’on a conservées de lui. N'ayant pas de personnalité et ne se connaissant pas lui-même, il n’exprimait alors que des sentiments qui n'élaient pas de lui, mais de la littérature de l’époque. Une fois devenu lui-même, il fut catholique; il le fut non seulement en tant que poète, el par une nécessilé congénitale à son génie, il le fut encore librement et par une adhésion totale
de sa raison, contraire en cela à Théodore de Banville qui, bon croyant dans son intimité familiales maudissail innocemment sa religion dès qu'il écrivait en vers el pleurait les dieux de lOlympe. Il arrive en effet parfois, et Banville en est un curieux exemple, que le génie poétique d'un homme soit en contradiction avec ses goûts et ses croyances et lui fasse écrire juste le contraire de ce qu'il pense et de ce qu'il sent, comme si dès qu'il prend la plume, c'était un autre qui dictât. Dans ce cas, l'harmonie se rétablit dans la fantaisie et dans une sorte de léger el gracieux scepticisme.
Mais chez Baudelaire le poète et l’homme concordent. S'il se prétend artificiel, c’est à force de loyauté scrupuleuse envers lui-même. Onsent que son éducation catholique lui a donné l'habitude des examens de conscience les plus minutieux et les plus stricts. Tout ce qui n’est pas la traduction exacte de son état d'âme ou de sa pensée, il le confesse factice, 1l y voit un mensonge superbe, qu'il attribue à la perversité foncière de sa nature et, comme il s’y complaît et en conçoit de la fierté, il s’en fait un péché, dont il ne peut éprouver de repentir et qui, par conséquent, risque de le séparer éternellement de Dieu et de le damner. Tel est le drame véritable et tout intime de Baudelaire, le drame dont il est le sombre Hamlet.
Aiïnsi il pousse à la dernière limite la franchise envers lui-même et envers le monde et, ce faisant, dénonce publiquement ses artifices et son cabotinage.
Il avoue jouer uw rôle et met son orgueil à le bien jouer, à être un artiste, au sens néronien du mot. Il déclare aimer le faux et préférer les beautés fardées aux beautés naturelles.
Il pose au détracteur de la nature, il rêve, par opposition aux paysages nalurels, des paysages de pierres rares.
Tout cela vient du besoin impérieux que sa conscience scrupuleuse lui crée d’être logique avec luimême, de se mettre d'accord avec lui-même, de ne pas bénéficier d’une estime qu’il ne croit pas mériter, de ne pas voler les louanges dues à l’honnête homme, alors qu'il sent n'avoir droit à l'admiration que pour les dons funestes et malfaisants qui lui ont été départis.
Son cas bien étudié lui paraît être un cas de décadence. Il s’'empresse de se proclamer poèle de décadence, il met à se reconnaître rhéleur la même hâte que les autres à protester de leur sincérité. Lucain est son poèle préféré parmi les anciens. Il signale aux vers du poète latin les mêmes marbrures. de décomposilion qu'aux siens. Et certes il a un peu raison, quoique, de tous les poètes ses contemporains, il soit peut-être le moins décadent et le moins rhéteur. Seulement, les autres le sont sans s’en douter, un peu sollement par conséquent, tandis que lui a Ia supériorité sur eux de n'être point dupe.
Cette loyauté, cette sincérité foncières reposent en Baudelaire sur une âme croyante et mystique.
« Toutes les hérésies actuelles, écrit-il à Toussenel,
ne sont que la conséquence de la grande hérésie moderne : la suppression de l’idée du péché originel ».
C'est là, en effet, le dogme fondamental du christianisme. Ce dogme, Baudelaire l’admet avec Loutes les conséquences qu’en ont tirées les théologiens. Et il ajoute dans cette même lettre à Toussenel: « La nature entière participe du péché originel ».
Il croit au diable. « De tout temps, écrit-il à Flaubert, j'ai été obsédé par l'impossibilité de me rendre comple de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme, sans l'hypothèse de l'intervention d’une force méchante et extérieure à lui. Voilà un gros aveu, dont tout le xix° siècle conjuré ne me fera pas rougir. »
Ailleurs, il note qu'on sent la présence du diable plus que la présence de Dieu et qu’on affecte cependant de croire en Dieu et de ne pas croire au diable.
Il a donc bien, sur de tels sujets et sur « le sens de la vie », les conceptions, les idées d’un moine du moyen âge, d’une grande âme angélique tombée, qui aurait gardé dans sa chute loute sa foi, toute sa clairvoyance, et serait resté consciemment, sous le cilice, l'orgueilleux, le révollé, le perverti, l’inassouvi, capable de célébrer magnifiquement les louanges de Dieu, mais incapable de l'aimer. Il se peint ainsi luimême dans le sonnet Le Mauvais Moine :
Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l'éternité je parcours et j'habite.
Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux.
O moine fainéant, quand donc pourrai-je faire Du spectacle vivant de ma triste misère Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux ?
C'est la pensée du moyen âge revêtue de la belle langue du xvne siècle
Mais la pensée du moyen âge ne fut-elle pas l’âme du xvue siècle? Vraiment, plus on réfléchit sur le style des écrivains du siècle de Louis XIV, et plus on est frappé de la part prépondérante que l'Eglise a eue à sa formation et par conséquent de ce qu’il garde encore d’irréductiblement médiéval dans son esprit. Tertullien, saint Augustin, saint Jérôme, voilà au fond les vrais, les premiers maîtres et informateurs de la pensée et de la langue françaises et par là de la pensée moderne, qui nous vint par Pascal, Bossuet, les gens de Port-Royal, les grands prédicateurs avec leur verve, leur véhémence, leur âpre ironie de moralistes. L'influence de la Renaissance, qu’on est porté à croire si considérable, se limite à quelques cantons de la poésie. Mais les grands débats, les grandes écoles restent plus théologiques que politiques ou philosophiques. El il n’y eut pas alors d’événement plus impressionnant que le jansénisme.
Baudelaire est doublement un fils de ce xvr° siècle-là par son style et par la nature de ses préoccupations. Je soupçonne même qu’il subit fortement l'empreinte janséniste. Il parle quelque part du récit des miracles du diacre Pâris, comme de l’un des plus beaux livres qu'il ait lus. Je sais bien qu’une
telle affirmation, venant de Baudelaire, n’a qu'une signification relative et qu'il affectait volontiers de se passionner pour des questions indifférentes. Je sais qu'il faut faire la part de son goût pour la myslification, mais ce goût se traduisait surtout dans ses propos parlés, on en trouve peu de traces dans ses lettres ou ses notes, qui trahissent au contraire une grande sincérité. Je crois plulôt que ce qui le séduisit dans cette relation, c’en fut le côté merveilleux et l'appareil de diableries. Reste à savoir s’il ne l’avait pas lue, une première fois, dans son enfance, comme un livre d’édification.
En tous cas, le christianisme grave, nu, orgueilleux, désolé, qui anime Les Fleurs du mal, respire le sentiment janséniste. Et la préoccupation du diable en est une autre marque, le diable tenant d'autant plus de place dans la pensée d’un chrétien, que lamour de Dieu en tient moins. C’est l'effet ordinaire des doctrines qui ne parlent que de la crainte de Dieu et jamais du tendre et confiant abandon en sa bonté. Le christianisme illumine la pensée de Baudelaire, mais il ne réchauffe point son cœur.
Baudelaire craint Dieu, mais n'ayant aucune familiarité avec lui, il en aurait plutôt avec le diable, dont la perversité intelligente le charme secrètement et avec qui il se sent beaucoup de ressemblance. Dans une note, après avoir défini Satan, il se demande si ce n’est pas le véritable type de la Beauté. Il penche visiblement vers le satanisme, sans y tomber profondément, je crois. Ses litanies de Satan ne
me me
paraissent qu'à moitié sincères et trahissent Ia rhétorique et le jeu d'esprit. Baudelaire aimait jouer avec le feu. Mais le plus souvent monte de son œuvre un long cri de détresse vers Dieu, un appel émouvant à son aide el à sa pitié :
— Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la Douleur est Ia noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique, Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair.
Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs !
Il n’en reste pas moins que les démons pullulent dans l’atmosphère où pense Baudelaire ; illes respire, il les entend ricaner, il les frôle, 11 les voit et nous les fait voir, en les colorant au passage, dansles rues de Paris, le soir :
Cependant des démons malsains dans l’atmosphère S'éveillent lourdement comme des gens d’affaire
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent.
Ces démons, il les retrouve en lui, dans sa pensée, dans les yeux des passantes el des passants, dans leurs gestes.
Il en a peurets’en amuse ; il se sent d'autant plus leur proie que son hystérie, qu'il confesse « avoir cultivée avec passion », leur est un milieu plus favorable. Il les accueille, afin d'observer en lui les effets de leur présence et dans l’espoir qu'il tirera quelque poésie du dérangement qu'ils y jetteront ; il explore avec curiosité les chausse-trapes, les pièges qui annoncent les routes d'accès à la folie, et rôde autour de cette citadelle, pleine d’effrois, pour y surprendre les atroces scènes qui s’y passent. C’est un malade que sa maladie, un condamné que son supplice attirent.
11 sait pourtant que le classicisme est la santé de l'esprit, mais il a fait son choix et, ne se sentant pas sain, il se glorifie d’être un poète de décadence. Son orgueil lui persuade que le décadent est celui qui souffre d’un excès de civilisation et qui s’est fait une seconde nature de tout ce qu’il y a en lui de capricieux, d'anti-naturel, de perversement et diaboliquement surnaturel.
Il cultive avec soin en lui des tares et des monstruosités qui le différencient des autres hommes et il finit par n'avoir presque plus rien de normalement humain. Certes, un Dante, un Shakespeare descen-
ne
dent peut-être aussi profondément que lui dans le domaine de la terreur et de l'horreur, maisils ne prennent point pour eux les sentiments qu’ils expriment ainsi, ils se bornent à en animer certains de leurs personnages, auquelsils opposent'd’ailleurs de suaves ficures. Le malheur de Baudelaire a été de venir dans une époque de lyrisme ‘personnel et de s'identifier avec le héros de damnation, dont il se savait apte à rendre d’une façon effrayante les désespoirs et les blasphèmes, de les prendre à son compte et d’être sa propre et douloureuse dupe. Il s’est fait volontairement et par littérature une âme de damné, contrairement à la méthode de Gœæthe, qui composait ses poèmes pour se libérer de ses passions et les rejeter vivantes et furieuses hors de lui. Et par là Baudelaire se rattache au romantisme, qui veut que le poète, au lieu d’être un simple travailleur et sculpteur, fabricant presque anonyme d'œuvres d'art, soit à lui-même son œuvre d’art principale, soit Hamlet ou Macbeth, c'est-à-dire un être étrange et surhumain, un héros de tragédie ou de roman et même une sorte de dieu. C’est proprement du cabotinage. Il faut dire que très peu y ont réussi et, parmi ce petit nombre, l’effrayante sincérité de Baudelaire lui a donné ce prestige. Il suffit de regarder ses portraits, pour être saisi par son beau regard douloureux et pour y deviner une inquiétude, une souffrance, une fierté, une félinité, dont l'impression ne s’oublie plus et se mêle au souvenir de l’œuvre splendide, comme un ciel nocturne et plein d'étoiles.
Jamais il n’y eut plus d’aristocratie intellectuelle que chez cet homme aux nerfs si fins et si sensibles et à cause de cela, maladivement replié sur lui-même.
Il a le goût inné de la politesse, de la réserve, des bonnes manières, de la correction et dela sobre élégance dans la tenue. Jusque dans la plus noire pauvreté, il sait garder à son vêlement un cachet tout personnel ; sous l’arrangement du plus simple sarrau il reste dandy. Il s'applique à ne ressembler en rien à ses confrères romantiques. Ils sont barbus et chevelus, il est rasé comme un prêtre et porte les cheveux courts ; ils aiment les habits pittoresques, il recherche les couleurs sombres; ils sont bruyants, expansifs ; il est renfermé, soigné dans ses propos, d'aspect impassible, ilest grave et sérieux au milieu de ceux qui rient, empressé et plein de questions près de ceux qui n’ont pas envie de répondre, attentif et comme étonné où il n’y a paslieu, bref prenant toujours le visage contraire à celui que voudraient les circonstances, et cela parce que, se sentant d’esprit supérieur à la plupart de ses contemporains, il a conscience des trous nombreux qu'il a et craint qu'on ne s’en aperçoive.
La vulgarité lui fait horreur; il a des timidités de jeune fille, des rougeurs et des embarras d’adolescent de grande famille. Au fond, lui-même l’insinue, à plusieurs reprises, ilest l’homme-chat, élégant et souple, sédentaire et frileux, doucereux et un peu perfide, replié et méditatif, voluptueux et fantastique, ami du silence et des ténèbres, avec des yeux tantôt
voilés, tantôt brillants comme des lampes et ayant toujours quelque peu l'air de revenir du sabbat.
S'il se désigne ainsi, ce n’est pas qu'il croie à la métempsychose, non! mais il est symboliste et ne voit dans le monde extérieur que des symboles et des images du monde intérieur. Chiens ou loups, chats ou moutons, pourceaux ou bœufs sont des représentations figurées des diverses espèces d'hommes, des idéogrammes animés et vivants. « La nature est un verbe, une allégorie, un moule, un repoussé... J'ai pensé bien souvent que les bêtes malfaisantes et dégoûtantes n'étaient peut-être que la vivification, corporification, éclosion à la vie matérielle des mauvaises pensées de l’homme », dit-il dans une lettre à Toussenel, qu'il loue pour cette phrase : « Chaque animal est un sphinx ».
N'est-ce pas la même pensée qu’il exprime superbement dans ces vers fameux :
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers,
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité.
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Ainsi le monde à ses yeux n’est qu’une allégorie ; les univers ne valent que pour ce qu'ils signifient, ils
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sont des signes à interpréter, des éléments de la pensée, des symboles de la vie morale, des inscriptions que Dieu a données à déchiffrer à l’homme, une ample parabole dont le sens profond concerne les rapports éternels de Dieu à l’homme.
« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent », c’est-à-dire s’évoquent l’un l’autre, se peuvent substituer l’un à l’autre. C'est ce qu'il appelle les correspondances.
Le monde, en dernière analyse, n’est qu'une métaphysique, exprimée pour l’homme en langage figuré.
Telle est la fière philosophie de Baudelaire et qui l’apparente à Dante et à Pascal.
Lui-même il se compare à Hamlet tout en se traitant d’histrion et en se tournant amèrement en dérision. Et vraiment c’est bien ainsi qu'il nous apparaît, avec ses airs de prince pauvre et d'étudiant, sarcastique et somptueux, froidement extravagant, dépistant les curiosités qu’il mystifie, c’est bien Hamlet, dans la scène du cimetière, tenant en main le crâne du pauvre Yorick et contrefaisant le fou qu’il tremble de devenir.
Moitié consciemment, moilié inslinctivement, il s'efforce de fixer, dans une série de pièces de vers, les divers aspects de sa vie morale profonde et qui prennent ainsi le plus souvent une valeur de symboles. IT fait ainsi un très curieux travail de transposition. C’est de la poésie personnelle à deux degrés. Il part d'un sentiment souvent assez ordinaire, qui pourrait être du mauvais Musset; puis 1l le transfi-
gure artificiellement par le choix des mots, qui l’élargissent et le généralisent.
En d’autres termes, le motif est banal. Le plus souvent la pièce de vers s'adresse à une femme. Beaucoup ont pour objet la triste Jeanne Duval la négresse, dont il chante l’incompréhension, les caprices, les grâces sauvages et tout ce qu’elle lui suggère de rêveries exotiques. En somme, il ne s’agit guère que d'aventures, comme en comportait sa vie de bohème. L'émotion tendre, ainsi que je l’ai dit, y faisait à peu près défaut. Mais après quelques vers qui se traînent, brusquement lui apparaissent des images superbes et s'élèvent des vers pleins et sonores, qui dépassent de beaucoup le sujet. Il les retient seuls et rejette tous les autres. Quand il en à un certain nombre du même ton, il les réunit et les groupe dans l’ordre qui leur donnera le mieux une apparence de sens. Parfois il les tirera de pièces différentes. C’est ainsi que de fragments qui n'ont aucuns rapports entre eux il composera un sonnet, qu'il appellera le Guignon:
Pour soulever un poids si lourd, Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, L'Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé, Va battant des marches funèbres.(1)
(1) Un correspondant me fait remarquer que ce quatrain est traduit littéralement de Longfellow.
— Maint joyau dort enseveli Dans les ténèbres et l'oubli, Bien loin des pioches et des sondes,
Mainte fleur épanche à regret Son parfum doux comme un secret Dans les solitudes profondes.
Ou plutôt il y a un lien entre le premier quatrain et les deux derniers tercets. Baudelaire veut dire que bien des notalions exquises se perdent, faute de temps pour les fixer d’une façon vraiment artistique.
Mais le deuxième quatrain, si saisissant, ou bien est étranger à la pièce, dans laquelle il a été inséré pour qu’il ne fût pas perdu ou bien était précédé et suivi d’autres strophes, qui l’amenaient, mais qu'il a dû supprimer, les trouvant trop faibles. Pourtant l'obscurité qui en résulte ajoute à la pièce un charme de mystère. Ce tambour voilé de crêpe qu’on y entend et qui passe au beau milieu de cette pensée mélancolique sur la difficulté de l’art et la brièveté du temps est d’uneffet extraordinaire. Voilà une belle réussite produite par le jeu du goût et du hasard.
Baudelaire n’écrit pas ce qu’il veut. I] lui vient des vers par-dessus le sujet qu’il aborde et qui sont comme les fragments de ce poème inconnu dont j'ai parlé, enfoui au fond de son âme, où il les retrouve morcelés el sans suite ni lien. Il les regroupe comme il peut, mais il n’a pas le sens de la grande composition.