LES ORIGINES
Jusque vers le milieu du xix e siècle, l'Allemagne fut surtout une nation agricole. Plus des deux tiers de la population vivaient à la campagne ; en Prusse, les trois quarts; C'étaient les denrées agricoles qui formaient la majeure, partie des exportations.
Dans l'industrie urbaine, la petite entreprise, l'artisanerie du moyen-âge, se perpétuait, avec son organisation corporative. La Prusse, la Bavière, le Wurtemberg avaient établi, il est vrai, une liberté industrielle très relative ; et la Westphalie vivait sous la loi française. Partout ailleurs, l'ancien régime subsistait, et l'esprit de l'ancien régime. En 1850, à Francfort, serruriers et menuisiers se querellaient encore sur leurs attributions, tout comme au xv e siècle.
Dans ces métiers, les ouvriers n'avaient plus aucun espoir de devenir maitres. Et on leur enlevait par surcroît jusqu'aux moyens de défendre leur vie d'ouvriers. Les compagnonnages, contre-poids chaque jour plus nécessaires de corporations plus fermées, étaient interdits, traqués (Résolution de la Diète, 3 décembre 1840).
Seules subsistaient quelques caisses de secours, de maladie ou de yoyage. Le droit de coalition n'existait pas (lois de: 1845 en Prusse, de 1847 en Hanovre). Les grévistes étaient des rebelles. Les ouvriers, vivant chez le maître et sous sa surveillance, chassés de la ville par la police, quand celui-là les renvoyait, en étaient encore à lutter pour « avoir une clef de la maison ». A peine quelques-uns avaient-ils été affiliés aux petits groupes communistes de Weitling.
Telle était l'Allemagne en 1840, « au-dessous <lu niveau de l'histoire », comme disait Marx. A tout dire, l'établissement de l'union douanière, les premiers chemins de fer, la population croissante préparaient obscurément ses destinées industrielles ; et quelques grandej entrerprises commençaient à faire aux artisans une concurrence qu'ils pressentaient redoutable.
Mais seules, deux régions devançaient l'avenir : Saxe et Silésie, d'une part, avec leur exploitation des travailleurs à domicile, et les pays westphalo-rhénans, où des fabriques s'élevaient. Ici et là, le capitalisme naissait et, du même coup, un prolétariat : prolétariat désarmé, misérable terriblement, comme toujours, en cette période de la genèse capitaliste, et que la faim seule poussait à des insurrections exaspérées^ sans résultat. C'est ainsi qu'en juin 1844, les tisserands de Peterwaldau saccagèrent la maison des Zwanziger, <c leurs bourreaux ».
1848 survint, la révolution française. Nous n'avons pas à rappeler le mouvement politique et national qui alors entraîna L'Allemagne, ni les vicissitudes de ses révolutions. Mai& les ouvriers eurent leur rôle dans les journées, et Leur activité politique tendit à se transformer e» un mouvement d'émancipation sociale.
Au congrès des artisans, qui s'était réuni à Hambourg, le 2 juin 1848, et qui tentait de ranimer la vie des corporations, comme le seul remède à la concurrence capitaliste, un congrès d'ouvriers (Gesellen) s'opposa. Et s'ils ne parvinrent pas à se dégager complètement de la pensée corporative médiévale, du moins leur idée d'une corporation, comprenant tous les métiers et reconnaissant les mêmes droits à tons les producteurs, si vague fût-elle, était nouvelle.
Mais c'est surtout la Ligue des ouvriers (A/beiterbund) de Stephan Born, qui importe à l'histoire du syndicalisme. Ouvrier typographe, formé au groupe marxiste de Bruxelles, Born tenta à Berlin, après les journées de mars, de constituer les ouvriers en classe. Ce fut une organisation politique qu'il fonda, dont le but fut d'acquérir de la puissance dans l'Etat; mais cette organisation fut à base syndicale. Dans chaque localité, pour chaque industrie,des syndicats s'établiraient : leurs délégués formeraient comme une représentation ouvrière locale, et l'assemblée générale de ces délégués réunis représenterait la classe ouvrière devant les autorités. Cette nouvelle organisation s'établit
dans une grande partie de l'Allemagne, à Leipzig, Hambourg, Heidelberg, Nuremberg, et elle compta jusqu'à 250 syndicats. Son activité politique fut remarquable. Ce que nous avons à rappeler, c'est qu'elle soutint, par son journal « la Fraternisation » (die Verbrùderung) et par des secours, les luttes pour le salaire, nombreuses alors. Et de ces luttes sortirent même des fédérations syndicales, une des cigariers entre autres.
Enfin, vers le même temps (juin 1848) où YArbeiterbund se constituait, les imprimeurs fondaient une association nationale. Elle comprit, il est vrai, traditionnellement, ouvriers et patrons, les premiers enthousiastes, les seconds contraints. Mais, comme une union moderne, elle se proposait de faire cesser l'état de malaise où la substitution de la machine à la presse à main avait jeté les ouvriers, et elle établissait des règlements précis pour les cas d'arbitrage, le paiement des salaires et l'apprentissage.
La réaction brutale des années qui suivirent 1850 balaya tout et facilement. Dans le sol pauvre que lui offrait l'industrie d'alors, l'organisation ouvrière n'avait pu pousser de racines profondes. Mais ce qu'il faut noter, c'est que l'idée et le projet de l'émancipation totale avaient permis à quelques travailleurs de devancer, pour ainsi dire, le moment économique où des unions syndicales pouvaient s'établir et vivre. Ces ouvriers de 48 furent des prolétaires conscients, et c'est par cette conscience qu'ils furent poussés à se grouper professionnellement,
avant même que la grande industrie eût fait sentir la nécessité de sociétés de défense. C'est là une différence profonde avec le trade-unionisme anglais, et ce trait va marquer tout l'effort allemand, dès qu'il pourra se déployer.
Ce furent les années de la réaction politique qui le lui permirent.
Les ambitions libérales de la bourgeoisie étaient déçues et réfrénées. L'activité économique absorba toutes les énergies. Les capitaux sortirent des sacs ; les sociétés par actions, fondées souvent par des banques, se multiplièrent. De 1846 à 1861, l'importance des filatures doubla ; le nombre de métiers mécaniques quadrupla dans les tissages. Le progrès était parallèle dans l'industrie métallurgique. La longueur des chemins de fer, de 469 kil. en 1840, passait en 1860 à 11.088. Et ce développement, moins rapide, se poursuivit ainsi jusqu'en
Sous cet effort, les vieux cadres sociaux craquèrent. De 1860 à 1866, un à un, tous les Etats allemands qui maintenaient encore les vieilles corporations établirent la liberté, et le code industriel de la Confédération de FAllemagne du Nord, en 1869, consacra cette révolution.
D'autre part, la défense déformer des coalitions était supprimée, le droit de grève reconnu : ce fut en Saxe d'abord (loi de 1861) que cet événement considérable s'accomplit, puis en
Prusse l (1865) et dans la Confédération de l'Allemagne du Nord (1867). Ici, les ouvriers eux-mêmes avaient lutté pour faire reconnaître leur droit; ils avaient su pousser les députés libéraux qui se dérobaient.
C'est qu'au milieu de ce bouleversement, le prolétariat augmenté prenait conscience de ses besoins. Nous aurons à rappeler bientôt son activité politique, lorsqu'il tentera de subordonner à cette action même son effort économique : mais il importe de noter ici, et dès avant, la réalité de cet effort, de 1860 à
Tout d'abord, dès 1865, les grèves furent nombreuses: pour des augmentations de salaires, pour la diminution du temps de travail, pour la suppression des derniers liens corporatifs. Au printemps de 1865, la grève des typographes de Leipzig émut l'opinion. La même année, des luttes pour les salaires agitèrent presque tous les métiers de Hambourg. En 1866-67, la crise politique, la guerre austro-prussienne ralentirent un peu ce mouvement ; mais l'Internationale retint l'attention, et on s'occupa fort de la grève des bronziers de Paris, qu'elle avait fait triompher. En 1868, le mouvement reprit.
Les grèves rendaient l'organisation nécessaire : les ouvriers se groupèrent, surtout dans des unions locales. Les monographies que l'on commence d'écrire sur le développement syndical dans les différents métiers, ou les différentes villes, révèlent peu à peu l'intensité dece premier mouvement. Mouvement con-
fus encore, sans doute, cm beaucoup duvïeil esprit corporatif souvent «revivait, mais où les caractères du syndicalisme moderne lentement se dégageaient. Des unions centrales furent même fondées : celle des cigariers en 1865, des imprimeurs en 66, des tailleurs en 67.
Ce «ont ces efforts d'organisation, dispersés et éphémères, mais certains, qui remplacent dans l'histoire du syndicalisme allemand toute la longue première période, oùle^s trade-unions anglaises furent imaginées et fondées. Pour n'en avoir pas tenu compte, on a faussement répété que les syndicats allemands étaient nés r un beau jour, de compétitions politiques, en
La grande industrie naissante avait contraint les ouvriers à fonder des syndicats. Mais, à la différence des Anglais du xvm e siècle, ils ne se souciaient plus seulement dedéfendre leur salaire contre les effets de la libre concurrence. Les plus intelligents des prolétaires d'alors, c'està-dire ceux qui devaient fonder des syndicats, avaient appris à l'avance dans les sociétés d'éducation, ou dans les groupes communistes, non seulement les misères, mais aussi l'injustice fondamentale du régime capitaliste. Ils voulaient s'émanciper. Et c'était surtout dans l'action politique qu'ils en cherchaient les moyens.
Or, en 1868, les ouvriers allemands se trouvaient, au point de vue politique, divisés en d<eux grands groupes : d'une part, l'ancien parti
'de Lassalle, Y Association générale des ouvriers allemands, fondée en 1863, et que dirigeait alors Schweitzer ; de l'autre, les ouvriers adhérant au parti progressiste, formant YUnion des Sociétés d'éducation ouvrière. Ici, des dissentiments se manifestaient : l'ouvrier tourneur Bebel commençait à trouver que la doctrine de Schulze de Delitzsch ne satisfaisait point complètement les aspirations ouvrières.
De 1865 à 1869, les discussions fréquentes sur la liberté commerciale et le droit de coalition saisirent l'opinion ; les luttes pour le salaire et le développement syndical préoccupèrent les deux partis.
D'abord, c'étaient des lassalliens qui avaient fondé quelques-unes des premières associations professionnelles : Fritzsche, entre autres, qui groupa les cigariers. Mais jusque vers 1867, la direction du parti estimait, conformément à la pensée lassallienne, que toutes les grèves étaient de résultat nul, et qu'elles pouvaient, tout au plus, éveiller çà et là dans le prolétariat une conscience de classe. Quelques luttes heureuses cependant et un fort mouvement ouvrier à Berlin modifièrent l'opinion de Schweitzer au début de 68. Il en vint alors à penser que les grèves libéreraient les ouvriers de la tutelle de l'Etat policier et du capital, qu'elles étaient le prélude nécessaire d'un fort mouvement socialiste dans les masses, et qu'à ce titre elles devaient être bien conduites, méthodiquement. Ainsi, dès le début, cette idée se faisait jour dans des rangs socialistes, que l'organisation
syndicale ne devait que soutenir et renforcer l'organisation politique.
De leur côté, les libéraux avaient d'abord fait fausse route : Schulze et ses amis s'étaient figuré que le caractère professionnel des unions anglaises n'était qu'une survivance du passé, et que des groupements modernes devaient comprendre des ouvriers de tous métiers. Ce fut le mouvement professionnel de 1868 qui les détrompa, eux aussi. Le D r Max Hirsch alla en Angleterre, étudier sur place les méthodes du trade-unionisme.
A partir d'août 68, les événements se précipitèrent.
D'abord, des articles de Max Hirsch sur les trade-unions, dans le journal du peuple (Volkszeitung) des 7, 11 et 12 août. Hâtèrent-ils la décision de Schweitzer ? Peut-être. Mais on ne peut dire qu'ils aient posé pour lui la question syndicale.
Le 23 août, le parti lassallien tenait à Hambourg son assemblée générale. Fritzsche, après avoir précisé la pensée du parti touchant les grèves, voulut faire charger le président de la convocation d'un congrès général des ouvriers allemands, pour fonder des syndicats. L'assemblée s'y opposa. Fritzsche et Schweitzer déclarèrent qu'ils convoqueraient le Congrès, en leur nom personnel, comme députés. Après une vive discussion, l'assemblée le leur permit.
Le 1 er septembre, ils lancèrent un appel. Ils y rappelaient la liberté de coalition récemment proclamée, et la nécessité de l'organisation
pour des grèves efficaces. Ils y disaient la force irrésistible d'une association suspendant d'un mot le travail, pour toute une industrie. Et ils appelaient les travailleurs de chaque métier à s'unir dans des syndicats, pour lutter.
Le succès de ce manifeste fut immense : de nombreuses réunions discutaient le projet, des associations étaient fondées.
Au même moment (5 septembre), la 5 e assemblée de Y Union des sociétés d éducation puvrière, sous l'influence de Liebknecht et de Bebel, rompait avec le parti libéral et adoptait, par 69 voix contre 46, le programme de l'Internationale. Puis, repoussant la proposition du démocrate Sonnemann de faire établir par l'Etat des institutions d'assurance ouvrière, elle décidait que des unions de jnétier pouvaient seules les établir. Les ouvriers devaient fonder des syndicats, centralisés, internationaux.
L'heure pressait, pour les libéraux: le congrès de Schweitzer allait se réunir le 26 septembre. Max Hirsch revint en hâte d'Angleterre.
Du 21 au 23, le parti libéral, appuyé surtout sur les mécaniciens de Berlin, tenta d'émouvoir la classe ouvrière contre Schweitzer, et opposa à son projet celui « d'une àaine organisation des travailleurs, d'après le modèle anglais », créée par eux-mêmes, et non « de haut en bas »»
Le 26, le Congrès se réunit sous la présidence de Schweitzer ; 206 délégués, représentant 142.008 ouvriers de 110 localités, étaient présents, et quelques-uns étaient envoyés par
des syndicats déjà constitués. Ces chiffres suffisent à prouver la profondeur du mouvement dans les masses allemandes.
La venue de Hirsch au Congrès provoqua un violent tumulte. Une résolution d'exclusion fut votée contre celui qui venait, « dans l'intérêt des capitalistes, semer la guerre et le désordre au milieu des ouvriers ». On dut le jeter à la porte.
Schweitzer fit alors adopter ses plans: il avait, à l'avance, réparti les métiers en 32 groupes (Arbejterschafteri), sortes d'unions d'industrie, dont 10 furent formées séance tenante. C'était là une faute grave : par cette division imposée, il contrariait l'effort syndical spontané de chaque métier. Ces grandes unions devaient former la ligue des syndicats allemands (Deutscher Gewerkschaftsbund), à la tête de laquelle serait placée une direction de trois membres.
Le 27 septembre, Hirsch, exclu du Congrès, avait rallié les ouvriers libéraux de Berlin. Le 28, une grande assemblée, présidée par l'imprimeur Franz Duncker, député, décida d'établir dans sa pureté le système anglais, et d'opposer aux syndicats (Gewerkscha/ïen), instruments de la lutte des classes, imaginés par Schweitzer, des unions de métier (Gewerkvereine), qui placeraient au premier plan de leurs préoccupations l'harmonie du capital et du travail, et se proposeraient l'amélioration pacifique du sort des ouvriers. Habilement, Hirsch fit former une commission de 70 membres des industries berlinoises, chargés de rédiger des statuts-types.
Et, après la publication de ces statuts (1 er nov. 68), une commission centrale fit une propagande active dans toute l'Allemagne, pour la fondation de syndicats.
Le détail de ces faits était indispensable ; il importait d'établir nettement ce qui fut. Les syndicats allemands ne sont pas nés de la lutte politique de septembre 68 ; un vigoureux effort d'organisation se faisait jour depuis quelques années déjà. Sous l'influence des idées politiques, il dévia. Mais il faut comprendre encore la nature de ces idées, et de cette déviation,
On a dit souvent la fausseté de la conception qui conduisait Schweitzer à fonder d'ensemble et autoritairement toute une ligue de syndicats. On n'a pas eu assez de railleries pour les petits groupes de quatre ou cinq marxistes qui, dans un village de Saxe ou de Westphalie, s'intitulaient bravement : Union internationale des tisserands, ou des tailleurs. Et qui pourrait redire les louanges libérales que Hirsch a méritées pour ses saines idées ?
Au vrai, les libéraux ont fait contre fortune bon cœur. Lorsqu'ils commencèrent leur propagande syndicale, ils n'avaient derrière eux que 4 ou 500 ouvriers de Berlin ou de Dantzig. Les masses se portaient vers Schweitzer, vers Bebel et Liebknecht, vers ceux qui voulaient une organisation du prolétariat tout entier.
Et, dès lors, le caractère du mouvement de 68 apparaît dans sa vérité : ce ne sont pas les conceptions individuelles de quelques politiciens
qui égarèrent alors les ouvriers allemands ; ce fut d'instinct que, dès la première heure, ces prolétaires, déjà préoccupés d'une émancipation totale, tentèrent de créer la vaste organisation unique qu'ils pressentaient nécessaire.
Les trade-unions anglaises, elles aussi, malgré des forces, malgré une expérience que n'avaient point les groupes allemands de 68, ont connu dans leur histoire un moment semblable, lorsque, vers 1830, les ouvriers anglais s'éveillèrent à la vie politique. C'est le mouvement de la Grand National Consolidated T rades Union, fondée sous l'influence d'Owen, en janvier 1834, qui permet de comprendre la déviation de septembre 1868 en Allemagne.
Il n'en reste pas moins qu'au terme de cette année, les syndicats allemands à peine nés ou même à naître formaient trois grands groupes rivaux, dominés les uns et les autres par des préjugés politiques.