‹ Le syndicalisme anglaisChapitre 8 sur 10 · DEVELOPPEMENT DES UNIONS · texte numérisé non relu

DEVELOPPEMENT DES UNIONS

Le chapitre précédent ayant été, pour la clarté du récit, consacré en grande partie à Faction politique qui, commencée vers 1860, aboutit en 1876 à un plein succès, il faut maintenant parler du développement des Unions dans les principales industries, depuis 1863.

De 1851 à 1863, les forces effectives du Trade Unionisme se trouvaient à Londres. Après 1866, le centre du mouvement se porta vers le nord du pays ; Londres conserva la direction de Faction politique avec la Junte comme organe.

Mineurs, — L’Association des mineurs de la Grande-Bretagne, fondée en 1841, disparut presque dans la désastreuse grève de 1844.

Jusqu’en 1858, les mineurs n’eurent aucune organisation réelle. De 1858 à 1863, l’Association se releva peu à peu , grâce aux

efforts persévérants de Macdonald qui, pendant quinze ans, fut le grand leader des ouvriers mineurs.

Fils de mineur, mineur lui-même, Macdonald devint étudiant à FUniversité de Glasgow, puis professeur.

Pendant que la Junte réclamait la reconnaissance légale des Trade Unions, les mineurs et Macdonald visaient à la réglementation légale des conditions du travail, en même temps qu’ils s’efforcaient de faire pénétrer le principe du standard of life^ c’est-à-dire des conditions normales d’existence de l’ouvrier.

Les Unions de mineurs tinrent à Leeds, du 9 au 14 novembre 1863, un Congrès corporatif auquel 51 délégués prirent part. Ce congrès réclama des mesures légales pour garantir aux mineurs : un minimum de salaire ; la journée de huit heures pour les enfants, avec l’idée que cette mesure entraînerait la journée de huit heures pour les adultes. Toutefois, cette dernière proposition fut combattue par William Crawford, le futur leader des mineurs de Durham, qui était partisan de la journée de dix heures pour les enfants et de six heures pour les adultes.

Pour faire cesser les injustices dont les mineurs se plaignaient depuis longtemps, le Congrès appuya fortement la demande de nomination, par les ouvriers, de contrôleurs des pesées de charbon. Déjà, à la suite de conflits, les patrons de plusieurs mines avaient consenti, en 1859, à la création de ce service de contrô-

leurs; de plus, en vertu d’une loi. promulguée en 1860, les mineurs pouvaient choisir euxmêmes ces agents, à la condition qu’ils fissent partie du personnel de la mine. Mais pour échapper à la surveillance des contrôleurs — qui étaient toujours membres influents de l’Union — les patrons les renvoyaient fréquemment, abusant ainsi de la clause de la loi qui obligeait les ouvriers à les choisir dans le personnel de la mine exclusivement.

Après de persévérants efforts, la loi de 1872 sur les mines fortifia enfin la situation des contrôleurs, — situation qui fut définitivement réglée, à favantage des ouvriers, par la loi de 1887. Depuis lors, les mineurs recrutent parmi eux d’excellents secrétaires d’Unions, et même des députés ouvriers d’une réelle valeur.

Les mineurs du Lancashire fondèrent, en 1869, une organisation rivale sous le nom d’Association amalgamée.

Le mouvement syndical prit une telle extension parmi les mineurs, que le nombre des syiir diqués s’éleva à 200,000 en quelques années.

L’influence des mineurs sur le mouvement trade unioniste augmenta sans cesse, et, lors de la fondation du Comité parlementaire en 1871, M. Macdonald en fut nommé président. Aux élections de 1874, on l’a dit, son collègue, M. Thomas Burt, et lui furent élus députés.

M. Thomas Burt devait faire partie du ministère Gladstone, de 1892 à 1895, comme sous-secrétaire d’Etat au ministère du commerce.

Ouvriers du coton du Lancashire. — C’est

aux Unions des ouvriers du coton, secondées par l’Association nationale des métiers unis, qu’est due l’adoption, en 1847, de la loi fixant la journée de travail à dix heures pour les femmes et les enfants employés dans les manufactures. Cet important résultat obtenu, ces travailleurs n’exercèrent plus aucune action avant 1869, bien que l’Association amalgamée des fileurs existant actuellement ait été fondée en 1853.

Cette Association employa toute son activité à obtenir des taidfs pour les multiples spécialités du travail aux pièces, système universellement pratiqué dans l’industrie du coton en Angleterre. La préférence des fileurs pour le travail aux pièces est due à ces tarifs qui fixent très exactement les salaires, permettent à chacun de se rendre compte du produit de son travail, et défendent le taux du salaire contre les perfectionnements du machinisme. Toutefois, la difficulté de comprendre aisément ces tarifs, d’une extrême complication, a produit un type particulier de secrétaires d’Unions ; car, aux qualités habituelles des chefs de grandesUnions, ils doivent joindre celle, plus rare, de bon calculateur.

Les « hommes du coton », suivant une expression consacrée, ont joué, surtout depuis 1871, un très grand rôle dans le mouvement trade unioniste.

Dans leurs rapports avec les patrons, les Unions d’ouvriers du coton du Lancashire ont obtenu des succès extraordinaires, surtout en ce qui concerne les tarifs de main-d’œuvre

qu’elles sont parvenues à régulariser et à améliorer très sensiblement. En retour, ces succès ont beaucoup contribué à faire augmenter reüectif des Unions de la profession.

Le programme des tisseurs du Lancashire, comportait la journée de huit heures, fixée par la loi. Pratiquement, ils prirent Tinitiative d’un mouvement tendant à obtenir la semaine de 54 heures et la suspension du travail le samedi à midi. Encore ne demandaient-ils cette réforme que pour les femmes et les enfants,comptant bien, suivant une ancienne tactique, que la réduction du travail des femmes produirait une réduction équivalente pour les hommes. Ils furent soutenus, dans cette campagne, par les Trade Unions, la Junte, les radicaux et les philanthropes.

Le projet de loi réalisant cette réduction de travail ne fut point mené à terme par le Gouvernement libéral d’alors : c’est le ministère conservateur, formé après les élections de 1874, qui fit adopter, eu 1875, la loi fixant à 56 heures 1/2 par semaine la durée du travail des femmes et des enfants dans les manufactures. A cette époque remonte l’influence acquise par les ouvriers du coton dans le Comité parlementaire et les Congrès.

Il faut ici remarquer que les tisseurs et les mineurs, qui forment de grandes masses d’ou- -vriers agglomérés en quelques centres industriels, ont poursuivi sans cesse la réduction des heures de travail, dans leurs professions, à l’aide de la loi. Malgré tous leurs efforts, ils n'ont pu obtenir du pouvoir politique que la

limitation du temps de travail pour les femmes et les enfants. Au contraire, les ouvriers d’industries peu centralisées, suivant une tactique toute différente, sont parvenus à réduire la durée du travail pour tous les ouvriers indistinctement par l’action directe des Unions sur le patronat. En effet, à la suite du mouvement de 1871-72, les métallurgistes et les ouvriers du bâtiment, entre autres, ont obtenu la journée de neuf heures, par la seule force des syndicats et sans aucune intervention du législateur.

Les Métallurgistes, — Le mouvement pour la journée de neuf heures prit naissance chez les métallurgistes, à la suite d’une grève des ouvriers de Sunderland qui, commencée le 1®^ avril 1871, dura quatre semaines et se ter* mina par un succès. Le mouvement s’étendit bientôt à toutes les industries des métaux.

Pour atteindre leur but, syndiqués et non syndiqués de la métallurgie fondèrent la Ligue des neuf heures; celle-ci eut Theureuse idée de choisir pour président M. John Burnett, secrétaire d’une section de la Société des mécaniciens, lequel devint plus tard secrétaire général de cette grande Association. [Dès la fondation, en 1886, de l’Office du travail anglais [Labour Department),^ M. John Burnett fut nommé correspondant du travail, fonction qu’il occupe encore aujourd’hui.]

La Ligue des neuf heures fut, en fait, une* Trades Union temporaire, c’est-à-dire une Union pouvant grouper les travailleurs anglais de tous les métiers.

Après une grève de cinq mois dirigée par la Ligue, la journée de neuf heures ou la semaine de cinquante-quatre heures fut obtenue par les mécaniciens. Toutefois, les heures supplémentaires ne purent être abolies, malgré les efforts des ouvriers.

Ce succès, répandu partout, conduisit bienlôt plusieurs autres Sociétés ouvrières à réclamer et à obtenir la journée de neuf heures; tels les constructeurs de navires de la Clyde, qui obtinrent la semaine de cinquante-une heures ; les ouvriers du bâtiment, particulièrement les charpentiers, les maçons, les briquetiers, les plombiers, etc.

L’Amalgamation, c’est-à-dire l’Union centralisée avec direction unique, subit un arrêt en 1872, à la suite des critiques de ses adversaires et aussi de ses propres imperfections.

Dans plusieurs industries et spécialement dans la métallurgie, il se fonda de nombreuses Sociétés qui furent sinon adversaires, du moins opposées à l’Association amalgamée ; celle-ci était d’ailleurs, le plus souvent, une Société quelque peu fermée, en raison des conditions rigoureuses qu’il fallait remplir pour y être admis.

Ces incidents firent perdre à Londres, au bénéfice des provinces, la prééminence sur la direction du Trade Unionisme ; les Unions de constructeurs de navires établirent leur siège central à Newcastle, la Société des charpentiers à Manchester, etc. Cette décentralisation contri-

bua à amener, en 1872, la disparition de la Jimte, qui fut remplacée par le Comité parlementaire du Congrès des Trade Unions.

Jusqu’en 1867, les chefs des Unions étaient considérés comme des agitateurs, des hommes sans scrupule, vivant sur les cotisations de leurs dupes, véritables auteurs, par la violence et le meurtre, d’un système de terreur qui compromettait non seulement l’industrie nationale, mais aussi la sécurité et l’indépendance des infortunés travailleurs, leurs victimes. Les simples unionistes étaient traités par la police et la magistrature comme des vagabonds ou des révolutionnaires, lorsqu’ils se trouvaient sur le (c trimard ».

En quelques années, l’opinion publique se modifia profondément à l’égard des uns et des autres. En effet, à partir de 1875, et sur Tinitiative du parti conservateur, les chefs des Unions jouirent de faveurs gouvernementales très marquées; ils lYirent admis à certaines fonctions dans les écoles publiques, invités par le Gouvernement lui-même à accepter des sièges dans les commissions royales et très écoutés par les députés dans les couloirs de la Chambre des communes.

Ces marques de bienveillance, qui contrastaient singulièrement avec l’attitude antérieure du pouvoir et de l’opinion envers les leaders, correspondaient d’ailleurs à une expansion extraordinaire du mouvement syndical. Tandis que le Congrès de 1872 représentait 375,000 ouvriers syndiqués, celui de ShefTield, deux ans après, en représentait 1,191,922.

En présence cFim tel développement, les patrons furent pris des plus vives alarmes. De toules parts, ils se réunirent et cherchèrent à fonder, non pas des Unions locales ou de métiers, mais une Union générale de tous les patrons, c’est-à-dire une Trades Union du patronat, sous le titre de Fédération nationale des Associations patronales.

Les craintes des patrons étaient certainement fort exagérées ; le mouvement de 1830-34, par ^ exemple, avait été plus impétueux et surtout plus violent que celui de 1874.

11 y a, dans Fliistoire du mouvement syndical anglais, trois époques culminantes : 1833-34, 1873-74 et 1889-90.

Les Travailleurs agricoles. — Comme en 1833-34, le mouvement de 1874 s’est étendu aux travailleurs agricoles, qui n’avaient pas bougé depuis la fameuse affaire de Dorchester. A la fin de 1872, grâce à l’ardeur entraînante de Joseph Arch, nationale des travail¬

leurs agricoles comptait, dit-on, près de 100,000 membres groupés en moins d’un an. Les Unions d’ouvriers industriels appuyèrent vigoureusement les travailleurs de la terre et leur envoyèrent des sommes importantes pour soutenir leurs nombreuses grèves.

La magistrature rurale, très hostile à ce mouvement agraire, seconda de tous ses efforts la résistance des fermiers. Au cours d\m lock-out près de Chipping-Norton, des juges osèrent condamner 16 femmes, dont quelquesunes nourrissaient leurs enfants au sein, à la

prison avec travaux forcés pour avoir « intimidé des hommes non unionistes ».

L'Egdise officielle protestante était également hostile aux revendications des cultivateurs. A la réunion de la salle Exeter, à Londres, organisée au profit des travailleurs agricoles^ et présidée par M. Samuel Morley, le seul ecclésiastique qui y prit la parole fut un membre du clergé catholique, Tarchevéque Manning, plus tard cardinal. Aussi, par contre-coup, une agitation se produisit en faveur du radicalisme et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

L’armée donna également tout son appui aux propriétaires et aux fermiers contre les paysans.

Les cultivateurs obtinrent, au début de cette campagne collective, quelques améliorations ; mais les fermiers, leur première surprise passée, organisèrent une résistance cruelle contre laquelle les sections de rUnion agricole vinrent se briser : ils attendirent l’hiver pour faire lock-out et, par ce procédé inhumain, forcèrent les paysans à abandonner les avantages qu’ils leur avaient d’abord accordés; en même temps, ils jetèrent la suspicion sur l’emploi des cotisations parmi les membres de l’Union, ce qui leur réussit facilement par suite de l’ignorance des travailleurs de la terre.

En peu d’années, ce mouvement syndical se désagrégea, pour se transformer insensiblement, dans certains villages, en sociétés de secours en cas de maladie et de décès.

Le mouvement de 1871-75 présente une autre analogie avec celui de 1834 et aussi celui de

1852. L’idée de recouvrer la possession des instrum'ents de Iravairhante l’esprit d’un grand nombre d’unionistes. Pour y parvenir, les Unions fondent de nouveau des ateliers coopératifs. Toutefois, le système coopératif de cette époque ressemble beaucoup plus à celui de 1852 qu’aux essais de communisme tentés en 1830 sous l’influence de Robert Owen.

Quoi qu’il en soit, les coopératives de production fondées par les syndicats, de 1871 à 1875, échouèrent en grande partie, partageant ainsi le sort de leurs devancières. Quanta celles qui réussirent, elles rompirent bientôt les liens qui les unissaient aux Unions et se séparèrent du mouvement ouvrier.

Sous un troisième aspect enfin, le mouvement de 1871-75 ressemble à celui de 1830-34: des Unions, exclusivement composées de femmes, sont fondées dans diverses professions, notamment parmi les couturières, relieuses, lingères, etc.

Bien que, à trois points de vue principaux, les mouvements de 1830 et de 1871 présentent une analogie réelle, il n’en existe pas moins, entre les tendances de ces deux époques, une différence très sensible.

En 1830, les travailleurs syndiqués ne visaient à rien de moins que la suppression des capitalistes et des patrons, lesquels, de leur côté, se refusaient absolument à reconnaître ou seulement à tolérer les organisations ouvrières.

La période de 1871-75, au contraire, est caractérisée par ce fait important que les ouvriers

ne cherchent plus à supprimer le capitalisme et le patronat; mais ils réclament vigoureusement et efficacement une répartition plus équitable des bénéfices de la production.

D’autre part, les patrons, pendant cette seconde période, abandonnent pour là plupart leur ancienne hostilité et reconnaissent les syndicats. Après des refus répétés, les patrons ont même accepté le principe de la réglementation des conditions du travail et de la solution des conflits industriels par des comités mixtes de conciliation ou par des arbitres choisis par les deux parties. Aussi de nombreux conseils de conciliation et d’arbitrage ont-ils été établis de 1867 à 1875. Les syndiqués avaient donc vaincu cette obstination des patrons, si vive entre 1850 et 1870, à ne pas vouloir admettre l’intervention des leaders unionistes dans les conflits et • les grèves — que les patrons persistaient à considérer comme des affaires privées, ne concernant qu’eux et leurs propres ouvriers.

En un mot, les ouvriers avaient réussi, en 1875, à substituer le contrat collectif de travail au contrat individuel. C’était un résultat profondément heureux pour les travailleurs qui, d’ailleurs, en ont bien compris toute la portée. A preuve cette déclaration enthousiaste de Macdonald en 1875: « Regardez ce glorieux état de choses en Angleterre et dans le pays de Galles : les ouvriers du Northumberland discutent maintenant avec leurs patrons dans un bureau mixte. Un conseil de conciliation et d’arbitrage a également été formé dans le Durham et 75,000 ou-

vriers seureposent avec une entière confiance sur 'les décisions de ce bureau. 40,000 ouvriers du Yorkshire sont dans la môme situation. »

Toutefois, ce précieux résultat pour les travailleurs comporta, pour un temps du moins, un grave inconvénient. En effet, les patrons réussirent4 faire accepter par les représentants des ouvriers dans les Conseils mixtes le principe que les salaires doiveiff subir les fluctuations du marché et des bénéfices de l’industrie. L’époque de prospérité de 1870-75 rendit plus facile la diffusion de ce principe qui aboutit au système de Véchelle mobile^ sous l’influence duquel, si une réaction ne se fût produite plus tard, les salaires auraient considérablement baissé, lors des crises industrielles ultérieures. Les dangers de ce système ont été, depuis, nettement aperçus par les ouvriers. Mais à ce moment, sous la propre impulsion dé ses leaders^ une notable partie du monde unioniste abandonna peu à peu le principe du minimum de salaire pour le remplacer par le système de l’échelle mobile qui fut adopté sans réserve par les Congrès de mineurs de 1874, 1877 et 1878.

11 y eut cependant des résistances contre cette doctrine parmi les chefs des Unions. Macdonald s’en méfia et plusieurs autres lui furent nettement hostiles.

Pendant la crise industrielle qui sévit en Angleterre, à partir de 1874, les ouvriers, par suite de Papplication de l’échelle mobile, durent subir des réductions de salaires successives, imposées d’abord aux mineurs et aux métallur-

gistes. Dès février 1874, les mineurs de Test de FEcosse supportèrent une réduction de 1 fr.' 25 par jour; une diminution de salaires de 10 p. 100, dans la Galles du Sud, aboutit, en janvier 1875, à un conflit qui dura jusqu’à fin mai suivant et se termina par une réduction non de 10, mais de 12 1/2 p. 100.

La dépression des salaires atteignit, en 1876, les industries textiles de tout le pays.

Néanmoins, l’industrie du bâtiment était encore prospère. Les charpentiers de Manchester en profitèrent pour réclamer une augmentation. La désastreuse grève qui s’ensuivit, en 1877, détruisit FUnion générale des charpentiers et menuisiers. Le coup fut si rude pour les Unions du bâtiment de Manchester qu’elles n’ont pas encore regagné le terrain perdu.

Les ouvriers charpentiers des constructions navales de la Glyde ayant, en avril 1877, demandé une augmentation à leurs patrons, ceux-ci répondirent par un lock-out général de tous les travailleurs occupés dans les chantiers, espérant que ceux qui n’avaient fait aucune réclamation obligeraient les autres à abandonner leur demande d’augmentation. Le conflit fut soumis, en septembre, à l’arbitrage de lord Moncrieff dont la décision fut complètement défavorable aux ouvriers.

En juillet 1877, un conflit éclata entre les maçons de Londres et leurs patrons. Le motif initial était une demande d’augmentation de salaire et de réduction des heures de travail. Le conflit s’aggravant, il mit FUnion des maçons

aux prises avec les entrepreneurs syndiqués de tout le pays. Après huit mois de grève, les ouvriers vaincus durent accepter les conditions des patrons. Les souscriptions faites en faveur des maçons s’élevèrent à 50,000 francs. Des patrons allèrent chercher un certain nombre de maçons en Allemagne pour remplacer les grévistes.

Bien qu’ayant réduit plusieurs fois les salaires en *1877, les filateurs de coton voulurent les diminuer encore de 10 p. 100 en mars 1878.

Une grève colossale éclata ; les patrons refusèrent de soumettre le conflit à un arbitre. Après dix semaines de lutte, les ouvriers reprirent le travail aux conditions fixées par les patrons. Pendant ce conflit, la maison du président du syndicat patronal fut saccagée et brûlée.

Les luttes de 1875 à 1878 furent Favant-courenr d’une déroute générale des forces ouvrières qui atteignit son maximum en 1878-79, par suite de la crise aiguë qui sévit alors sur Findustrie anglaise et que la faillite de la banque de Glasgow vint encore aggraver. La proportion des chômeurs, inscrits sur les livres des Unions, atteignit 25 p. 100.

Les patrons profitèrent de cette mauvaise situation générale pour retirer les avantages concédés en augmentations de salaire et réductions d’heures de travail. Bien qu’ayant agi avec une audace inouïe, les patrons ne firent cependant pas un mouvement général et concerté dans ce sens; ils arrachèrent individuellement à leurs ouvriers les plus grandes concessions

possibles. De 1878 à 1880, le nombre des grèves, motivées par Tattitude des patrons, augmenta beaucoup dans la plupart des professions ; elles furent presque toutes désastreuses aux ouvriers.

Le salaire des mineurs du Northumberland, qui était de 11 fr. 40 par jour en mars 1873, fut réduit à 5 fr. 90 en novembre 1878 et 5 fr. 40 en janvier 1880. Les maçons de Glasgow qui, en 1877, gagnaient 0 fr. 90 et 1 franc riieure, n’étaient plus payés que 0 fr. 60 à la fin de 1878, et encore ne trouvaient-ils que dillicilement du travail, même à ce prix.

Le patronat chercha en même temps à obtenir une augmentation de la durée du travail.

L’Association des patrons métallurgistes lança un manifeste tendant à retirer là journée de neuf heures. Ce manifeste, fortuitement tombé aux mains de M. Burnett, fut aussitôt par ses soins communiqué à la presse. Il put ainsi prévenir toute action collective des patrons, ce qui atténua beaucoup le désastre dont les ouvriers étaient menacés.

Cette crise porta au mouvement trade unioniste un coup terrible qui ne peut être comparé qu’à celui de 1839. De nombreuses Unions disparurent ; d’autres virent diminuer considérablement le nombre de leurs adhérents. La Société des plombiers dut rayer, de 1880 à 1882, un tiers de ses membres pour défaut de paiement. La crise coûta à la Société des mécaniciens, . 7,189,900 francs pour indemnités de chômage pendant les trois années 1878, 1879 et 1880. La Société des fondeurs en fer n’avait plus

un sou en caisse à la fin de 1879; elle fut préservée d’une désagrégation complète grâce aux prêts que lui firent ses membres les plus fortunés. Quant aux Unions de l’Ecosse, la plupart furent désagrégées par les conséquences de la faillite delà banque de Glasgow; dans ce pays, le Tirade Unionisme n’a pas encore complètement réparé la brèche qui lui fut faite à cette époque.

L’Association nationale amalgamée des travailleurs du fer, fondée en 1862, qui comptait 35,000 membres en 1873, était réduite à 1,400 en 1879. Cependant, la grande Société des mécaniciens, ainsi que les plus importantes Unions du bâtiment, purent traverser la crise sans sombrer. Il en fut de même de l’Union nationale des mineurs, mais en ce qui concerne seulement les grands centres.miniers du Northumberland, du Durham et du Yorkshire. Ces Unions furent préservées de la déconfiture, grâce à leurs fortes caisses de secours contre la maladie, le chômage, la vieillesse, etc.

De même, l’organisation politique du Trade Unionisme ne fut pas atteinte ; les Conseils de métiers continuèrent à fonctionner, ainsi que le Comité parlementaire du Congrès annuel.

C’est durant cette période de graves difficultés qu’apparurent plus nettement les divergences de vues, de tactique et d’organisation qui existaient entre les Unions sans y avoir produit aucune scission.

Jusque-là, chaque Union avait poursuivi son but avec une méthode et par des moyens très différents,, opposés môme. Les unes admettaient le laissez-faire que combattaient les autres ; les unes visaient à réaliser leurs aspirations par des lois, tandis que d’autres repoussaient ce procédé, constituaient de solides réserves au moyen de cotisations élevées et assuraient des secours à leurs adhérents en cas de maladie, de chômage, etc., etc.

Ces divergences aboutirent en 1885, à la lutte entre le Vieil et le Nouvel Unionisme.

Les longs chômages occasionnés par la crise de 1875 à 1880 firent surgir entre les Unions des conflits sur la limite professionnelle de leurs métiers respectifs. Les mécaniciens construcleurs réclamèrent le droit de travailler à la construction des navires en fer, ce qui leur fut vivement contesté par les ouvriers spécialisés dans cette industrie. De nombreuses contestations s’élevèrent entre les maçons de pierres et les maçons de briques qui, en Angleterre, forment deux spécialités très distinctes. 11 y eut aussi des rivalités entre les ouvriers de métiers et leurs aides, ceux-ci se plaignant d’être en butte à Lhostilité des premiers, dans les chantiers de constructions navales notamment. Ces discussions furent d'autant plus âpres, qu’en étendant la limite de son métier, chaque Union réduisait ainsi le nombre de ses chômeurs qui, à cette époque, étaient une cause de ruine pour chacune d’elles.

Ces dissensions causèrent la disparition de

puissants Conseils de métiers, comme celui de la marine à Liverpool, en 1880.

Dans le but de mettre un ternie à ces rivalités regrettables, les Congrès de Sheffield (1874), d'Edimburgli (1879), proposèrent d’organiser une fédération générale des Unions. Ce projet n’eut aucun succès. Au Congrès de 1882, il fut meme déclaré que les Conseils de métiers étaient les seules fédérations possibles. En résumé, un esprit particulariste domina les Unions pendant cette période troublée de 1875 à 1880.

En dehors des Congrès et de Faction du Comité parlementaire, les années 1880 à 1885 ont été consacrées à restaurer les Unions, au double point de vue des ressources financières et du nombre de leurs adhérents.

l’ancieîs' unionisme et le nouveau (1875-1889)

Les Congrès. — Pendant la période de lutte .de 1871 à 1875, les Congrès ont concentré tous les efforts des syndiqués, alors étroitement unis, dans le but commun d’obtenir la reconnaissance complète des Unions par la loi et l’autorité.

De 1875 à 1885 , les Congrès discutèrent presque exclusivement les questions relatives à la législation du travail; les points sur lesquels

les leaders étaient en désaccord, tels que échelle mobile, conseils des salaires, tarifs des travaux aux pièces, furent soigneusement écartés de Tordre du jour. En un mot, les points de vue relatifs à Torganisation et à la tactique des Unions, sur lesquels les opinions différaient profondément, furent exclus des discussions des Congrès, de telle sorte qiTun accord fictif y régnait toujours, alors qu’en réalité de sérieuses questions divisaient les délégués.

La Junte qui, on le sait, dirigea Taction politique du Trade Unionisme de 1867 à 1871, fut remplacée en 1871 par lé Comité parlementaire, composé de 10 membres et un secrétaire élus chaque année par le Congrès. Les principales personnalités de la Junte, MM. Allan et Applegarth, cédèrent la place, entreyl872 et 1875, à MM. Henry Broadhurst, John Burnett, J.-D.

Prior et George Shipton. Ceux-ci adoptèrent d’ailleurs la méthode et la tactique de leurs prédécesseurs. La composition du Comité parlementaire ne subit à peu près aucun changement jusqu’en 1889, et son secrétaire, M. Broadhurst, fut réélu dans cette fonction pendant 14 ans; lorsque M. Broadhurst devint, en 1886, sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’intérieur, il céda provisoirement sa fonction de secrétaire du Comité à M. Shipton.

Depuis 1872, chaque Congrès réclamait la modification de la loi qui n’admettait pas la responsabilité civile du patron en cas d’accident survenu à un ouvrier par la faute d’un de ses compagnons de travail.

Dans un accident de chemin de fer, par exemple, causé par la faute d’un aiguilleur, les voyageurs pouvaient obtenir de la Compagnie réparation des dommages, tandis que les employés du train n’avaient droit à aucune indemnité, parce que la faute avait été commise par un de leurs collègues. Grâce aux efforts persévérants du Comité parlementaire et notamment de M. Broadhurst, la législation fut modifiée sur ce point important par le ministère Gladstone en 1880, malgré une opiniâtre opposition des grands industriels et des compagnies. Dès lors, le principe de la responsabilité civile des patrons en cas d’accidents fut introduit dans la loi, et d’importantes Unions, celles des maçons et des constructeurs de navires entre autres, poursuivirent leurs patrons pour obtenir des indemnités dans tous les cas où leurs associés furent victimes d’accidents professionnels. Cependant, l’ancienne jurisprudence ne fut point complètement abolie par la loi dé 1880, car elle admit le contracting out, d’après lequel l’ouvrier pouvait à l’avance renoncer par contrat spécial au bénéfice de la nouvelle loi.

[La législation anglaise, en matière d’accident, devait être sensiblement améliorée par la loi du 6 août 1897].

En dehors de cette réforme, les leaders du Comité parlementaire partageaient entièrement, sur les questions économiques, les opinions de la bourgeoisie libérale L Les Congrès de 1882

1. L’adhésion du Comité parlementaire à la politique libérale du temps et spécialement au ministère de M. Gladstone

et 1883 allèrent même jusqu’à rejeter le suffrage universel réclamé par quelques unionistes. Les chefs du mouvement préconisaient alors la maison à Touvrier, le paysan propriétaire, la coopération sous sa forme actuelle, l’accession des ouvriers au patronat, etc. Aussi, de 1880 à 1884, les Unions n’exercèrent-elles qu’une faible influence sur le Parlement ; elles n’obtinrent que des améliorations secondaires, telles que la loi interdisant le paiement des salaires dans les débits de boissons, loi qui, d'ailleurs, fut votée sous l'influence de M. Bradlaugh, lequel n’était ni unioniste, ni ouvrier. Pourtant, à la suite de réclamations faites depuis longtemps, M. Prior, secrétaire de la Société des charpentiers, fut nommé inspecteur du travail, en

Une association ayant pour but d'obtenir la réforme de la législation du travail dans les manufactures fut créée en 1886 dans les provinces du Nord, afin d’exercer sur le Parlement la pression à laquelle les Congrès et le Comité parlementaire se refusaient.

Aussi bien peut-on dire que, pendant cette période, le mouvement unioniste n’eut aucune activité propre et que ses leaders se bornèrent

causa, en 1883, la rupture entre les leaders du mouvement ouvrier et les membres de la Société positiviste de Londres, notamment MM. Harrison, Beesly et Crornpton, qui avaient pris une part si considérable à la campagne de la Junte, de 1869 à 1875. Les positivistes ne purent admettre que Je Comité parlementaire s’inféodât à un parti politique quelconque et surtout qu’il soutînt M. Gladstone même dans ses-* mesures de coercition contre l’Irlande.

à suivre docilement la politique du parti libéral, en qui ils avaient pleine confiance.

Tandis que les chefs unionistes se complaisaient dans cette quiétude un peu somnolente, de nouvelles idées se répandaient peu à peu dans le monde ouvrier. La lecture, vers 1882, de Louvrage d’Henry George sur la théorie économique de la rente, causa une première modification dans les opinions du prolétariat. Peu après, la lecture de Karl Marx vint accé^ lérer ce mouvement et produire, parmi les travailleurs, un courant détenniné en faveur des idées collectivistes. La crise industrielle qui éclata en 1883 pour se prolonger jusqu’en 1887 favorisa singulièrement la pénétration de ces idées. Au cours du Congrès international des Trade Unions, tenu à Londres en 1886, les délégués déclarèrent que, dans un grand nombre d'industries anglaises, le chômage sévissait avec intensité.

Cette pénible situation des travailleurs suscita beaucoup de sympathie en leur faveur dans la classe bourgeoise. L'U philanthrope d’Edimburgh donna 25,000 francs pour l’organisation d’une conférence ayant pour but de rechercher le système le plus équitable de rémunération du travail industriel ; cette conférence eut lieu à Londres, en 1885. Un grand négociant, propriétaire de navires, M. Charles Booth, entreprit en 1886, à ses frais personnels, une enquête

sensationnelle sur la condition des prolétaires les plus malheureux. Les résultats de l’enquête montrèrent combien était grande la misère imméritée de ces travailleurs ; 1,250,000 personnes, soit 22 p. 100 de la population de Londres (dans certains districts, la proportion atteignit 60 p. 100), furent trouvées dans un état de pauvreté vraiment au-dessous des conditions élémentaires de la vie civilisée.

Ces investigations donnèrent une vive impulsion aux besoins de réformes sociales. Le parti libéral alors au pouvoir n’olfrant, pour combattre les misères sociales, que ses théories sur le libre-échange, l’éducation populaire, fut peu à peu abandonné par les travailleurs qui se tournèrent vers les revendications théoriques et les propositions pratiques de la nouvelle école de réformateurs.

Une réaction se produisit aussi contre l’esprit qui inspirait alors les Unions. Leurs cotisations élevées, leurs tendances à se préoccuper surtout du développement des caisses de secours mutuels, des fonds de réserve, et à refuser des secours aux grèves, même provoquées par des réductions de salaire et des augmentations ddieures de travail, furent vigoureusement dénoncées par quelques-uns de leurs propres membres. L'esprit de la Société des mécaniciens fut vivement attaqué par deux de ses adhérents, MM. John Burns et Tom Mann, au Congrès de 1889. 11 faut cependant reconnaître que si les grandes Unions, avec leurs puissantes caisses de secours mutuels contre la maladie,

le chômage, la vieillesse, etc., pouvaient mériter quelques critiques, en revanche, les Unions qui ne possédaient pas ces institutions n'avaient pour ainsi dire aucune vitalité. Au cours de la crise de 1878-79, des centaines de petites Unions de cette dernière catégorie avaient disparu ; quant à celles qui existaient, elles étaient incapables de la moindre action collective. Quoi qu’il en soit, cette, situation et ces influences contribuèrent dans une large mesure à transformer l’esprit individualiste des syndicats en une foi collectiviste caractérisée par le « Nouvel Unionisme » qui se manifestera bientôt.

De 1886 à 1889, une série de manifestations significatives marqua le début de l’agitation nettement socialiste. Au mois de février 1886, le grand ineeting des sans-travail provoqua une panique à Londres. Les leaders de la Social Démocratie Fédération (parti collectiviste), MM. Hyndmann, Burns, Champion et Williams, organisateurs du meeting, furent poursuivis par le Gouvernement, mais acquittés par le tribunal ; et celte poursuite eut pour effet d’attirer l’attention de l’opinion publique sur leurs doctrines. Le préfet de police ayant, en novembre 1887, interdit les meetings à Trafalgar-Square ■— qui depuis toute une génération servait de lieu de réunion publique en plein air — une démonstration imposante eut lieu le 13 novembre 1887 au square Trafalgar même, dans le but de défier l'autorité. La manifestation fut repoussée parla troupe, et deux de ses organisateurs,MM. John Burns et Cunningham Graham, député, furent

emprisonixés. Une agitation semblable, quoique moins intense, se produisit sur divers points du pays. Les mesures gouvernementales contre le mouvement ne firent qu^entrainer les forces ouvrières du parti radical de Londres vefs le parti socialiste.

Le programme de ce parti fut adopté avec ardeur par les ouvriers sans métier [uaskilled) : manœuvres, aides, hommes de peine, dockers, etc. Ceux-ci, mal vus par les membres des grandes Ünions, les considéraient en retour comme un corps aristocratique. De plus, même dans les Unions d’ouvriers de métiers les plus réputées, telles la Société des compositeurs de Londres et l’Amalgamation des mécaniciens, un parti du Nouvel Unionisme, composé de jeunes hommes, se forma pour combattre le vieil esprit et faire de la propagande en faveur des théories socialistes.

Voyons maintenant comment le Congrès annuel des Trade Unions fut finalement converti aux nouvelles idées. Tout d’abord, il est curieux de noter que la première manifestation en leur faveur est due à l’influence directe de Karl Marx. En effet, au Congrès de Bristol, en 1878, Adam Weiler, ami personnel de Karl Marx et ancien membre de Tlnternationale, fît une proposition tendant à la limitation légale des heures de travail. Au Congrès suivant, Weiler profita d’une résolution en faveur de la propriété au paysan pour défendre un amendement préconi-

sant la nationalisation de la terre, mais il ne trouva pas même cfiielqu’un pour signer sa proposition, Trois ans après, les effets de la propagande de H. George devenaient visibles.

L’idée de l’appropriation de la terre au paysan était alors très répandue ; néanmoins, au Congrès de 1882, en dépit d’une protestation contre les principes communistes, une proposition ayant pour objet la nationalisation du sol fut votée par 71 voix contre 31. Mais le Comité parlementaire, hostile au collectivisme, ne tint aucun compte de ce vote, et aux cinq Congrès suivants, la même proposition fut constamment repoussée, quoique à des majorités décroissantes. Au Congrès de 1887, un vague amendement en faveur de la nationalisation de la terre fut adopté. Enfin, au Congrès de Bradford, en 1888, le principe de la propriété au paysan avait disparu ; une motion tendant à la nationalisation du sol fut votée par 66 voix contre 5, avec invitation au Comité parlementaire de porter la question devant la Chambre des communes.

En ce qui concerne la limitation légale des heures de travail, les progrès dans les Congrès ont été plus rapides. Au Congrès de 1883, Weiler fit prendre une résolution invitant le Comité parlementaire à obtenir du Parlement la journée de huit heures pour les ouvriers de l’Etat et des Compagnies jouissant d’un monopole. Mais le Comité parlementaire n’en tint guère plus compte que du vote sûr la nationalisation du sol. Au Congrès de 1887, le Comité paidementaire fut invité à procéder à un plé-

bisciie sur la question de la journée de Luit heures. Un second plébiscite, ordonné par le Congrès de 1888, montra que de vieilles Unions, comme celles des charpentiers et menuisiers, des compositeurs, des fondeurs en fer, des employés de chemins de fer, s’étaient en partie ralliées à la proposition.

Les Mineurs. — Les nouvelles idées modifièrent également les opinions des Unions de mineurs, notamment en ce qui touche féchelle mobile des salaires, système qui, nous l’avons dit^, fut défavorable aux ouvriers. Au mois de décembre 1881, les x4.ssociations de mineurs du sud et de Touest du Yorkshire abandonnèrent formellement le système de l’échelle mobile et, malgré l’insistance des Compagnies, exigèrent un minimum de salaire. Les mineurs du Lancashire suivirent bientôt leur exemple. Cependant, l’Union nationale des mineurs, dirigée par les leaders du Northumberland et du Durham, maintenait sa préférence pour l’échelle mobile et, par conséquent, s’opposait à la loi sur la journée de huit heures. De 1885 à 1888, les Congrès de mineurs mirent aux prises partisans et adversaires de l’échelle mobile. Ces luttes aboutirent à la fondation, par les partisans du minimum de salaire et de la journée de huit heures, de la Fédération des mineurs^ en septembre 1888, à la conférence de Manchester.

Tandis que l’Union nationale ne compta bientôt plus dans ses rangs que les mineurs du Nor-

1. Voir page 89, en quoi consiste l’échelle mobile des salaires.

thuniberlancl et du Durham, la nouvelle Fédération, au contraire, étendit rapidement son action sur les mineurs des autres centres houil- 1ers de l’Angleterre et de l’Ecosse. Son effectif, qui était de 36,000 membres en 1888, s’éleva à 96,000 en 1889, à 147,000 en 1891 et, en 1893, atteignit 200,000 membres.

Mais le Comité parlementaire et ses membres les plus influents faisaient toujours les plus grands efforts pour s’opposer au nouvel esprit. Dans le plébiscite de 1888 sur la journée légale de huit heures, nombre de bulletins de vote eontenaient des arguments contre l’intervention de la loi et beaucoup de leaders n’hésitèrent pas à voter contre la journée de huit heures au nom de leur Union tout entière. Le Comité parlementaire manifesta une semblable hostilité contre l’organisation de Congrès ouvriers internationaux. Il fut cependant obligé de réunir le Congrès international de Londres en novembre 1888, où les représentants des idées nouvelles, MM. Burns, Tom Mann, Keir Hardie, eurent une influence prépondérante, au détriment du Comité. Ces divergences firent perdre au Comité parlementaire ses éléments les plus distingués, qui se retirèrent devant l’impossibilité de faire prévaloir plus longtemps leurs opinions économiques et sociales.

Sur le terrain politique proprement dit, une marche parallèle de l’opinion substitua finalement les idées réformistes aux idées libérales (laissez-faire). Les leaders progressistes adoptèrent le programme semi-socialiste de Newcastle.

Il est juste de remarquer que tous les membres du Comité parlementaire ne se refusèrent pas à défendre, au moins sous quelques-uns de ses aspects, le nouvel esprit unioniste. En effet, M. Drummond, secrétaire de la Société descompositeurs de Londres ^ et ami du Comité parlementaire, commença en 1886 une vigoureuse campagne pour obtenir que les imprimée de l’Etat fussent exécutés au tarif des syndicats ouvriers, et que, par extension, il en fût de même pour tous les travaux publics. En 1889, sous rinfluence de M. Cook, typographe, et de deux membres de la Société des Fabiens^, le Conseil des écoles de Londres — bientôt suivi par le Conseil de comté de la même ville — décida que les ouvriers employés par les adjudicataires de ses travaux seraient dorénavant payés d’après les tarifs syndicaux. Par un vote du 13 février 1891, la Chambre des communesprit la même décision en ce qui concerne les travaux de l’Etat. Depuis lors et conformément à ces diverses résolutions, le cahier des charges établi pour chaque adjudication contient une clause prescrivant à l’adjudicataire de payer à ses ouvriers les salaires considérés comme normaux et courants dans le métier, c’est-à-dire, en fait, de payer ses ouvriers aux tarifs établis par les syndicats.

1. Ayant abandonné celle fonction en 1892, M. Drummond fut appelé l’année suivante à l’Office du Travail (Labour department), où depuis il occupe une fonction.

2. Nous savons que l’un de ces hommes est M. Sidney Webb lui-même.

Les idées nouvelles pénétraient de plus en plus lès Unions. En même temps, les leaders du Comité parlementaire étaient attaqués violemment et sans mesure ; ils furent même accusés de corruption et de trahison, en raison de leur attachement au parti libéral et à ses théories. Les secrétaires généraux des grandes Unions partagèrent leur sort. Cependant, au Congrès de Dundee, en 1889, les membres du Comité parlementaire et son secrétaire, M.

Broadhurst, furent réélus par 177 voix contre 11, malgré leurs adversaires que les délégués refusèrent de suivre. Mais la grande grève des dockers (ouvriers des ports) en 1889, vint augmenter le succès du Nouvel Unionisme et assurer sa victoire.

Les Gaziers. — A la suite de petits résultats obtenus, en 1888, parsiles ouvrières de manufactures d’allumettes, l’utilité du groupement syndical se répandit avec une rapidité extraordinaire parmi les travailleurs n’ayant pas de métier proprement dit. En mai 1889, l’Union générale des labourers (manœuvres) et des gaziers fut fondée avec le concours de MM. Burns, Mann etTillet, aidés par M. William Thorne, ouvrier gazier, homme dévoué et capable. L’Union compta bientôt plusieurs milliers de membres qui, au mois d’août 1889, réclamèrent unanimement la réduction de la journée de travail de douze à huit heures. Après un intervalle de quelques jours, pendant lesquelles les directeurs des grandes Compagnies du gaz de Londres mesurèrent leurs forces, des idées de paix préva-

lurent et, à la surprise générale des gaziers et du public, la journée de huit heures fut accordée par les Compagnies sans lutte aucune; cet important succès pacifique fut même accompagné d’une légère augmentation de salaire.

Les Dockers, — Cet événement impressionna vivement les dockers. A la suite d’un conflit insignifiant survenu le 12 août 1889 dans les docks, un mouvement général de grève se répandit bientôt parmi les dockers de tous les ports du nord de la Tamise. En trois jours, 10,000 hommes étaient en grève. Les grévistes demandaient 0 fr. 60 c. à l’heure, l’abolition des sous-entrepreneurs et du travail aux pièces, une augmentation pour les heures supplémentaires et un minimum d’engagement de quatre heures. M. Benj. Tillett appela à son aide MM. John Burns et Tom Mann. Sous l’influence de ces trois leaders, la grève se généralisa et, pendant plus de quatre semaines, le travail du port de Londres — le plus grand du monde entier — fut complètement paralysé. L’opinion publique désapprouva les Compagnies des docks qui cherchaient à remplacer leurs ouvriers par des renégats {blacklegs ou moutons à pattes noires). Le total des souscriptions en faveur des dockers atteignit 1,218,400 francs. Enfin, sous la pression exercée parles journaux, le clergé, les propres actionnaires des Compagnies des docks, les propriétaires de navires et les négociants, le cardinal Manning et M. Sydney Buxton, choisis comme arbitres du conflit, purent amener les directeurs des docks à accorder à

leurs ouvriers toutes les demandes présentées par ceux-ci^ et ce dans un délai de six semaines.

Le résultat immédiat de ce succès fut la formation d'un grand nombre d’Unions parmi les ouvriers des ports de l’Angleterre et parmi beaucoup d’autres manœuvres, hommes de peine, journaliers, etc. Un an plus tard, le Trade Unionisme étaitainsi renforcé d’environ200,000membres, à peu près tous partisans des théories du Nouvel Unionisme. Pendant cette période, une augmentation sensible du nombre des adhérents se produisit également dans les principales Unions. Au Congrès de rUnion générale des employés de chemins de fer, tenu le 19 novembre 1890, le nouvel esprit fut ainsi caractérisé : (( L’Union doit rester un instrument de combat et ne pas s’embarrasser de caisses de secours contre la maladie et les accidents. »

La vive impulsion donnée au mouvement unioniste fut accompagnée d’un grand développement des idées socialistes. Le Congrès de Liverpool, en 1890, marqua la victoire décisive de l’esprit socialiste contre le Vieil Unionisme que défendaient les principaux membres du Comité parlementaire. Devant cette transformation des opinions, la plupart des anciens leaders du Comité parlementaire se retirèrent et le plus considéral3le d’entre eux, M. Broadhurst, abandonna sa fonction de secrétaire du Comité ;

il revint fort heureusement sur cette décision et fut réélu membre du Comité, en 1894, immédiatement après M. John Burns. Le Congrès de Liverpool fit directement appel a l'État et aux municipalités pour réaliser son programme de revendications.

Mais il importe de bien remarquer qu’en adoptant les idées socialistes, les Trade Unions les modifièrent assez profondément, En effet, le nouvel esprit fut aussi éloigné des tendances révolutionnaires qui, avec Robert Owen, avaient caractérisé la période de 1830-1834, que du libéralisme manchestérien. Sans doute, on proposa bien la célébration du centenaire de la Révolution française par une révolution sociale internationale, en même temps que l’idée d’une grève générale était de nouveau lancée ; mais, pendant l’année 1889 elle-même, le courant socialiste révolutionnaire évolua bientôt vers une organisation socialiste légale et constitutionnelle. Cette évolution peut être caractérisée par Lattitilde de deux leaders considérables, MM. John Burns et Tom Mann, qui, bientôt convaincus que la transformation de l’ordre social ne peut s’opérer par la violence, n’hésitèrent pas à se séparer de la Fédération sociale démocratique, organe du parti collectiviste marxiste.

Le nouveau courant socialiste est dès lors favorable aux Unions, aux sociétés locales de coopération de consommation, à l’action politique régulière, en un mot à tout sentiment de solidarité entre travailleurs. On vise à donner

une grande extension aux services municipaux et nationaux, à assurer un minimum de bienptre rationnel [standard of à obtenir de .

bonnes lois sur le travail dans les fabriques, et aussi à réduire et à limiter le nombre d'heures de travail. En outre, le nouvel esprit unioniste est de moins en moins intransigeant en matière de caisses de secours et de prévoyance contre la maladie, le chômage, les accidents et la vieillesse.

De 1894 A 1902. — \JHistoire du Trade Unionisme de S. et B. Webb a été publiée en 1894. Sans vouloir retracer tous les événements qui se sont produits depuis lors, il faut au moins signaler les plus importants.

En 1895, le congrès des syndicats tenu à Cardift" a décidé que les délégués des conseils de métiers [trades councils) ne seraient plus admis au congrès annuel. Pour être délégué au congrès, il faut maintenant être membre actif d’un syndicat, gagner sa vie dans sa profession ou bien être fonctionnaire rétribué du syndicat. Par cette mesure, le congrès de Cardiff voulut, en réalité, réagir centime le courant de <( nouvel unionisme » qui se développait depuis 1889.'

Le conflit qui se produisit, en 1897, entre les mécaniciens et leurs patrons est le plus gros événement de cette période. Le syndicat

des mécaniciens [Amalgamated society of engineers) réclama la semaine de 48 heures pour les mécaniciens de Londres seulement, en raison des longues distances à parcourir par les ouvriers pour se rendre au travail et en revenir. La durée du travail étant de 54 heures par semaine depuis 1872,1a diminution était de six heures ou une heure par jour, en moyenne.

De février à juillet 1897, un certain nombre de patrons, après négociations amiables avec le syndicat, donnèrent satisfaction aux ouvriers. Pour vaincre plus facilement la résistance des autres patrons, le syndicat voulut les combattre les uns après les autres. Le 3 juillet, la grève fut déclarée dans trois établissements seulement. Très inquiets, les patrons de Londres demandèrent et obtinrent Fappui de la fédération nationale des patrons mécaniciens. Le 5 juillet, le syndicat fut prévenu que si le travail n’était pas repris immédiatement, la fédération patronale ferait congédier 25 pour 100 des ouvriers mécaniciens syndiqués dans toute l’étendue du Royaume-Uni. Le syndicat ouvrier n’ayant tenu aucun compte de cette sommation, une lutte formidable s’engagea le 10 juillet. Le nombre d’ouvriers syndiqués frappés par le lock-out patronal débuta par 16,000 pour s’élever à 27,996. Après avoir lutté pendant six mois et demi et dépensé plus de 16 millions de francs, le syndicat ouvrier dut s’avouer vaincu. Le travail fut repris le 31 janvier 1898.

Voici le détail des sommes mises à la disposition des ouvriers:.

Francs

Caisse du syndicat

Contributions spéciales des mécaniciens syndiqués..

Souscriptions des syndicats, du public et de l’étranger.

Total

Bien qu'ils aient échoué, les mécaniciens avaient prouvé la force du trade unionisme.

Voulant tirer du succès des patrons mécaniciens tout le profit possible, le patronat et les adversaires des syndicats résolurent d'anéantir, si possible, le mouvement syndical. Avec le concours de plusieurs journaux, et d'un mouvement factice de syndicats ((jaunes», ouvertement soutenu par les patrons, une campagne fut entreprise contre le trade unionisme. Favorisée, indirectement tout au moins, parles tendances réactionnaires du Gouvernement conservateur, la politique impérialiste et la guerre du Transvaal, la campagne anti-syndicaliste fit des progrès incontestables et, sans atteindre son but, obtint un résultat inquiétant pour les syndicats.

En 1899, une grève, soutenue par le syndicat des employés de chemins de fer, se produisit à Cardifl- dans le personnel de la compagnie de chemins dé fer de Taff Vale. Celle-ci intenta une action judiciaire au syndicat en vue de le faire déclarer civilement responsable du dommage causé à la compagnie par la grève. La décision du premier juge, favorable à la compagnie, fut infirmée par la Cour d'appel. Mais la compa-

gnie ne se tint pas pour battue. Encouragée par le patronat, elle soumit l’affaire à la Chambre des lords, ou, plus exactement, aux law lords qui forment la cour de cassation. *

Par arrêt du 22 juillet 1901, les laiv lords décidèrent, contrairement à toute la jurisprudence, que la demande de la compagnie était légitime, que les syndicats ouvriers pouvaient être rendus civilement responsables des dommages causés par les actes collectifs de leurs adhérents, quand ces actes collectifs ont été conseillés parles syndicats h

L’arrêt de la cour suprême permet aux tribunaux de poi’ter aux syndicats ouvriers les coups les plus rudes. Ils peuvent les ruiner.

Les patrons ne demandent pas autre chose.

Mais les syndicats n’entendent pas se laisser juguler. Ils sont résolus à obtenir du Parlement une loi qui annule l’arrêt du 22 juillet 1901 et précise leurs droits en matière de grève.

Dans ce but, le congrès syndical de 1902 a décidé d’organiéer une campagne politique et de former un parti du travail à la Chambre des

1. Se basant sur cet arrêt, une compagnie houillère intenta un procès à la fédération des mineurs pour obtenir, à titre de réparation du dommage causé par une grève, une indemnité de 1,840,000 francs. Par jugement du 7 août 1902, le Banc du Roi débouta la compagnie.

Appliquant cette fois l’arrêt des law lords, le même tribunal, par jugement du 19 décembre 1902, condamna le syndicat des employés de chemins de fer à payer une indemnité à la compagnie de TalF Yale pour réparation du dommage causé par la grève de 1899. Les frais du procès, mis à la charge du syndicat, s’élevèrent à un million de francs.

communes. Avec leur sens pratique si remarquable, les syndicats ne se proposent pas du tout de transformer Tordre social. Ils veulent seulement former un parti de 60 députés environ qui aura pour objet essentiel de défendre les droits des syndicats.

A Tlieure actuelle (lévrier 1903), on ne peut que faire des vœux pour la réussite de ce projet de légitime défense. Aussi bien, des syndicats ouvriers qui ont près d’un siècle d’expérience, qui ont su vaincre, au cours de leur histoire, des difficultés beaucoup plus fortes, qui groupent solidement environ deux millions d’Iiom mes et disposent de plus de cent millions de francs, qui jouissent de l’active sympathie de tous les hommes de progrès, de tels syndicats sortiront sans aucun doute de cette crise mieux trempés et plus capables encore de protéger les intérêts matériels et moraux des travailleurs anglais.

On peut se demander, en outre, si ce nouveau parti du travail à la Chambre des communes n’est point appelé à modifier, non seulement l’esprit des syndicats ouvriers, mais aussi la politique sociale de l’Angleterre.

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