LA JUXTE ET SES ALLIÉS
En meme temps que les grandes Unions se développaient, les administrateurs et les leaders de celles dont les bureaux étaient situés à Londres établissaient entre eux des rapports qui, basés sur une estime réciproque, devinrent de plus en plus étroits. Bientôt ils constituèrent entre eux un comité appelé la Junte, première ébauche du Comité parlementaire qui lui succédera en 1872.
Un mot, tout d’abord, sur les principaux membres de la Junte: William Allan, secrétaire général de la Société des mécaniciens, est, avec Newton, le créateur du nouveau type d’Union amalgamée ; c’était un administrateur prudent, cherchant à accroître sans cesse les fonds de réserve de sa Société.
Robert Applegarth, de l’Union des charpentiei'S, très écouté des réformateurs politiques, trouva instinctivement les arguments propres à désarmer les critiques des classes moyennes contre les Trade Unions. Applegarth fut un membre influent de rinternationale fondée, sous l’inspiration de Karl Marx, le 28 septembre 1864, à Londres, au cours d’un Congrès présidé par M. Beesly, membre de la Société positiviste de Londres. Mais Lunionisme en resta toujours indépendant.
Daniel Guile, des fondeurs en fer, Edwin Coulson, des maçons de briques [bricklayers)^ quoique moins brillants que les précédents, étaient de bons administrateurs.
George Odger, des cordonniers pour dames, orateur populaire, très écouté du parti radical, jouissait d’une popularité qui rejaillit sur la Junte.
11 est difficile aujourd’hui de se faire une idée exacte de l’influence exercée par ces hommes sur le mouvement syndical de l’époque, comme sur les gouvernants et sur l’opinion publique. Grâce à eux, les Trade Unions furent dès lors dirigées exclusivement par des ouvriers proprement dits, sans aucune intervention de
l’élément bourgeois^ eommé cela avait eu lieu jusque-là.
Sans idées théoriques bien arrêtées, ces leaders étaient sympathiques aux théories individualistes, comme aussi aux théories collectivistes de rinternationale. En réalité, leur ardente activité syndicale ne s’appuyait sur aucune théorie économique ou sociale. Mais ils avaient une grande intelligence pratique, un caractère sûr, des manières modérées, et cette correction extérieure si appréciée de la bourgeoisie anglaise.
A ces personnalités principales de la Junte, il convient d’ajouter Dunning, des relieurs et plusieurs leaders des Unions du bâtiment.
La Junte étendit même son inlluence sur les grandes Unions des principaux centres industriels. Elle obtintl’adhésion de: Macdonald, l’organisateur de l’Union nationale des mineurs; John Kane, des ouvriers du fer du nord de l’Angleterre ; Dronfield, des typographes de Shefiield ; Campbell, du Conseil de métiers de GlasQ;ow.
Au point de vue des conditions du travail, la tactique de la Junte fut prudente et mesurée : assurer à tous les ouvriers syndiqués les conditions consenties par les meilleurs patrons dans chaque métier; éviler les grèves, autant que possible; arriver par l’égalisation des privilèges politiques, par l’accession ouverte à tous de l’éducation supérieure, à ce que la justice économique se réalise. Elle visa aussi à exercer une action politique et à obtenir la liberté coin-
plète d’association, en même temps que le vote de lois sociales. Mais de nombreuses Unions des comtés et même de Londres, voulant se maintenir sur le terrain strictement professionnel, n’adhérèrent point à son action politique.
Les Conseils de métiers, — Le trade unionisme fut fortement consolidé par la création, de 1858 à 1867, de Conseils de métiers [Trades Councils) dans les principales villes industrielles.
[Les Conseils permanents de métiers peuvent être comparés aux Unions formées, en France, par les syndicats des divers métiers d’une ville ou, mieux encore, à nos Bourses du travail.
Toutefois, il existe entre ces institutions d’Angleterre et de France une différence importante, qui tient aux mœurs mêmes des deux nations.
Tandis que, chez nous, l’installation et le fonctionnement des Bourses du travail, notamment, sont assurés par des subventions municipales et départementales, il n’est jamais venu à l’esprit des Conseils de métiers ni des Trade Unions ano^lais de solliciter la moindre subvention des pouvoirs publics].
En 1860, des Conseils de métiers existaient à Glasgow, Shedield, Liverpool et Edimburgh ; celui de Londres fut fondé en 1861.
La plupart de ces Conseils eurent pour origine un comité de grève. Pendant l’hiver de 1859-60, des délégués des divers métiers de Londres tinrent des réunions hebdomadaires pour aider les ouvriers du batiment à soutenir une lutte mémorable contre leurs patrons qui voulaient leur imposer la signature du fameux
(( document )>. La grève terminée, les délégués décidèrent de sè transformer en Conseil de métiers.
Dès 1864, le Conseil de métiers de Londres était entièrement dominé par les idées et les hommes de la Junte.
x4 la même époque, un conflit éclata entre patrons et ouvriers du bâtiment ; causé par Lagilation des ouvriers en faveur de la journée de neuf heures et aussi par rintention des patrons de substituer le salaire à l’heure au salaire à la journée, ce conflit fixa l’attention de l’opinion publique. Deux groupes d’hommes instruits, composés run de positivistes et l’autre de socialistes chrétiens, prirent nettement position en faveur des ouvriers ; par l’envoi aux journaux de deux lettres appréciant l’événement, ils contribuèrent beaucoup à mettre fin au conflit.
Les procès-verbaux des séances du Conseil de métiers de Londres montrent que, de 1862 à 1867, il prit une large part à toutes les questions politiques du moment. En 1866, notamment, non seulement le Conseil se préoccupait des questions politiques anglaises, mais il participait au mouvement de l’Internationale, réclamant des réformes pour tous les travailleurs de l’Europe.
Campbell et Macdonald, membres du Conseil de métiers de Glasgow, signalèrent vigoureusement l’injustice de la loi réglant les rapports
entre maîtres et serviteurs, au ternie de laquelle, en cas de rupture brusque du contrat, les ouvriers pouvaient être condamnés à trois mois d’emprisonnement, tandis que les patrons ne pouvaient être tenus qidà une simple réparation du dommage causé.
Pour obtenir Pabrogation de cette loi injuste, un Congrès fut tenu à Londres, en mai 1864. 11 fait époque dans Pliistoire du Trade Unionisme. C'était, en effet, la première fois qu’une assemblée de délégués des travailleurs, spontanément organisée par un Conseil de métiers, s’occupait d’une question purement ouvrière devant des ouvriers seulement. Les 20 délégués de ce Congrès parlaient au nom de toutes les grandes Unions nationales.
Après des atermoiements, une loi, votée en 1867, fit cesser les plus grosses injustices de la législation sur le contrat de louage. Cette loi de 1867, qui constitue le premier succès obtenu par les syndiqués dans le domaine législatif, augmenta la confiance de nombre d’ouvriers dans l’action politique.
Pendant que la Junte et les Conseils de métiers poursuivaient cette action, politique, et lendaientà empêcher les grèves, des résistances de plus en plus vives étaient formées contre eux par les syndiqués partisans des théories du. Vieil Unionisme, et opposés à l’intervention de r.Etat dans les questions économiques. Une hostilité plus ou moins ouverte s’ensuivit entre tes partisans de rancienne et de la nouvelle méthode.
Le patronat, de son côté, éprouvait une inquiétude croissante devant le développement et la force du mouvement syndical, et il s’elForçait de combattre au môme degré l’ancien et le nouvel esprit des Unions. Le procédé de la signature du « document » étant condamné par l’opinion, le patronat modifia sa tactique et employa, dès lors, pour combattre les syndiqués, le lock-out^ c’est-à-dire la fermeture, par le patron, de l’usine ou de l’atelier. De 1860 à 1866, le lock-out fut appliqué dans les métiers les plus divers et particulièrement dans les mines du Yorkshire.
Le procédé patronal du produisit une
grande effervescence parmi les travailleurs. Un Congrès, organisé par les grandes Unions, et tenu à Slieffield, en juin 1866, comprit 188 délégués, représentant 200,000 syndiqués. Il étudia spécialement les moyens propres à enrayer les lock-outs. Après avoir dénoncé avec une égale énergie les lock-outs et les grèves, le Congrès proposa l’établissement de conseils de conciliation et d’arbitrage pour le règlement des conflits industriels ; il fonda Alliance
des métierS' organisés du Royatune-Uni^ afin de soutenir les ouvriers privés de travail par suite de lock-ouls.
Un attentat commis contre un ouvrier non syndiqué à Slieffield, au cours de la même année, irrita vivement Lopinion publique contre les Trade Unions. Une enquête officielle fut réclamée ; les Unions elles-mêmes s’associèrent à cette demande, convaincues que les syn-
cliques de Sheffield n’étaient pour rien dans l’attentat. Une commission d’enquête fut en effet chargée de rechercher les auteurs de cet attentat, en même temps qu’elle eut pour mission d’étudier le fonctionnement et la législation des Trade Unions, comme on le verra bientôt.
Au mois de janvier 1867, un coup, terrible par ses conséquences, fut porté aux sociétés ouvrières amalgamées. La Société des ouvriers constructeurs de navires en fer avait intenté une action judiciaire contre le trésorier de sa section de Bradford qui lui avait détourné 600 francs. A la stupéfaction générale, les juges déclarèrent que la Société ne pouvait intenter une action judiciaire, parce qu’elle n’était pas reconnue par la loi ; que la loi sur les Sociétés de secours mutuels — en vertu de laquelle les Unions croyaient avoir une certaine personnalité civile, — ne lui était pas applicable, en raison de son caractère syndical.
L’affaire fut aussitôt portée devant le Banc de la Reine (tri])unal supérieur), qui confirma la décision des premiers juges, en ajoutant que le but de l’Union, s’il avait cessé d’être criminel depuis 1825, gênait pourtant si fort l’industrie que la Société devenait une association illégale. Cet arrêt mettait en péril l’existence même des Trade Unions.
Au lendemain du jugement du Banc de la Reine et pour réagir contre ses conséquences, la Conférence des métiers amalgamés fut fondée, sur l’initiative d’Applegarth. Elle consista, en réalité, en des réunions hebdomadaires et pri-
vées des cinq leaders et de quelques-uns de leurs amis. Cependant, de 1867 à 1871, la Conférence dirigea, en fait, le mouvement trade unioniste.
La première mesure de la Junte, ainsi transformée, fut d’appeler à son secours les hommes des classes bourgeoises, sympathiques aux Unions. Les socialistes chrétiens et les positivistes répondirent à cet appel. Parmi ces derniers, le concours de M. Frédéric Harrison, président de la Société positiviste de Londres, assisté de ses confrères, MM. Beesly et Henry Crompton, fut particulièremeni précieux à la cause syndicale. « Il seraitNdifficile d’exagérer, déclare M. Webb, le zèle et le dévouement patients de ces amis du trade unionisme ou le service qu’ils rendirent à la cause aux jours d’épreuve. » Au Parlement, M. Tom Hughes fut presque le seul défenseur \des syndicats menacés.
Les attaques patronales, dirigées à la fois contre les anciennes et contre les nouvelles Unions, facilitèrent plutôt, par leur manque de mesure, la tache de M. Harrison à la commission royale d’enquête dans laquelle il fut admis. Celle-ci dut reconnaître combien étaient rares les attentats comme celui de Sheffield. Finalement, le rapport,déposé au nom de la majorité de la commission ne concluait pas ; celui de la minorité, au contraire, contenait les principes qui devaient, un peu plus tard, pénétrer dans
la loi. Ces principes, établis parM. Harrison et ses amis, assuraient la liberté entière aux Associations professionnelles, quel que fùl leur mode d’organisation; ils constituèrent, de 1867 à 1874, le programme politique des Trade Unions.
[Un trait qui peint les partis politiques en Angleterre : tandis que ce programme de liberté des Associations et les efforts accomplis pour en obtenir la réalisation ont été Toeuvre d’un groupe de radicaux, c’est un cabinet conservateur qui le fit adopter par le.Parlement].
Au commencement de 1869, M. Frédéric Harrison élabora un projet de loi assurant la liberté d’association ; il fut soûl en u devant le Paidement par MM. Mundella et Hughes. Les patrons agirent fortement sur les députés pour en empêcher le vote. Le Gouvernement libéral du temps et la plupart des membres de la Chambre des communes étaient d’ailleurs hostiles aux nouvelles théories du trade unionisme; aussi fit-on de ce côté les plus' grands eflbrts^ pour écarter la proposition. Mais la Junte et ses défenseurs étaient résolus,à exercer, en faveur du projet, la plus grande pression sur le pouvoir politique. Sur tous les points du pays, les travailleurs syndiqués intervinrent auprès de leurs députés. Au cours d’une grande démonstration qui eut lieu à Londres, salle Exeter, MM. Mundella et Hughes affirmèrent leur intention formelle de tout faire pour obliger la Chambre et le ministère à adopter le projet de loi. Enfin, jugeant qu’une plus longue opposition n’était
pas possible, le Gouverneinenl abandonna son attitude hostile et annonça cpi’il déposerait luimême un projet de loi sur la matière ; quelque temps après, ce projet ministériel était voté par le Parlement. Sans donner satisfaction aux unionisles, cette loi garantit du moins leurs fonds contre tout détournement. La Junte avait ainsi gagné une première victoire dans sa campagne politique.
En 1871, le Gouvernement ayant déposé un projet de loi complémentaire, accordant la liberté d’association professionnelle, saufentraves à la liberté du travail, les patrons l’attaquèrent véhémentement pour les nouvelles concessions qu’ilfaisaitainsiauxsyndiqués. Pourtant, ce projet, qui fut l'apidement voté, contenait de graves restrictions. Reprenant les vieilles expressions de la loi sur les coalitions, la nouvelle loi punissait les violences, intimidations, menaces, etc. ; le simple fait de suivre avec persistance une personne, au moment d’un conflit, était déclaré répréhensible; en un mot, par ces restrictions, la nouvelle loi ouvrait la porte aux interprétations les plus gênantes pour l’action syndicale. Une agitation violente se produisit contre elle de la part des syndiqués qui réclamèrent l’abrogation des clauses criminelles.
Pour y parvenir plus sûrement, la Junte fut dissoute et remplacée par le Comité parlementaire, conformément à la décision du Congrès tenu en mars 1871, à Londres.
Le Comité parlementaire des Trade Unions prit alors la direction du mouvement d’agitation
contre la loi de 1871. Les premières applications de celle-ci avivèrent l’agitation, qui fut portée au comble par la condamnation à 12 mois de prison prononcée, en mars 1872, contre des employés du gaz de Londres, accusés de conspiration. Diverses brochures écrites par M. Henry Grompton et M. Frédéric Harrison signalèrent, en les blâmant vivement, les persécutions exercées contre les ouvriers unionistes. Les-Congrès de Nottingham, en 1872, Leeds, en 1873, et Sheffield, en 1874, s’élevèrent énergiquement contre les députés qui avaient traité avec mépris les membres du Comité parlementaire.
Au Congrès de Sheffield, qui eut lieu quelque temps avant les élections générales de 1874, il fut résolu de repousser, au cours de la campagne électorale, les libéraux qui avaient refusé de voter la loi de liberté complète d’association, réclamée par les unionistes. Le Congrès décida, en outre, de former un parti indépendant du travail, et de présenter des candidats ouvriers aux élections législatives. Le Parti indépendant du travail présenta, en effet, treize candidats; deux seulement furent élus à Stafford et à Morpeth: MM. Macdonald et Thomas Burt, administrateurs principaux de l’Union nationale des mineurs, furent ainsi les deux premiers députés ouvriers.
La fondation du Parti indépendant du travail eut, sur le résultat des élections dé 1874, une autre conséquence beaucoup plus importante :
elle causa la déroute du parti libéral, qui fut remplacé au pouvoir par le parti conservateur.
Suivant les promesses qu’il avait faites, pendant la campagne électorale, le parti conservateur, peu après son arrivée au gouvernement, donna satisfaction complète aux unionistes.
Toutes les lois restrictives furent abolies et le droit syndical fut réglé par les lois de 1871, 1875 et 1876.
Ce fut, pour les Trade Unions, la victoire définitive.
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