LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES
108, BOULKVARD SAINT-GERMAIN, 108
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En un précédent ouvrage', j'ai tâché de retracer l'histoire du mouvement syndical français, depuis la Révolution jusqu'à la phase contemporaine. Le volume, que je soumets aujourd'hui au lecteur, offre une portée sensiblement différente car, d'un côté, il vise à embrasser l'ensemble de l'organisation ouvrière dans le monde et, de l'autre, il l'envisage moins en son développement historique que dans ses traits généraux de l'heure présente et dans ses relations avec l'Etat.
Il fut intéressant, à une certaine époque, il y a quatre-vingts ou quatre-vingt dix ans, d'étudier l'évolution du libéralisme en France,
{.Histoire du Mouvement Syndical en France (F. Alcan, 190T) Pàui. Louis. — SyndicaJttmf. 1
et sans doute cette étude eût déjà précisé les traits spécifiques de la poussée bourgeoise contre la grande propriété foncière; mais il était beaucoup plus intéressant, — en débordant les frontières d'un pays pris isolément, — d'analyser le cheminement libéral, considéré comme un phénomène européen. Ce cheminement se produisait en Allemagne, en Italie, en Espagne, comme dans le royaume des Bourbons restaurés, et alors, dans une vision plus générale, dans une expérience plus ample, il se dépouillait de certains éléments nationaux, accidentels ou transitoires, pour dégager ses aspects essentiels et permanents. De même encore, on n'aurait qu'un aperçu inexact de la crise politico-sociale de 1848, si on la localisait dans un Etat particulier, car elle se répandit d'une extrémité à l'autre du Continent, s'enveloppant de diversités multiples, associant les bouleversements démocratiques aux renaissances nationalistes; et ce n'est qu'après avoir porté ses regards tour à tour sur Paris et sur Venise, sur Francfort et sur Vienne, sur Prague et sur Budapest, qu'on peut se piquer d'en avoir discerné la signification réelle et profonde. De même pour le syndicalisme. S'il est un phénomène historique, qui, de par sa nature,
soit international, qui ne s'arrête ni devant le» conventions de la diplomatie, ni devant les créations de l'histoire, c'est bien celui-là. Gomme le libéralisme en 1820, comme le démocratisme en 1848, comme le socialisme politique à deux reprises, et avec les deux Internationales, à la fin du second Empire et vers 1889, il a épandu sa vague sur tout le Continent; bien plus, il a couvert le monde entier; et l'on peut même dire qu'il est le premier mouvement desubversion et de rénovation, qui se soit exercé partout quasi simultanément. Tandis que le libéralisme a requis plus de cent années, pour aller de la France à l'Allemagne, et de l'Allemagne à la Russie et à la Turquie, le syndicalisme a surgi, pour ainsi dire, à la fois, en France et au Japon, en Suède et aux Iles Sandwich, dans la République Argentine et en Autriche. Et rien n'atteste mieux, — lorsqu'on envisage, dans la structure des sociétés, les causes de cette majestueuse poussée ouvrière, — la rapidité de la transformation, que le triomphe de la production capitaliste a opérée à travers les deux hémisphères.
Le syndicalisme est la forme moderne de l'attaque prolétarienne, la forme la plus saisissante, et celle qui tend de plus en plus à pré-
4 LE SYNDICALISJIE CONTRE l'ÉTAT.
valoir. Les écrivains qui veulent l'opposer au socialisme, etqui découvrent, entre l'un etl'autre, d'irréductibles antagonismes, s'attachent à des contingences, à des apparences passagères, car le syndicalisme n'est au fond qu'une expression puissante de l'effort destructif et constructif, qui, depuis des années, ébranle le vieux régime politico-social, et mine peu à peu l'antique système de propriété. Il aboutit nécessairement au collectivisme ou au communisme. 11 représente le socialisme en action, — en action quotidienne et continue.
Sans doute, pour l'observateur superficiel, il semble infiniment divisé, et son fractionnement va jusqu'à l'abolition de toute unité fondamentale et de toute cohésion. De pays à pays, se révèlent de sensibles différences de tactique, des divergences d'aspirations et d'idées, qui se manifestent dans les conférences périodiques, comme dans les événements journaliers : l'Angleterre et l'Allemagne nous oflrent, à l'heure actuelle, le spectacle d'une discipline et d'un modérantisme corporatifs, avec lesquels contrastent l'agitation incessante et le révolulionnarisme prédominant de la France. Les rapports des groupements professionnels, et de leurs organismes centraux, avec les partis politiques
socialistes, varient du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest : ici, l'entente est complète, à ce point que les mêmes hommes sont investis des fonctions administratives dans les uns et dans les autres; là, au contraire, la méfiance, la suspicion, l'hostilité parfois, subsistent, comme si la lutte était naturelle entre le syndicalisme et le socialisme. Mais ces diversités de méthode, et ces particularités du cheminement ouvrier, s'expliquent et se ramènent à leur juste valeur, dès qu'on examine les conditions historiques, géographiques, économiques, de la formation syndicaliste dans chaque nation. Ainsi encore il résulte de l'étude, même cursive, des faits des cinquante dernières années, que nulle part la progression ne s'est opérée de façon recliligne en quelque sorte. L'histoire des organisations ouvrières est pleine de remous violents et de subites évolutions; partout les phases de terrorisme et de furieuse attaque ont alterné avec les phases de conquête laborieuse et de silencieuse préparation. Le Trade Unionisme anglais, à cet égard, nous présente le développement le plus complet et le plus complexe qu'on puisse imaginer, et ce sont justement ces successions de périodes contrastantes, en un môme pays, qui viennent atténuer l'importance des contrastes
qui s'accusent, entre plusieurs pays, à un moment quelconque. Le mouvement syndicaliste a son unité, évidente pour les esprits avertis, supérieure à toutes les différenciations provisoires : il la trouve dans son universelle tendance à détruire l'Etat.
Or, l'abolition de l'Etat, — organe d'une société déterminée, instrument de compression des catégories sociales qui se rebellent et qui luttent, — est l'objectif même du socialisme moderne. Ce qui distingue ce socialisme moderne du socialisme utopique, qui triompha vers 1848, et dont Cabet, Pecqueur, Louis Blanc, Vidal, furent les publicistes les plus connus, c'est justement qu'il n'attribue plus à l'Etat la puissance de transformation, la capacité révolutionnaire, le rôle de magique renouvellement, que lui assignent les écrivains de cette phase de dangereux enthousiasme. Pour les utopistes, tous les rouages bureaucratiques pouvaient être mis au service des classes fraternellement réconciliées en vue de la régénération sociale. Pour les socialistes contemporains, depuis Karl Marx (et peut-être l'influence du fédéralisme libertaire fut-elle plus effective qu'on ne l'a cru), ces rouages bureaucratiques, destinés à sauvegarder un système, et à maintenir une tutelle
administrative, économique, financière, policière et militaire, doivent être finalement disloqués. La société nouvelle ne naîtra qu'à ce prix. Il existe encore, dans tous les pays, des groupements d'hommes, ou des individus isolés, qui se réclament du collectivisme, qui prétendent vouloir l'affranchissement total des travailleurs, et qui pourtant adhèrent à l'étatisme. Ce sont ceux qu'on appelle révisionnistes en Allemagne, réformistes en France, en Italie, en Suisse. Ceux-là n'ont pas encore compris que l'État ne peut être séparé du milieu économico-social, d'oii il est issu, et où il plonge toutes ses fibres; mais ils se piquent d'en faire un organe de rénovation et de libération. Ils reviennent, sans le savoir, à ces théories du despotisme éclairé, qui fleurissaient à la fin du xvni*' siècle, dans les cours do Vienne, de Pétersbourg, même de Madrid et de Lisbonne, et dont les événements se chargèrent de démontrer la dérisoire inanité... Mais ces utopistes de l'heure actuelle, ces champions de l'adaptation à outrance sont destinés à perdre un terrain croissant, au fur et à mesure que le syndicalisme affirmera davantage l'action autonome du prolétariat associé.
Dans son ensemble, le socialisme mondial est
aussi antiétatiste que le syndicalisme, et par là s'exprime l'identité des deux mouvements, dont il est difficile de délimiter les champs d'exercice. Plus les années s'écouleront, et plus l'on s'apercevra de la puérilité des oppositions fondamentales qu'on a voulu établir entre eux. A la vérité, le syndicalisme n'est qu'un socialisme rajeuni, et infusé à des masses plus denses, et encore, — tant la diversité est grande en pareil domaine — , cette phrase ne vaudrait point pour tous les pays, car si dans beaucoup d'entre eux, — en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Italie, dans les Etats Scandinaves, — la propagande politique s'est manifestée bien avant la propagande corporative, entendue en son acception la plus haute et la plus complète, le phénomène inverse se constate en Angleterre, et dans toutes les contrées qui ont reçu à l'origine un peuplement anglo-saxon, les Etats-Unis et l'Australie en particulier. Ici encore, les différences de mentalité (sur lesquelles il est superflu de s'arrêter, et que les circonstances historiques expliquent pour une très forte mesure), s'accusent dans des traits décisifs. Le socialisme, avec ses théories à longue portée, avec ses plans d'avenir et ses déductions à plus brève échéance, a fait son apparition le premier, chez les peuples qui se
piquent de doctrinarisme, et qui s'attachent aux opérations de la raison pure. Le syndicalisme surgit d'abord, chez ceux qui se soucient moins de dialectique que d'action pratique, et qui ne se complaisent qu'accessoirement au jeu des idées. L'Angleterre avait déjà accompli deux révolutions, lorsque la France couchait encore sur le papier, avec Montesquieu, Rousseau et beaucoup d'autres, des programmes de rénovation politique. Loin de moi, toutefois, la pensée de comparer des époques si étrangement dissemblables, ou de nier l'efficacité de ces thèses, qui, jaillissant du plus profond de la structure sociale, bouleversent le monde! Môme dans les pays où le syndicalisme s'est formé spontanément, groupant les travailleurs par professions, leur inculquant, dans les heurts quotidiens, la notion de la lutte des classes, il a reçu l'empreinte dernière du socialisme. Même dans les milieux anglo-saxons, oi!i la tradition est si vivace, où la pénétration des concepts venus d'ailleurs se fait accepter si malaisément et si lentement, les données essentielles de la critique-Marxiste ont fini par s'imposer, et le Trade Unionisme a ordonné ses points de vue selon un plan nouveau.
L'action du socialisme, considéré comme un
corps de doctrines, envisagé aussi comme la pression politique du prolétariat, se retrouve donc, à chaque pas, dans l'histoire contemporaine de la formation corporative. Mais la réaction du syndicalisme n'a été ni moins vigoureuse, ni moins féconde. Engendré ici par la propagande collectiviste, vivifié là par elle, il a, dans une réciprocité de services qu'on ne saurait trop mettre en relief, réveillé les partis socialistes à une heure où ils risquaient dej trop sommeiller. Les différences de tendances, qu'on note actuellement entre ces partis, sont celles mêmes qui apparaissent entre les organisations syndicalistes des diverses contrées. La Social Démocratie allemande subit de plus en plus l'influence des Fédérations d'industries, comme la section française de l'Internationale ouvrière a reçu des impulsions de la Confédération générale du Travail. Même lorsque la séparation semble absolue entre les groupements politiques et les groupements professionnels, ils prennent naturellement des allures analogues, et de plus en plus, les suggestions du syndicalisme sont dominantes.
Rien ne se conçoit mieux, au demeurant, et l'on me permettra ici de dégager succinctement les raisons de ce fait. D'abord, dans toutes les
contrées du monde, où le capitalisme a prévalu, les groupements syndicalistes englobent des effectifs beaucoup plus considérables que les groupements du parti socialiste. La proportion était, en 1909, de 3 à 1 pour l'Allemagne, de 15 à 1 pour la France, et cette seule considération des chiffres pourrait être déjà utilement invoquée.
L'action syndicaliste est permanente, se révèle à chaque instant, se renouvelle chaque jour, au fur et à mesure que les combats économiques éclatent et dressent les salariés contre le patronat. Elle ne cesse de concentrer les regards, d'offrir à l'étude des sujets passionnants : elle entretient les travailleurs dans une fièvre continue, dans une mentalité belliqueuse qui ne se relâche jamais. L'action politique socialiste, même si elle s'exerce sans trêve, ne se transforme qu'à de rares intervalles en offensive violente, les enceintes parlementaires étant peu propices aux batailles ininterrompues. Pendant des semaines et des mois, les circonstances la paralysent, l'amortissent, la refoulent au second plan. La lutte politique ne se déroule pas toujours et partout ; la lutte économique est universelle et constante.
Il résulte de là que le syndicalisme engendre,
chez les prolétaires associés, une exaltation, un enthousiasme, une volonté de vaincre, qui se retrempent quotidiennement dans les incidents mêmes de la guerre sociale. Ils connaissent les âpres satisfactions de la victoire et les amères sensations de la défaite. Leur existence rappelle la vie de ces soldats d'Alexandre, de César ou de Napoléon, qui ignoraient le repos et la détente. Pour eux, le péril est menaçant : ils risquent, chaque matin, leur pain et celui de leur famille; ils jouent leur liberté, et parfois plus encore, dans leurs campagnes, pour les huit heures, contre le tâcheronnat, contre les briseurs de grèves, etc. La classe ouvrière distingue forcément entre ces dangers qui pèsent sur l'action syndicaliste, et la relative sécurité qui facilite l'action politique ; même lorsque celle-ci, comme en Allemagne, expose les propagandistes et les militants à la prison et à l'amende, elle ne comporte plus, pour la masse, une égale somme d'intimidations. Dans la plupart des pays où le parti socialiste s'est érigé en élément permanent des luttes politiques, et où il siège au Parlement, il a fortement atténué les sévérités du pouvoir à son égar.d, et celles-ci s'exercent plus volontiers contre les syndicalistes. Hormis les conjonctures exceptionnelles,
les groupements corporatifs subissent, beaucoup plus que les groupements politiques, les représailles de l'autorité gouvernementale, et cette différence à leur préjudice s'explique par la continuité plus marquée de leur attaque.
Les partis socialistes ne sont pas purement et simplement prolétariens dans leur composition. Ils ont été formés, à l'origine, par des intellectuels transfuges de la bourgeoisie : ni Marx, ni Lassalle en Allemagne, ni Blanqui, en France, — pour ne parler que des morts et des plus connus, — n'avaient peiné à l'usine, manié les outils, produit de la fonte ou du verre. Ces partis, aujourd'hui encore, se recrutent, pour une fraction, parmi les hommes des professions libérales, qui se détachent peu à peu du milieu dirigeant, et qui, de par leurs conditions de subsistance, se rapprochent de plus en plus de l'ouvrier ; mais ces salariés d'un genre nouveau gardent souvent la mentalité de leur origine : d'aucuns sont venus au socialisme par dépit, par souci de vengeance, par ambition, et ne se fondent que malaisément dans la masse. Le syndicalisme, à l'inverse, a jailli spontanément du prolétariat concentré : il fut la création instinctive d'abord, raisonnée ensuite, des travailleurs révoltés, et ce n'est qu'après des années et des
années de combat, qu'il a entendu les théoriciens dégager les traits distinctifs de son programme. Par sa nature même, il écarte les adhésions transitoires, comme il brise les efforts de domination. Il représente, plus exactement et plus pleinement que le socialisme politique, la poussée ouvrière contre le régime social ; et s'il n'est pas non plus à l'abri des défections, des trahisons et des compromis, il leur offre une résistance plus vigoureuse et un terrain moins fertile.
En dernier lieu, il ne se contente point, — et ceci est sans doute encore pour lui une supériorité, — de dénoncer les tares et les vices du système capitaliste ; il ne se borne pas à esquisser les lignes caractéristiques et générales d'une autre société ; il en élabore les éléments humains. Les partis socialistes, organes de lutte et de conquête, disparaîtront dans leur triomphe, et s'enseveliront dans les ruines de l'édifice moderne, ébranlé et détruit par eux ; les grandes Fédérations ouvrières, organes de combat aussi à coup sûr, apparaissent en outre comme des préfigurations des rouages économiques du lendemain, comme les rudiments mêmes des mécanismes qui assureront la production et l'échange. Loin de s'évanouir dans la disloca-
tion du vieux monde, elles manifesteront alors toute la fécondité, toute la puissance de leurs initiatives créatrices. Elles achemineront l'humanité de l'état d'hier à l'état futur, en garantissant la permanence de la vie sociale. Tandis qu'elles émiettent à coups répétés la structure actuelle, et qu'elles sapent les rapports en vigueur, elles enfoncent déjà les bases d'un autre régime, elles éduquent les hommes qui en assumeront collectivement la charge, elles engendrent la mentalité et l'habileté technique, qui lui permettront de subsister.
Par là se mesure l'importance présente] et future du syndicalisme. Issu d'un milieu social en pleine évolution, il vérifie déjà les prévisions du socialisme scientifique, et marche vers les fins que les écrivains du collectivisme avaient, de longue date, assignées à la conquête ouvrière. Il ne se sépare point du socialisme, mais, à l'inverse, se met au service, — par spontanéité et aussi par logique, — des thèses connues, qui, depuis plus d'un demi-siècle, se sont répandues sur le monde. Ce qui est nouveau en lui, c'est la puissance de l'effectif, c'est l'opiniâtreté de l'esprit militant, c'est le bouillonnement des idées qui ne se figent jamais, mais se renouvellent sans relâche, c'est l'enthousiasme
presque mystique parfois, qui abolit les phases de dépression, — rindifférence à l'échec immédiat, la passion toujours rajeunie de l'action. Le socialisme politique avait engagé la lutte ; le syndicalisme l'a universalisée, en lui donnant, par surcroît, la continuité.
Et pourtant, il n'y a pas longtemps encore, cette formidable poussée syndicaliste n'attirait qu'à peine les regards. Les publicistes conservateurs croyaient, avec sérénité, à son rapide évanouissement, ou à son assimilation progressive. Ils ne se rendaient compte ni des raisons profondes qui l'avaient suscitée, ni des motifs qui lui assuraient la durée, ni de l'ampleur du programme qu'elle élaborait peu à peu. Convaincus qu'elle demeurerait anodine, inoffensive, et qu'elle constituerait en quel que façon un antidote au socialisme, ils prenaient soin de l'exalter, de célébrer son modérantisme, de glorifier l'étroitesse de ses plans. Ils saluaient, en elle, le réformisme prudent, exclusif de toute menace pour la structure économico-sociale, et la confrontaient avec le collectivisme ambitieux et subversif, auquel ils réservaient toutes leurs craintes. Ils ne se doutaient point que les deux courants ainsi opposés s'associeraient, un jour, l'un à l'autre, ébranlant sur toutes ses faces le
régime contemporain. Ils s'émerveillaient de la sagesse des Trades-Unions britanniques, dont ils méconnaissaient d'ailleurs l'histoire, et qui se contentaient, croyaient-ils, d'ouvrir des débats diplomatiques avec les propriétaires de mines ou de tissages. Ils encouragèrent les groupements corporatifs français à ne rien attendre de la loi, dont le rôle est stérile en certains domaines, et à ne compter que sur leurs propres efforts. Par haine de l'interventionnisme, ils développèrent la thèse de l'action directe.
Et justement, l'imprévoyance des publicistes conservateurs, leur ignorance des faits les plus évidents, leur inaptitude à discerner le sens des phénomènes, qui se déroulent sous leurs yeux, n'éclatèrent jamais avec autant de force. Le mouvement, qu'ils s'étaient imaginé si superficiel ou si maniable, se révèle comme le plus redoutable assaut qui ait choqué les fondements de la société actuelle. L'action directe, tant prônée par eux, est devenue la devise même de l'autonomie ouvrière, la formule révolutionnaire par excellence.
Plus les aijnées s'écoulent, et plus les fédérations d'industries s'aperçoivent que les réformes partielles n'ont qu'une médiocre portée, ou mieux que les rapports économico-sociaux con-
Paul Lonis. — Syndicalisme. i
temporains ne peuvent être transformés, si le mécanisme général de la production, la structure de la propriété, ne sont pas abolis et renouvelés. Elles touchent, à chaque heure, les limites de ce réformisme social; elles se heurtent au mur orgueilleux du capitalisme, qui peut être renversé, mais non déplacé, et l'expérience même des dix, des vingt dernières années leur a valu de s'affranchir des utopies, des croyances trop fragiles, héritées de 1848. Le syndicalisme a, partout, mesuré l'ampleur de la lutte qui s'impose à lui, et qui ne peut se clore par des compromis.
Après avoir bataillé contre le patronat, le prolétariat a conclu qu'il devait nécessairement élargir son effort, que la querelle n'était pas entre des personnes, mais entre des collectivités, — que son émancipation était contrariée, non point par des malveillances individuelles, par des rapacités particulières, mais par les institutions mêmes, qui régissent les relations des catégories sociales entre elles. Derrière les entrepreneurs pris séparément, et engagés dans des débats isolés et passagers, derrière le patronat, — élément permanent et dont la résistance concertée s'affirme de plus en plus active, s'est érigée la haute figure de l'Etat. Toute la puissance publi-
que intervenait, s'exerçait, sévissait, pour refouler l'attaque des salariés. 11 apparut qu'elle était organisée tout entière pour assurer le maintien du système social, avec sa hiérarchie et sa lourde tutelle, avec son égalité théorique et son inégalité foncière, contre les velléités d'indépendance de ceux qu'il écrasait. Alors, le syndicalisme s'est levé contre l'Etat. Ce sont les traits généraux de cet immense conflit historique, le plus grandiose, le plus passionnant peut-être que présentent les vingt derniers siècles, que nous nous attacherons à noter ici. Le syndicalisme ne peut vivre à l'ombre de l'Etat; l'Etat ne peut s'accommoder d'une coexistence avec le syndicalisme.
L'ETAT MODERNE