REVOLUTION POLITIQUE ET CONTRE-RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
L'État moderne date d'il y a soixante-quinze ans ici, d'il y a vingt ans là, d'il y a cent ans ailleurs; il est des pays, tels que la Turquie ou la Russie, où il n'a pas encore surgi, oii il est en simple formation; d'autres, tels que l'Autriche-Hongrie, où il se dégage lentement du chaos des relations féodales et des institutions surannées. Lorsqu'on dit qu'il remonte, en France, à la Révolution de 1789, et qu'il a été définitivement implanté par le Consulat et l'Empire, on formule une affirmation en partie inexacte, car le régime politique, financier, militaire du xx® siècle diffère, en beaucoup de points, de celui qu'établit la Constituante, ou de
celui qui succéda au 18 brumaire. Notre système budgétaire, qui résume en soi les caractéristiques du statut national, ne ressemble en rien à celui de 1793 ou même de 1805. Les principes s'en retrouveraient plutôt sous la monarchie de juillet, qui marque précisément l'époque oij la bourgeoisie industrielle et banquière prend possession du pouvoir. En vérité, l'Etat est en perpétuel mouvement, parce qu'il se modifie avec la structure du milieu.
11 tire ses traits spécifiques, ses linéaments capitaux, de la révolution économique du début et du milieu du xix^ siècle, et celle-ci a suivi elle-même d'autres révolutions économiques, qui s'étaient affirmées, en Angleterre, par les événements de 1640 et de 1689, et par toute une série de faits au xviii*' siècle, — et en France, par la grande subversion de 1789. C'est commettre une erreur de croire que l'Etat contemporain, un peu partout, directement ou indirectement, a été engendré par la prise de la Bastille, la conquête des Tuileries, l'exécution de Louis XVI, ou la nuit du 4 août. Ce sont là, à coup sûr, des dates maîtresses, et auxquelles l'histoire ne peut accorder une valeur symbolique trop grande. Mais la chute de l'ancien régime ne saurait expliquer pourquoi, dans
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toutes les nations, les impôts indirects se sont développés plus vite que les impôts directs, au grand profit des riches. Et la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui fut le manifeste officiel du nouveau régime, ne justifierait ni l'expansion du fonctionnarisme, ni la mise en tutelle de l'individu, ni la subordination du groupement initial, la commune, par la puissance publique. On se rend fort bien compte que lorsqu'on passe de la Révolution française, envisagée en ses conséquences mondiales, à l'État moderne, considéré en ses attributs universels, une solution de continuité intervient dans la chaîne des temps. Qu'on prenne l'Etat allemand ou l'État hollandais, l'Etat suédois ou l'État belge, des phénomènes ont agi sur leur formation, qui ne sont ni l'abolition de la féodalité par une loi libératrice, ni le refoulement de l'absolutisme monarchique par une charte constitutionnelle. Ces phénomènes, qui n'ont pas seulement influé sur la nature des institutions administratives de toute catégorie, qui ont aussi concouru à l'unification des contrées disloquées par l'histoire antérieure, peuvent se ramener à un type unique. L'événement dominateur du dernier siècle écoulé a été la révolution scientifique, la transformation
économique, qui a créé et concentré le nouvel outillage de production, qui a aussi établi la suzeraineté des possesseurs de cet outillage sur les hommes chargés de le manier. Or, cette transformation est postérieure à la Révolution française, et presque partout, elle s'est révélée après l'apparition du libéralisme, qui a érigé en règles générales, — pour les pays encore soumis à la royauté sans frein, et à la féodalité sans contrepoids, — les principes de 1789. Elle joue ainsi un rôle qui, en vertu de la logique même, demeure plus décisif que le renversement de la monarchie du droitdivin,et que la proclamation de la liberté et de l'égalité théoriques.
A coup sûr, cette gigantesque transformation économique a été préparée, facilitée par la Révolution française et par les mouvements secondaires, que le cataclysme de la fin du XVIII® siècle avait engendrés dans toute l'Europe. Les nouveaux modes de production se fussent moins vite implantés, si les anciens rapports politiques n'avaient pas déjà été brisés, si l'unité administrative n'avait pas été réalisée sur de vastes espaces de territoire. L'Autriche, jusqu'à une date récente, la Russie et l'Espagne, encore aujourd'hui, nous montrent à quel point la constitution politique d'une contrée peut
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contribuer à ralentir l'évolution de sa production et de ses échanges. Mais ces réserves n'empêchent que la Révolution de 1789 procédait elle-même d'un premier bouleversement de l'outillage, et que ses effets ont été en partie annulés par un autre, et beaucoup plus ample bouleversement de l'appareil mécanique.
La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen a été publiée dans une société très différente de celle dont la Monarchie de Juillet nous offre le premier épanouissemenl. Lorsque les Constituants annoncent la liberté à tous les Français, lorsque les Conventionnels glorifient l'égalité totale, ils n'appréhendent pas l'asservissement de millions d'êtres humains au machinisme, le retour de la vassalité ou de la hiérarchie sociale sous des formes nouvelles. A ce moment, l'industrie a déjà jailli du moule féodal, le commerce s'étend au dehors, comme l'atteste l'expansion des ports; et l'abolition des douanes intérieures lui assure une progression d'activité illimitée; mais l'heure de la grande manufacture n'est pas survenue, les concentrations de capitaux sont infiniment médiocres au regard de celles qui suivront. La petite production reste la règle, et l'ouvrier n'est pas si séparé de son patron, que l'un et l'autre for-
ment deux classes distinctes et antagonistes. On ne saurait reprocher à la Révolution française de n'avoir accompli qu'une œuvre partielle, et de n'avoir pas prévu la lutte sociale, que le début du xix^ siècle allait susciter, le milieu du XIX*' siècle proclamer, et la fin du xix^ siècle manifester par d'innombrables événements. La Révolution française a abattu presque toutes les tyrannies, et toutes les tutelles qu'elle trouvait devant elle. Si elle poussa à l'extrême la centralisation et la subordination de l'individu, c'est qu'elle avait à lutter contre la féodalité maîtresse de la terre, contre l'esprit provincial lié à l'ancien régime, contre les grands corps, tels que les Parlements, qui s'opposaient à toutes les choses nouvelles, et qui représentaient, au suprême degré, le privilège de la naissance et le privilège de l'argent. Si elle se prononça pour le morcellement de la propriété, c'est qu'elle n'avait en face d'elle que la propriété féodale, non la propriété capitaliste, et qu'elle pouvait encore garder des doutes sur la puissance de reconstitution des grands fiefs, une fois émiettés. Elle ne pouvait discerner,dans le lointain horizon, les éléments historiques nouveaux qui devaient apparaître vingt ou trente ans après elle. Et d'ailleurs, l'Etat moderne ne sort de ses institu-
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tions que pour une faible partie seulement de la contexture qu'il offre à l'analyse.
L'Etat moderne est issu d'une structure toute différente de celle qui caractérisait la France à la fin du xvm® siècle, l'Allemagne et l'Italie en 1848, l'Autriche-Hongrie en 1880. Beaucoup de gens n'apprécient pas à sa juste mesure le laps de temps qui s'est écoulé entre 1789, ou 1850, et 1909. L'opposition est beaucoup plus grande entre les deux dates extrêmes qu'entre 1689 et 1789, par exemple, ou même 1648 et 1789. Aucune période de l'histoire n'a été aussi remplie d'événements décisifs, — je ne dis pas dans le domaine militaire et politique, mais dans le domaine économique et scientifique, que les cent dernières années. L'adoption de la machine à carder, l'invention du métier à tricoter, du renvideur mécanique, du batteur mécanique, l'introduction de la machine à tulle bobin, de la machine à coudre les gants, de tant d'autres rouages, qui ont multiplié à l'infini les forces de production, sont des faits qui le disputent en importance à la guerre de la succession d'Espagne sous Louis XIV, voire même aux partages de la Pologne ou à la bataille de Baylen. Les campagnes napoléoniennes seront, un jour, reléguées au second plan par l'étude des grandes
créations, qui ont arraché l'humanité aux formes du travail primitif, et lui ont donné, sur la matière brute, une puissance de direction et de transformation quasi merveilleuse. Mais en même temps ces grandes créations instauraient, dans le domaine social, une hiérarchie nouvelle, plus vigoureuse et aussi écrasante que toutes celles qui s'étaient exercées jusque-là. Elles ont replongé des millions d'êtres, qui se croyaient émancipés de par les principes mêmes de 1789, dans une servitude douloureuse et permanente, La révolution scientifique, en élaborant les éléments d'une révolution politique et sociale pour l'avenir, en provoquant, par la concentration même de l'outillage, des capitaux et des hommes, une subversion plus essentielle que tous les bouleversements antérieurs, a suscité une contrerévolution immédiate. Elle a d'abord fondé la lourde suzeraineté du patronat, érigé en dictature la suprématie des grandes fortunes, substitué une aristocratie d'argent, plus tenace, plus méthodique et moins frivole que l'aristocratie des ducs et des marquis, à cette noblesse d'ancien régime, qui plongeait ses racines dans une terre de plus en plus stérilisée.
Le citoyen ne fut affranchi par la Constituante en France, partiellement déchargé de sa vas-
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salité au dehors, que pour retomber dans une condition plus pesante et plus précaire. L'ancien régime lui avait refusé la propriété du sol arable; lenouveau le dépouilla, en vertu d'une évolution automatique, de son instrument de travail, et lui dénia la propriété de la machine. Ce citoyen, exproprié de tout droit pratique, demeuré seulement le ridicule détenteurd'attributs théoriques, et qui juraient, parleur majesté, avec l'effroyable détresse oii il se débattait, fut subordonné aux nouveaux propriétaires, comme il avait été dominé par leurs prédécesseurs. Il y eut, encore une fois, des possédants et des non-possédants. Les seigneurs changèrent de nom et s'appelèrent les capitalistes ou les grands industriels ; les serfs et les mainmortables changèrent de nom, et s'appelèrent les salariés. Des hommes hâves, et qui avaient à peine le visage humain, travaillèrent, comme le paysan de La Bruyère, courbés tout le jour pour gagner quelques sous; mais ils n'avaient môme plus la joie du plein air, le réconfort des vastes horizons lumineux dans l'atmosphère limpide et saine. Plongés dans les miasmes morbides, enserrés entre de grands murs, aux trous rares et uniformes, ils manipulaient les sels mortels, ou les peaux malodorantes, ou le métal en fusion. Le libéralisme, qui
semblait avoir libéré le monde, n'avait accompli qu'une œuvre illusoire. Plus puissante que la révolution politique fut la contre-révolution économique, qui s'accomplissait presque immédiatement. Celle-ci effaça celle-là. Dans la société contemporaine, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est enfouie sous l'accumulation énorme des institutions, qui ont restauré le privilège, organisé le monopole, tué l'égalité. De ci delà seulement, quelques articles ressortent au jour. C'est ainsi qu'à Pompéi, de la cendre du volcan, on a dégagé quelques statues ou quelques fresques qui contrastent avec la désolation grandiose du paysage.
L'État moderne synthétise la contre-révolution économique du milieu du xix^ siècle. De 1789, du libéralisme, il n'a gardé que les principes qui ne pouvaient compromettre sa stabilité. Il abrite sa domination derrière les formules creuses elles grands mots sonores, qui sont un hommage à ce passé aboli.
A toutes les époques et dans tous les pays, la « puissance publique », appartient à ceux qui ont saisi la prépotence économique. L'expression dont on use ne doit point faire illusion, car l'Etat n'a été, n'est nulle part l'organisation du pouvoir au profit de la masse, ou d'une majorité. Il est aux mains de la catégorie sociale, qui a su capturer l'outillage de la production, et ordonner cette production, fût-elle agricole comme en Russie, industrielle comme en Angleterre et
en Belgique, ou encore l'activité de la contrée se ramenàt-elle essentiellement aux transports maritimes où à la banque, comme en Hollande. Chaque fois qu'une catégorie sociale arrache la prééminence économique, elle enlève en même temps la direction de l'Etat. Le contraste que l'époque contemporaine nous offre entre la contexture politique de l'Allemagne et la structure de la Prusse est plein d'enseignements à cet égard. La Prusse a été, si l'on peut dire, le rudiment, la cellule maîtresse de l'empire, puisque c'est elle qui l'a façonné par le fer et par le feu, selon le mot favori de Bismarck; elle n'a pu pourtant jusqu'au bout lui imposer son tempérament, ses tendances^ en y perpétuant le règne de la grande propriété féodale. La Prusse, malgré l'extraordinaire développement manufacturier de Berlin, de la Silésie, des provinces occidentales, malgré l'expansion formidable de son extraction houillère, de ses industries métallurgiques, chimiques et textiles, est demeurée sur de vastes espaces, en sa partie orientale qui confine à la Pologne russe, un territoire agricole. Là, les descendants des chevaliers d'autrefois, les Junkers, vivent sur leurs domaines, et leur fortune totale, leur rôle économique sont tels, qu'ils réussissent à balancer l'influence des
banquiers berlinois et des usiniers de Cologne, de Dusseldorf et d'Elberfeld. Ces Junkers impriment encore leur empreinte à l'Etat prussien, dont ils sont les maîtres; et qu'il s'agisse de lois politiques, ou de tarifs douaniers, ou de constructions de canaux, — le roi de Prusse, qui est aussi l'Empereur, — n'ose aller contre leur volonté. Mais la situation se renverse, lorsqu'on aborde l'Empire, dont le royaume traditionnel des HohenzoUern représente pourtant, — par l'effectif de sa population, — les deux tiers.
Victorieuse encore en Prusse, la propriété agrarienne est refoulée en Allemagne. Pour la mettre en échec, les compagnies de navigation de Hambourg, de Brème et de Lubeck se coalisent avec les manufacturiers de la Saxe et de la Hesse. La bourgeoisie du Sud, la classe moyenne rurale de Bavière, de Wurtemberg et de Bade, nombreuse et prospère, revendique ses droits. L'Etat prussien est manié par une féodalité tenace, qui y détient encore une part de la fortune publique. L'Etat allemand est tiraillé sans cesse entre cette féodalité et la catégorie sociale qui déjà, dans la majorité des autres contrées, a saisi le pouvoir; et, à vrai dire, au fur et à mesure que cette catégorie sociale s'enrichit dans l'industrie et le commerce, elle con-
Paul Louis. — Sj/ndicalisme. 3
quiert sur l'administration une influence plus haute.
L'Angleterre nous présente, dans son développement historique récent, un exemple non moins saisissant. L'aristocratie foncière, — les Lords y ont accaparé l'autorité, aussi longtemps que l'agriculture demeura en honneur, et fournit le meilleur du revenu national. Puis les usines s'ouvrirent ; les hauts fourneaux s'érigèrent. Manchester, Bradford, Leeds, Glasgow, devinrent les centres d'une active industrie textile. Londres prospéra par la navigation, et son marché financier gouverna une partie des valeurs mobilières du monde. L'agriculture fut peu à peu délaissée, les terres à blé se rétrécirent, la population rurale émigra vers les villes, avec une fureur de déplacement qu'on ne remarqua nulle part ailleurs. La primauté passa du capital foncier au capital usinier, et la gestion des affaires publiques des Lords aux Communes. Cette évolution politique, qui s'effectua sans bruit et sans heurt, correspondait à l'autre évolution qui s'accomplissait dans le domaine de la production. Aujourd'hui, la puissance économique est concentrée tout entière aux mains de la bourgeoisie, dont la fabrique a élaboré la suprématie ; et l'Etat est si bien à sa dévotion, que le
parti libéral médite une suppression de la Chambre Haute, dernier vestige de la vieille organisation agrarienne, ou tout au moins sa transformation complète.
Partout, au surplus, le siècle qui s'est écoulé a été fécond pour la bourgeoisie)» impitoyable à la noblesse terrienne. En même temps qu'il abolissait à peu près l'artisanat, refuge des libertés ouvrières, il rejetait au second plan le capital foncier, Mais tandis que la révolution de l'outillage, groupant des masses croissantes de prolétaires, préparait leur revanche, elle consommait irrémédiablement la défaite, la dépossession des grands propriétaires du domaine arable, qui, pendant six ou sept cents ans ou même davantage, avaient, avec des chances variées, accaparé l'autorité.
Maîtresse de la puissance économique, la bourgeoisie]^industrielle, commerciale et financière ne représente pourtant, dans les pays où elle s'est haussée au premier rang, qu'une faible minorité. Lorsqu'on examine sesedectifs, on est surpris de leur exiguïté; et ces effectifs, au lieu de s'accroitre, se réduisent sans cesse, au furet à mesure que la concurrence, loi suprême de la société moderne, élimine les plus faibles. La concentration du capital, qui s'est exercée au
détriment des travailleurs, s'exerce maintenant au préjudice même de ceux qui en bénéficièrent primitivement. La minorité possédante s'effrite à chacune des crises périodiques; mais l'Etat reste l'organe de cette catégorie restreinte qui commande, à la fois, à la production et à tous les rouages administratifs.
Il n'est, il ne peut être, nulle part, l'exécuteur de la volonté delà masse. La thèse de la démocratie théorique aboutit justement à substituer la collectivité des citoyens à une oligarchie, dans la gestion des affaires publiques. En apparence, les institutions démocratiques se sont implantées en bon nombre de pays, après que le régime censitaire, qui était un prolongement du régime aristocratique, eut, durant des années, arrêté l'effort du peuple. Mais, dans la réalité, ces institutions n'ont prévalu, jusqu'ici, ni en France, ni en Amérique, ni dans les contrées monarchiques, oii le pouvoir du prince se révèle comme le plus réduit; car partout, la hiérarchie économique, la scission de la société en classes antagonistes et subordonnées l'une à l'autre, annule la démocratie politique.
Ce n'est que par une gigantesque aberration, par unecrédulitésansbornes ouparune mauvaise foi évidente, que l'on peut appeler notre époque: l'ère de la souveraineté populaire. Gomment concilier la splendeur des pouvoirs conférés au peuple, la puissance de ses prérogatives doctrinales, leprestige moral dechacunede ses unités, avec la détresse permanente où il vit? Il rappelle ces grands d'Espagne au manteau troué, et qui n'ont d'autre fortune que leur nom. Ce peuple, dont on proclame l'omnipotence, est voué à des chômages terribles, tels que ceux d'Angleterre ou d'Allemagne, où chaque crise économique jette à la rue des millions d'individus. Ce peuple, dont on salue la majesté, demeure partout sans propriété, sans garanties d'existence, sans sécurité du lendemain, et, s'il manifeste
quelque velléité de colère, comme en France, tous les rouages de l'Etat, auxquels il est censé commander, sévissent contre lui.
Le bulletin dévote, qui n'estencore octroyé aux prolétaires que dansquelques contrées, et dont la conquête ne s'opéra qu'au prix de multiples batailles, n'est qu'un faux assignat, une formule sonore et sans valeur. Le fonctionnement du suffrage universel est vicié à la base. Les théoriciens peuvent dire, à coup sûr, — et de la sorte, ils tiennent un langage agréable à la masse : — « dans le scrutin d'oii sortent les législateurs qui détiennent la puissance publique, tous les électeurs sont égaux t plus de riches, plus de pauvres ; plus de patrons, ni d'employés. L'équivalence de toutes les décisions individuelles est parfaite. » Le Parlement, qui confectionne la loi, est donc l'expression de la volonté populaire, et l'Etat évolue au gré de la nation tout entière.
Mais c'est là le monstrueux sophisme, qui s'est abattu sur le monde, une première fois sous la Révolution, une seconde fois à la veille de 1848. Aussi longtemps que le statut économique ne sera pas bouleversé, et que la propriété restera le privilège d'une minorité, si importante qu'on veuille prétendre celle-ci, le suffrage universel ne sera qu'une illusion, qu'une duperie.
Ce qui prouve qu'il ne joue pas librement, qu'il est paralysé à chaque instan t par les cadres du régime social, c'est précisément que des millions de gens, qui voudraient abolir leur misère, et qui ne peuvent la supprimer que par une subversion économique, ne réussissent pas à s'armer de la légalité. Cette légalité leur apparaît clémente et propice. Ils n'auraient qu'à se prononcer pour l'expropriation des grands capitaux mobiliers et immobiliers, pour la socialisation de l'outillage, pour l'abrogation des prescriptions fiscales et autres qui les irritent. Ils s'abstiennent, non point toujours de voter, mais de voter selon leurs propres désirs, — car quel est l'homme qui, pouvant conquérir sa liberté, la refusera de propos délibéré? Et ce vote, qui les émanciperait, ils ne le rendent point, n'osant formuler leur pensée. Le système les écrase. Ils préfèrent encore la vassalité du salariat, avec sa sécurité précaire, au congédiement brusque qui sanctionnera leur révolte, même légale. La démocratie, tenue en lisière par l'organisation de la propriété, balbutie toujours comme si elle venait de naître. La tutelle pesante et continue, que la grande industrie et la grande agriculture imposent à d'énormes effectifs de travailleurs, soustraits encore à la propagande syndicaliste, se mani-
feste en d'innombrables lieux, et toutes les forces de l'État s'emploient à comprimer le suffrage universel, en le réduisant à n'être plus que l'expression des intérêts et des volontés de la classe dirigeante. La légalité démocratique qui, aux premières heures d'enthousiasme, semblait l'outil d'émancipation des salariés, finirait par tuer le prolétariat. C'est qu'il y a, en fait, deux légalités subordonnées l'une à l'autre : celle qui proclame le droit égal des citoyens, et celle qui maintient la hiérarchie, en lui offrant de multiples moyens de défense.
Et pourtant la classe dirigeante n'a partout concédé l'extension, et l'universalisation du suffrage, qu'après avoir résisté désespérément. C'est une révolution qui a implanté en France la démocratie politique. En Allemagne, le bulletin de vote a paru la condition du triomphe de l'idée impériale : il ne fut, pour Bismarck, qu'un moyen de régner, et un procédé de pression à l'égard des Etats particuliers. En Angleterre, en Belgique, en Autriche, le prolétariat dut lutter rudement, proclamer même des grèves générales, pour arracher aux détenteurs de la propriété, la capacité d'aller au scrutin, et encore cette capacité a-t-elle été limitée ici par certaines clauses de domicile, tempérée là par l'institu-
tion du suffrage plural. Avec l'octroi du suffrage généralisé, coïncidaient d'ailleurs des mesures administratives de toutes sortes, qui devaient fausser les résultats des grandes consultations. Le Gouvernement allemand, en découpant habilement les circonscriptions, a sauvegardé la prépotence des partis sur lesquels il s'appuie, et les mêmes pratiques ont prévalu en France et partout.
Si la bourgeoisie combattait ainsi jusqu'à la dernière minute, pour restreindre les droits politiques du peuple, ce n'était pas qu'elle appréhendât beaucoup de l'exercice de ces facultés légales. Elle craignait bien plus, qu'un jour, le contraste n'éclatât trop visible entre la théorie et la réalité, entre le dogme de la souveraineté nationale et le fait de la misère nationale. L'événement a prouvé qu'elle avait vu juste. La légalité démocratique pourrait servir le prolétariat, après que le syndicalisme l'aurait secoué à fond, mais à ce moment déjà la légalité serait superflue sans doute, car l'organisation économique aurait déjà croulé spontanément devant la poussée des corporations fédérées. En attendant, l'Etat moderne reste debout, et la masse subit sa domination.
Le parlementarisme est la fiction derrière laquelle la classe possédante abrite sa suzeraineté; — le système bâtard qui, en convoquant la foule à exprimer ses votes à intervalles périodiques, sauvegarde le mieux l'autorité de la bourgeoisie. C'est le régime du gouvernement par personnes interposées, celui oii le peuple ne fait pas la loi, mais choisissant ceux qui la font, leur laissant pleine et entière latitude de l'écrire à leur guise, accepte forcément la direction des juristes associés aux gens d'affaires; — et, dans l'une et l'autre catégorie, c'est l'esprit conservateur qui souffle.
On ne comprend vraiment, dans toute leur puissante signification, les mots « action directe », qui constituent la devise du syndica-
lisme militant, que lorsqu'on a envisagé et critiqué le parlementarisme. Le droit d'élire des députés apparaît comme le premier et le dernier mot de l'action indirecte, la seule organisée par la légalité présente. Mais ce qui mesure tout de suite l'inefficacité de cette action indirecte, sa stérilité inévitable, c'est qu'elle ne peut s'exercer que tous les quatre, tous les cinq, tous les six ans, selon les pays. Qu'est-ce qu'un souverain qui parlerait, en moyenne, tous les soixante mois pendant une minute, et qui, tout le reste du temps, serait soumis aux fantaisies de ses ministres ? Telle est la condition du citoyen en France, en Angleterre, en Italie, dans les républiques et dans les monarchies constitutionnelles, dans tous les pays d'Europe qui ont brisé le despotisme d'un seul, et dans cette grande Union américaine, où le régime parlementaire, pour être organisé différemment et pour comporter une séparation plus apparente des pouvoirs, a engendré encore plus d'oppression et plus de scandaleuses pratiques que partout ailleurs. La seule capacité qui soit reconnue en réalité à l'homme émancipé, nanti du bulletin de vote, est celle d'abdiquer, et de renouveler cette abdication à des dates régulières. Et c'est la seule supériorité qu'il ait sur la femme,
dont l'abdication est supposée, et que son labeur, de plus en plus développédans la société moderne, n'a pas encore élevée aux dignités spécieuses de l'électorat et de l'éligibilité.
Le parlementarisme ressemble pourtant à un progrès sur les systèmes gouvernementaux qui l'ont précédé, et, de fait, on ne peut contester qu'il offre certains avantages, mais ici aussi la discussion s'impose.
L'Etat d'autrefois était manié par une volonté unique, celle d'un souverain : si ce souverain était fou, comme un Charles VI, imbécile comme un Charles IX, débauché comme un Louis XV, l'Etat tombait aux mains des courtisans ou des courtisanes; en tout cas, la délibération n'était pas publique, et par suite, le peuple n'apprenait les décisions prises qu'au moment où elles étaient déjà exécutées. Il en va parfois encore ainsi dans l'Etat contemporain, où les expéditions coloniales sont d'ordinaire engagées dans le secret, avant que les Chambres n'aient été avisées; mais d'ordinaire la publicité des débats où s'élaborent les résolutions permet à la foule de prévoir les revirements de la politique, les périls des lois nouvelles, les mesures où s'affirmera l'hégémonie bourgeoise, et, par suite, d'organiser une résistance.
A cette poussée de l'opinion, le Parlement est plus ou moins sensible, mais lorsqu'elle se fait pressante et violente, il hésite, car la crainte de la révolution, ou plus simplement d'une infortune électorale future, hante les représentants de la nation.
Le parlementarisme présente encore ce mérite, — qui est d'ailleurs plus théorique que réel, — de fragmenter l'autorité... Lorsque six cents mandataires sont réunis, investis de la plénitude de la suzeraineté législative, il est des chances pour qu'ils ne tombent pas d'accord, pour que les groupes, les coteries, les partis et les ambitions individuelles créent autant de divisions, et instituent un flottement, dont la liberté profite. Cette hypothèse se vérifie, lorsque des luttes passionnées mettent aux prises les couches diverses de la classe dirigeante, et que l'une ou l'autre peut croire son intérêt compromis par une initiative gouvernementale. De ces conjonctures précieuses, les délégués de la classe ouvrière peuvent user pour écarter les décisions qui menacent les travailleurs, mais ces circonstances se font de plus en plus rares, au fur et à mesure que la bourgeoisie tend à s'unifier davantage, à former une masse plus compacte, pour mieux vaincre les attaques des salariés.
Alors le parlementarisme devient aussi oppressif que l'absolutisme monarchique. Celui-ci, qui ne tire son autorité que de la tradition et du droit divin, ne la retrempe jamais dans une consultation, même viciée, de la volonté populaire. Celui-là, qui emprunte sa vigueur, sa capacité de législation et de gouvernement à l'abdication nationale, qui commande et réprime au nom d'un mandat publiquement conféré, et qui, à étapes fixes, renouvelle ses pouvoirs, écarte toute limitation. L'Etat démocratique, s'il peut redouter, comme l'Etat despotique ou féodal, une subversion violente, un assaut de la force, résistera d'autant mieux qu'il s'armera de la fiction représentative. S'il laisse apparaître beaucoup plus clairement que tout autre régime la réalité de la lutte de classes, comme Marx l'a admirablement montré, il offre aussi, à la catégorie sociale dirigeante, des garanties d'une solidité supérieure.
Le parlementarisme est le produit d'une certaine structure économique : il s'adapte à une certaine phase de l'histoire du xix^ siècle ; il apparaît inséparable de la victoire de la bourgeoisie industrielle et commerçante. On ne peut pas dire qu'il ait évolué partout avec la même rapidité, qu'il ait atteint partout au même degré
de splendeur et d'énergie. Dans tel pays, la France, par exemple, il règne sans contrepoids; dans tels autres, l'Allemagne et l'Autriche, il est contenu par le prestige de la couronne; dans tel autre encore, l'Angleterre, il se heurte aux traditions, qui sauvegardent l'autorité morale des Lords, si ébréchée soit-elle. Mais ses progrès sont universels, — et bien faits pour frapper l'esprit, — jusque dans les contrées où la légitimité de droit divin est encore tacitement acceptée; et la démission du chancelier de Bulow devant la majorité clérico-conservatrice, qui s'était formée au Reichstag de Berlin, en juillet 1909, marqua outre-Rhin un succès décisif du régime de la représentation.
Au fur et à mesure que la bourgeoisie a mieux assis sa domination, elle a consolidé le parlementarisme, qui est son instrument d'autorité, qui met entre ses mains tout le mécanisme de l'Etat. L'aristocratie d'ancien régime exerçait son influence par la cour, l'entourage royal prenant tout naturellement un ascendant, qui s'exprimait par les nominations aux emplois administratifs, aux postes civils et militaires... Le système parlementaire, qui ne fut pas totalement inventé au xviii^ siècle, puisque les seigneurs féodaux de Grande-Bretagne l'avaient
emprunté à de vieilles coutumes germaniques, ne pouvait s'épanouir que de nos jours. La classe moyenne l'a perfectionné, et, après l'avoir glorifié en théorie, en a élaboré tous les détails avec une minutieuse application. De par le recrutement des élus, de par les modes mêmes des élections, — par la procédure des débats, comme par les tares multiples et profondes que révèlent les pratiques journalières, ce système correspond à merveille à la contexture économique contemporaine.
Dans tous les pays du monde où fonctionne le régime représentatif, la masse des représentants, quelle que soit leur étiquette, sort de la bourgeoisie, et cette caractéristique est déjà importante... Si nous considérons une contrée comme la France, où les paysans travaillant eux-mêmes leur sol, les journaliers agricoles et les domestiques de ferme, les employés de commerce, les ouvriers de l'industrie, les petits fonctionnaires assimilables aux salariés de par l'exiguïté de l'existence, constituent les deux tiers de la population, et peut-être beaucoup plus, — nous constatons qu'ils sont foi't loin d'occuper les deux tiers des sièges à la Chambre des députés et au Sénat. Les paysans proprement dits et les salariés n'y sont qu'une infime minorité : même bon nombre des élus du parti
PxulLouib. — Syndicalisme. 4
socialiste n'appartiennent point, de par leur origine ou de par leurs conditions de vie, au monde des travailleurs. La bourgeoisie prédomine infiniment, depuis les groupes royalistes ou conservateurs jusqu'aux groupes de gauche et d'extrême gauche, et ce spectacle n'est pas spécial à la France.
En Allemagne, où fonctionne aussi théoriquement le suffrage universel, la classe moyenne remplit le Reichstag. De plus en plus, les hobereaux, les grands propriétaires fonciers sont évincés par les industriels, les conseillers du commerce, les armateurs, les docteurs en médecine ou en théologie, les avocats. A part quelques circonscriptions de la vieille Prusse ou de la Silésie, les nobles ont été exclus, et rien n'atteste mieux que cette élimination systématique la transformation économique et politique du pays. Elle s'exprime encore dans l'arrivée au pouvoir d'hommes, qui ne relèvent plus de l'aristocratie, et qui, à l'inverse des Bismarck, des Ilohenlohe et de tant d'autres, viennent du prétoire et de la Bourse. M. Dernburg, secrétaire d'Etat des colonies, ancien directeur de la Banque de Darmstadt, est le type le plus caractéristique de la nouvelle ère, et n'a-t-on pas été jusqu'à dire que Guillaume II avait pensé à
élever à la chancellerie le roturier Ballin, le directeur de la Hamburg-Amerika?
L'Angleterre, elle aussi, emprunte déplus en plus son personnel parlementaire, — et, par suite, son personnel ministériel, — à la bourgeoisie dirigeante. Si les lords, de par les règles mêmes qui président à la formation de la Chambre Haute, évoquent la vieille domination féodale, les Communes sont l'émanation de cette catégorie sociale, que la manufacture et les transports ont enrichie à travers le xix"^ siècle. Nulle part la population ouvrière n'est aussi dense, ni proportionnellement aussi nombreuse qu'outre-Manche, et pourtant c'est à peine si quelques-uns des siens, malgré la généralisation du droit de suffrage, ont pu forcer la porte de Westminster. Sur les bancs libéraux, comme sur les bancs conservateurs, la représentation est manifestement issue de la classe moyenne, et la seule différence qu'on puisse relever entre la Chambre basse d'aujourd'hui et celles d'il y a quarante ou soixante ans, c'est qu'autrefois la haute bourgeoisie accaparait les mandats, tandis que maintenant elle a dû faire place à la petite bourgeoisie des professions libérales. Asquith et Lloyd George ont succédé aux Macaulay et aux Palmerston. Mais 1rs prolétaires
demeurent une infime minorité : et cette même observation se vérifie dans tous les Parlements du monde, sans en excepter le Congrès de Washington, où l'influence capitaliste s'accuse peut-être plus brutalement qu'ailleurs. De même que les colonels d'ancien régime appartenaient à la noblesse de sang, et les magistrats à la noblesse de robe, de même les parlementaires de notre époque se recrutent le plus généralement dans la catégorie dirigeante contemporaine, et lorsque celle-ci ne revendique pas directement les mandats pour ses chefs, elle les assigne aux hommes de loi ou aux hommes d'aflaires, qui sortent de ses rangs, ou qu'elle enrôle à sa défense. Si les représentants de la bourgeoisie, malgré l'exiguïté de l'effectif de celle-ci en tous pays, prédominent dans les Chambres, ce n'est pas qu'ils soient plus aptes que d'autres à gérer la chose publique. L'argument n'a plus de portée, depuis que se sont constituées les grandes Fédérations ouvrières, qui comportent des services compliqués, et dont les maniements de fonds atteignent parfois à des totaux remarquables. Mais c'est qu'une élection se traite comme une affaire, et que le plus souvent elle n'est en réalité qu'une aflFaire. Le député n'entre point dans l'assemblée élective pour y défendre les
int<îrêts généraux de la nation, mais pour y sauvetrardpi' ^es interci,.. ^r..^^,*^, j i l l r . ,1- o- ,, '^^^laux de la coterie qui 1 a lait élire, oi 1 on a observe ^ ,
-^Qns tous
les Parlements du monde, la moyenne de 1 1^. tellectualité tend à fléchir, le phénomène s'explique aisément par cette prépondérance des convoitises locales et particulières, qui s'entrechoquent d'abord et se syndiquent ensuite, prépondérance qui va croissant au fur et à mesure que se perfectionne l'art de brasser le scrutin. Les histoires les plus invraisemblables de Dickens sont dépassées par les réalités présentes : je veux dire que la pratique de la corruption est poussée infinimentplus loin. Si quelques gros producteurs veulent faire échec à un courant d'opinions qui les lèse ou les menace, ils avancent des sommes plus ou moins fortes, qu'ils sont d'ordinaire sûrs de récupérer au décuple ou au centuple, et, la pression administrative aidant, — cette pression, qui n'est pas une fiction, mais qui s'exerce d'autant mieux que les circonscriptions sont mieux découpées, — ils choisissent une partie des députés. De la sorte l'oligarchie industrielle et financière, par des campagnes adroites, coûteuses mais lucratives, s'arroge une véritable tutelle sur les Chambres, où elle arrive du moins à neutra-
liser la plupart des influences hostiles. C'est ainsi que dans les dem^---^ années, la métal-
, . p , -i^ y;roupée en cartels ou en synlurgie to»**'"'"' or j
,.-,a,ts,a joué un rôle éclatant dans tous les débats
parlementaires d'Europe. Lesraffineurs de sucre se saisissaient de la représentation nationale du Japon, et les trusts entretenaient des agents connus et puissants dans le Congrès américain.
Il est logique, au surplus, que le parlementarisme soit étroitement subordonné à la classe dirigeante, car la structure économique d'une contrée domine l'ensemble de son organisation. Les tractations qui se mènent dans les couloirs et les coulisses, les lois qui mettent parfois, sous formes de primes et de subventions diverses, les ressources du Trésor à la disposition de sociétés privées, les scandales qui éclatent périodiquement et qui signalent ou l'ingérence immédiate d'une grande et riche compagnie dans un débat, ou la vénalité d'une ou plusieurs personnes, ou le gaspillage des deniers publics, — tout dérive de la suzeraineté qu'une minorité ploutocratique s'attribue et conserve, et qui n'est qu'une des multiples affirmations de sa puissance dans l'Etat.
Par la Chambre, dans tous les pays, mais spécialement dans ceux où le pouvoir exécutif est
strictement soumis au contrôle du législatif, cette minorité opère sa main-mise sur le gouvernement : même aux États-Unis, où le président apparaît fortement armé par la Constitution, il doit compter avec les Représentants et le Sénat, qui peuvent ébranler sa popularité, repousser ses projets, et perpétuer des conflits où il n'aura par le dernier mot. Même en Allemagne, où, jusqu'en ces derniers temps, l'empereur affectait de traiter le Reichstag en Assemblée de notables, les députés ont acquis une importance croissante, et l'équilibre s'établit de plus en plus à leur profit. Mais dans les contrées de parlementarisme pur, — et la France en est à coup sûr le type le plus accompli, — les ministres peuvent être brisés, à chaque instant, par la mauvaise humeur de collègues, qui consentent à leur laisser momentanément l'exercice du pouvoir. Gomme ceux-ci, ils acceptent et subissent la pression des intérêts particuliers, des appétits de lucre, qui refoulent les réformes les plus nécessaires et les mesures revendiquées par la masse. Dans tous les Etats, cette action des grandes entreprises capitalistes détermine l'accroissement des dépenses publiques, et paralyse l'évolution que, théoriquement, la démocratie devrait engendrer.
5fi LE SYNDICALISME CONTRE l'ÉTAT.
Les négociations scabreuses s'introduisent, et prédominent, dans tous les rouages du mécanisme politique : à l'origine même du Parlement, dans le corps électoral opprimé et corrompu, — pour faire élire des représentants soumis à la volonté de la classe dirigeante; dans les groupes de ce Parlement, pour élever aux postes d'honneur et d'autorité, les hommes qui semblent les plus utiles ou les plus dociles ; — au moment des votes décisifs, pour annihiler les influences contraires, ou pour fédérer des convoitises divergentes; — entre les Chambres et les ministres, pour obtenir l'agrément de l'exécutif. Les mœurs des marchés commerciaux et financiers se sont installées dans les milieux politiques, où elles s'étalent, selon les pays et selon les époques, avec plus de cynisme ou plus d'ingéniosité. Mais presque partout, le parlementarisme descend la pente fatale. A la représentation de la collectivité, que les théoriciens d'autrefois proclamaient son objectif suprême et immuable, il substitue de plus en plus la représentation d'une minorité infime, mais omnipotente, — d'entreprises manufacturières ou financières groupées par des pactes secrets, — de clientèles syndiquées pour l'exploitation du pouvoir. Par là s'expliquent le discrédit dont il est
déjà frappé en certaines contrées, — le déclin de prestige qui se manifeste dans d'autres, et qui ravive les espérances des partisans des anciens régimes et des champions du césarisme, — l'impopularité qui enveloppe en son ensemble le corps des représentants, les hésitations croissantes de beaucoup de personnes des cercles dirigeants eux-mêmes à briguer des sièges, et la formation d'un corps de professionnels du mandat électif. Mais la décadence du parlementarisme mesure la décadence du régime économique dont il est issu. Pour l'instant, organe essentiel de l'État, il fonctionne généralement dans le monde ; il ne disparaîtra qu'avec la hiérarchie sociale qui l'a créé, — et dans les Empires à demi féodaux, oii cette hiérarchie sociale s'érige seulement sur lesruines de la hiérarchie ancienne, il s'implante avec toute la vigueur de la jeunesse.
L'État moderne, dont nous connaissons l'essence, tend à accroître sans trêve ses fonctions. Les économistes orthodoxes eux-mêmes qui voudraient réduire ses attributs à leur plus simple expression, les sociologues qui, avec Herbert Spencer, s'élèvent contre son intrusion dans tous les domaines, ont à peu près renoncé à formuler leurs doléances, tant ils les ont senties vaines et surannées. Les contrées qui semblaient les plus dévouées à l'individualisme, telle l'Angleterre, accueillent un interventionnisme grandissant, une extension des prérogatives du pouvoir central, que rien ne semble pouvoir arrêter. Beaucoup de gens, bien à tort, confondent cet étatisme avec le socialisme, oubliant que, de par sa structure même, l'État diffère du tout au tout de la collectivité com-
LES FONCTIONS DE l'ÉTAT MODERNE. 59
muniate. II est vrai que dans une large mesure (tant les phénomènes économiques ont de répercussions imprévues), l'étatisme est un acheminement à la socialisation, et qu'en tout cas, par la concentration de forces ouvrières qu'il provoque et élabore, il fortifie le syndicalisme.
L'évolution se poursuit sans relâche, avec une régularité parfaite, selon un plan qui, pour n'être pas préconçu, se révèle pourtant logique et méthodique, depuis un très grand nombre d'années. L'origine du mouvement se retrouverait d'ailleurs difficilement.
L'Etat moderne, à cet égard, comme à beaucoup d'autres, diffère prodigieusement de celui d'ancien régime. La transformation fondamentale a consisté à faire passer progressivement, des particuliers à la puissance publique, toute une série de services. On étonnerait quantité de personnes aujourd'hui, surtout parmi celles qui gardent des notions patriotiques agressives, si on leur apprenait (ce qu'elles ignorent à coup sûr), que pendant des siècles, les armées nationales et les marines nationales furent réduites à de simples rudiments. L'exercice du droit de g-uerre sur terre et sur mer, était surtout une industrie, qui comportait quelques risques, mais rapportait de gros bénéfices. Lorsqu'un
roi ou un prince voulait entrer en campagne, il ne se contentait généralement pas de faire appel à ses vassaux, qui marchaient en maugréant, et dont il voulait au surplus sauvegarder l'existence et les ressources; il louait des soldats. 11 les enrôlait à temps, comme un directeur de théâtre embrigade des figurants. Il leur versait quelque argent, et leur promettait le libre pillage des villes. L'Allemagne, l'Italie et la Suisse furent les grands réservoirs d'hommes, où l'on puisait chaque fois qu'il fallait mettre une troupe en ligne. Ces condottiere, dont le nom indiquait suffisamment l'emploi, se battaient plus ou moins bien, selon le salaire qui leur était octroyé, et le plus souvent, comme ils étaient tout prêts, moyennant une rétribution plus forte, à passer au service de l'ennemi, comme ils n'avaient que des sentiments d'animosité très modérés pour les condottiere de l'autre camp, ils les ménageaient. De là, l'issue imprévue et étrange de tant de batailles.
Lorsque les souverains se dotèrent de troupes régulières, ils recoururent encore, pendant de longues années, à ces mercenaires, dont les recruteurs gagnaient de fortes sommes; et les Suisses gardaient les Tuileries, lorsq u'au 1 0 Août la Révolution parisienne s'empara du château.
LES PONCTIONS DE l'éTAT MODERNE. 61
Ce fut à vrai dire, à la chute de l'ancien régime seulement, que s'acheva l'étatisation de l'armée. L'histoire de la marine ne fut pas différente. Même lorsque la France, sous Louis XIV, se dota de vaisseaux de ligne, de ces frégates de haut bord, qui se heurtèrent aux escadres anglaises et hollandaises, la guerre maritime fut encore exercée, en vertu d'un privilège, par des industriels qu'on appelait les « corsaires » . De même qu'il y a aujourd'hui des réseaux de chemins de fer qui fonctionnent concurremment à celui de l'Etat, de même à côté des flottes commandées par les amiraux du roi, d'autres flottes sillonnaient les mers, avec le droit de capturer des navires ennemis pour le compte des particuliers. Dans les grands ports oiila« course «s'organisait, Boulogne, Calais, Saint-Malo et tant d'autres, les entreprises de campagnes se montaient par actions, comme aujourd'hui les entreprises minières ou métallurgiques. De tous côtés, les gens riches, courtisans, fermiers généraux, chanoines, gros commerçants, armateurs, souscrivaient une part de corvette, fournissaient leur contingent pour l'achat des canons, de la poudre, des cordages, pour l'entretien des marins, sans marquer d'autre dessein que celui de s'enrichir, ils ne prétendaient nullement faire un cadeau
à leur pays, comme ceux qui maintenant donnent à l'Etat un sous-marin ou un dirigeable. Ils escomptaient des dividendes. Ainsi la guerre, soit sur terre, soit sur mer, tout en étant autorisée ou interdite par le pouvoir, demeurait en grande partie une opération de capitalistes, et ce ne fut que fort tard que l'armée et la marine devinrent des services publics, lorsque les dirigeants de l'Etat d'alors comprirent que le vieux système offrait des inconvénients, et qu'il importait de concentrer aux mains du gouvernement toutes les forces offensives et défensives.
Au surplus, l'avènement du nouveau régime ne détermina pas seulement l'étatisation totale de l'armée, et une étatisation assez large de la marine ^ D'autres services perdirent le caractère mixte qu'ils avaient longtemps affecté, et devinrent des administrations pures et simples.
L'impôt, avant 1 789, — nous prenons l'exemple de la France, le plus typique à ce point de vue, — n'était pas perçu directement par l'Etat, mais cette perception constituait une industrie, qui enrichissait des particuliers, et leur valait des fortunes colossales. Les gros bataillons de fonc-
1. Les corsaires continuèrent à jouer un rôle, quoique restreint.
LES FONCTIONS DE l'ÉTAT MODERNE. 63
tionnaires fiscaux, que nous connaissons aujourd'hui, dont l'entretien coûte très cher, et qui font rentrer, dans les caisses publiques, la quasi totalité des contributions prévues, — et parfois encore davantage, au cours des années de plusvalue, — sont une création essentiellement moderne. L'Etat s'est avisé qu'il aurait tout profit à rechercher lui-même la matière imposable, et à faire passer, du porte-monnaie du citoyen dans ses coffres-forts, les quelques francs, ou les sommes importantes, exigés au titre de l'enregistrement, des portes et fenêtres, ou des patentes. Les douaniers, qui arrêtent les trains aux frontières, sont les subordonnés du ministre des finances — et les agents de l'octroi, qui visitent les voitures à l'entrée des villes, ne dépendent plus d'un puissant traitant, mais servent dans les cadres réguliers d'une administration.
Ce changement de méthode s'explique par de multiples raisons. Tout d'abord, la perception étant le droit régalien |par excellence, celui à l'exercice duquel se lient tous les autres, il devait arriver fatalement une heure, où la puissance publique ne consentirait plus à tenir ses ressources d'un intermédiaire, si bien organisée que fût cette entreprise. En second lieu, cet inter-
médiaire s'efforçant de prélever le plus possiblesur les gens et reversant le moins possible au trésor, l'Etat était frappé de l'impopularité qui s'attache aux vexations et inquisitions fiscales, tout en étant lésé par les intrigues et les exigences onéreuses des fermiers... Au fur et à mesure que les dépensescroissaient, les ministres des finances revendiquaient une sécurité plus parfaite et un recouvrement plus méthodique. Il y avait d'ailleurs tout avantage à replacer au service direct du pouvoir les employés des particuliers, chargés par délégation de la recherche des impôts, car ils consolidaient la centralisation et fortifiaient l'autorité. Enfin les fermes furent abolies dans le mouvement de colère qui emporta le peuple, et la Constituante de 1789, contre toutes les institutions d'ancien régime, et ces fermes n'étaient que la mise en œuvre d'un privilège concédé aux financiers, qui versaient, à leur tour, des « pots-de-vin » à l'entourage du roi et aux princes.
L'étatisation de la justice s'opéra en môme temps que celle des impôts, et pour les mêmes motifs. Autrefois, des particuliers riches achetaient à l'État le droit déjuger leurs semblables, de siéger dans les cours et tribunaux. Au lieu d'être rétribués directement par lui comme nos
conseillers et nos procureurs, ils payaient la faveur qui leur était faite, et, bien entendu, s'efforçaient de recouvrer le plus possible sur le justiciable. La vénalité des offices, règle courante d'ancien régime, entraînait par une conséquence qui ne choquait guère les légistes, la vénalité quasi universelle de la magistrature. Ce système n'aboutissait pas seulement à créer une caste qu'on appela la noblesse de robe, et à réserver à une infime minorité les sièges de toutes les juridictions; il mettait tout un pays en coupe réglée au profit de juges indélicats, et organisait le scandale légitime et consacré. Ce fut la révolution encore qui supprima cette aristocratie de second rang, dont les écrivains du XVIII* siècle dénoncèrent si bruyamment les méfaits. L'institution croula sous la poussée d'indignation, qu'avaient suscitée partout les magistrats partiaux et corrompus ; et l'administration de la justice, après quelques vicissitudes, reçut la forme qu'elle a gardée jusqu'à nos jours, tous ses membres constituant une hiérarchie subordonnée au ministre, et recevant des émoluments fixés pour chaque grade, et selon une classification rigoureuse. Je n'ai pas à étudier en ce moment les abus que ce nouveau système comporta, qu'il s'agît du civil
Paul Louis. — Syndknlisme. h
«6 LE SYNDICALISME CONTRE L ÉTATe
OU du criminel : je me borne à noter la transformation que la Révolution, le Consulat et l'Empire accomplirent en ce domaine comme en tant d'autres. Et cette transformation, si on peut l'analyser plus aisément en France qu'ailleurs, — parce que l'unification s'effectua plus vite dans ce pays que dans les pays voisins, prévalut de même dans toutes les contrées de l'Europe.
Partout la substitution de l'ancien régime au nouveau, l'affaiblissement des privilèges nobiliaires, la destruction des grands corps, qui pouvaient faire échec au pouvoir central, aboutirent à l'élargissement des services publics. L'entretien de l'armée et de la marine, la perception de l'impôt, l'administration de la justice, services délégués ou entreprises particulières au xviii^ siècle encore, furent proclamés charges exclusives, attributs directs du Gouvernement. Cette première phase d'étatisation, qui marque la victoire de la bourgeoisie sur la classe féodale, correspond aussi à la volonté de la nouvelle classe dirigeante d'abolir les abus dont elle a souffert, de grouper toutes ses forces offensives et défensives, toutes ses ressources financières aux mains de ses mandataires. Dans la grande lutte qui s'engage en 1792, et qui se poursuivra
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durant des années, entre l'Etat bourgeois français et les monarchies étrangères, la centralisation apparaît à Paris comme une impérieuse nécessité. Elle sera bientôt imitée au dehors. La seconde phase d'étatisation, qui remplit les dernières années du xix® siècle, et qui se prolonge toujours, sera marquée par la main-mise de l'Etat sur une partie des rouages économiques et sur l'enseignement. La progression était d'ailleurs logique, et la structure nouvelle de la société la commandait nettement.
Ce qui caractérise la production et les échanges, à l'époque contemporaine, c'est, avec la concentration de l'outillage, l'extension indéfinie du marché. Il importe à la bourgeoisie possédante que toutes les entraves au transport des denrées soient abolies, et que la circulation des marchandises s'organise avec le maximum de régularité et de vitesse. Le commerce étant devenu la préoccupation capitale, et l'industrie comme l'agriculture dépendant, pour leur prospérité, des conditions du trafic, ce commerce doit être facilité par tous les moyens. D'autre part, toutes les régions du territoire doivent être desservies également, même si elles ne fournissent à l'exploitation des divers moyens de communication que des rendements médiocres ; et ce
principe, dont il est inutile de signaler la fécondité, commande l'unification des tarifs et le développement illimité des grands travaux. D'autre part encore, si l'on se place à un autre point de vue, qu'il ne faut jamais oublier l'Etat, qui poursuit sans relâche l'unification matérielle et morale, qui entend faire sentir son autorité dans les parties les plus écartées du pays, et les rattacher au centre par des fils tenaces, a tout intérêt à pousser le rail jusqu'aux moindres chefs-lieux de canton, et à faire cheminer le réseau téléphonique jusqu'aux communes enfouies dans les montagnes. Il veut tout savoir, et hâtivement, cai il veut réprimer à temps. Le chemin de fer, pour ne parler que de lui, joue le même rôle dans les contrées modernes que les routes sous la République et l'Empire romains. Il n'est pas seulement organe de trafic : il est aussi instrument de domination.
En bon nombre de pays, à l'origine, les services postaux, télégraphiques, téléphoniques et les voies ferrées furent concédés à des particuliers ou à des compagnies; or, comme ce privilège était nuisible, non seulement à la masse des citoyens, mais encore à la majorité de la bourgeoisie ; — comme cette bourgeoisie se plaignait de la diversité et de la multiplicité des tarifs,
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comme elle dénonçait l'insuffisance ou l'absence des communications dans les districts où celles ci ne pouvaient pas « payer » et que, d'autre part, les régions ainsi deshéritées étaient aussi les plus réfractaires à l'action du pouvoir central, ou les plus rebelles au régime moderne, — la reprise, l'expropriation des administrations privées s'est effectuée peu à peu. Sans doute, les concessionnaires de ces entreprises, vitales pour le commerce et, par suite, pour l'industrie et pour l'agriculture, appartenaient à la classe dirigeante, mais ils prenaient figure de privilégiés vis-à-vis de cette classe dirigeante elle-même, et quelque défense qu'ils fissent, ils étaient condamnés à la dépossession. Il est vrai que partout oii avaient été aliénés les postes, télégraphes, téléphones et chemins de fer, et oii ils étaient ensuite rachetés, les .actionnaires ne perdaient rien à transférer leur propriété. Les rachats, qui furent opérés au cours des dernières années pour des réseaux de rails plus ou moins étendus, en Suisse, en France, en Italie, furent onéreux pour le Trésor et avantageux aux capitalistes indemnisés. Du reste, telle n'est point la question qui se pose ici. Ce que nous voulons établir, c'est que l'étatisation des moyens de communication et des transports s'est accom-
"0 LÉ SYNDICALISME CONTRE l'ÉTAï.
plie assez rapidement, là où à l'origine le régime des administrations privées, même liées à l'État par des cahiers de charges, avait prévalu sur celui des services publics. Cette évolution complète ne saurait épargner longtemps encore l'Angleterre et l'Amérique, qui l'ont déjà partiellement accueillie.
L'enseignement, de même, tend à passer assez ordinairement des entreprises particulières à l'Etat. On peut discuter sur le point de savoir si une classe dirigeante, avide de maintenir sa suzeraineté, est intéressée à développer l'instruction et à la répandre ; mais cette discussion n'a qu'une valeur théorique, car pratiquement le régime bourgeois, qui correspond à la grande expansion de la technique manufacturière, requiert, même parmi les salariés, une culture générale et professionnelle plus sérieuse. Les contrées qui détiennent la primauté dans l'ordre industriel, sont aussi celles où se révèlent le moins d'illettrés. L'Allemagne, l'Angleterre et la Suisse, — qui malgré l'exiguïté de sa superficie, se classe en bon rang pour sa production et son trafic, — ont réduit au minimum chez elles l'analphabétisme, tandis que l'Espagne et le Portugal, qui végètent dans leur impuissance industrielle, comptent jusqu'à 60 0/0 de citoyens ne sachant
ni lire, ni écrire. Des motifs divers, au surplus, en certaines contrées, ont concouru, avec les raisons strictement économiques, à précipiter l'organisation de l'école par l'État. En France, par exemple, la bourgeoisie, avant de tout appréhender du prolétariat, a redouté un retour offensif de la grande propriété foncière, dont le clergé catholique était le meilleur champion ; et pour combattre l'influence des écoles congréganistes, à peu près maîtresses de l'enfance, elle a réclamé l'ouverture des écoles officielles. Aujourd'hui même, continuant encore sa lutte contre l'Eglise, elle songe à instaurer un monopole de l'enseignement au profit du pouvoir gouvernemental .
Dans l'ensemble, l'Etat, désireux d'élaborer la capacité professionnelle des futurs salariés, et de fournira l'industrie des valeurs techniques supérieures, soucieux aussi de façonner les cerveaux aux conceptionsde la catégorie dominante, s'est attaché à exercerun contrôle croissant sur l'instruction.11 a été entraîné d'abord à proclamer l'école obligatoire, et à conférer la gratuité, au moins dans l'ordre primaire, puis à envisager la suppression de la concurrence que lui faisaient les personnes ouïes organisations. Ici, l'étatisation n'est pas encore intégrale, et elle offre.
selon les pays, des degrés assez variables, mais la puissance publique a poursuivi ses empiétements avec une frappante régularité, et elle n'a pas dit son dernier mot.
On peut prévoir, au demeurant, d'autres extensions des attributs de l'État. Pour des raisons de nature économique ou fiscale, il se trouve amené à créer de nouveaux services publics, à constituer des monopoles capables d'augmenter ses ressources. La formule ancienne des contributions indirectes paraissant aujourd'hui surannée, les gouvernements étudient l'expropriation d'entreprises particulières, dont ils saisiraient les profits. Dans ces derniers temps ont été envisagées tour à tour la monopolisation des alcools et celle des assurances, en France, — tandis que le ministre des Finances de Prusse envisageait une participation plus large du Trésor à l'exploitation minière.
Dès à présent, si l'on embrasse le monde d'un regard circulaire, les postes, télégraphes et téléphones, et parfois aussi, directement ou indirectement, la distribution du crédit, les chemins de fer, mines, salines, la vente des tabacs, des allumettes, de l'alcool, constituent une série de services publics. A coup sûr, ces services ne se rencontreraient encore rassemblés dans aucun
pays, mais la gestion économique de l'Etat capitaliste est destinée à s'élargir de plus en plus, au fur et à mesure que les budgets grossiront leurs exigences, L'expansion du militarisme, du marinisme et du colonialisme, qui est elle-même la conséquence logique du régime industrialiste, détermine partout des innovations, qui eussent fait frémir jadis les orthodoxes de l'Ecole de Manchester, qui aujourd'hui se heurtent à des résistances de plus en plus atténuées. Il faut que vive l'organe central de la puissance bourgeoise.
Cette étatisation progressive soulève de multiples questions, et, bien que les socialistes, en général, se soient montrés favorables au rachat des chemins de fer et aux diverses monopolisations, bien qu'ils n'aient, dans aucun parlement, voté contre l'extension des services publics, il y a lieu d'examiner cette évolution sous ses faces diverses.
Elle est, en principe, inéluctable. Comme tant d'autres phénomènes de notre âge, — et la création, par voie de conquête, des débouchés coloniaux, entre autres, — elle résulte automatiquement du mécanisme capitaliste. L'Etat s'efforce de régulariser et de faciliter les transports, de doter l'industrie de la matière humaine
qu'elle requiert, de remplir ses coffres pour payer ses frais grandissants. Que certaines de ses entreprises favorisent, pour l'avenir, l'organisation et le recrutement du prolétariat militant, qu'au contraire elles imposent aux travailleurs une servitude plus lourde : peu importe en l'espèce. Pour que la classe ouvrière pût paralyser ce renforcement du pouvoir central, il lui faudrait déployer une énergie égale à celle qu'exigerait la destruction du régime. Ne pouvant abolir la hiérarchie sociale, elle ne saurait davantage annihiler les initiatives, par lesquelles cette hiérarchie s'affirme. Elle en est encore réduite à l'attitude passive, à la contemplation des changements qui s'opèrent dans les rouages de l'État.
D'une part, toute constitution [de services publics enlève une source de profits, une faculté d'exploitation à une fraction de la classe possédante ; mais comme, d'autre part, l'Etat représente l'ensemble de cette classe possédante, l'avantage est finalement illusoire pour la classe dirigée. Que les chemins de fer appartiennent à une compagnie ou ressortissent à un ministère, le sort des mécaniciens et des agents de trains varie assez peu. Ils demeurent privés de tout droit de copropriété.
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Toute reprise d'industrie ne lèse pas les actionnaires, contre lesquels elle est accomplie. Au contraire, à raison de l'indemnité consentie, ceux-ci consolident le plus souvent leur dividende. Du même coup l'Etat augmente sa vigueur de pression, en élargissant son domaine d'activité, et en s'annexant des personnels nouveaux. Ces personnels sont beaucoup moins bien armés d'ordinaire, pour faire entendre leurs revendications lorsqu'ils se heurtent aux ministres et au Parlement, que lorsqu'ils discutent avec des sociétés privées; car la puissance publique pèse directement sur eux, au lieu d'intervenir au second plan. C'est l'intérêt public qui est invoqué contre eux, et non plus seulement la condition actuelle du patronat, auquel ils s'adressent. Mais on peut dire aussi que le Parlement est plus divisé que le patronat, et que les considérations politiques, à de certains moments, doivent l'incliner aux transactions. Au surplus, la matière de la controverse serait infinie, car il faudrait faire entrer en ligne les restrictions de droits, au regard delà grève surtout, que l'extension des services publics engendre pour les salariés : il faudrait énumérer, en sens inverse, les effets que provoque une concentration plus accentuée des travailleurs, les conséquences
qu'élabore la diffusion de renseignement général et professionnel ; il faudrait apprécier les suggestions qui découlent, pour les travailleurs, d'un contact plus rude avec l'Etat patron.
Quoi qu'il en soit, les ambitions de l'Etat sont illimitées : son rôle s'est accru sans trêve à travers le dernier siècle; son pouvoir de coercition grandit avec ses prérogatives. 11 ne faut pas confondre la socialisation qui est la fin suprême du socialisme, et qui affranchirait la collectivité tout entière, en brisant la structure capitaliste, avec l'étatisation qui s'effectue dans les caHies, et suivant les règles du régime capitaliste, et qui assigne une vassalité immédiate plus complète au prolétariat, de nouveaux moyens de domination économique aux possédants. Nulle part l'individu n'est plus écrasé que dans les pays où les monopoles et les services publics ont atteint à un haut degré d'expansion, et oii ils s'engendrent, pour ainsi dire, les uns les autres;
Plus les attributs de l'Etat se développent, plus l'Etat multiplie ses prises sur la société, et plus l'armée des fonctionnaires progresse en effectif. Les économistes orthodoxes, les publicistes conservateurs qui déplorent cette extension du fonctionnarisme, ne se rendent pas
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compte qu'en la paralysant, ils iraient à rencontre de tout le système de domination conçu par les hommes représentatifs de la bourgeoisie. Pour beaucoup de personnes, qui appartiennent au milieu possédant, le pouvoir central n'a d'autre moyen, s'il entend enrayer la propagande subversive, que l'enrôlement à son service de fractions croissantes du prolétariat. Les mesures d'étatisation, que nous avons envisagées plus haut, ne procéderaient pas seulement des besoins militaires ou économiques du régime, mais aussi d'un plan de pure politique, et ce plan rappellerait celui que les empereurs romains appliquèrent contre les hordes barbares, ou que lord Clive ou ses successeurs mirent en œuvre, dans l'Inde, contre les peuples rebelles à la conquête britannique.
Il s'agirait de diviser l'ennemi, en l'espèce la classe ouvrière ; la thèse, en surplus, apparaît extrêmement simple. Le prolétariat, privé de pain, toujours incertain du lendemain, menace le pouvoir central. Ce pouvoir central est intéressé à lier à sa cause une portion de ces travailleurs, qui sont le nombre et qui peuvent être la force. Ils restent dangereux, aussi longtemps que des intérêts divergents ou antagonistes ne les séparent pas en groupements hos-
tiles. Si, par une opération habile, l'État les met en méfiance les uns contre les autres, s'il montre à beaucoup d'entre eux qu'il tient des places à leur disposition, s'il en assure à un premier contingent, en promet à un second, en laisse entrevoir à un troisième, du même coup il consolide son autorité. L'ennemi sera séduit, ébloui, en tout casaffaibli. Le salarié de l'industrie privée est forcément un révolté contre la puissance publique, car celle-ci pèse sur lui, arrête ses mouvements, sans lui offrir aucune garantie contre la misère. Le salarié de l'Etat pourra se transformer en serviteur docile, et manifester une passivité ou une neutralité propices, voire même se convertir en défenseur du gouvernement, — je prends ce terme dans l'acception la plus large. Pourquoi les fonctionnaires, non seulement les grands, qui sont une minorité, mais aussi et surtout les petits, qui composent une énorme cohorte, ne constitueraient-ils point une ceinture de protection contre l'effort des groupements corporatifs ?
Chaque fois que l'Etat reprend un réseau ferré ou monopolise un service quelconque, il s'imagine consolider de la sorte son prestige. 11 escompte le concours, dans la lutte politicosociale, non seulement des gens en place, des
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détenteurs actuels des emplois, mais de ceux qui convoitent ces emplois, et des parents des uns et des autres. Et, sans doute, le raisonnement est spécieux, et le système a, des années durant, engendré les résultats attendus. Aussi longtemps que la propagande socialiste et syndicaliste n'a point percé certains sophismes, dissipé certaines superstitions, éveillé la conscience individuelle et la conscience collective, une partie du prolétariat tombe sous le charme. Elle peut supposer qu'elle est réellement associée à l'exercice du pouvoir, puisqu'elle le sert. Cédant à des intérêts égoïstes, elle se range du côté de la classe dirigeante contre la classe dirigée, d'où elle sort. L'instinct d'autorité, qui se perpétue dans l'homme, a été exploité avec une ingéniosité supérieure. Parce qu'ils étaient les salariés du gouvernement, — des facteurs, des agents des trains et des employés du télégraphe étaient tentés de se croire d'une essence supérieure à celle du métallurgiste, du verrier ou du comptable du commerce . Ceux-ci n'avaient ni uniforme , ni sécurité pour l'avenir. Ceux-là détenaient une fonction. Si le budget n'était pas voté, c'est-àdire si l'Etat ne trouvait pas les ressources dont il avait besoin pour vivre, ils risquaient de n'être point payés, et, par suite, ils étaient incités à
combatlre toute hostilité qui pouvait s'esquisser contre cet Etat. Loin de vouloir refréner l'expansion des services publics, ils devaient s'attacher à la favoriser, puisqu'elle leur assurerait une possibilité d'amélioration, et leur ouvrirait, pour eux-mêmes, ou pour leurs enfants, ou pour leurs parents, des séries d'emplois nouveaux. Ils étaient tenus par tous les rouages de la puissance publique, — par le représentant élu de leur circonscription, — car sans son appui, hormis de rares exceptions, ils eussent sollicité indéfiniment un déplacement, une promotion, une gratification, — par le chef de service, par le préfet, par le Ministre, à la discrétion desquels ils se reconnaissaient. Pour qu'ils s'insurgeassent contre l'ordre de choses qui les faisait subsister, il fallait qu'ils fussent étrangement secoués. Plus leur nombre augmentait, et plus l'Etat s'affermissait dans sa quiétude. Ils composaient la milice civile, les corps d'armée des finances, des postes, des chemins de fer, etc., à côté des forces militaires proprement dites. Ils étaient, en F'rance, aune date récente, plus de 600,000 au service du pouvoir central, plus de 270,000 au service des départements et des communes. Ils étaient 116,000 dans les directions fiscales, i200,000 dans l'instruction pu-
blique, 236 000 dans les administrations de l'Intérieur, 113,000 dans les Postes*. Que de forces électorales ils détenaient, à condition qu'ils fussent soumis ! Quel rempart ils formaient contre les éléments de rénovation et de dissolution, à condition qu'ils séparassent leurs intérêts de ceux des travailleurs de l'agriculture, de l'industrie et du commerce !...
Le fonctionnarisme, envisagé en soi, et même abstraction faite du rôle que remplissaient ses diverses sections, — rôle de perception financière ici, rôle de coercition et de surveillance là, a été, à toutes les époques, le meilleur instrument de règne que l'État eût forgé. De même qu'on le trouve puissant, développé, coûteux, nuisible, dans la période dedécadence de l'Empire romain, où il concourt beaucoup moins à la marche de services utiles qu'à la sauvegarde des institutions politiques et sociales, — de même il a grossi son coût et ses contingents à l'époque contemporaine, au fur et à mesure que le régime industrialiste semblait plus menacé. La bureaucratie parasitaire, qui est la caractéristique de toute organisation à l'heure présente, qu'on prenne la Russie, la Prusse ou l'Autriche, n'est stéiile
1. Demartial : Trailemenl. des for.ctionnaires, p. 86. Paul Louis. — Syndicalisme. 6
qu'au regard des intérêts collectifs. Elle doit, en grossissant toujours ses rangs, accomplir une tâche de conservation, et diviser le prolétariat en fractions adverses. Entre l'État et les hommes du peuple qu'il embrigade dans ses cadres, il se conclut comme un contrat tacite, une sorte de pacte secret, en vertu duquel ces hommes recevraient leur subsistance, en sacrifiant leurs droits de citoyens et en délaissant leur classe.
Si cette politique pouvait prévaloir indéfiniment, si les centaines de milliers de fonctionnaires qui vivent des Trésors nationaux, régionaux, communaux, dans tous pays, restaient à tout jamais silencieux et immobiles, le régime capitaliste disposerait d'une sécurité qu'aucun autre régime n'aurait possédée avant lui. Mais il est généralement arrivé que les systèmes antérieurs ont croulé par la désertion même de ceux qui avaient charge de les défendre. Les titulaires des offices vénaux, magistrats et autres, avant 1789, protégèrent mal la royauté absolue, parce qu'ils nourrissaient contre elle des griefs d'ordre surtout économique, et ce fut même la lutte des Parlements et du monarque qui ouvrit l'ère de la crise révolutionnaire ; et ainsi encore aujourd'hui la bureaucratie, après avoir servi à
comprimer le peuple, se rebelle contre la besogne qu'on lui assigne, et dénonce bruyamment ses propres misères. Ces troupes, que la puissance publique avait rassemblées homme à homme, et sur lesquelles elle comptait avec une confiance inébranlable, donnent le signal de la sédition. Nous verrons plus loin comment le mécontentement et l'indiscipline des petits fonctionnaires^ conquis par le syndicalisme, sont des causes d'affaiblissement et de dislocation pour l'Etat. On discernera, du reste, tout de suite, la gravité du phénomène qui se développe sous nos yeux, puisque nous nous sommes attachés à signaler les relations étroites qui existent entre l'expansion des fonctionnaires et la résistance du pouvoir central aux idées nouvelles.