APPARITION
Le syndicalisme apparaît tard dans l'histoire contemporaine. Tandis que le socialisme primitif — le communisme utopique, comme on l'a dit, — est antérieur à la Révolution française, et qu'il anime quelques-uns des écrits des publicistes du xviii° siècle, pour ne pas remonter plus haut, le syndicalisme date pratiquement de quelques années. Pour qu'il puisse systématiser ses vues, affirmer ses tendances, se développer dans toute son ampleur, il faut que toute une série de conditions matérielles se coordonnent. Le socialisme a été une prévision, une conception idéale, avant de devenir une conclusion scientifique, déduite de l'évolution des choses. D'aucuns le présentent comme la formule môme
Paul Louis. — Syndicalisme. 10
de l'égalité, alors que le grand capitalisme, qui l'engendrera comme une conséquence logique, n'a pas conquis la moindre parcelle du monde. Le manifeste des Egaux porte cette phrase prophétique, — stupéfiante si l'on considère qu'elle fut écrite il y a beaucoup'plus de cent ans : — u la révolution française n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution, bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. » Et les décrets de Babeuf et de ses compagnons disent : Article 1 : il sera établi une grande communauté nationale ; — 3 : le droit de succession est aboli : Tous les biens reviendront à la communauté ; — 8 : les biens de la communauté sont exploités en commun (Décret économique)'.
Le syndicalisme n'est pas seulement une doctrine; il est une organisation vivante, tout imprégnée de socialisme communiste, et qui ne diffère des organisations socialistes plus anciennes, que par ses méthodes de conquête ; il n'a érigé sesthéories, qu'après avoir manifesté sa puissante vitalité. Les nouveaux groupements prolétariens fonctionnaient déjà depuis plusieurs années, et l'on connaissait encore mal leurs programmes, leurs aspirations : à la vérité, ils ne les connais-
1. Paul Louis, Les Étapes du Socialisme, pp. 15, 20, 21. (Fasquelle, 1903.)
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saient point eux-mêmes, et n'en prirent une conscience claire et complète que dans la lutte grandissante. Au lieu de subordonner leur action à des thèses arrêtées, ils firent jaillir leurs thèses de l'action même. Le fait précéda l'idée.
Lorsqu'on parcourt les écrivains socialistes du XIX* siècle, depuis les plus libertaires — pour user de ce néologisme — jusqu'aux plus étatistes, on ne découvre guère chez eux la description anticipée du syndicalisme, la notion préconçue de cet énorme agrégat de producteurs qui, groupés par profession, par métiers, par industries, puis fédérés nationalement et internationalement, s'attacheront à détruire, par la base, toute la structure capitaliste. Ils préconisent bien l'association, à tous les hommes, certains de préférence à tous les salariés, — soit pour former un grand parti qui saisira la puissance publiqueetl'adapteraàunetâche nouvelle : l'émancipation des travailleurs, — soit pour constituer des organismes autonomes qui remplaceront les anciens, mais très peu ont lié la concentration professionnelle à la transformation sociale.
Saint-Simon exclut l'idée d'une évolution ou d'une révolution par en bas, comme l'on disait alors, mais il attend tout des chefs d'industrie,
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en sorte qu'il va à l'inverse même du syndicalisme contemporain, et ses disciples, Bazard en première ligne, bannissent le communisme.
Fourier, dans sa Phalange, comprend des personnes de fortunes et d'éducation diverses, qui s'y rencontrent en vertu de leurs affinités. Le classement professionnel, qui résulte du statut industriel, commercial et agricole, n'existe donc point pour lui; et Considérant, tout en proclamant, le droit de tous à la propriété, s'en tient à l'union du capital et du prolétariat. Il a peur de la classe ouvrière : il ne lui attribue guère que des instincts destructifs, et se méfie de son aptitude à construire. Lui aussi est un théoricien de la révolution par en haut, la bourgeoisie accomplissant son 4 août par un acte de libre disposition et de pure générosité.
Avec Pierre Leroux, l'étatisme se dresse dans toute sa vigueur, l'Etat concentrant les instruments et les matières premières, subordonnant la production à la demande des consommateurs, et dirigeant tous les travaux.
Louis Blanc, plus que tout autre écrivain de la période de Juillet, assigne à la puissance publique le devoir de rénover la société. La réforme sociale est le but, mais la révolution politique est le moyen. « Ne pas prendre le pouvoir comme
instrument, c'est le rencontrer comme obstacle. » L'Etat se fera le banquier des pauvres et le libérateur des petits. L'ordre actuel lèse trop de droits et trop d'intérêts, jusque dans les rangs de la classe dirigeante, pour pouvoir durer longtemps, et l'auteur de réorganisation du travail», fait appel à l'entente des capitalistes et des salariés, pour régénérer pacifiquement le monde. Les ateliers sociaux, qui doivent être à ses yeux les cellules du nouveau régime, serontsi peu moulés sur les groupements professionnels naissants, que les employeurs y pourront être admis et en recevront la rémunération de leurs capitaux. ♦ Vidal, qui part de prémisses très nettes, qui condamne la société capitaliste, qui penche doctrinalement vers le communisme, finit par s'incliner, comme la plupart des publicistes de 1840, devant l'Etat. Sans se demander si cet Etat n'est pas un simple organe de défense d'une certaine hiérarchie, il propose la coopération en grand, sous le patronage du budget.
Pour Pecqueur, la société ne doit pas être réformée par l'effort des opprimés, mais la bourgeoisie comprendraque « laisser les masses pauvres, c'est éterniser l'émeute », et c'est de son initiative que sortira la révolution dont elle fournira les chefs.
Cabet a écrit, dans son Icarie, cette phrase qui caractérise suffisamment son système: « Si je tenais une révolution dans ma main, je la laisserais fermée, quand même je devrais mourir en exil. » Lui non plus n'a confiance dans la poussée prolétarienne, mais il s'adresse à la solidarité humaine, au christianisme. Lacommunauté qu'il rêve, n'est qu'une application de la morale primitive des apôtres, et c'est par une série de mesures étatistes que le monde s'achemine du régime du salariat au régime de l'égalité.
Proudhon, dans ses nombreux ouvrages et surtout dans les Contradictioiis, dans la Révolutioriy dans laCapacitédes classes ouvrières, dans les Confessions d'un révolutionnaire, a fait, en termes véhéments et souvent admirables, le procès de l'Etat. La meilleure forme de gouvernement, comme la plus parfaitedes religions, prise au sens littéral, est une idée contradictoire. « Le problème n'est pas de savoir commentnous serons le mieux gouvernés, mais comment nous serons le plus libres »... Et le fougueux écrivain déploie toute sa vigueur d'expression contre les socialistes, qui veulent se servir de l'organisation politique pour détruire la structure économique, et qui aboutiront seulement à renforcer la première.
sans bouleverser à fond la seconde. « Les Jacobins profèrent assez volontiers cet aphorisme : la révolution sociale est le but, la révolution politique est le moyen. La philosophie dit au contraire : la révolution politique, c'està-dire l'abolition de l'autorité, est le but. La révolution sociale est le moyen .» Ailleurs, Proudhon proclame : « Le mouvement de 1848 s'est brisé ; c'est qu'il a obstinément voulu la réforme sociale par la réforme politique. ^)
Nul n'a plus véhémentement critiqué l'Etat. Nul n'a plus nettement, avec Marx, dégagé la notion de la guerre des classes ; nul n'a mieux montré au prolétariat la nécessité d'accomplir seul, en pleine autonomie, la besogne libératrice. L'auteur de la Capacité des classes ouvrières a même prévu l'éclosion des innombrables associations de mutualité et de coopération, mais le syndicalisme communiste n'apparaît nulle part dans ses visions d'avenir, et l'on sait comment le farouche négateur du droit de propriété était arrivé à restaurer l'individualisme ou mieux l'égoïsmc petit-bourgeois, pour sauvegarder, sous une forme atténuée, la structure économique, dont il avait si merveilleusement discerné et dénoncé les tares.
Ni dans le Manifeste des Communistes, ni dans
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les preiiiieis ordres du jour de l'Internationale, le syndicalisme n'est expressément »noqn(5. Le mot était encore à forger, et la chose n'existait même pas à l'état naissant. Les groupements professionnels, les associations coopératives, qui fonctionnaient alors, se cantonnaient dans une tâche restreinte. C'est à la classe ouvrière envisagée in abstrac/o qu'il est fait allusion, et non point à toi on tel modt^ decombat.et la méthode politique est celle qui semble la plus efficace aux socialistes de cette période de 1848 à 18l)9. <( Le but immédiat des communistes est l'ornanisatiou du prolétariat on parti de classe. » écrivent Marx et Engels dans le Manifeste... Ce prolétariat se servira de sa supériorité politique pour arracher petit à petit tout capital à la bourgeoisie, pour centraliser les instruments de production entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat érigé en classe régnante, et le Manifeste énumére toute une série de mesures étatistes. C'est seulement lorsque les oppositions de classes auront disparu que l'Etat pourra et devra s'etTondrer. A ceux toutefois qui reprochent à Marx et à Engels d'avoir fait le silence surle syndicalisme, on répondra que cesilence ne permet pointde taxer ces grands écrivains d'hostilité, puisqu'ilsne pouvaient pas juger un mouve-
ment, dont l'origine même ne se percevait pas.
En antagonisme avec les thèses marxistes, surgissent les thèses de Bakounine et de ses amis, et c'est de cette opposition que périra la première Internationale. Le Bakounisme est essentiellement antiétatiste et destructeur de la puissance publique, mais on a vu que Marx voulait détruire celle-ci après qu'elle aurait été conquise. C'est surtout après la chute de la Commune, première main-mise du prolétariat sur le pouvoir central, bien que revêtue d'une forme communaliste, que s'accroît l'influence du puissant agitateur russe. «Tout pouvoir politique, a-t-il dit dans son opuscule Les Ours de Berne et de Saint Pétersbourg^, tend au despotisme. Il faut abolir le pouvoir politique et, lui aboli, le remplacer par l'organisation des forces productives et des forces économiques», et dans l'Empire Knouto-Germaniquc et la Révolution sociale, il ajoute : « L'Etat républicain est aussi despotique que l'État gouverné par un empereur ou un roi^. »
Adhémar Schwizguebel, l'un des fondateurs de la Fédération autonomiste du Jura, a défini ainsil'attitude desBakounistes dans l'Internatio-