L'EVOLUTION DE LA LEGALITE
Les conditions matérielles de la formation corporative sont seules à envisager, ou à peu près, car elles créent toutes les autres. C'est la juxtaposition des ouvriers dans les fabriques, c'est la vassalité en commun, qui engendrent la conscience collective, l'idée de la lutte concertée, le besoin de s'associer. C'est la vigueur même de l'association, dès qu'elle entre dans la vie, qui façonne la légalité nouvelle. Pour que le syndicat grossisse, et que la propagande syndicale touche des contingents de salarediés plus en plus amples, il est indispensable que les prohibitions tombent ou s'atténuent, car une minorité d'hommes seulement dans chaque nation osent faire échec aux injonctions et aux interdictions, que la classe dirigeante multiplie pour sa sauvegarde- Mais lorsque cette minorité a
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manifesté son énergie, en conquérant peu à peu la neutralité sympathique de la masse, la légalité se fait moins dure, ou ses applications deviennent de moins en moins effectives. La classe ouvrière a élargi, de par sa volonté, le domaine de son activité. De période en période, elle a brisé les lisières qu'on lui imposait. Comme il n'est pas d'exemple qu'une catégorie sociale dominatrice ait facilité l'assaut de la catégorie dominée contre ses propres retranchements, elle a dû lutter âprement pour s'assigner les facilités légales, hors lesquelles elle eût piétiné dans l'impuissance. Les progrès de la légalité exprimaient, illustraient, à chaque instant, la valeur même de son cheminement. Les lois de 1864 et de 1884, en France, celles de 1824-1825 et de 1871-1876 outre-Manche, celles de 1870 en Autriche, et de 1874 en Danemark, et de 1887 en Espagne, pour n'en citer que quelques-unes, sont intervenues au bout de longues périodes de combat entre le pouvoir et les groupements ouvriers : consacrant, les unes le droit à la grève, les autres la faculté de s'associer, elles ont reconnu simplement que l'État ne se sentait plus assez fort, pour réprimer les chômages prémédités ou pour dissoudre les sociétés. Mais ces décisions de la puissance
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publique conféraient, sur-le-champ, aux organisations prolétariennes, un ressort et une capacité d'expansion prodigieux, parce que, proclamant leur intangibilité, elles leurs assuraient un recrutement ininterrompu, jusque dans les milieux les plus timides devant l'ordre social.
En dernière analyse, la formation du syndicat dans une contrée déterminée dérive tout uniment d'une certaine concentration capitaliste. Le rassemblement des éléments de production, et l'expropriation de la petite industrie suscitent automatiquement les conditions diverses de la vie corporative.
LES EFFECTIFS SYNDICAUX
L'organisation syndicale ne progresse point d'une façon méthodique et continue. Elle offre des alternances de prompte poussée et de fléchissement plus lent; elle présente aussi des phases de stagnation dont la durée, à vrai dire, tend à se limiter de plus en plus. En quelque contrée qu'on la considère, les périodes de déclin succèdent aux grossissements soudains. Dans l'Empire allemand, de 1907 à 1908, d'après la commission générale des syndicats, les associations à tendances socialistes avaientperdu 34.000 membres De même, 1892 avait accusé une réduction de 40.000 sur 1891 ; 1901, une diminution de 2.900 sur 1900. Dans la Grande-Bretagne, oii les Unions dressent, à chaque exercice, un recensement méticuleux de leurs affiliés, 1908, 1904, 1901 donnèrent également des réductions d'effec-
tifs plus OU moins sensibles. Les phénomènes économiques, les crises de surproduction, les rétrécissements du marché se répercutent immédiatement dans le milieu corporatif. Les ouvriers fédérés tendent à augmenter rapidement leur armée, lorsque le travail est intense, que les salaires s'élèvent, et que l'offre de bras correspond à une demande active de main-d'œuvre. Il y a longtemps que la misère extrême n'apparaît plus comme l'élément le plus vigoureux de la formation militante du prolétariat. Ce ne sont, nulle part, les travailleurs les plus écrasés, les plus mal rétribués, et les plus mal nourris, qui portent le plus haut leurs revendications immédiates, et leur idéal social, La métallurgie et le bâtiment comptent, dans tous les grands pays capitalistes, parmi les professions qui fournissent le plus d'adhérents aux thèses de subversion, et pourtant les métallurgistes et les maçons sont d'ordinaire mieux payés que les tisseurs ou les employés, dont le rôle combatif s'est ici beaucoup moins affirmé. La volonté de l'émancipation suppose déjà un commencement de liberté. L'idée de la révolution ne naquit dans le tiers état d'avant 1789, que du moment oîi le despotisme monarchique et la tutelle féodale se furent déjà quelque peu relâchés. De même, sauf rares
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exceptions, ce n'est point aux époques de rigoureux chômage^î que les syndicats prt'cipitent leur recrutement, mais ils profitent d'ordinaire des hâtifs progrès de l'industrie, de l'accélération des échanges, de l'essor de la production, pour appeler à eux de nouvelles couches de prolétaires, auxquels ils montrent, confrontés, le suprenant élan de la fortune publique et l'étroitesse de leur propre existence. Alors le travailleur peut acquitter sa cotisation, parce que le lendemain est moins incertain, et qu'il lui est plus aisé d'arracher une augmentation de salaire au patronat, lui-même mieux pourvu. Les années 4906 et 1907, qui se classent parmi les plus prospères que le monde ait connues, depuis l'ouverture de l'ère capitaliste, ont valu aux Fédérations de métiers et d'industrie des deux hémisphères de formidables appoints. En même temps, elles étaient signalées par une expansion inattendue du syndicalisme révolutionnaire : 1908 et le début de 1909, à l'inverse qui ont été caractérisés par une effroyable augmentation du chômage général, ont enlevé aux associations ouvrières des tranches plus ou moins compactes,
Maisdansl'ensemble, la progressionstatistique des syndicats a été partout puissante et décisive depuis cette année 1900, qui ne marque pas seu-
leiiient le tournant d'un siècle, qui a inauguré en quelque sorte une nouvelle ère dans la lutte sociale. Il faut indiquer ici quelques chiffres, afin de mesurer les forces que la classe ouvrière organisée peut dès à présent mettre en ligne.
Les totaux fournis par les dénombrements officiels français, et publiés périodiquement par le ministère du travail, sont sujets à caution, et l'on ne peut d'autre part, leur opposer des témoignages précis des syndicats eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ils accusent contre 60.000 syndiqués en 1881, 139.000 en 1890, 423.000 en 1896, 496. 000enl899, 643.000 enl901, 896.000enl907 937.000 en 1908. Ici l'accroissement aurait donc été constant, et la crise de 1908 n'aurait déterminé aucune régression *.
En Allemagne, la Commission générale, organe central des grandes Fédérations, indiquait pour les groupements à tendances socialistes, pris isolément, 223.000 membres après le premier Congrès d'Hallberstadt en 1893, 246.000 en 1894, 259. 000 en 1895, 329.000en 1896, 412.000 en 1897, 493.000 en 1898, 580.000 en 1899, 677.000enl900, 733.000 enl902, 887. 000enl903,
1. Bulletin de l'Office du Travail, passim. Voir aussi : Histoire du mouvement syndical en France, par Paul Louis (F. Alcan, 1907).
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1.052.000 en 1904, 1.344. 000 en 1905, 1.689.000 en 1906, 1.865.005 en 1907, 1.831.000 en 1908^ Mais il y avait, en outre, à cette dernière date, 105.000 affiliés dans les groupements Hirsch Duncker à tendance nationale libérale; il y en avait 260.000 dans les groupements relevant du parti catholique, et 100.000 dans un certain nombre de groupements indépendants ou locaux.
Dans le Royaume-Uni, l'effectif unioniste était passé de 118,000 en 1868, à 1.500.000 en 1893, à 1.650.000 en 1898, 1.922.000 en 1902, 2.100.000 en 1906 -. D'après le rapport présenté au congrès d'Ispwich^ 2.400.000 unionistes versaient régulièrement leurs cotisations à la fin de 1907.
L'Autriche est un des pays dont la structure a été le plus profondément révolutionnée, au cours de la dernière décade, par l'invasion de l'industrialisme. Le total des syndiqués, — de ceux qui se rapprochent, par leur orientation, des affiliés à la Commission générale en Allemagne — montait de 98.000 en 1896, à 136.000 en 1902, à 537.000 en 1908; en Hongrie, il était passé de
1. Vorwaerts, 28 août 1909, Rapport de la commission des Syndicats.
2. Georges Renard : >yndicalt, Trades Unions et Corporations, 1909 (315 et suiv.).