LA CONQUÊTE DES SERVICES PUBLICS
Le dernier milieu que conquiert la propagande corporative dans tous les pays, celui qui accueille bien après les autres les idées nouvelles et les thèses de subversion sociale, est celui des petits fonctionnaires, des employés des services publics. 11 n'est ni surprenant qu'ils se rallient tardivement à l'ensemble du prolétariat, ni étrange qu'ils s'ouvrent — , comme tous les autres, — aux concepts syndicaux et aux conclusions qui en découlent fatalement.
L'Etat et les organismes subordonnés, — quelque nom qu'ils portent, — se sont imaginé lier à la cause de l'ordre social tous ceux qu'ils recrutent pour grossir les administrations. Et de fait, aussi longtemps que la lutte n'a pas touché à un certain degré d'acuité, — entre le capital et le travail, — ces salariés qui comptent, on chaque
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contrée de grandeur moyenne, par plusieurs centaines de milliers, demeurent fidèles au régime. Préservés du chômage par la permanence môme du rôle qui leur est assigné, garantis le plus souvent contre l'insécurité de la vieillesse, ils montent la garde autour des institutions. Mais les grands courants, que l'évolution économique provoque dans la nation, finissent par les atteindre eux-mêmes ; et comparant leur sort à celui des prolétaires de l'industrie et du commerce, ils s'aperçoivent qu'ils ont des revendications, comme tant d'autres, à soutenir, et que toute la hiérarchie de la société moderne les écrase.
L'organisation des services publics rappelle trait pour trait celle de la grande industrie concentrée : mêmes salaires de famine en bas, mêmes rétributions de luxe en haut : quelques gros traitements au-dessus d'une poussière d'émargements minuscules. Le facteur et l'instituteur sont souvent plus déshérités, en dépit des apparences, que le métallurgiste ou le typographe. Mais l'identification va plus loin entre l'usine et les administrations de l'Etat: même autorité sans contrepoids des chefs, même favoritisme dans l'avancement, même mépris des règles écrites ou tacitement admises, même
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arbitraire dans les sanctions, même pression sur l'individu, môme surveillance de ses actes, même ingérence dans sa vie privée. Le petit fonctionnaire, qui ne subit point la répercussion des crises économiques, éprouve les fâcheux effets de la colère, des caprices, des complaisances de son supérieur hiérarchique. Son pain est chaque jour compromis par des délations intéressées, ou par des immixtions politiques, dont l'influence a été grandissant. Et quels que soient les textes établis ici ou là, dans l'Europe occidentale ou dans l'Europe centrale, pour préciser les droits et les devoirs des employés de la puissance publique, ceux-ci sont en fait désarmés devant l'Etat, qui ne discute jamais, — maître lointain, invisible, anonyme, irresponsable. Le mécontentement de ce prolétariat administratif est allé, au surplus, en croissant, tandis que le gouvernement exigeait de lui une résignation plus complète. Le pouvoir ne considère, nulle part, que le facteur a accompli toute sa tâche, lorsqu'il a porté les lettres, ou que le douanier s'est acquitté de ses obligations en surveillant la frontière. Il estime que tout citoyen enrôlé par lui doit abdiquer ses opinions, servir le régime, exercer une propagande en sa faveur. Il frappe ceux qui ne s'inclinent point,
comme le grand patron sévit contre les ouvriers, — si experts soient-ils en leur métier, et si consciencieux s'affirment- ils en leur labeur, — qui passent pour critiquer la structure économique. La révolte des employés couve longtemps : elle finit par éclater, lorsque percevant leur solidarité étroite avec l'ensemble de la classe ouvrière, ils discernent leur impuissance à améliorer leur sort. Leurs appointements demeurent insuffisants ; à chaque effort qu'ils tentent pour s'arracher à la misère, ils se heurtent aux directeurs, aux ministres, aux Chambres, et constatent l'impossibilité de vaincre tant de résistances hiérarchisées. Avec ses énormes budgets dedéfense extérieure, etintérieure, l'État moderne touche toujours à un moment où la failli te est imminente, et où il lui faut rogner sur certains chapitres, sous peine de laisser crouler toute l'armature. Il aime mieux développer l'effectif des petits fonctionnaires, qu'augmenter les émoluments des petits fonctionnaires en activité, car il croit consolider d'autant son pouvoir. Et son erreur est grande : en s'associant, les hommes qu'il a pris à sa solde et dont^ il n'écoute point les doléances, vont l'ébranler avec une vigueur menaçante.
Dans tous les pays, le groupement se constitue