L ÉMIETTEMENT DE LA CLASSE MOYENNE
et le plus frappant de tous, rutilisation de la houille blanche, qui ne s'est généralisée que d'hier, exige la mise en œuvre de capitaux énormes. L'âge de la vapeur est déjà dépassé.
Le syndicalisme, dans sa lutte contre l'Etal, se sent soutenu par le milieu, qui se modifie, pourainsi dire, à vued'œil. La divisiondu travail, qui s'accentue à chaque conquête de la science, lui garantit un supplément illimité de cohésion. L'expansion du chômage qui,àchaquecrise, augmente l'armée des sans-travail, — l'intensification de la concurrence nationale et internationale, rélargissement indéfini du marché qui fait peser, sur le prolétariat de tous les pays, l'engorgement d'une seule contrée : tout contribue à surexciter, dans le monde du travail, les colères contre le système, la volonté d'affranchissement. La misère incurable, la menace permanente d'une détresse plus cruelle, la perception d'un contraste éclatant entre le rapide grossissement des grandes fortunes et la stagnation de la condition ouvrière éveillent, dans les masses, des sentiments enthousiastes et héroïques. Elles acquièrent à la fois le désir de combattre, et la capacité de vaincre. La transformation continue, où elles ne jouaient qu'un rôle passif, où elles étaient baignées commedans une eau mouvante,
2î)6 LE SYNDICALISME CONTRE LÉTAT.
les a d'abord broyées, meurtries en ses ondes multiples, puis, par un singulier retour des choses, elle leur a donné la vigueur, la confiance, le rajeunissement. Elle les a pétries pour en façonner un bloc compact.
Mais l'évolution des services de l'État n'a pas accumulé moins de périls, pour cet État, que la marche de la production proprement dite.
Nous avons montré comment la puissance publique, soucieuse de diviser le prolétariat, avait imprimé une impulsion constante au fonctionnarisme. Elle s'était imaginé, en puisant ses agents plus ou moins rétribués dans la classe ouvrière, se doter d'une armée civile dévouée à la conservation, réfractaire à toute propagande révolutionnaire. Or, il s'est trouvé, à l'inverse, qu'elle a recruté pour la révolution. Elle a superposé, à la concentration industrielle, agricole, commerciale, la concentration bureaucratique. Elle a élevé, à la conscience de la dignité collective, des centaines de milliers d'hommes, qui autrement fussent restés disséminés, opposés les
Paul Louis. — Syndicalisme. 17
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uns des autres, par une routine d'individualisme exaspéré; elle a enseigné automatiquement les vertus de l'association à ceux-là mêmes, qui — cherchant le poste administratif facile et stable, semblaient les moins propres à se concerter pour la lutte sociale.
L'exemple des légions barbares, que l'empire romain avait enrôlées à sa garde, s'évoque ici avec une saisissante ténacité. Ces grands corps des finances, des postes, de l'instruction, pour ne citer que ceux-là, dont le rôle était de ceindre le pouvoir central d'une lisière protectrice, ressemblent àcesHérules,àces Vandales, à cesVisigoths, à ces Alains que les souverains de la décadence rangeaientautour des Aigles, pour leur confier la fortune du monde occidental. Et, un beau jour, les sauvages disciplinés fondirent sur la capitale éternelle, et ruinèrentl'Empire. Ilsavaient trouvé l'attaque plus lucrative que le stationnement à la frontière ; ils se solidarisaient avec les sauvages du dehors, qui guettaient l'heure propice, qui cherchaient la brèche pour franchir la muraille. La faute que les Empereurs avaient commise, en ouvrant leur territoire aux invasions, n'était pas plus grossière que celle de l'Etat actuel, livrant sa défense à d'innombrables petits fonctionnaires, plus déshérités
que des mineurs, des métallurgistes ou des terrassiers.
Les modernes barbares du dedans, les syndiqués des ministères, des « régies », des services postaux et télégraphiques, de tous les services enlevés aux particuliers, ont commencé à regarder vers ceux de l'extérieur; ils ont perçu l'identité des origines avant d'aboutir à l'identité des tendances ; ils ont conspiré en silence contre la société, dure pour eux comme pour les autres, avant de se rebeller ouvertement et de se grouper en grandes Fédérations. Chacune des étatisations qui s'accomplissent, qui se déduisent les unes des autres, que le développement du mécanisme de production requiert avec une impérieuse logique, — loin de rajeunir l'État — atténue sa force de résistance ou, mieux, accroît le nombre et l'énergie de ses ennemis internes. Au fur et à mesure qu'il rachète les voies ferrées, cet Etat simplifie l'organisation corporative des <( cheminots », jadis fragmentés en réseaux et, par suite, moins assurés de leur cohésion. Ce dernier phénomène est moins apparent encore en France qu'en Italie et en Suisse, où les compagnies ont été presque totalement expropriées; mais il suffit de l'indiquer d'un trait cursif, pour mesurer l'imprévoyance inévitable
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de la puissance publique. Alors qu'elle croyait affermir sa stabilité, en étreignant toute la vie nationale dans les lacis de ses ramifications, elle n'a réussi qu'à grossir le péril de mort. Elle offre prises de toutes parts ; pour n'être découverte sur aucun point, elle avait disposé ses effectifs de défense sur une ligne continue, et ces effectifs peu à peu se retournent contre elle.
Le fait capital de l'étape contemporaine est le revirement brusque, qui s est produit durant les dernières années parmi les fonctionnaires. Plus que tout autre, il est indice d'écroulement.
11 n'est pas, au surplus, spécial à un pays déterminé, mais il se révèle dans tous ceux où le capitalisme s'est puissamment installé, et où les services publics ont acquis l'extension énorme, qui se synthétise dans le mot étatisme. Dans aucune contrée, le gouvernement ne peut certifier que la discipline a subsisté intacte, et que le petit employé de l'administration nationale, provinciale, départementale, communale, n'est pas déchiré entre son serment de fidélité et la notion de la solidarité de classe. Une agitation très apparente, l'établissement de rapports continus entre les associations des commis de l'Etat et les groupements ouvriers proprement
dits, la rédaction de programmes de desiderata pécuniaires et moraux, la tenue de congrès périodiques, où le pouvoir central est souvent malmené, caractérisent la première phase de la défection. La seconde s'ouvre le jour où ces masses d'hommes assimilent résolument l'Etat à un employeur privé, et où des minorités proclament la grève. Alors ces minorités suspendent une partie de la vie sur des espaces énormes et donnent un aperçu de l'effroyable dislocation, qu'entraînerait un chômage généralisé. Tenant en leurs mains le sort de la puissance publique, elles la frappent d'inactivité, par le refus de travail, et font fléchir l'armature qui maintient tout le système.
Les grèves postales et télégraphiques ont déjà démontré cette fragilité, cette précarité du pouvoir de l'Etat, qui se trouve désemparé devant le mauvais vouloir de quelques milliers de ses salariés, et dont les embarras s'accroissent avec les années et les mois. On peut imaginer que dans une grande crise sociale, les agents des finances, gagnés par le syndicalisme, pourraient imiter l'exemple des facteurs, des ambulants, des ouvriers des lignes télégraphiques, et se refuser à percevoir l'impôt. Que deviendrait le Trésor public, frustré des recettes qu'il encaisse
jour par jour, et qui sont indispensables à la sauvegarde de !'« ordre »? Et d'autres suppositions encore peuvent intervenir.
Tant que la concentration corporative et la doctrine syndicaliste n'étaient point sorties du domaine de la production proprement dite, l'Etat se sentait armé pour la victoire, car justement, il pouvait opposer aux artisans de subversion toutes les forces qu'il tenait en réserve; mais à l'heure présente, et quelque contrée qu'on regarde, ces forces sont émiettées, paralysées par des ferments d'indiscipline et de révolte. La défection des petits employés, qui s'est déjà affirmée en certains pays, en France, en Italie, en Russie, par des exemples significatifs, se prépare visiblement dans les contrées où le pouvoir central semblait témoins contesté, en Allemagne et en Autriche.
Ainsi, d'une part, l'organisation de la résistance se révèle étrangement compromise, et, de l'autre, l'offensive des non-possédants s'exaspère, et des masses nouvelles viennent sans cesse apporter leur appoint à la poussée corporative. L'État n'est plus qu'une forteresse dont la garnison s'effrite et déserte, passant par larges contingents à l'ennemi extérieur.
La formation syndicale au premier degré s'est
consolidée dans les années qui s'écoulèrent de 1880 à 1890, puis la formation fédérative lui succéda de 1890 à 1900, puis survinrent les associations internationales, et enfin, au cours de la dernière période, les agents de gestion et parfois même d'autorité, encadrés dans les administrations publiques, s'agrègent aux groupements généraux ou secondent leur action. Contre l'Etat, s'est cristallisée la classe non-possédante jusque-là divisée, subdivisée en mille fragments.