L'EMIETTEMENT DE LA CLASSE MOYENNE
L'État qui oscille, à chaque moment, et dans chaque contrée, entre l'usage de la force poussé jusqu'à l'abus, et le recours aux transactions pacificatrices, — qui voudrait, à la fois, briser l'organisation professionnelle et l'adapter à ses propres fins, s'aperçoit que l'évolution économique travaille contre lui et pour le syndicalisme. La classe moyenne, sur laquelle il s'appuie, se désagrège et disparaît; corrodée peu à peu par la concentration de l'outillage, elle tombe dans le prolétariat. D'ordinaire, il est vrai, les économistes contestent le fait et proclament la vitalité de cette catégorie intermédiaire. Mais, d'une part, les conclusions qu'ils déduisent de la statistique des petits commerçants se révèlent foncièrement erronées, car ces petits commerçants, présentés comme des proprié-
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taires et des citoyens libres de tout vasselage, ne sont souvent que des tenanciers de succursales ; ils n'exploitent plus leur propre fonds ; ils reçoivent des gages directs ou indirects de puissants industriels, de trusts dont ils débitent les produits, ou ne vivent que du crédit consenti par les grandes entreprises, qui ont tout avantage à ne point vendre au public elles-mêmes. Ils doivent être, dans une certaine mesure, assimilés aux métayers et aux colons partiaires de l'agriculture, qu'on ne peut décemment ranger parmi les détenteurs du sol arable. D'autre part, si cette classe moyenne était sûre de l'avenir, si sa stabilité ne lui semblait pas compromise, elle ne s'efforcerait pas de se consolider par un appel aux institutions archaïques. Les sociologues conservateurs, qui apprécient la nécessité de son maintien, ne la ramèneraient pas aux maîtrises et jurandes d'ancien régime. Us n'opposeraient pas les vieilles corporations, désormais privées de toute base (les exemples de l'Autriche et de l'Allemagne sont caractéristiques), aux corporations modernes, issues du développement prolétarien.
L'émiettement, la volatilisation de la petite bourgeoisie est l'un des phénomènes lesplus graves
que puissent relever les défenseurs de la bureaucratie centralisée. Car tandis que l'effectif de la classe dirigeante s'amincit de plus en plus, dans la guerre de la production, le contingent du prolétariat s'épaissit sans cesse, et, par suite, le syndicalisme est assuré d'un recrutement continu. L'Etat n'a point de moyens d'enrayer ce double mouvement, qui s'accomplit à son détriment, et qui est si gros de menaces pour lui. Après avoir grandi, formidable excroissance, audessus de toute la hiérarchie nouvelle, après avoir concentré et coordonné des leviers d'une indiscutable puissance, il comprend que tout l'édifice vacille, qu'il ne s'appuie plus sur une assez large surface, et que cette surface ira toujours en se rétrécissant.
Les phénomènes, qui ont préparé la formation du prolétariat, puis versé les prolétaires dans les syndicats, puis entraîné ces syndicats à des concepts audacieux et subversifs, exercent toujours leur action et dans le même sens. L'évolution des forces productrices, stimulée de décade en décade par les découvertes nouvelles et par des adaptations plus complètes, par une maîtrise plus pleine du genre humain sur la matière, se poursuit avec une vélocité qui croît au lieu de diminuer. Pour prendre un exemple,