L INTERNATIONALISATION DE LA LUTTE
nécessités de la concurrence, — de même les gouvernements sont partagés entre leur volonté de vaincre la révolution et celle de venger leurs injures historiques. Les Etats ont des aspirations identiques, mais aussi des ambitions antagonistes. La maison de Prusse et la dynastie autrichienne prirent ombrage, en 1792, des coups portés par le peuple français à la légitimité de droit divin, mais elles se suspectaient l'une l'autre et convoitaient en même temps la malheureuse Pologne, et leurs divisions facilitèrent les victoires des Sans-Culottes. A une date beaucoup plus proche, en 1905-1906, la monarchie des Hohenzollern s'effraya des menaces qui pesaient sur le tsarisme, et elle sentait fort bien que son sort était subordonné à celui de Nicolas II, mais elle se réjouissait, d'autre part, de l'affaiblissement militaire que la crise intérieure infligeait à la Russie.
Les groupements syndicalistes d'une contrée, tout au rebours, ne s'assignent que des raisons d'entente étroite avec ceux des autres contrées. La communauté d'intérêts, de sentiments, de tendances, n'estcontrariée ici par aucun élément adverse. Le syndicalisme surgit d'autant plus confiant, dans sa lutte contre le régime actuel, — comme le tiers état de 1789 dans sa
lutte contre l'ancien régime, — que chacun de ses mouvements se répercute à l'infini à travers le monde. Une confédération ouvrière nationale sent derrière elle toutes les autres confédérations ouvrières nationales, en sorte que l'offensive s'internationalise contre une défensive localisée et abandonnée à elle-même. Qu'une grande grève éclate, englobant des centaines de milliers d'hommes, elle sera pécuniairement et moralement soutenue par les salariés des pays limitrophes et lointains, qui verront, dans la cause des grévistes, leur propre cause. Mais l'Etat, qui aura à recevoir le choc, n'escomptera aucun appui du dehors, heureux encore si les autres Etats ne s'ingénient pas à exploiter ses embarras, et à profiter de son inactivité temporaire.
Des deux forces en contact, l'une est ancienne, l'autre jeune ou simplement naissante ; l'une a hérité de traditions séculaires, qu'elle a accommodées aux besoins nouveaux, de principes d'organisation qu'elle a appliqués à des rouages plus complexes, de pratiques coercitives qu'elle faisait peser seulement sur des catégories sociales différentes; l'autre n'avait ni traditions, ni principes, ni méthodes éprouvées de combat. Elle a dû tout créer, comme à tâtons, tandis qu'il lui