‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 9 sur 46 · LES ŒUVRES D'UTILITÉ PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES D'UTILITÉ PUBLIQUE

L'État moderne, dont les préoccupations multiples se ramènent au maintien et au raffermissement des institutions économico-sociales, ne peut plus consacrer qu'un minimum de temps, d'argent et de personnel aux grandes œuvres d'utilité publique. S'il n'était pas l'organe d'une minorité dirigeante, il s'efforcerait de pourvoir à des services auxquels les collectivités de l'avenir, affranchies de la structure militaire et bureaucratique, donneront tous leurs soins. Mais la protection de cette minorité requiert tant d'attention et tant d'efforts, que les entreprises d'amélioration du sol, les luttes nécessaires contre la maladie et contre la mort, sont systématiquement négligées.

Lorsqu'on examine les budgets contemporains, la part qui y est réservée à des travaux.

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et à des mesures de capitale importance pour la nation, y apparaît amincie à outrance. Ce n'est pas seulement que la catégorie maîtresse de la puissance publique méconnaisse l'urgence qu'offrent certaines initiatives d'ailleurs coûteuses, — c'est que le plus souvent ces initiatives entreraient en conflit avec ses propres intérêts. En sorte qu'ici encore, nous saisissons sur le vif les conséquences d'un régime, qui superpose à la foule des travailleurs une façon d'oligarchie. Mais, comme il faut se borner, nous énumérerons seulement quelques données.

Dans la plupart des contrées du globe, les opérations de canalisation ont été suspendues et à vrai dire, délaissées. Qu'il y ait nécessité, pour la facilité des communications, de relier entre eux les bassins fluviaux par des lignes d'eaux navigables, et d'assigner, aux échanges, un mode de transport moins onéreux que celui de la voie ferrée, nul n'élèvera de contestation à ce sujet. L'Etat moderne aurait semblé d'autant plus enclin à multiplier les créations de cette nature, que la grande industrie et les agriculteurs souhaitent, d'ordinaire, de faire circuler leurs produits avec le maximum de régularité, et le minimum de débours. En apparence, la

puissance publique heurterait donc la volonté des propriétaires ruraux et des manufacturiers. De fait, elle cherche une moyenne entre les désirs des divers éléments qui constituent la classe dirigeante et, de la sorte, elle a abouti à construire très lentement des canaux qui ne se terminent jamais. Les compagnies de chemins de fer, dans les contrées où ceux-si ne sont pas étatisés, et l'Etat dans les autres, appréhendent la rivalité des voies navigables. Les agrariens qui spéculent sur le coût des transports par terre, pour relever le cours des céréales, s'opposent très souvent aux jonctions des rivières. On a vu, il y a peu d'années, en Prusse, avec quelle vigueur, ils combattirent les projets qui visaient à rattacher les uns aux autres les fleuves de l'Allemagne du Nord. De même ailleurs, les sociétés minières ou métallurgiques, en possession d'un marché à peu près clos, le défendent contre des concurrences aisées à prévoir. La coalition des intérêts particuliers exclut de féconds développements d'outillage.

La protection de certaines régions, arides ou malsaines, contre le défrichement et l'assainissement, ne s'explique point par des arguments difl"érents. On s'étonne parfois qu'à notre âge, où la technique rationnelle se renouvelle sans

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relâche, il y ait encore tant de districts déshérités, tant de cantons qui déshonorent des pays riches et fertiles. Mais c'est que les agriculteurs, les viticulteurs, les sériciculteurs, les éleveurs, suivant qu'on envisage telle ou telle contrée, s'opposent à tout travail d'amélioration, qui stimulerait pour l'avenir la culture du blé, de la vigne ou de l'olivier. L'intérêt de la collectivité exigerait que la production de toutes les denrées de consommation fût portée au maximum. Les producteurs, qui se soucient surtout de vendre à des prix élevés, voudraient, à l'inverse, que la zone cultivée se rétrécît, et que les landes, pâtis, maquis, marais, couvrissent des espaces croissants. L'administration demeure inerte, et livre, aux mauvaises herbes et aux eaux stagnantes, des superficies souvent énormes.

La lenteur du reboisement, après que le déboisement a accumulé sur les contrées montagneuses d'effroyables menaces, est encore une des caractéristiques du régime. L'intérêt du pays est sacrifié aux convoitises des propriétaires de forêts ; tandis que le Trésor public, épuisé par les exigences de la Dette et du militarisme, du marinisme, ducolonialisme, du fonctionnarisme, ne voue que des sommes infimes à la reconstitution des zones sylvestres, les détenteurs de

bois s'efforcent de se soustraire à toute obligation. En France, en Suisse, en Autriche, en Bavière, leur égoïsme (mais l'intlividualisme eiïréné n'est-ii pas le propre de la société contemporaine?), a pour des centaines d'années, stérilisé des milliers de kilomètres carrés. Comment l'État accomplirait-il efficacement l'œuvre de restauration, que les hommes de science jugent indispensable ? Il en va des travaux de protection du sol, comme des opérations qui tondent à l'améliorer, comme des entreprises de sauvegarde de la santé publique. Celles-ci, comme ceux-là, lèsent la propriété privée, et cette propriété privée toute puissante, use de ses multiples ressources pour écarter les préjudices, les gênes qu'elle redoute.

Dans plusieurs contrées, — et ce sont les plus riches, je veux dire celles où la fortune capitaliste a pris le plus d'expansion, — les gouvernements se préocupent de la restriction de la natalité. Si ce fait se manifeste en première ligne en France, il ne s'accuse pas moins en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Belgique. Ce n'est point le lieu ici d'en rechercher les causes qui procèdent, à coup sûr, de la structure économico-sociale, car le chitTre des naissances décroît au fur et à mesure que s'aggrave

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la concentration industrielle. Mais la puissance publique ne saurait être indifférente àcette réduction à peu près continue, qui, à un moment quelconque, détermine la stagnation du peuplement. Elle appréhende la disparition des plus-values budgétaires qui lui sont indispensables, l'atraiblissement relatif des contingents militaires, les difficultés du recrutement ouvrier. Dès à présent comme on l'a dit, l'Allemagne où la prolificité demeure plus grande, bien que déjà atténuée, gagne tous les douze mois une victoire sur la France. De là, tous les projets qui se sont fait jour chez nous, pour inciter les ménages à revenir aux habitudes du passé, et qui consistent soit en allocation de primes, soit en dégrèvement de taxes. Mais il semble que la décroissance de la natalité soitun phénomène trop organique, pour pouvoir être enrayée, et qu'on doive l'envisager comme définitive et inéluctable. La puissance publique eut été plus prévoyante, si elle se fût attaquée aux problèmes du peuplement par d'autres procédés, et si elle eût taché de faire reculer la mortalité.

A coup sûr, elle a tenté des efforts en ce sens, mais ces expériences sont demeurées partout médiocres. Et nulle part elles ne sauraient aboutir à des résultats effectifs, car le régime

capitaliste constitue une barrière insurmontable à certaines entreprises. Si l'on considère l'ensemble des décès, il ne baisse que très lentement dans tous pays, en dépit de la science médicale et des théories de l'hygiène. La proportion était en Angleterre de 2,24 p. 100 pour la période de 4841-1850, de 2,22 pour la période 1851-1860, de 2,25 p. 100 pour la période 1861-1870, de 2,14 p. 100, pour la période 1871-1880, del,91 p. 100 pour la période 1881-1890, de 1,82 p. 100 pour la période 1891-1900. La diminution n'est donc pas très sensible, bien que la technique de la défense contre les fins prématurées ait accompli de merveilleux progrès, et qu'à raison même de la très forte concentration de la propriété, certaines mesures de salubrité aient rencontré, outre-Manche, moins de résistance qu'ailleurs. En Norvège, la mortalité ne s'est abaissée que de huit dix-millièmes de 1860 à 1900; elle n'a fléchi, en Suède, que de dix-neuf dix-millièmes, de 1880 à 1900; en Russie, où les ravages des maladies sont plus cruels que partout ailleurs, les taux d'abaissement apparaissent insignifiants. En Autriche-Hongrie, deux millièmes seulement ont été gagnés, de 1830 à 1900; en Allemagne, le recul infligé à la mort ne se chiff're que par 4 millièmes, de 1860 à 1900. En France la

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