‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 10 sur 46 · LES ŒUVRES D UTILITÉ PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES D UTILITÉ PUBLIQUE

période 1841-1850 qui fut celle du grand développement manufacturier, donnait 2,33 décès pour cent habitants ; l'économie réalisée pour la phase 1891-1900 ne ressort encore qu'à 0,18 p. 100. Pour l'Espagne, le gain dans les quarante dernières années ne s'indique que par 0,13 p. 100, le coefficient restant presque aussi élevé qu'en Russie. L'Amérique du Nord présente, à ce point de vue, le phénomène le plus étrange, car la proportion des décès, qui n'était que de 1,49 p. 100 en 1851-1860, a atteint à 1,64 p. 100 en 1871-1880. et à 1,74 p. 100 en 1891-1900. La révolution industrielle qui a pénétré progressivement dans tous les Etats, d'Est en Ouest, a engendré des risques plus grands pour la vie humaine, et a totalement annihilé les conquêtes des hygiénistes. Ce sont au surplus les divisions territoriales, oiî l'activité manufacturière est le plus intense, qui offrent les taux de progression les plus accentués : (Massachusetts 1,89 p. 100 en 1891-1900, contre 1 ,82 p. 100 en 1851-1860 ;—, Michigan 1,03 p. 100 en 1891-1900, contre 0,88 p. 100 en 1871-1880; Rhode Island 2,03 p. 100 en 1892, contre 1,67 p. 100 en 1875; Vermont, 1,62 p. 100 en 1891-1900, contre 1,41 en 1861-1870).

L'Etat moderne serait donc à peu près impuis-

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sant à lutter contre la mortalité, et parfois même il en couvre l'expansion. C'est qu'il ne pourrait l'enrayer, sans aller contre ses propres principes. Les fléaux contemporains, qui ont remplacé les épidémies d'autrefois, et qui coûtent peut-être plus de vies que les pestes du moyen âge, et de l'antiquité, sortent de la structure même du régime. La tuberculose, le plus effrayant de tous, ne saurait être refoulée, dans des contrées où le prolétariat est trop misérable pour se doter de locaux salubres et, où après avoir respiré neuf, dix, douze heures par jour, les miasmes delà fabrique, il absorbe l'air vicié des immeubles surpeuplés. Pour frapper réellement la mortalité, il faudrait que la puissance publique portât préjudice à la propriété ellemême, non seulement en remaniant les conditions du travail industriel, mais encore en faisant abattre des pâtés de maisons, voire des quartiers tout entiers, en reconstruisant d'énormes blocs d'habitations sur des plans nouveaux, en ouvrant de vastes espaces libres au cœur des cités. Mais ce labeur gigantesque ne saurait s'effectuer que si l'on sacrifiait les intérêts particuliers des détenteurs du sol, et si l'on passait outre aux réclamations du capitalisme foncier. Comment l'Etat se retournerait-il contre ceux

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qui le manient? 11 est voué à assister à peu près inerte et désarmé au dépeuplement périodique, et la classe dirigeante aime encore mieux s'exposer aux risques de la contagion, qu'abandonner une parcelle de ses revenus. Les conséquences de l'organisation sociale se manifestent, dans tous les domaines, avec une formidable rigueur.

La centralisation outrancière qui caractérise les institutions politiques contemporaines a annulé toutes les forces locales et régionales, qui aspireraient à s'exercer et à rompre la discipline imposée. L'Etat, beaucoup mieux armé que celui du passé, contre les initiatives qui surgiraient en face de sa volonté, les écrase par l'outillage énorme dont il s'est doté. Il a comprimé, ramené à une valeur quasi théorique les groupements naturels, qui avaient prospéré dans les cadres de l'histoire évanouie. Ces groupements ne sont plus que des vestiges : à la place des réalités palpitantes d'il y a des dizaines ou des centaines d'années, l'autorité du centre a mis des étiquettes qui ne recouvrent plus que des choses mortes. Un pouvoir unique pèse sur toute la nation unifiée dans cette

vassalité; tous les foyers innombrables, où flamboyait la vie, se sont éteints sous le souffle qui monte des capitales. Une même bureaucratie gouverne des dizaines de millions d'hommes, et des centaines de milliers de kilomètres carrés. Parfois même elle commande à des espaces immenses, tels que la Russie, où cent trente millions d'individus naissent et meurent sous un despotisme qui s'exerce à des distances infinies.

L'ancien régime, au temps où la royauté s'attachait à abolir les privilèges féodaux, avait déjà entrepris de réduire toute énergie provinciale ou communale. Mais il appartenait au nouveau régime, à celui de la grande industrie et de la bourgeoisie omnipotente, — et quelle qu'en ût la forme politique, de mener cette œuvre à achèvement. Laclasse dirigeante ne saurait souffrir que les principes économico-sociaux, qu'elle a apportés avec elle, et qui constituent la base de son système, soient battus en brèche sur des points du territoire, même très éloignés du siège du gouvernement. Pour que la production et les échanges puissent se développer sans trêve, il faut que nulle part n'apparaissent des obstaicles, même légers, à l'expansion du salariat. La moindre rébellion contre l'ordre établi.

si elle était patronnée par la plus précaire des autorités publiques, risquerait de tout ébranler. Il est inadmissible que la puissance de l'État, dont on sait la structure et le rôle, soit contestée par une organisation inférieure, et que cette organisation inférieure ne se plie pas à tous les ordres venus d'en haut. Depuis la Révolution, la France vit dans l'unité absolue, c'est-à-dire que les divisions territoriales n'ont pas plus d'autonomie à l'endroit de l'administration centrale, que les stations d'une ligne ferrée n'ont d'indépendance pour la fixation des horaires. Elles ont été établies, non point pour correspondre à des besoins groupés selon la nature des choses, mais pour faciliter toutes les opérations de la bureaucratie : perception des impôts, recrutement, etc. Tout au plus peuvent-elles émettre des vœux, auxquels l'État peut demeurer indifférent, durant des dizaines d'années. C'est le système de la Révolution, qui a été celui du Consulat, qui est devenu celui du Premier Empire, qui est demeuré celui de la France, à toutes les étapes de son histoire au xix^ siècle et au xx" siècle, — jusqu'à maintenant.

Mais tous les pays, ou peu s'en faut, ont suivi cet exemple. Le département italien et le comitat hongrois, la province prussienne et le « gou-

vernement » russe sont désarmés devant l'Etat; il ne leur reste que la faculté d'obéir. Les fonctionnaires, qui sont à leur tête, ont pour mission de refréner toute innovation, et d'exécuter les décisions expédiées du centre. La Commune française, dont les représentants élus ont tout au plus capacité pour organiser le corps des pompiers et surveiller la voirie, ou entretenir des fontaines publiques, n'est pas beaucoup plus écrasée, à y bien réfléchir, que la masse des communes des autres contrées. Si l'empreinte unitaire, jacobine, napoléonienne, s'est lourdement marquée sur le sol de France; si certaines libertés locales ont été réservées au dehors, je ne découvre nulle part le groupement territorial affranchi, qui pourrait, sur son domaine, ouvrir les expériences communistes. Il se trouverait toujours une loi, une ordonnance, un règlement, un commentaire de jurisprudence, qui interviendrait à la dernière heure, pour refréner ses ardeurs, et toute la puissance de l'Etat se mobiliserait contre lui.

La tutelle administrative, qui est la négation des franchises anciennes, s'exerce d'un bout à l'autre du monde capitaliste, sous des formes très variées. Lorsque les partis politiques préconisent la décentralisation, ils ne font allusion

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qu'à une émancipation bâtarde et partielle, qui transférerait de simples attributions accessoires, l'expédition d'affaires courantes, du centre aux divisions du second et du troisième degré. Mais jamais l'Etat moderne n'admettra, — et comment l'admettrait-il ? — que la commune élabore un système économico-social contraire au sien, et qu'elle brise sur quelques centaines ou quelques milliers d'bectares, la domination du capitalisme. Si pareille tentative était tolérée, c'en serait bientôt fait et du capitalisme et de l'Etat. L'uniformité du salariat est la loi de celui-ci et de celuilà. Elle ne peut être garantie que par l'unité rigoureuse des institutions, par la concentration intangible de la puissance publique, par la destruction impitoyable des organismes régionaux et locaux.

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