LA FÉDÉRATION DES TECHNICIENS
$ 1. — Historique et développement de la Fédération des Techniciens.
En 1919, au moment où se forment les syndicats de de PU.S.LF, quelques techniciens appartenant aux branches les plus diverses de l’économie fondent l'Union Syndicale des Techniciens de l’Industrie, du Commerce et de l'Agriculture (U. S. T. I. C. A.) dont l'animateur fut M. Roger Francq. Cet organisme se proposait le recrutement le plus large. Il constitua différents syndicats : ingénieurs, directeurs et chefs de service commerciaux et administratifs, agents de maîtrise, etc. mais ne parvint jamais à leur insuffler une activité sérieuse. On doit pourtant noter sa contribution à quelques vastes études économiques et sociales : reconstruction des régions libérées, vie chère, nationalisations, etc. Il collabora enfin avec les syndicats ouvriers au Conseil Economique du Travail.
Mais les problèmes de défense professionnelle des techniciens se faisaient de plus en plus impérieux et de nouvelles sections syndicales beaucoup plus dynamiques (dessinateurs en particulier) entendirent bien ne pas s’en tenir à des vaticinations.
C’est ainsi que l’U.S.T.I. C. A., incapable de les suivre sur ce nouveau terrain, fut bousculée et remplacée par l’Union des Syndicats de Techniciens et Employés de l’Industrie (U.S.T.E.I.) qui adhéra à la C.T.I. en 1930, l’U.S.T.E.LI. (statuts officiels déposés sous le nom de U.S.T.) groupait les syndicats suivants : Dessinateurs, Ingénieurs, Agents de maîitrise, Techniciens des Industries Chimiques, Traceurs et Chefs d'équipe en charpente, serrurerie et chaudronnerie, Chefs de service commerciaux et administratifs, Techniciens des Travaux Publics, Officiers radiotélégraphistes de la Marine Marchande.
Les dessinateurs formaient la grande majorité de VU. S.T. Ils étaient au nombre de 5.000 en 1930, mais étaient retombés à 1.000 en 1936.
Les 10 et 11 mai 1936, des pourparlers de fusion eurent lieu à St-Nazaire, en présence de M. Racamond, secrétaire confédéral de la C.G.T., entre la Fédération des Dessinateurs de France affiliée à la C. G.T. depuis 1905 et l’U.S.T.E. LI.
Le 6 juin 1936, sous la pression des événements, la fusion s’opérait et la Fédération des Techniciens, dessinateurs et assimilés de l’Industrie et des Arts appliqués était constituée au sein de la C. G. T.
Un Congrès administratif fédéral a eu lieu le 13
juillet 1936. Il a voté à l’unanimité une résolution sur la structure dont nous extrayons les passages suivants qui définissent très exactement la volonté de collaboration étroite de la Fédération des Techniciens avec la C. G.T. :
« Conformément aux suggestions du Bureau Confédéral exprimées par le camarade Racamond, la structure décidée provisoirement jusqu’au congrès statutaire tient compte :
1° De la nécessité pour la Fédération de s’organiser en vue de la défense efficace des revendications de ses adhérents;
2° De collaborer dans le cadre de la C. G. T. avec l’ensemble de l’organisation des travailleurs à l’étade des grands problèmes techniques que pose l’évoiution économique au mouvement syndical;
3°... L'organisation des techniciens doit s’orienter vers une liaison organique de plus en plus étroite avec les organisations ouvrières de la C. G. T. L’essentiel dans la période actuelle, c’est de répondre à la volonté des techniciens d’obtenir une amélioration immédiate de leurs conditions de vie. Cette amélioration ne sera obtenue que grâce à une structure permettant l’organisation des luttes aux côtés de leurs camarades, donc similaire, dans la mesure du possible, à celle des organisations syndicales ouvrières ».
La Fédération des Techniciens, dès sa fondation, connut un prodigieux essor à la faveur du mouvement social de 1936.
Son organe officiel, « L’Action Syndicale », donne, dans le numéro de juin-juillet 1937 le bilan d’un an d'activité :
« 120 conventions collectives satisfaisantes, 650.000 techniciens syndiqués répartis dans :
84 syndicats toutes industries; 7 syndicats de imétallurgie, 6 syndicats de textile, 4 syndicats de produits chimiques, 3 syndicats de bâtiment, 3 syndicats de verrerie, 3 syndicats de papier-carton, 2 syndicats d'alimentation, 1 syndicat de cuirs et peaux, 1 syndicat des arts industriels, 1 syndicat des arts grapbhiques, 1 syndicat des chefs de service de l’éditionpresse-messageries. Soit 116 syndicats, auxquels il faut ajouter dans la Fédération, 1 syndicat national des chefs de service, 1 syndicat des Ingénieurs et Techniciens de l'Agriculture, 1 Association nationale d’élèves-ingénieurs, 1 centre national de documentation.
Voilà le bilan d’un an de dévouement, c’est l'honnête transformation d’une dizaine de syndicats et de 1.200 adhérents de l’U. S. T. E. I. et de la Fédération des Dessinateurs ».
Sr Décadence de la Fédération des Techniciens.
D'’inquiétantes lézardes n’allaient pas tarder à se faire jour sur ce bel édifice.
Les malheurs de la Fédération des Techniciens trouvent leur origine dans ses frictions avec les organisations ouvrières sur des questions de recrutement et d’attributions. Ces tiraillements ne sont pas
nouveaux. Bien avant la formation de la Fédération, on pouvait en noter de semblables. Dans un rapport de janvier 1930 du Syndicat National des Agenis de Maîtrise et Techniciens assimilés, nous relevons : CHRGEE € chez Grammont et à la Cie des Téléphones Thomson-Houston, les contrôleurs électriciens sont considérés comme compagnons, et des camarades de ces maisons se sont émus de voir que notre recrutement s’étendait jusqu’à eux... »
A l’époque où la Fédération des Techniciens était en pleine prospérité, en juin 1936, un très violent conflit éclatait entre elle et la Chambre Syndicale des Techniciens et Employés du Bâtiment (rattachée à la fédération ouvrière du Bâtiment) qui entendait bien être seule habilitée à la discussion de la convention collective. Ce différend fut réglé à grand’ peine ce qui n’est pas à dire que les relations des deux organisations se soient sérieusement améliorées,
Mais des difficultés beaucoup plus profondes allaient surgir dont quelques signes avant-coureurs apparaissent déjà au premier Congrès ordinaire de la Fédération des Techniciens les 14 et 15 novembre 1936. D’assez vives critiques y sont formulées, par des militants trop peu éduqués, à l’adresse du Bureau Confédéral de la C. G. T., notamment sur les questions de l'arbitrage obligatoire et de l’organisation des techniciens de l’aviation. Cette révélation publique des premières divergences sérieuses entre la Fédération des Techniciens et le Bureau Confédéral constituait une maladresse insigne, et le secré-
taire général de la Fédération la déplorait amèrement : « Un malaise est apparu dans ce Congrès, dû à des paroles violentes de certains camarades. Il est regrettable que dans un Congrès, des militants n’aient pas une certaine prudence de langage. Toutes les facilités ne sont évidemment pas données à notre Fédération, des difficultés avec la Confédération exis- PEN ea) 2
Les événements évoluèrent rapidement et trois mois plus tard, la Fédération des Techniciens était en conflit ouvert avec les principales fédérations ouvrières et en sérieuses difficultés avec le Bureau Confédéral. Un communiqué de la Commission Exécutive Fédérale paru dans l’Action Syndicale de marsavril 1937 ne laisse plus aucun doute à cet égard :
« À un oubli fréquent du mouvement des techniciens dans maintes industries, à une collaboration « confédérée » très insuffisante entre les militants fédéraux de ces industries et les militants fédéraux techniciens, aux complications qui résultent d’une volonté de Coordination qui nous apparaît souvent unilatérale, s’ajoutent contre notre Fédération les effets déplorables de campagnes offensives, de dénigrements systématiques issus d'éléments cégétistes à divers échelons confédéraux. Il semble qu’on veuille méconnaître délibérément nos assemblées, nos congrès, leurs décisions... »
Enfin, au Comité Confédéral National du 12 avril 1937, la Fédération des Techniciens allait essuyer les
(1) Action Syndicale, janvier 1937.
reproches les plus officiels. Le Peuple du 13 avril en fait le compte rendu suivant :
« Jouhaux a regretté que malgré les indications données par le dernier Comité National, peu de chose ait été fait par la Fédération des Techniciens que le Bureau Confédéral n’a pas cessé, cependant, de mettre en garde.
Les conflits se sont multipliés. La Fédération des Techniciens a refusé l’adhésion de l’Union syndicale des techniciens de l'Aviation que la C. G. T. a dû admettre comme organisation indépendante.
Les Fédérations des Employés, des Métaux, du Bâtiment, de l’Agriculture ont formulé des regrets au sujet de l’attitude de la Fédération des Techniciens...
Après avoir rappelé la nature de certains incidents, Léon Jouhaux a insisté auprès de la Fédération des Techniciens pour qu’elle applique la décision prise : constituer auprès de chaque Fédération ouvrière une section fédérale de techniciens ayant son autono-
Toutefois, le Comité Confédéral National ne jugea pas opportun d’en venir à des décisions immédiates. fl sanctionna le débat « en confirmant les décisions qu’il avait prises lors de sa précédente session et en demandant à la Fédération des Techniciens d’établir un rapport que le Bureau Confédéral et la Commission administrative examineront ».
La Fédération des Techniciens avait la vie sauve. Les Fédérations ouvrières ne se tinrent pas pour batlues, et sous leurs plus rudes assauts (en particulier,
ceux de la Fédé:ation des Métaux et de la Fédération des Produits Chimiques), la Fédération des Techniciens allait bientôt connaître les pires difficultés. D’aucuns mêmes purent croire qu’elle était touchée à mort lorsque, dans le courant de l’été 1937, au sein même de sa Commission Administrative, certains membres se révélèrent en parfaite identité de vues avec les fédérations ouvrières.
La Fédération des Techniciens ne s’est pas remise de ce coup. Depuis cette époque, elle a perdu de très nombreux éléments, surtout dans les Métaux et les Produits Chimiques, et presque toutes les fédérations ouvrières ont organisé des syndicats ou des sections de maîtrise qui la « déplument » systématiquement. Entièrement engagée dans cette lutte pour la vie, ses activités de propagande et d’organisation se sont considérablement réduites.
$ 3. — Le conflit de structure.
Ces déchiremenñts ont donné lieu, de part et d’autre, à une abondante littérature, les uns se faisant les champions de l’organisation des techniciens dans une Fédération autonome, les autres condamnant ectte néfaste « excroissance » sur la structure régulière (ed C GT,
Des chservateurs attentifs mais insuffisamment informés se sont étonnés que ces divergences de structure, purement organiques en somme, puissent être cause de luttes fratricides aussi pitoyables et, tout compte fait, aussi préjudiciables aux uns qu'aux
autres. Nous ne nous attarderons pas, et pour cause, à peser les arguments les plus divers que les deux camps se sont opposés.
C’est qu’en effet, sous le couvert de soi-disant divergences organiques, nous sommes en présence d’un conflit d’essence politique. Il n’y a pas d’autre raison au sectarisme et à l’exaspération des adversaires, comme aussi, hélas, au parfait cynisme avec lequel les plus élémentaires traditions syndicales ont été bafouées.
La Fédération des Techniciens, à ses débuts, était vivement encouragée par la fraction ex-unitaire de la C. G. T. et nous avons vu que M. Racamond luimême présida les pourparlers de St-Nazaire en mai 1936. En réaction, les ex-réformistes lui battaient froid, c’est ainsi par exemple que lors du conflit du Bâtiment évoqué plus haut, une note de M. Belin parue dans le Peuple du 26 juin 1936 déniait à la Fédération des Techniciens le droit de participer aux pourparlers du contrat collectif du Bâtiment.
Le vent tourna peu après, lorsque les ex-unitatres acquirent la conviction qu’ils n’arriveraient pas à séduire les dirigeants de la Fédération des Techniciens dont la plupart sont apparentés aux coteries politiques dissidentes qui se sont constituées sur l’aile gauche du parti communiste lors de la revision de sa ligne. Les mots d’ordre furent alors lancés dans toutes les fédérations ouvrières contrôlées par les ex-unitaires et nous avons vu l’ampleur que prit le conflit.
Parallèlement, un naturel rapprochement de la Fé-
dération des Techniciens et des ex-réformistes s’est opéré. L’Action Syndicale d’août-septembre 1937 reproduit les déclarations de M. Belin à la Commission Administrative de la Fédération des Techniciens le 10 juillet 1937 :
« Avant de donner son accord sur la création de la Fédération des Techniciens et de déléguer à St- Nazaire le camarade Racamond, nous avons examiné au Bureau Confédéral le problème de la Fédération des Techniciens. Lors de cet examen, nous avons été amenés aux conclusions suivantes : les techniciens sont peu perméables à la propagande syndicale. fl est donc impossible de les organiser suivant le principe des fédérations d’industrie dans les fédérations ouvrières. La Fédération des Techniciens a comme mission de faire pénétrer la C. G. T. dans les milieux qui lui seraiert autrement fermés ou hostiles et de préparer ainsi les techniciens à l’intégration dans les fé dérations d’industries...… En aucun moment le Bureau Confédéral n’a envisagé la disparition de la Fédération des Techniciens... Il ne peut être question d'envisager cette disparition, la Fédération doit accomplir présentement une tâche considérable.
Dans quelques années, dans 5 ou 6 ans au plus tôt, peut-être faudra-t-il réexaminer le problème, mais rien ne nous y autorise d’y penser ». M. Belin devait affirmer de nouveau sa sympathie pour la Fédération des Techniciens en acceptant la présidence de sa Conférence Nationale du 16 octobre 1937.
Mais la Fédération des Techniciens entrait bientôt
dans une nouvelie phase de désagrégation, la cohésion ayant faibli dans le bloc anti-communiste puisqw’il faut l’appeler par son nom. Les démissions du secrétaire général et du secrétaire adjoint, fin décembre 1937, donnent assez la mesure de l’extrême faiblesse dans laquelle est tombée la Fédération des Techniciens.
Apportant le comble à ces aberrations, ses derniers fidèles, dont l’hostilité contre les ex-unitaires a tourné à l’idée fixe, en sont arrivés aux conceptions de structure les plus fantaisistes. Un rapport signé de l’exsecrétaire adjoint de la Fédération des Techniciens et publié dans l’« Eveil des Techniciens et Employés de la Métallurgie Parisienne » de janvier 1938 plaide longuement en faveur d’une fusion de la Fédération des Techniciens dans la Fédération des Employés. Si les deux théories évoquées plus haut (organisation des techniciens soit &ans une Fédération autonome, soit dans les fédérations ouvrières) sont l’une et l’autre parfaitement défendables, cette troisième théorie l’est beaucoup moins, et encore moins nous paraît convaincante la conclusion dudit rapport : « En résumé, nous avons tout à gagner à réaliser une large union des travailleurs payés au mois. » Il est probable que si demain la Fédération des Employés devait tomber aux mains des ex-unitaires, le rapporteur ne conserverait pas longtemps sa foi dans les avantages de cette « large union ».
SECTION II
La C. G. T. Er LES TECHNICIENS.
$ 1. — Les erreurs.
Les vicissitudes de la Fédération des Techniciens n’embeltront pas l’histoire du syndicalisme français, mais quelles que puissent être les maladresses accumulées par cette Fédération, il faut rendre hommage aux efforts sincères du début.
Nous pensons qu’il y a eu de grands torts des deux côtés. Les ex-unitaires ont une position très systématique sur la question « trotskysme » qui les amène à suspecter automatiquement de collusion capitaliste quiconque s'apparente à cette confession. Il ne faut pas chercher aïlleurs les raisons de la véritable rage avec laquelle ils poursuivent le démantèlement de la Fédération des Techniciens ou de ce qu’il en reste.
De l’autre côté, les violentes attaques de la Fédération des Techniciens contre certains grands militants ouvriers sont tout à fait regrettables, et il est infiniment plus pénible encore de noter la publicité que l’organe officieux des ex-réformistes croit devoir leur donner. C’est ainsi que dans « Syndicats » du 16 février 1938 et sous la signature de l’ex-secrétaire adjoint de la Fédération des Techniciens, le secrétaire de l’Union des Syndicats de la Région Parisienne, Henri Raynaud, est pris à partie dans les termes les plus agressifs. Quiconque connaît l’activité et la par-
faite dignité d'Henri Raynaud dans le mouvement syndical contemporain ne peut que déplorer de pareils errements !. |
En tout état de cause, au moment où, nous l’avons vu, la C.T.L atteint son apogée grâce à un patient et intelligent travail d'organisation, la C. G.T. essuie l’affront de se voir exclue du nombre des organismes admis à représenter les techniciens aux Conférences Matignon 1938.
11 peut être pénible de le reconnaître, mais cet affront est assez mérité. Ce n’est pas la Fédération des | Techniciens, dans l’état où elle se trouve actuellement, qui pouvait prétendre sérieusement à participer à ces conférences, et d'autre part, le recrutement- : techniciens des Fédérations ouvrières n’a guère donné : de résultats présentement, sinon dans la petite maîtrise et les cadres subalternes.
Lorsque, courant août 1936, le Bureau Confédéral lançait son émouvant « Appel aux Ingénieurs et Techniciens de l’Industrie >» contresigné par MM. Langevin (membre de l’Institut, directeur de l’Ecole de Physique et Chimie), Platrier (professeur à l'Ecole Polytechnique), Chapelon (professeur à la Faculté des Sciences de Lille), Beaurepaire (Ingénieur en chef des Tabacs), Edouard Serre (Directeur technique d’Air- France), on pouvait penser que venait de retentir le coup de gong annonciateur d’une action de vaste en-
() Ges frictions entre ex-adversaires, réformistes et unitaires, pourraient laisser penser à une unité précaire. Ce serait une vue fausse. L’unité syndicale est solidement cimentée, mais à la vérité, elle souffre beaucoup de la non-unité politique.
vergure dont le développement méthodique, longuement mis au point par des militants expérimentés, allait rompre peu à peu les préjugés de certaines couches sociales contre la C. G. T. Il n’en était rien. La C. G. T. a essayé un moment de conserver sous son contrôle direct un Syndicat National des Ingénieurs et Chefs de Service, mais elle l’abandonnait bientôt à la Fédération des Techniciens.
Il faut donc le constater. Dans les difficultés qu’a traversées la Fédération des Techniciens et qui ont abouti aux tristes résultats que nous savons, le Bureau Confédéral n’a pas voulu prendre position, ce qui bien souvent est la pire des positions. Il a assisté en quasi-spectateur aux déchirements que nous avons relatés et maintenant encore, il reste sans réactions devant les décombres.
Pourquoi ce désintéressement de la C. G. T. à l'égard des techniciens ? Trois tendances se manifestent ici. La première plaide non-coupable, la deuxième est nettement pessimiste, la troisième, qui participe des deux autres, conclut au laisser-faire.
On 2 dit : la C. G. T. ne se désintéresse nullement des techniciens, bien au contraire puisque toutes ses organisations se les disputent. Au surplus, le Bureau Confédéral n’a pas à se prononcer; en pareil cas, c’est la base qui décide et choisit librement l’organisation qu’elle préfère, Fédération des Techniciens ou Fédération ouvrière. Mais ce qui est inadmissible, au
nom même de la démocratie syndicale qui a présidé
à ce choix, c’est que l’organisation évincée se refuse à reconnaître cette détermination de la base.
Cette thèse est soutenue par les Fédérations ouvrières chaque fois qu’elles réussissent à « souffler », un syndicat à la Fédération des Techniciens. Elle nous paraît assez spécieuse, Sans doute, la base doit-elle se déterminer librement. Mais est-ce à dire qu’il fallait tolérer cet invraisembiable gâchis ? Il appartenait justement au Bureau Confédéral de suivre de près les mouvements de la base pour tâcher d’en dégager le sens général et prendre touies décisions de structure consécutives. Il lui appartenait, après la mercuriale infligée aux dirigeants de la Fédération des Techniciens au Comité Confédéral National d'avril 1937 de veiller à ce que les engagements contractés soient tenus. Enfin et surtout, il lui appartenait de rappeler toutes les organisations à la stricte observance des règles démocratiques et de se montrer particulièrement intransigeant à cet égard.
La deuxième théorie, tirant argument des faits eux-mêmes, constate avec amertume l’immensité des efforts et des luttes pour le très maigre résultat obtenu, tant d’un côté que de l’autre. Elle conclut, non sans tristesse, au manque de maturité sociale des techniciens et à leur absencé totale d’intrépidité. En J’Etat actuel de l’évolution des esprits, elle pose donc que la C. G. T. a mieux à faire qu’à perdre son temps de ce côté. Qu’elle reste accueillante aux tech: niciens, mais qu’elle n’aille pas les chercher.
Ces conceptions se retrouvent surtout chez les ex-
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réformistes. Il est curieux de noter par exemple que le Comité Directeur de la Fédération du Livre s’est toujours déclaré hostile à la constitution de syndicats de maîtrise au sein de sa Fédération. Les dirigeants du Livre manifestent un scepticisme souriant lorsqu’on leur parle des aspirations des techniciens vers la C. G. T. Tout au plus ont-ils toléré la constitution d’une section de maîtrise au sein du Syndicai du Livre Parisien.
Nous ne saurions nous associer non plus à cette deuxième théorie. Le syndicalisme manquerait à ses traditions les plus constantes s’il ne prenait pas les devants dans l’organisation et la défense d’une couche sociale menacée de servage.
Et pour s’en tenir à un point de vue plus immédiat, il est impossible de nier que si le mouvement syndical des cadres avait été mieux coordonné dans la C. G. T. les résultats en seraient plus brillants. Il ne faut pas oublier que la Fédération des Techniciens, après quelques mois d’existence et avant de s’abimer dans les luttes que nous savons, avait à son actif un bilan des plus remarquables.
Enfin, les ex-unitaires les plus froidement révolutionnaires, soutiennent que cette question des techniciens ne présente absolument aucun intérêt. Que fautil poursuivre ? La substitution de la dictature du prolétariat au régime capitaliste. Tout le reste est littérature. Les techniciens ? Ils « suivent » toujours. On l’a bien vu en juin 1936 où, sans participer de de façon active au mouvement social, ils n’ont pas,
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en général, gêné les luttes ouvrières ni pris fait et cause pour le patronat. Inutile donc de se donner le mal de les organiser en syndicats. Ils « comprendront » le jour où il le faudra; en attendant, qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Par contre, comme la Fédération des Techniciens est une citadelle camouflée du capitalisme, delenda est...
En somme, cette théorie représente les cadres comme des éléments essentiellement passifs. C’est là une vue imprécise. Les cadres ont, dans l’ensemble, des réflexes individualistes ce qui n’est pas la même chose. S'ils ont plus ou moins « suivi » en juin 1936, c’est avec l’espoir que le contre-coup des revendications ouvrières serait peut-être susceptible de leur faire retrouver cette condition sociale antérieure sur laquelle, nous l’avons vu, ils ne cessent de perdre depuis de longues années déjà. Mais si demain des éléments trop turbulents voulaient entraîner le mouvement ouvrier dans une aventure téméraire, nos moutons de techniciens pourraient bien devenir enragés. Rien de plus facile, au surplus, pour ceux dont les fonctions consisient beaucoup moins à exécuter des gestes précis qu’à faire jouer des éléments immatériels : initiative, autorité, etc.
$ 2 — L'œuvre à accompiir.
RSR ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la consanguinité des esprits.
Marcel PROUST.
Les extraits des délibérations du Comité Confédéral National et des déclarations de M. Belin, que nous avons reproduits dans la section I du présent chapitre, nous ont précisé chemin faisant la position de principe du Bureau Confédéral sur la question des techniciens : maintien d’une Fédération autonome tant que les techniciens resteront rebelles à leur organisation dans les Fédérations ouvrières. Nous savons ce qu’il en est advenu.
L’insuccès de la C. G. T. dans le domaine des Techniciens a pour cause profonde un manque de foi, les développements qui précèdent l’établissent jusqu’à l'évidence. Si l’état-major de la C. G. T. (accaparé par un travail surhumain du côté ouvrier, il faut le dire à sa décharge) avait été pénétré de l’importance exceptionnelle de cette question, nous serions aujourd’hui en présence d’une œuvre en plein essor et les meilleurs espoirs seraient permis. Mais il n’y a eu que velléités là où il fallait une volonté soutenue et agissante dans le cadre d’un plan rationnel. Rien ne sera perdu le jour où cette volonté s’affirmera. Quant au plan, l’expérience acquise est précieuse et vaut qu’on s’y arrête,
Elle a démontré tout d’abord que la petite maitrise et les cadres subalternes s’organisent volontiers dans les Fédérations ouvrières. Deux solutions se
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présentent ici : syndicats autonomes de maîtrise directement rattachés à la Fédération ouvrière, ou sections de maîtrise au sein des syndicats ouvriers. La première formule se révèle préférable, du moins tant que l’éducation sociale des ouvriers et des cadres ne les aura pas amenés à un certain stade d’objectivité réciproque.
En ce qui concerne les hauts cadres (ingénieurs, chefs de service, cadres d’études, etc.) dont la C. G. T. n’a pu grouper jusqu'ici qu’un infime pourcentage, nous pensons que les Fédérations ouvrières n’ont dans ce domaine aucune chance de succès, fût-ce sous la forme de syndicats autonomes. Lorsqu'une fédération ouvrière crée un syndicat de maîtrise, la petite maîtrise en constitue évidemment l’écrasante majorité. Dès lors, on explique assez les hésitations de la haute maîtrise à venir s’y organiser.
La formule idéale, le jour où la C. G. T. ambitionnera vraiment un recrutement sérieux dans ces sphères, nous apparaît dans la création d’une Fédération des Techniciens, mais d’un tout autre caractère que celle existant actuellement. Cette fédération aurait un double rôle :
1. Liaison des syndicats de petite maîtrise organisés dans les Fédérations ouvrières.
Il est indispensable qu’une coordination étroite existe dans l’activité générale des syndicats de maîtrise dispersés dans les Fédérations ouvrières. Une Fédération des Techniciens assurerait cette coordination avec bonheur en même temps qu’elle serait
une centrale de documentation d’une rare utilité pour toutes les questions touchant à l’ensemble de la maîtrise.
2. Groupement de syndicats de haute maîtrise (un syndicat par branche d'industries). C’est ce dernier rôle qui justifie le titre de Fédération pour l’organisme que nous envisageons.
Cette Fédération connaîtrait un rapide succès chez tous les techniciens, et ils sont nombreux, qui ont hésité à entrer à la C. G. T. et se sont finalement abstenus faute d’une organisation adéquate.
Sans doute ces syndicats de haute maîtrise inquiéteront-ils certains esprits et l’on ne manquera pas de signaler leur dangereuse perméabilité aux influences patronales. Ce n’est pas là, à notre sens, une difficulté insurmontable. Pour parer au danger de ces influences, un système de contrôles, statutairement défini, pourrait être envisagé aux deux échelons, fédéral et confédéral. Contrôle du Conseil Fédéral sur l’activité des Conseils Syndicaux, et contrôle du Bureau Confédéral sur l’activité de la Fédération. Sans transgresser les principes de démocratie syndicale, ces contrôles (qui, en dernière analyse, sont justement établis pour garantir le respect de ces principes) pourraient être beaucoup plus rigoureux que ceux qui sont habituellement prévus aux divers échelons dans les organisations ouvrières.
Pour nous résumer : l’organisation actuelle de la C. G. T. lui enlève toutes possibilités sérieuses de recrutement au-dessus de la maîtrise subalterne. Une
Dore
œuvre immense reste donc à accomplir. Puisse la C. G. T. ne pas regretter un jour d’avoir négligé certaines couches sociales qui ne demandaient qu’à venir à elle.