LE MOUVEMENT CHRÉTIEN
Nous avons indiqué à la section précédente dans quelles conditions s'étaient formés l’U.S.I.C. et le S. LS. d'inspiration catholique. Quand à la Confédé-
ration Française des Travailleurs Chrétiens (C.F.T.C.), elle ne comprend aucun syndicat de techniciens vraiment marquant et n’envisage pas, pour l'instant du moins, une organisation spéciale des techniciens. Elle se borne à les constituer en sections ou syndicats chaque fois que sa propagande lui permet de réunir les éléments voulus.
Nous avons tenu cependant à faire une place à part au syndicalisme chrétien qui, malgré quelques flottements, n’a jamais démérité du mouvement ouvrier.
Le syndicalisme chrétien remonte en France à 1886-87, date de la fondation de la Corporation de la Soierie lyonnaise, à Lyon, et du Syndicat des Employés du Commerce et de l'Industrie à Paris. En 1919, ce dernier syndicat prit l’initiative d’un Congrès qui aboutit à la fondation de la C.F.T.C. le 1* novembre 1919. Cette Confédération s’est attachée à maintes reprises à détruire le préjugé qui veut que, pour être affilié à ses syndicats, il soit nécessaire de pratiquer la religion :
« Le syndicalisme chrétien s’honore de suivre les enseignements de l’Eglise et de mettre en œuvre sa morale sur le terrain professionnel. A ce titre, il relève évidemment de l'influence doctrinale de l'Eglise, spécialement des grandes encycliques « Rerum Novarum » et « Quadragesimo Anno ».……. Mais il est une institution de la société civile, dirigée par des laïcs, sous leur responsabilité propre, et visant des buts temporels. Il ne demande nullement à ses membres un minimum de pratique religieuse.
Adhésion de principe à la doctrine sociale chrétienne; rien de plus » t,
La C.F.T. C. entend l’action syndicale sous l’angle pacifique mais n’exclut pas le recours à la méthode violente :
« Les démarches pacifiques des syndicats chrétiens, qui sont le moyen normal et habituel de leur action, sont souvent couronnées de succès. Il leur est arrivé cependant, pour la défense d’un droit certain et méconnu, d’être obligés de recourir à la grève ».
Quelle est la portée du syndicalisme chrétien ? Sans doute l'Eglise a-t-elle montré, à certaines “poques, beaucoup de passivité à l’égard des problèmes du Travail. Avec M. Jacques Maritain, on a pu noter le ressentiment « légitime et malheureusement motivé » de la classe ouvrière contre le catholicisme.
Mais si la voix de l'Eglise, lorsqu'elle prêche plus de justice sociale, ricoche encore aujourd’hui sur les masses laborieuses sans les pénétrer, elle porte souvent plus loin que celle des théoriciens matérialistes. Là est son immense mérite. Le rayÿybnnement chrétien a traversé des couches sociales qui, sans lui, seraient restées irréductiblement insensibles aux clameurs de souffrance du prolétariat.
La fondation du Cercle d'Etudes Sociales d’Ingénieurs Catholiques en 1892 et de l’'U.S.I. C. en 1920 sont des exemples de cette bénéfique pénétration. Bien avant et dès 1833, Frédéric Ozanam, « avec son âme ardente et son sens profond des questions so-
(4) Pour être à la page du Syndicalisme. Tract de la C. F. T. C.
ciales » !, réussit à grouper dans l’œuvre si humaine des Conférences St-Vincent-de-Paul une élite de catholiques, d'étudiants en particulier. Cette influence sociale d’Ozanam a été considérable, au point que le Père Giliet croit pouvoir retrouver dans les encycliques modernes, de Lévn XIII à Pie XI, « la substance de ses leçons et jusqu’à quelques-unes de ses plus heureuses formules » ?.
Il est bien certain que les conceptions d’Ozanam sur la charité pourraient être contresignées par n'importe quel militant syndicaliste : « Aux œuvres de justice, il faut joindre les œuvres d’assistance, mais une assistance qui honore l’assisté, bien loin de l’humilier; qui prend l’homme par en haut, quand elle s'occupe... de tout ce qui le rend libre, de tout ce qui peut le rendre grand » à.
Même ceux qui pensent avec Marx que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » devront reconnaître l’apport indiscutablement précieux du catholicisme social à cette œuvre.
(1) R. P. Gillet. Appel au Bon Sens, p. 76.
(2)Mbid; p.17 (3) Ozanam. Œuvres complètes, T. VII, p. 293.