‹ Le Syndicalisme des Techniciens en FranceChapitre 9 sur 42 · LE CAPITALISME CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

LE CAPITALISME CONTEMPORAIN

$ 1. — L'évolution capitaliste.

Nous avons déjà évoqué la concentration à la section précédente et noté ses effets techniques en cas de formation de trusts. La concentration va beaucoup plus loin. Il y a, ici aussi, tout une évolution à noter.

A l’origine, le chef d’entreprise possède à un très haut degré Ia double qualité de technicien et de chef. Au surplus, son indiscutable valeur technique, reconnue par le personnel, lui facilite grandement l’exercice de son autorité.

Mais il faut conquérir le marché. Les entreprises

PrASpre

enflent, la concurrence se fait âpre; c’est l’ère des inquiètudes commerciales et financières. Le patron se forge des armes puissantes, tente des coups de main audacieux et redouble de vigilance. Désormais, le voilà bien loin de l’ouvrier. Il a confié le soin de l’organisation et de la discipline intérieures à des techniciens et tout ce qu’il souhaite c’est de n’être jamais importuné par des difficultés du dedans.

Nous en arrivons enfin à la dernière phase. Après des luttes gigantesques où les faibles ont été impitoyablement écrasés, les puissants restent face à face: Le carnage va-t-il reprendre ? Non, les risques sont trop grands pour chacun; il vaut mieux s’entendre, et les combinaisons financières vont s’élaborer. La ‘ concentration s’exerce sous une forme apparente : constitution de trusts avec remaniements techniques, et sous une forme plus ou moins occulte : concentration strictement financière par la constitution de puissants groupements dont chacun peut arriver à contrôler des industries extrêmement diverses. Ces groupes sont gouvernés par un nombre restreint de personnages et dans la « Crise du Capitalisme », M. Pirou note qu’en 1932, 90 personnes occupaient 735 places d’administrateurs dans des sociétés importantes.

Cest ensuite un jeu pour les maîtres des groupements que de réduire à la portion congrue, dans le partage des bénéfices, le troupeau des petits actionnaires. M. Pirou le note encore : « Un dernier trait, et qui n’est pas le moins important, du capitalisme

RE 7e

contemporain est que le profit y revêt des formes beaucoup moins visibles et beaucoup plus subtiles que dans le capitalisme classique. Jadis, le profit apparaissait dans le bilan des sociétés anonymes sous l’apparence des dividendes distribués aux actionnaires. Aujourd’hui, on n’aurait qu’une bien faible et qu’une bien fausse idée des bénéfices ainsi que du mécanisme de leur création et de leur répartition si l’on s’en tenait à cet élément... En réalité, la fraction substantielle des profits, comme la gestion effective des affaires, a cessé d’être l’apanage de la collectivité des actionnaires... des procédés nouveaux ont été mis en œuvre, qui dissimulent une part appréciable du profit dans des postes obscurs ou encore le disséminent dans des filiales que dirigent les administrateurs de la société mère maïs d’où les actionnaires de celle-ci sont absents » 1.

Dans le même sens, M. Fried est encore plus catégorique : « Nous assistons ici à la naissance d’une féodalité tout à fait nouvelle dans les sociétés par actions; le professeur Salin l’a nommée très justement le « fascisme actionnaire » ?.

$ 2. — Valeur sociale du capitalisme contemporain.

Est-il encore besoin d’insister sur l’iniquité foncière d’un tel régime ? M. Pirou lui donnera le coup de grâce : « Finalement, les bénéficiaires véritables du mécanisme capitaliste à l’heure actuelle, ce ne sont

(1) G. Pirou. — op. cit, 2 éd., p. 105.

(2) F, Fried. — « La fin du capitalisme », p. 172.

OR

plus les actionnaires mais les administrateurs. Or, ceux-ci forment une petite oligarchie très fermée, que l’on retrouve dans les affaires techniquement les plus diverses, ce qui tendrait à faire croire que souvent les hauts profits sont moins la rémunération de capacités techniques véritables que la contrepartie d’apports en relations et en influences d'ordre financier, voire d'ordre politique...

Ce bref tableau suffit à montrer que sur le plan économique et moral, le capitalisme d’aujourd’hui présente infiniment moins de titres de légitimité que celui auquel il a succédé. La convergence de son activité avec l'intérêt général est plus que douteuse puisqu'il vit du monopole et de l’exploitation du consommateur que ce monopole rend possible. La valeur technique de ses dirigeants n’est pas moins sujette à caution, car ils sont des financiers plus que des techniciens et ils visent aux bénéfices de spéculation plus qu'aux profits industriels » *

(A) G. Pirou. — op. cit., pp. 106 ss.

Page 1