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LE RÔLE DU TECHNICIEN DANS LA PRODUCTION

$ 1. — La Peau de Chagrin.

C’est un des résultats les plus évidents du progrès technique et de l’organisation scientifique du travail que ce rétrécissement lent mais continu du champ de intelligence professionnelle. L’opération intellectuelle, liée autrefois à l’acte productif, indéfiniment renouvelée à chaque exercice de la fonction technique, cristallise aujourd’hui sous forme- de chiffres et de normes auxquels l’exécutant a pour consigne de se référer désormais en réfléchissant le moins possible : « Pour certains travaux, l'intelligence est un défaut, parce que l’homme d’esprit ouvert se lasse d’une besogne par trop monotone » t.

Cette catégorie de travaux s'étend chaque jour au détriment des autres. Au sein de la grande entreprise, le pourcentage des hommes qui doivent fournir un |

(1) G. Bricard. — « L'organisation scientifique du travail », p. 120.

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véritable travail de pensée est de plus en plus réduit.

Pourquoi ce décri de l'intelligence ? Parce qu’elle reste une force inchiffrable et d’essence subjective donc rebelle à l’automatisme. Elle intervient dans l'appareil moderne comme un facteur de perturbation. Dans les instants où l’on en a le plus besoin, on l'utilise encore à regret. En un mot, l'intelligence n’est pas « connue », et tant que la mécanisation n’a pas pu l’éliminer, elle reste pour le producteur un « x » aussi désagréable qu’inquiétant.

Analysant les travaux de bureau, M. Planus, dans « L'organisation rationnelle et les affaires », établit une distinction tout à fait judicieuse entre les fonctions majeures, faisant appel à la compétence quant à l’objet (savoir comprendre, expliquer, interprêter), et les fonctions mineures faisant appel à la compétence quant à la fonction (savoir faire, tout simplement). Tout l’art de l’organisateur scientifique consiste justement à découvrir les moyens propres à « minoriser » des fonctions autrefois majeures, ou mieux, à isoler la partie spécifiquement majeure de telle fonction en la débarrassant de tout une gangue automatisable.

Il n’est pas jusqu'aux plus délicates questions commerciales qui ne soient susceptibles de mécanisation. Les méthodes d'étude du marché ont atteint un degré de perfectionnement remarquable, pendant que la publicité et la vente sous marque créaient des besoins standardst. Le risque commercial est donc

(1) « A partir du 15 avril, tout Américain doit porter un cha-

peau de paille, qu’il pleuve ou qu’il neige. ». F. Fried, op. cit, p. 108. La boutade est d’ailleurs classique).

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beaucoup mieux connu qu’'autrefois, et lorsqu'une grosse entreprise possède une clientèle suffisamment étendue pour pouvoir jouer sur la loi des grands nombres, le directeur commercial et ses facultés de fine intuition et d’intelligente audace, naguère si précieuses, cèdent le pas devant la cohorte des actuaires. Qu’on ne crie pas à l’anticipation outrée :

« À la session de Zurich de l’Union de la Politique Sociale, le professeur zurichois D' Saitzew s’est exprimé ainsi. « Un esprit d'initiative rationalisé est une contradiction... On ne peut rationaliser que les dossiers et la machine à calculer, mais non lesprit d’un Ford ». À la même session, un homme de métier (le directeur Heinz Ludwig des Horchwerken) a exposé comment les usines d’automobiles modernes, prenant pour base des calculs approfondis qui rappellent les calculs astronomiques, déterminent d’avance le débit probable de leur marchandise : la fabrication ne comporte donc plus aucun risque, mais aucune chance de succès non plus. L’économie est devenue scientifique » !. |

Voici maintenant un autre aspect, réellement pénible celui-là, de cette lutte de l’organisaieur contre l’intelligence rebelle. Lorsque tous les moyens de réduire l’élément majeur d’une fonction semblent épuisés, on est bien obligé d’en laisser l’exercice à un cerveau compétent. Mais pour diminuer encore les risques de cette activité subtile, on commence par sélectionner les meilleurs cerveaux; puis, on les as-

(1) Ibid., p. 166.

pe

sujettit à un véritable servage mental très voisin de lautomatisme :

« Pendant cinq ans, on initie les chimistes aux secrets des cornues et des fioles pour les laisser ensuite, des années durant, dans quelque coin du laboratoire d’un konzern, faire tous les jours la même anaïiyse. Pendant quatre ans l’ingénieur pénètre les secrets des machines pour échouer dans un bureau où pendant des années il aura à faire des épures d’après des indications données d’avance; en outre il s’agira souvent de dessiner la même petite pièce de machine.

Et pendant quatre années, l’étudiant ès-sciences économiques approfondit les problèmes économiques les plus brûlants qui se sont posés depuis A. Smith jusqu’à Sombart, pour fournir plus tard un travail d'enregistrement dans une compagnie ou pour établir des bilans d’impôts dans un konzern. Quelle srande dépense d'intelligence et de pensée, pour quel petit effet ! Quel dédain du capital intellectuel ! Systématiquement on recrute les employés destinés à fournir cette activité mécanique parmi les diplômés d'université. L’employé au guichet qui sert personnellement des clients et qui jusqu'ici était un fonctionnaire ayant passé par tous les grades, doit aujourd’hui, autant que possible être docteur ès-sciences politiques... Pour le capital anonyme, les diplômés d’universités produits en masse ne peuvent fournir qu’un travail mécanisé et mécanique » 1.

Ces constatations faites par M. Fried en Allemagne

(1) F. Fried. — Op. cit., pp. 121 ss.

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