CHAPITRE IV
Appréciation de l’organisation corporative.
Les résultats qu’elle a permis d’obtenir.
I] nous souvient d’avoir lu dans certains ouvrages espagnols que le décret du 26 novembre 1926, sur l’organisation corporative, aurait été pris par le Directoire pour supprimer le syndicalisme. Aussi surprenante que paraisse cette assertion, elle ne nous semble pas devoir être purement et simplement écartée. Sans doute est-1l excessif d'affirmer que le régime corporatif espagnol atteint le syndicalisme dans ses forces vives, puisqu'il le laisse subsister à l’état libre et ne lui impose aucune obligation nouvelle; en outre, il n'apporte aucune modification à la situation des syndicats qui conservent leur caractère d'associations libres et privées et dont l’activité n’est en rien modifiée; tout au contraire, il semble les avoir dotés d’une organisation susceptible de décupler leurs forces et d'accroître leur puissance d'action.
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Toutefois, nous croyons pouvoir dire d’abord que si la situation du syndicalisme est restée inchangée sur le plan professionnel, il n’en est pas de même sur le plan politique. Peut-être, nous objectera-t-on, qu'une telle considération ne devrait pas trouver place dans une étude comme celle à laquelle nous nous livrons. Nous nous bornerons à répondre que si notre intention n'est pas d'étudier l’action politique des syndicats, 1l ne nous est cependant pas possible de la passer complètement sous silence, sous peine de rendre absolument inexplicable l’attitude de tel ou tel groupement corporatif; au surplus, dans tous les pays du monde, les formations syndicales ne sont-elles pas étroitement rattachées à certains partis politiques, dont elles partagent les aspirations? Pourquoi, dès lors, fermerions-nous systématiquement les yeux sur l’activité politique des syndicats espagnols? Parce qu'elle semble de plus en plus se substituer à leur activité professionnelle? Nous ne le pensons pas; ce faisant, nous dresserions du syndicalisme espagnol un tableau inexact parce qu'incomplet.
Il est à noter, d'autre part, que, dans le langage courant, on entend par « syndicalistes » les membres des syndicats dits « uniques », affiliés à la « Confédération Nationale des Travailleurs »
(C.N.T.), et qui consacrent uniquement leur activité à des fins politiques. Par contre, ce vocable n’est jamais appliqué à un autre groupement syndical, de beaucoup le plus important de toute
1. La C.N.T. est l’expression même du mouvement syndicaliste révolutionnaire; elle correspond chez nous à la
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l'Espagne et universellement connu sous le nom ? se. , , . « d'Union Générale des Travailleurs » * (U.G.T.).
Grâce à cette double observation, il est facile de comprendre que le « syndicalisme » ait été atteint par l'organisation corporative; c’est qu’en effet les syndicats uniques ayant refusé de collaborer à l’organisation paritaire et s'étant volontairement privés des avantages qu'elle apportait, ont vu leurs troupes diminuer rapidement au profit de l'U.G.T., qui, au contraire, facilitait la mise en application du décret-loi sur l’organisation corporative. C’est ainsi, par exemple, que les groupes de l’ünique refusèrent de participer à l'élection des représentants ‘ouvriers aux comités paritaires et laissèrent ce soin aux membres du « libre » et aux socialistes de l’U.G.T. En conséquence, ils ne purent Jamais être représentés au sein de ces comités; d'autre part, en raison de leur attitude même, ils ne furent jamais appelés à en assumer la présidence; ces fonctions ainsi que celles de secrétaire, furent, dès lors, confiées, soit à des hommes fermement attachés à la dictature, soit à des socialistes, membres de l’U.G.T. Or, ni les uns ni les autres n’eurent la confiance des habitants de la Catalogne, seule contrée où l’élément ouvrier dominait nettement et où, par conséquent, les comités paritaires auraient eu intérêt à fonctionner normalement.
1. L'U.G.T. qui, jusqu’à présent du moins, incarnaït le syndicalisme réformiste, est l’équivalent de notre C.G.T. Il s'ensuit qu’en Espagne, les unionistes sont des réformistes et les confédérés, des révolutionnaires.
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L'organisation corporative, même patronale, se heurta, dès les premiers Jours, à l’individualisme catalan; à Bilbao, où la plupart des entreprises sont aux mains de grandes compagnies étrangères, surtout anglaises, la lutte fut acharnée. Le gouvernement de la dictature, dont l'avènement avait été acclamé de tous, était déjà miné par le discrédit et la méfiance, et n'était plus assez fort pour aller jusqu'au bout en rendant désormais la loi obligatoire pour tous; aussi, sa législation et son action ouvrière fut-elle, sur certains points, absolument inopérante.
Nous devons à la vérité de dire, d'autre part, que l’activité des comités paritaires ne fut pas aussi grande que pouvait le laisser espérer le décret-loi du 26 novembre 1926. Dédaignant les principales attributions que ce texte leur avait conférées, ces comités ne s’occupèrent presque exclusivement que des contrats de base de travail et du règlement des questions de renvois injustiñiés des ouvriers. La statistique suivante *, arrêtée à la date du 30 septembre 1931, et établie par province, donne un résumé suggestif de cette activité : dans la deuxième colonne figure le nombre des ouvriers ayant bénéficié de ces contrats de travail, dans la troisième, le montant des indemnités payées aux travailleurs pour renvois injustifiés
1. Enrique SANTIAGO : La U.G.T: ante la revolucion (pp. 32 et 33).
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