Le syndicalisme et la C.G.T. [Confédération Générale du Travail]
H est possible que cette étude sur l'organisation ouvrière provoque quelque surprise chez ceux qui, justement parce qu'ils sont peu au courant de l'action syndicale, auront compté d'y trouver tout juste l'exposé de grandes thèses et peut-être même une formule définitive de transformation sociale.
Ces derniers au moins méconnaissent bien le syndicalisme qui le supposent occupé, dans son principe et avec constance absolue, à réaliser un plan déterminé de Révolution. On croit et on dit souvent que nous avons un projet de bouleversement social dont notre criminelle et diabolique persévérance ne s'écarte point. Les gens qui chaque jour vont puiser leurs conceptions quotidiennes dans une presse où l'on fait métier de sauver l'ordre — à la façon dont les oies défendirent le Capitole — se représentent certainement la C.G.T. à la manière d'une maffiu adonnée à la préparation violente du désordre et uniquement préoccupée de détruire tout ce qui leur paraît sacré parce qu'il leur est profitable. H doit se trouver encore de bonnes gens pour admettre que r « action directe » consiste dans la remarquable formule de la chaussette à clous fournie un jour
à la Chambre par feu Georges Berry. Et il en est sans doute qui se représentent les réunions de la rue Grange-aux-Belles comme une série de mystères à la Zigomar. La peur n'a jamais passé pour une condition de l'intelligence...
n va sans dire que ce livre ne s'adresse pas à ceux-là. n est écrit pour d'autres. Les gens qui n'ont pas encore senti que le syndicalisme est une force sociale, qu'il a un passé bien rempli, une tradition désormais certaine, une vertu agissante et un désir de la [développer toujours davantage, ne le comprendront plus guère, quoi qu'ils fassent.
Ce n'est pas à dire qu'il s'agisse ici d'ésotérisme. Rien de plus clair, de moins secret et de moins mystérieux que notre action et nos pensées. Seulement, il est un fait dont nous avons bien souvent des témoignages : à savoir que ceux-là mêmes qui, étrangers à la vie des masses ouvrières, font profession d'exposer et de critiquer le syndicalisme, commettent erreurs sur erreurs.
Est-il donc si difficile de comprendre l'action de la C.G.T. ? A nous, à nos camarades qui la vivent et qui la font, cela semble chose particulièrement simple et à la vérité, ce l'est.
Comment expliquer par suite ces erreurs d'interprétation ? A bien regarder, leur cause la plus fréquente est une incompréhension initiale ; elle consiste à prendre le syndicalisme pour un mouvement politique et à méconnaître qu'il agit sur un tout autre plan que les partis traditionnels.
Voilà l'erreur qu'on ne saurait trop signaler. Faire de l'action syndicale une manifestation qui, malgré ses formes particulières, s'inspire des mêmes raisons que l'organisation politique, amène forcément à méconnaître son caractère exact.
En réalité, la différence est considérable. H faut même ajouter qu'elle est irréductible.
Exprimant des revendications sociales et un désir certain de transformation, le syndicalisme introduit un élément nouveau : celui de teclmicité. n ne considère pas l'individu faisant partie d'une collectivité en tant que citoyen, en tant qu'Homo 'politicus, conception abstraite et considérée en dehors de toutes les réalités, il le considère en valeur de sa fonction sociale, par rapport à ses besoins et à la contribution qu'il apporte à la satisfaction de ceux-ci. L'homme est producteur — ou parasite, mais laissons ce dernier dont l'existence est injustifiable pour nous et parce que c'est justement notre rôle de le réduire à coopérer à l'effort commun... Producteur, l'individu consomme : il ne crée pas pour lui-même toutes les richesses matérielles nécessaires à son existence et que conditionne justement son travail. Il échange. L'interdépendance des humains se développe chaque jour de plus en plus et devient toujours plus étroite. Le temps n'est plus du troc ; il n'est même plus du régime où chacun produisait à peu près tout ce qui lui était nécessaire et se procurait le superflu grâce à un commerce plus ou moins étroit. « L'Homme est un faiseur d'où-
tils » a dit Franklin ; certes, mais il n'est devenu cela que parce que son caractère le plus distinctif est, en même temps que la création de nouveaux besoins, l'imagination convenable à trouver les moyens de les satisfaire. Vers l'an 1840, combien de familles usaient de cotonnades 1 Un quart de siècle après, la guerre de Sécession provoquait une crise formidable. Parce qu'il y a un siècle nos ancêtres ignoraient les chemins de fer, sauraiton imaginer aujourd'hui, malgré l'état présent de leur exploitation, quelle régression effroyable suivrait la suppression totale de ce nouveau moyen de communication ? Il n'y a guère plus longtemps, les régions vivaient à peu près sur leurs propres richesses et ne demandaient qu'un infime minimum de produits supplémentaires aux régions voisines ; imagine-t-on qu'aujourd'hui il serait possible de renoncer aux importations des continents neufs ?
Mais à quoi bon accumuler les faits ?
Qu'on regrette ou qu'on loue cette évolution, qu'on l'admire ou qu'on la décrie, la nécessité en est aujourd'hui acquise. H faut l'accepter ou il faut s'y soumettre ; ce qui est tout un, en somme.
Plus nous allons, plus nous irons, et plus il est impossible de considérer l'homme en dehors de ses semblables, non pas moralement, non pas de façon philosophique ou politique, mais parce que l'échange entre les hommes, le « commerce » se font de plus en plus déterminants.
Et de plus en plus, par suite, il devient impossi-
ble de considérer l'être humain comme une abstraction ; de plus en plus, il ne vaut qu'au regard de ses semblables, et parce que le travail des uns complète et conditionne le travail des autres...
Qui douterait qu'une déclaration des Droits de l'Homme ne suffit plus aujourd'hui à régler les complexes problèmes posés par la civilisation industrielle ? C'est une Charte du Travail qu'H faut édifier, pour reprendre l'épithète trop large et trop facile donnée, à l'occasion du traité de Versailles, à des affirmations insuffisantes.
Pourquoi ce terme nouveau de Charte ? Nul ne l'aurait imaginé sans aucun doute si l'action des organisations ouvrières de tous les pays modernes n'avait réussi à créer et à faire adopter cette idée que la paix du monde vaudra seulement dans la mesure où sera atteint un équilibre général dont une condition essentielle est un minimum de justice sociale reconnu aux producteurs. Mais n'est-ce pas reconnaître d'emblée que l'organisation et l'action de ceux-ci sont dès à présent assez fortes pour pouvoir s'imposer dans une certaine mesure ?
On ne veut faire ici nul fatalisme. H serait absurde de prétendre que l'action des hommes peut se soustraire aux conditions dans lesquelles eUe se développe, mais il serait désespérant d'admettre qu'elle ne peut rien sur les événements. Prétendre supprimer les circonstances serait aussi vain, aussi grotesque que le geste de don Quichotte s 'attaquant à des moulins à vent,
Seulement, s 'ensuit-il que l'homme doive se courber, se plier, s'incliner devant les faits que son action participe à créer ? Entre ces deux alternatives, il y a une marge, et c'est dans les limites de celle-ci que s'insère logiquement notre action.
Le syndicalisme n'est pas une abstraction ; ce n'est pas une conception a 'priori, extérieure et étrangère aux faits. C'est l'expression fournie par une expérience, subie passivement par un grand nombre et interprétée d'abord par quelquesuns. La vérité, c'est que cette conception a été beaucoup plus imposée aux travailleurs qu'elle n'a été créée par eux-mêmes. Elle est née de leur besoin instinctif de s'unir contre la menace constamment suspendue sur leur tête d'une réduction des conditions de travail qui aurait encore amoindri leurs misérables moyens d'existence. L'union ouvrière, l'action ouvrière, l'association et la grève sont sans doute antérieures, au moins en tant qu'épisodes, à la grande industrie ; mais elles ne se sont produites avant celle-ci que dans la mesure même où la domination patronale, où l'arbitraire des employeurs revêtaient déjà un caractère comparable à celui qu'ils ont aujourd'hui, sinon en degré, du moins en nature.
Les origines du syndicalisme, obscures, troubles, incohérentes, nous ne pouvons que les résumer ici et de façon très succincte. La filiation existe pourtant ; elle est certaine et incontestable. H y a une évolution aisée à suivre entre ces premières sociétés mystérieuses de solidarité et de défense
et l'organisation actuelle. H est facile de voir les groupements prolétariens se développer, se généraliser, s'unir peu à peu et imposer la reconnaissance d'une forme d'activité sociale longtemps condamnée par la loi.
Seulement, à qui n'examinera que superficiellement les faits, il est malaisé peut-être de saisir que l'activité corporative étroite de nos associations ouvrières se soit transformée en une action d'ordre général, révolutionnaire sans conteste puisqu'elle vise à briser les formes de la Société actuelle et que son ambition est d'y substituer un système nouveau qu'il assigne pour biit à son action constante de préparer.
C'est justement l'objet essentiel de ce livre que d'essayer d'expliquer cette évolution et cette formation.
Peut-être pensera-t-on que nous avons donné beaucoup de place à l'exposé historique. A la vérité, nous devons répondre que cette place nous semble encore trop restreinte. C'est surtout par l'examen des faits successifs et par leur engrènement qu'il est possible d'acquérir une représentation aussi exacte que possible des raisons qui ont amené le mouvement ouvrier français à être^ce qu'il est aujourd'hui. Qu'on veuille bien lire ces pages et l'on se rendra compte que toute étude de l'action prolétarienne présente doit avoir pour préface obligée une connaissance de son histoire.
C'est un vœu exprimé par nos Congrès, que
l'histoire documentée du syndicalisme soit enfin écri;J;e. Nous aurions sans doute réalisé ce désir si la guerre n'était pas survenue. Nous savons qu'il manque à notre action — et pour aider à cette action même — un ouvrage comparable à celui qu'ont écrit les Webb pour le trade-unionisme anglais, ou encore un exposé plus administratif tel que celui que viennent de publier nos camarades de la Fédération américaine du Travail. Ce sera fait un jour, au moins parce qu'il faut que cela se fasse...
Il va sans dire toutefois que ce petit livre n'a pas cette ambition. On a voulu rappeler ici simplement, et avec bonne foi, de quelle manière s'est constitué le syndicalisme de ce pays, et parce qu'il n'est pas possible de comprendre sa constitution présente sans cela.
C'est souvent, en effet, que nous avons entendu ceux qui s'intéressent à notre action regretter qu'il n'y ait pas un ouvrage d'ensemble, accessible à tous, qui retrace cette évolution. Certes, il existe déjà quelques travaux dont nous reconnaissons bien volontiers la valeur. Mais les événements ont marché, et ils n'envisagent guère qu'une période désormais lointaine.
Depuis, en effet, il y a eu la guerre...
Nous essayons de dire ici ce qu'a été l'action de notre syndicalisme au cours de cette période effroyable et qui a vérifié, hélas ! toutes les craintes qui inspiraient une bonne part de l'action générale des syndicats. Nous dirons
aussi de quelle manière ils ont répondu aux problèmes de cette douloureuse époque et comment, par une conséquence certaine, avec une logique et une volonté dont nous croyons qu'il n'est pas possible de les méconnaître, ils s'efforcent d'apporter une solution aux problèmes d'après-guerre.
Mais cela, c'est la question d'aujourd'hui. N'anticipons pas, sinon pour revendiquer ici, en faveur des organisations prolétariennes, le mérite d'avoir proclamé, les premières que le seul remède est dans le recours au travail et d'avoir par suite revendiqué une participation initiale des travailleurs à l'administration de l'économie moderne.
Si le syndicalisme a un sens, s'il a une valeur, c'est qu'il constitue à la fois une représentation des producteurs et une organisation de la production.
Ne laissons d'ailleurs subsister aucune équivoque. Si nous offroiis notre concours à la tâche commune dont nous proclamons plus que personne qu'elle est indispensable, nous entendons aussi que le Travail ne demeure point dans la situation précaire, diminuée, assujettie, exploitée où il est à présent.
H n'y a aucune finesse dans notre thèse, ni aucun désir d'amadouer ou de plaire. Nous sommes révolutionnaires au sens le plus sûr de ce mot. Notre conception essentielle, c'est qu'il n'y a rien hors du travail, donc que le travail doit être tout... Notre effort ne s'arrête pas aux solutions présentes qui ne sont pour nous^^qu'un minimum.
E ne prendra j&n qu'avec sa raison même qui est d'émanciper les travaiEeurs de toute tutelle, de toute exploitation, c'est-à-dire au moment où tous seront également des travailleurs. La lutte de notre classe ne prendra fin qu'au moment où toutes les classes auront disparu.
Et cela, n'est-ce pas, c'est bien être révolutionnaire ?
Cela ne veut pas dire du reste que nous croyons à la bonne volonté de nos adversaires dans cette lutte sociale. On n'imagine plus, après des expériences sanglantes où l'iUusion de nos ancêtres a été noyée dans des flots rouges, qu'il viendra un moment où ceux dont nous attaquons les intérêts et les privilèges seront touchés par la grâce nouvelle et d'eux-mêmes nous demanderont de les admettre parmi nous. Nos précurseurs utopistes ont pu avoir ce mirage. Nous serions sourds, aveugles, inexcusables si nous ne nous refusions point à le Subir.
Nous croyons et nous disons que nous aurons à mener de grandes luttes, à supporter de lourdes répressions encore avant de toucher à notre but.
D'où vient donc notre attitude présente ? Et quelle est-elle ?
La voici, en quelques mots.
La guerre a créé une situation épouvantable, insoutenable. La crise économique qui pèse sur toutes les nations — car l'accroissement de richesse financière survenu à certaines d'entre elles ne compense pas un déséquilibre qui pèse sur l'en-
semble du monde, et les pays qui paraissent avoir le plus profité de la guerre n'en sont pas les plus exempts — nécessite immédiatement une organisation nouvelle et 0 a bien fallu que les gouvernants le proclament un peu partout !
H a bien fallu que cet essai incomplet de constitution nouvelle des États, la Ligue des Nations^ ait pour préface une affirmation que la justice sociale est indispensable !
Il faudra bien admettre, parce qu'il est impossible de sortir du déficit et du gâchis présents, que l'on fasse appel à la coopération offerte par . les travailleurs, mais qui ne sera pas gratuite !
Le Travail ne répondra à l'appel qu'on lui adresse que s'il obtient dans la société la part de gestion et de contrôle qu'il réclame aujourd'hui dans tous les pays.
Oh ! nous ne nous dissimulons pas que cela ne sera pas accepté sans lutte ni que s'en mêlent et notre pression propre et la contrainte des faits. Seulement, nous affirmons que l'heure est venue de reconnaître, bon gré mal gré, ce fait historique qu'un courant travaille le monde, qui tend à amener au niveau des couches supérieures les éléments jusqu'ici submergés.
1 Nous croyons que le moment est venu de reconnaître et d'appliquer un nouveau principe d'organisation sociale. Au gouvernement des personnes — avons-nous dit parfois en reprenant la formule prophétique lancée par un précurseur qui eut, et au maximum, le sens ouvrier : Profdhon —
au gouvernement des personnes il faut substituer radministration des choses.
Tel est le principe du régime que nous nous efforçons de réaliser, dont notre action tend chaque À jour à créer les conditions initiales. "
Qu'on mesure au moins si le syndicalisme n'offre pas l'exemple le plus net, le plus sûr, le plus effectif que l'organisation prolétarienne répond bien à l'idéal qu'elle s'est donné et qu'elle s'est fait.