CHAPITRE PREMIER
Les Origines.
Il ne peut être question ici de rechercher les origines lointaines du mouvement ouvrier. C'est dans tous les pays et à toutes les époques que nous pourrions trouver des agitations et des actions qu'une analogie certaine rapproche souvent très près des manifestations prolétariennes actuelles. Mais il faut se borner, et ce serait une sorte d'abus que de fausser le sens du syndicalisme et sa signification historique.
Par syndicalisme, en effet, nous entendons l'action proprement ouvrière exercée par des groupements de producteurs et qui tend à modifier de façon radicale, à révolutionner les rapports économiques tels que les présente la société moderne.
Le syndicalisme a sa cause profonde dans l'évolution industrielle qui, en créant la grande entreprise, l'immense usine, a provoqué une solidarité effective entre tous les salariés, leur a imposé des conditions générales dont la défense et l'amélioration devaient les porter à s'unir.
, A notre sentiment même, il faut aller plus loin, e|t déclarer encore que seul le développement de l'économie moderne, en même temps qu'il établissait des conditions essentielles de l'orga-
nisation ouvrière, a créé une situation telle que le prolétariat peut concevoir une transformation sociale caractérisée par la suppression de toutes les classes, et s'appliquer à la provoquer et à la réaliser.
Aussi ne croyons-nous pas, quel que soit l'intérêt que présente leur étude, qu'il faille ici retracer des formes de groupement telles par exemple que les anciens Compagnonnages.
Un exposé succinct des origines étant cependant nécessaire et parce qu'il faut, au moins pour la clarté, marquer un début au mouvement ouvrier, nous croyons possible de faire remonter le début de cette étude à la période révolutionnaire française, parce que Ih nous saisirons sur le vif le morcellement, l'émiettement d'un vieux système social dont la destruction complète n'a laissé subsister qu'une poussière d'individus. Mais la Révolution a aussi, du même coup, soustrait à l'influence de toutes les traditions antérieures les nouvelles tentatives d'association qui devaient se faire jour au cours du siècle suivant.
La Révolution française a détruit les vestiges du féodalisme et fait table rase d'un échafaudage social de privilèges de classes ou locaux, supprimé les juridictions et les institutions traditionnelles qui s'opposaient à la domination totale de l'État sur les sujets. En portant le coup décisif aux
survivants du système féodal dont la caractéristique essentielle était d'être une confusion de la propriété et de la souveraineté, elle a jeté bas la hiérarchie complexe d'un vieux monde.
« Tout homme du peuple, a écrit Proudhon (1), selon sa profession relevait d'un patron, d'un seigneur, d'un évêque ou d'un fisc. » Il n'y eut plus après 1789 de sujets du roi, des nobles, des clercs, des paysans, plus de classes et plus d'ordres, plus de droits ou de dîmes, plus d'entraves à la liberté du négoce, mais non plus aucune de ces autorités locales, de ces chartes particulières, de ces parlements, de ces corporations, de ces prérogatives ou exemptions — rien ne subsista entre ces deux termes extrêmes : l'État et le citoyen, rien non plus ne demeura pour amortir la domination directe de l'un par l'autre.
Qu'advint-il aussitôt ?
C'est que si une partie des 22 millions de non possédants fut dans quelque mesure admise au droit de posséder, si la confiscation et la dispersion des biens nobles vint créer une classe de propriétaires paysans, la suppression radicale des maîtrises ou des clientèles laissa en face l'une de l'autre deux classes dont une évolution inévitable allait tous les jours accentuer les différences et l'opposition, « De plus en plus, pourra dire un peu plus d'un demi-siècle plus tard le Manifeste Communiste, la société entière se partage en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes
{1) Delà capacité 'politique des classes ouvrières, p. 11.
directement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »
Notez enfin cette raison générale qui devait accentuer encore — et avec quelle intensité ! — cette division décisive. La Révolution, en renversant bien des idoles et des dogmes, avait démontré avec une évidence brutale que rien n'est intangible dans l'ordre social. Mais elle créait entre le monde des idées et celui des faits une contradiction formidable. Alors que d'une part le nouvel ordre de choses suscitait les plus grandes espérances et répandait partout des aspii'ations de liberté, d'égalité, de justice, d'une^autre part se développait une opposition de plus en plus accentuée entre deux catégories nouvelles d'hommes ; une exploitation, une sujétion économique d'autant plus sensible que rien ne venait plus l'atténuer, heurtait directement toutes les conceptions libérales. Le désaccord était profond. L'antagonisme ne devait que croître.
On a dit, on répète souvent que la Révolution française a été purement bourgeoise. 11 y a là une inexactitude dans le caractère de l'action d'alors, parce que c'est méconnaître le rôle joué par les prolétaires dans l'intense agitation d'alors. Cependant, la vérité ne saurait être méconnue, quant aux conséquences : la Révolution a profité directement aux classes possédantes.
Faut-il voir là un machiavéhque calcul ou
simplement l'effet d'une liberté dont les manifestations premières devaient naturellement être néfastes aux faibles ? Nous ne nous prononcerons pas. Nous ne croyons pas non plus possible de dire sans risque d'erreur qu'un des actes qui caractérise le mieux les conceptions de cette période en ce qui touche aux relations du capital et du travail — la loi Le Cjeateube — soit l'expression d'une politique sûre de ses buts, car elle correspond trop à ce que nous savons des idées générales des hommes d'alors pour rejeter d'office l'idée que ses auteurs eux-mêmes l'ont établie de bonne foi.
Seulement, cela dit, on n'en est que plus à l'aise pour signaler l'état dans lequel la législation révolutionnaire allait placer les travailleurs.»
Le drame général qui emplit cette courte période de façon si intense, a eu un tel éclat et des manifestations extérieures si tumultueuses que celles-ci font souvent oubher l'existence d'une agitation corporative que l'on ne saurait dédaigner. Toute une série de grèves éclatèrent alors, un peu partout.
Une telle situation devait forcément soulever l'hostilité de la bourgeoisie qui devait être la grande profiteuse du mouvement révolutionnaire.
A Paris, où les cessations concertées du travail avaient naturellement pris une plus grande ampleur, la Municipalité publiait une espèce de proclamation significative.
Le corfs municipal, y lit-on, est instruit que les ouvriers de quelques professions se réunissent journellement en très grand nombre, se coalisent au lieu de s'employer à travailler et font des arrêts par lesquels ils taxent arbitrairement le prix de leurs journées. Tous les citoyens sont égaux en droits, mais ils ne le seront jamais en facultés, en talents et en moyens. La natwe ne Va pas voulu. Il est donc impossible qu'ils se flattent tous de faire les mêmes gains.
Une coalition d'ouwiers pour porter le salaire de leurs journées à des prix uniformes et forcer ceux du même état à se soumettre à cette fixation serait donc évidemment contraire à leurs propres intérêts ; une l'j'^reille coalition serait de plus une violation de I41 foi, une atteinte portée à Vintérêt général.
La proclamation du corps municipal faisait ensuite appel au « patriotisme » des ouvriers.
Nous avons entendu de nouveau ce langage.
Ce qu'il est plus nécessaire de noter ici, c'est ce fait auquel fait allusion le texte cité que les ouvriers coalisés recouraient en efîet — l'histoire des trade unions anglaises en offre aussi de nombreux exemples — à une pression souvent violente contre tous ceux qui ne participaient pas à leur action. N'est-ce pas que déjà apparaissait une idée de classe, un sentiment de solidarité ? Sans doute, il était imposé ; mais en dehors même de la nécessité de cette discipline (et nous la retrouvons aujourd'hui toute pareille bien qu'elle.
revête d'autres formes) il y avait là ce sentiment très moderne de la responsabilité qui ne permet pas à un ouvrier — qui ne permettrait à personne — d'admettre que sans courir de risques, sans participer à un effort, un individu puisse prétendre aux bénéfices de cet effort.
Dans nos grèves actuelles, l'ouvrier' qui ne cesse pas le travail en même temps que ses camarades, n'accepte pas comme eux de renoncer à son salaire pour acquérir des améliorations, est-il digne de participer à ces améliorations qui lui seront pourtant acquises si ses camarades triomphent ?
D'autre part, en continuant son travail, en faisant œuvre de « jaune », il concourt à ruiner l'effort de ses camarades qui défendent les intérêts communs à tous les travailleurs d'un atelier, d'une ville, d'une profession, d'une industrie ou d'un pays ; il se fait l'auxiliaire du patronat. Mérite-t-il de bénéficier des avantages conquis par ceux qu'il a combattus ?
Si on l'admet, n'est-ce pas aller contre une de^ idées morales les plus certaines ?
Ou si on ne l'admet pas, c'est au bénéfice d'intérêts de classe dont l'égoïsme n'a rien à voir avec quelque idée morale que ce soit.
La liberté du travail ?
L'action ouvrière était bien près de naître au moment où les tisseurs anglais du xvn® siècle chantaient à Manchester une ballade populaire où ils faisaient ainsi parler les patrons filateurs d'alors :
— Si les ouvriers ne sont pas contents de leurs salaires,
NoiLS leur donnerons le choix
Entre du travail ou pas de travail du tout...
Comme on s'en doute un peu, cette proclamation du corps municipal parisien n'eut aucun effet sur les grèves.
Ce qui nous intéresse davantage ici, c'est qu'il y eut alors des essais d'organisation corporative. Les charpentiers notamment (et il faut tenir compte de la tradition compagnonnique dont ils étaient peut-être les plus fervents disciples) formèrent un syndicat bien constitué. Leur exemple fut suivi dans les autres corporations du Bâtiment et l'on doit remarquer d'ailleurs que cette industrie était alors la seule importante qui fût susceptible d'une organisation générale.
H est même utile de constater que déjà le principal effort des travailleurs qui esquissaient ainsi un premier groupement faisait surtout porter lem* action sur la réduction de la journée de travail. Ds réussirent à la diminuer de deux heures pendant la période Révolution-Empire, l'abaissant d'environ 14 heures à 12 (temps de repas non compris).
Et pourquoi ne citerait-on pas aujourd'hui les jérémiades des patrons ?
« Le prix de la journée, disaient-ils, est aussi augmenté d'un sixième; malgré les fortes réclamations qui se sont élevées contre ce désordre, il n'a pas encore été réprimé. »
De la fin du xvin® siècle au commencement du XX® les arguments n'ont guère changé.
Mais ces tentatives d'organisation permanentes comme les essais de coalitions corporatives devaient se heurter aux intérêts de la bourgeoisie et aussi aux conceptions juridiques d'alors.
Répondant à cette méfiance, l'Assemblée législative vota, sur le rapport du représentant Le Chatelier, une loi dans laquelle un certain parti réactionnaire a voulu voir la preuve que la Révolution avait été faite contre les ouvriers et où nous ne voyons au plus, nous, qu'un témoignage de la puissance d'une bourgeoisie qui, parvenue au pouvoir, voulait pour ses intérêts matériels exercer une véritable dictature légale.
Dans la réalité, la loi Le Chatelier était bien l'expression de cet état de fait que nous avons souligné, suivant lequel la suppression totale des institutions d'ancien régime ne laissait aucun « tampon » entre l'individu et l'État.
Un des considérants du rapport est particulièrement révélateur :
« C'est aux conventions libres d'individu à individu à fixer la journée pour chaque ouvrier ; c'est ensuite à l'ouvrier de maintenir la convention qu'il a faite avec celui qui l'occupe. »
L'État devenait, grâce à la loi nouvelle ains motivée, le seul organe collectif nécessaire à la satisfaction des besoins des travailleurs.
« C'est à la Nation, disait Le Chatelier, de subvenir aux besoins des individus et de leur assurer le travail. »
H y a là, saisie sur le vif, plus qu'une législation d'un moment. On y trouve l'irrécusable témoignage de cet état d'esprit, de cette conception juridique générale que nous signalions plus haut : d'abord l'individu, ensuite l'État ; entre eux, rien !
Et il est clair que cette loi était au bénéfice de la classe bourgeoise, mais c'est parce que ceUe-ci se trouvait en fait la maîtresse, car les représentants de la noblesse, disparus, exilés bu pourchassés, ne pouvaient plus guère contrecarrer les ambitions de la bourgeoisie qui avait derrière elle une tradition, une préparation, une pénétration aussi des organes de l'ancien régime et se trouvait la maîtresse de l'heure. Les sacrifices du prolétariat étaient vains, justement à cause de ce fait qu'il n'avait aucune œuvre préparatoire sur laquelle appuyer sa force et rendre productif son effort révolutionnaire.
L'article le plus important de la loi Le Chatelier, le premier, affirmait :
« r anéantissement de toutes les espèces de corporations de citoyens du même État étant une des
hases fondamentales de la constitution française... l'association ouvrière sous quelque forme et sous quelque prétexte que ce soit » était prohibée.
De même étaient interdites aux travailleurs « toutes les conventions tendant à réformer de concert ou à n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux. »
Tous les règlements ou accords ainsi visés étaient déclarés « inconstitutionnels, attentatoires à la liberté ou à la déclaration des droits de l'homme et de nul effet. »
Enfin la loi frappait de 500 livres d'amende et de la privation temporaire des droits civiques, tous ceux qui auraient provoqué ces coalitions ou accords, sans préjudice de poursuites au criminel contre les auteurs de voies de fait, ni des mesures à prendre contre « les attroupements composés d'artisans, ouvriers, compagnons, journaliers » en vue de porter entrave au libre exercice de l'industrie...
Loi draconienne, sans nul doute ; loi antiouvrière au plus haut degré.
Elle était encore aggravée par un scandaleux privilège accordé aux employeurs. Le Chatelier déclarait qu'il «n'entendait pas empêcher les commerçants de causer ensemble de leurs affaires » et c'est ainsi, par exemple, que les Chambres de Commerce existantes déjà étaient expressément exemptées des^ effets qui ne pouvaient atteindre que les non-possédants.
Cette législation fut même aggravée par uii
texte qui visait leis coalitions d'ouvriers agricoles, et c'est même par lui que nous savons aujourd'hui qu'il y en a eu à cette époque.
La balance était donc bien loin d'être égale entre les deux classes sociales dont les efforts avaient déterminé la chute de l'ancien régime. La bourgeoisie qui marquait son avènement triomphal écrasait sans rémission les forces ouvrières. Près d'un siècle d'âpres luttes sont sorties de cette législation de classe que Karl Marx a qualifiée de « sanguinaire », à bon droit.
On ne doutera guère que les années suivantes devaient encore y apporter quelques aggravations et que la rédaction du Code Napoléon ait été, elle aussi, dirigée contre les travailleurs.
Les dispositions dont Le Chatelier était responsable furent encore aggravées par la loi consulaire de l'an xi (1803) qui instituait le livret ouvrier, véritable « mise en carte » des travailleurs.
Si l'on en excepte la création des Conseils de prud'hommes, tous les textes légaux du régime impérial qui touchent au contrat de travail n'ont eu pour raison d'être que de systématiser la sujétion des prolétaires.
Les articles 414 et 416 du nouveau Code pénal continuaient la différence entre l'action des employeurs et l'action des salariés. Alors quelacoali-
tion patronale n'était punie que de six jours à un mois d'emprisonnement et de 200 à 300 francs d'amende — et à la condition qu'elle ait été suivie d'un commencement d'exécution — la coalition ouvrière l'était, dans tous les cas, d'un à trois mois de prison, et de deux à cinq ans pour les « meneurs ».
Cette conception était même aggravée de façon plus scandaleuse encore par l'article 1781 du Code civil :
« Le maître est cru sur son affirmation, pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l'année échue et pour les acomptes donnés pour l'année courante. »
Cette effroyable mise en tutelle devait persister pendant la plus grande partie du siècle qui venait de s'ouvrir.
EUe n'empêcha pourtant point la continuation des tentatives précaires, misérables, sporadiques, d'organisation. Quelques associations de résistance se formèrent. Le compagnonnage déjouait tant bien que mal les arrêtés d'interdiction pris contre lui. Il fallait en réalité le développement de la grande industrie moderne, la création de vastes ateliers dont une conséquence devait être, comme nous le dirions aujourd'hui, de « standardiser » la condition des salariés pour que pussent se former, malgré la loi prohibitive, malgré le patronat jaloux d'une autorité absolue, les premières organisations prolétariennes.
L'exploitation épouvantable que subissaient alors
les travaiUeiirs de l'industrie ne fut du reste pas pour peu dans ce mouvement qui prit, à maintes occasions, un caractère de révolte violente.