‹ Le syndicalisme et la C.G.T. [Confédération Générale du Travail]Chapitre 14 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Problèmes d'aujourd'hui et de demain.

Nous avons souligné tout à l'heure les difficultés économiques du retour à l'état de paix et nous avons montré combien claire était la conscience de la classe ouvrière française lorsque, au milieu de la joie générale qui faisait oublier beau-

coup des problèmes inévitables, elle fixait les conditions d'ensemble nécessitées par la situation nouvelle.

L'action intense menée par la Confédération Générale du Travail pendant la guerre et depuis l'armistice a eu des résultats positifs importants.

Le chiffre des adhérents de nos organisations a quadruplé. Certes nous savons, et nous en félicitons d'ailleurs, que ce ralliement des masses laborieuses aux groupements prolétariens est un fait d'ordre général que l'on observe à l'heure actuelle dans tous les pays. Qu'est-ce à dire du reste, sinon que de plus en plus les formes d'action collective prennent la place d'un individualisme désormais condamné à l'impuissance, que le groupement s'impose à tous, même aux milieux qui y paraissaient les plus réfractaires, que de nouveaux modes de vie sociale s'élaborent, qu'un cycle se ferme où l'individu croyait avoir entre ses seules mains sa destinée ?

Cette solidarité qui se développe, est-ce autre chose au fond que l'expression d'une interdépendance des hommes entre eux, de plus en plus complète, de plus en plus dominante ? S'il est une leçon qui ressort de cette courte histoire, c'est que l'organisation des producteurs s'impose, qu'elle est un fait nécessaire, inévitable et qu'elle devient le mode suivant lequel vont se développer les manifestations nouvelles de la vie sociale.

Mais alors, qu'on ne méconnaisse pas à nos efforts passés cette valeur d'avoir travaillé au

moins à déterminer les cadres où s'intègrent aujourd'hui les tendances nouvelles. Et qu'on ne nie point l'utilité et l'efficacité de toute l'action pénible, lente, confuse — mais de plus en plus certaine, de plus en plus avertie de sa puissance, de son avenir et de son but — que nous avons tenu à retracer.

La douloureuse et parfois sanglante lutte menée par le prolétariat pour être admis enfin à constituer dans une société hostile les institutions qui doivent, suivant une gradation que nous avons pu suivre, servir à sa défense corporative, à son émancipation et bientôt à la réorganisation de la société humaine, n'a été ni illusoire ni inféconde. Les forces que nous y avons consacrées, les sacrifices que plusieurs générations des nôtres y ont consentis, n'ont pas été perdus.

Ce développement du syndicalisme, cette poussée intense du recrutement, sont les faits qu'il ne faut pas méconnaître pour juger clairement la situation présente. Nous assistons à un jeu d'influences réciproques. Les adhérents venus en masse à nos organisations apportent dans nos milieux un besoin de réalisations positives, d'avantages matériels immédiats. Au sein même du groupement ils apprennent la discipline ouvrière, cette tradition de lutte qui est nôtre, cet idéal de justice sociale lentement élaboré et mis au point.

Mais ce serait une erreur de croire que ce désir de réalisations est l'exclusif caractère de la situation présente. Jamais le syndicalisme français n'a ignoré ou méconnu ce but immédiat de son activité. A l'heure présente, et avec plus de force encore, nous reprenons notre action à ce stade où, sans oublier les intérêts purement corporatifs, nous nous attachons à réaliser les solutions larges des problèmes soulevés par l'action ouvrière, à réclamer les modifications sociales générales qui sont de nature à apporter des adoucissements au sort des travailleurs et quelque sécurité à leur vie précaire, mais aussi à les préparer à cette mission que le prolétariat se donne lui-même : l'émancipation des travailleurs par la suppression du patronat et du salariat, par la négation finale de ces classes antagonistes et dont la lutte trouve justement son expression la plus complète et la plus décisive dans l'action ouvrière...

Nous avons plus haut parlé des réformes que nous poursuivons. H n'est pas inutile d'y revenir ici et d'apporter quelques précisions nouvelles.

Peut-être le langage courant crée-t-H une confusion et entend-on souvent sous ce terme deux choses dont l'expérience nous montre qu'elles ne sont pas égales.

S'n est possible de proposer ici une distinction générale, nous croyons qu'il faudrait réserver le mot de « réforme » à tous les changements qui impliquent une modification — plus ou moins grande, plus ou moins profonde — dans les rela-

tîons entre patrons et ouvriers ou dans l'ordre social. Tout ce qui tend à assurer aux travailleurs de nouveaux droits ou à développer ceux-ci, tout ce qui a pour effet d'étendre le statut social du salarié, tout ce qui est une étape vers son affranchissement définitif est proprement une réforme.

Un autre terme, à notre sens, pourrait être utilement employé pour des changements tels qu'ils n'apportent pas une amélioration permanente à la situation de l'ouvrier. Nous ne pouvons donner, par exemple, la signification exacte de réforme aux augmentations de salaires. Sans entrer dans les controverses économiques sur les incidences de la rémunération du travail et du coût de la vie, nous pouvons déclarer que l'augmentation du salaire ne modifie pas les rapports de celui qui le donne et de celui qui le reçoit. Dans la pratique, et l'on s'en aperçoit incessamment dans la période de déséquilibre économique que nous traversons, de telles améliorations constituent en réalité un ajxLstement des conditions du travail aux conditions de l'existence.

Est-ce à dire que ces revendications nous paraissent secondaires ? Non, puisqu'elles sont indispensables !

Dans l'état actuel, quels moyens l'ouvrier a-t-il de répondre au renchérissement croissant des objets nécessaires sinon en obtenant un relèvement de son salaire 1 Les économistes auront beau proclamer que ces relèvements contribuent à accentuer la hausse de toutes choses — et

beaucoup vont jusqu'à prétendre contre toute bonne foi qu'ils en sont la cause décisive, même unique — il n'en reste pas moins que le travailleur ne saurait accepter que son sort médiocre devienne un sort misérable du fait de la dépréciation de la valeur-monnaie. . .

Est-ce à dire aussi qu'à ces ajustements nous ne reconnaissons aucune valeur sociale ? Non encore, et aucune action n'est négligeable. L'efEet des augmentations de salaires que nous devons signaler ne joue pas ou ne peut jouer que dans une proportion médiocre, dans un temps comme la période actuelle où n'existe pas une permanence relative des prix et où la course à la hausse ne cesse point. Mais dans des, . conditions stabilisées davantage, quand l'établissement de ces prix est limité dans une certaine mesure par la concurrence, les augmentations de salaires peuvent avoir des conséquences qu'on ne peut négliger. L'employeur, dont les salariés obtiennent une plus grande part de la valeur qu'ils produisent, peut se trouver défavorisé à l'égard de ses concurrents. Pour que vive son entreprise, pour qu'il puisse avec succès continuer son commerce, il lui faut alors recourir aux transformations mécaniques ou techniques qui lui permettront, par une meilleure utilisation des matériaux, de la force motrice, du travail, d'arriver à une production accrue. Ainsi, et de nombreux exemples en ont fait la preuve, loin d'être un empêchement, les augmentations de salaires peuvent être un élément de progrès industriel.

Leur action sur l'économie collective n'est donc pas niable, bien qu'elle soit en quelque sorte indirecte.

Nous croyons donc qu'il faut plus exactement réserver le terme de réforme à des transformations plus permanentes.

La réduction des heures de travail remplit une bonne partie de ces conditions. Justement, au cours de l'année 1919, nous avons eu à enregistrer une victoire : l'introduction de la journée de huit heures.

Dans cet ouvrage, nous avons eu à montrer que cette réforme est très caractéristique de l'action ouvrière puisqu'on en retrouve l'idée, presque l'obsession à tous les moments de l'action des travailleurs. On remarquera d'autre part son caractère d'universalité puisqu'on doit reconnaître" dès à présent que son principe, inscrit dans la Charte Internationale du Travail insérée au traité de Versailles, est à l'heure actuelle admis dans tous les pays modernes, soit comme le résultat direct de l'action propre de nos organisations, soit que celle-ci ait pu en imposer la reconnaissance légale.

A cet égard, on peut indiquer ici que la conférence Liternationale a fait œuvre décisive en reconnaissant l'universaUté de cette réforme et en décidant de l'appUquer même aux pays arriérés.

Quant à la valeur que les ouvriers lui accor-

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dent, elle est incontestable. Ils croient, et avec infiniment de raison, que seule une journée normale de huit heures de travail par jour peub permettre de développer les conditions matérielles et morales sans lesquelles l'action profondément révolutionnaire des travailleurs risquerait d'être un pur verbalisme.

La journée de huit heures n'est pas une amélioration sufi&sante en elle-même, si légitime, si désirable qu'elle soit. Nous croyons qu'elle doit avoir pour complément d'autres améliorations qui pourront lui donner toute sa valeur, lui faire rendre tous les effets que nous voulons en attendre. Nous pensons qu'elle doit avoir pour conséquence un remaniement profond du logement, du problème urbain ; nous aurions gagné peu de chose si la famille ouvrière ne devait pas bénéficier des facilités que les horaires nouveaux du travail lui donneront d'échapper à la congestion des grandes villes, et si ces nouvelles conditions ne devaient pas aboutir à remplacer le logement encombré et malsain, trop souvent le taudis, par le foyer véritable. Nous croyons aussi que le devoir des organisations est de permettre aux travailleurs d'utiliser ces loisirs au mieux de leur développement corporel et moral. C'est avec une race saine que nous pouvons espérer bâtir l'ordre nouveau, non avec des îlotes abêtis par la misère et ruinés dans leur santé.

En ce sens, la journée de huit heures est bien une réforme. Non seulement elle améUore de façon permanente la situation de l'ouvrier, mais encore

elle est une condition de son affranchissenaent, une

étape vers notre but définitif.

Elle vaut même plus. Elle a eu, au point de vue des organisations ouvrières, des conséquences importantes et qui soulèvent un des points essentiels de notre action.

La loi du 23 avril 1919 n'a pas, par la vertu propre de son texte, institué la journée de huit heures. Le législateur lui-même a dû reconnaître que son œuvre ne vaudrait qu'autant que la force syndicale pourrait s'employer à son application. H a prévu, en quelque sorte, que le mode essentiel d'application de la loi serait la signature de contrats collectifs entre les ouvriers, représentés par leurs groupements professiomiels, et les patrons organisés dans leurs associations. C'est ainsi, par exemple, que la Fédération des Métaux passait avec le Comité des Forges, avant même la promulgation de la loi, une convention générale valable pour tout le pays. Depuis, cet exemple a été suivi dans de nombreuses industries, les plus importantes mêmes et les mieux organisées.

A première vue, la signification de ce fait peut ne pas paraître évidente. Elle est considérable pourtant. C'est un événement capital, osons-nous dire, surtout dans ce pays où les idées d'autorité dominaient il y a si peu encore les relations d'employeur à salariés.

En premier lieu, c'est la reconnaissance de l'organisation ouvrière, non seulement sous sa forme élémentaire de sjnidicat local, mais sous sa forme

nationale — et le chemin parcouru n'est pas médiocre.

En second lieu, c'est l'introduction du contrat, avec tous ses effets. Mais le contrat, n'est-ce pas la négation la plus nette du principe d'autorité, de l'idée de domination ?

Que se passe-t-il en effet dans ce cas ? Les représentants des employés traitent avec les représentants des employeurs d'égaux à égaux, de puissance à puissance. H ne s'agit plus de l'artisan venant débattre individuellement son salaire avec le patron. Il ne s'agit même plus de travailleurs assujettis dans l'atelier à la force capitaliste, mais d'une organisation indépendante, le S5mdicat, et d'individus qui échappent au patronat, les militants qui dirigent cette organisation.

H n'y a pas entente, il n'y a pas collaboration, n n'y a pas confusion entre deux classes rivales et ennemies : il y a contrat tout simplement, c'està-dire marché pour un moment domié, pour un objet déterminé.

Mais cette convention elle-même ne s'établit pas que sur le papier. Réglée hors de l'atelier, elle est faite pour l'atelier; elle s'y introduit et avec elle y introduit le contrôle du syndicat. L'employeur n'est plus le maître absolu ; le travail de ses salariés est assujetti à des conditions et à des règles. C'est au syndicat de surveiller leur application, de l'imposer au besoin, de la redresser s'il le faut — au syndicat, organe qui échappe à l'autorité patronale et qui se dresse contre elle, qui la limite, qui

l'amoindrit et qui ne se dissimule même pas son but de la réduire à rien...

Nous avons voulu prendre cet exemple des grands contrats collectifs motivés par la journée de huit heures pour mieux exposer toute la portée que nous donnons dans notre esprit à l'idée de réforme en général et à la valeur de ceUe-ci en particulier, pour faire saisir aussi le mécanisme, pour ainsi dire, par lequel le mouvement ouvrier en est venu à réclamer sa part de gestion et de contrôle dans la direction de l'industrie.

Mais là ne devrait pas seulement se borner l'exemple. Toute l'action ouvrière aboutit à des contrats et aux mêmes effets. Les luttes pour les augmentations de salaires elles-mêmes y aboutissent. Par quoi se termine une grève victorieuse sinon par un épilogue de cet ordre ?

Ainsi, par une fatalité féconde, l'action prolétarienne a pour conséquence de s'introduire, de s'implanter dans l'atelier et dans l'usine, de limiter l'autorité patronale et d'y substituer peu à peu l'organisation propre préparée par le travail...

Ces affirmations, ce sont celles que nous avons apportées au récent Congrès de la C. G. T. qui a eu lieu à Lyon du 15 au 21 septembre 1919. Il fallait les rappeler ici, car elles donnent leur sens exact aux débats qui s'y déroulèrent et aux décisions qui y furent prises.

Avec Lyon se renouait la tradition des Congrès interrompus par la guerre. Deux avaient eu lieu pendant la grande catastrophe mondiale, l'un en Décembre 1917 à Clermont-Ferrand, l'autre en Juillet 1918 à Paris, tous deux marqués par des discussions ardentes sur l'attitude prise par la C. G. T. H en fut ainsi dans ces nouvelles assises. Ce n'était pas une redite ou du moins elle était inévitable. L'ampleur de la représentation ouvrière, jamais atteinte jusque là, le retour de nos Camarades auxquels la mobilisation n'avait pas permis de prendre jusque là leur place dans nos rangs, rendaient nécessaires ces débats et ces explications...

Nous revenions à Lyon après dix-huit ans. Ceux d'entre nous — et ils n'étaient plus très nombreux — qui avaient assisté au Congrès de 1901 oii fut préparée la fusion ouvrière réahsée l'année suivante à MontpelUer purent, mieux que personne, ressentir un légitime orgueil du chemin parcouru. Du petit nombre de délégués réunis à la Bourse du Travail, ils se retrouvaient au milieu d'une véritable foule qui n'avait pu trouver place que dans une vaste salle de l'ancienne Exposition, dans la banlieue lyonnaise. Un millier et demi de délégués y représentaient 44 fédérations nationales, 68 Um'ons départementales et 2025 syndicats.

A l'avance, nous avions appelé ces assises impatiemment attendues les « Etats Grénéraux du Travail ». C'est dire que nous en attendions beau-

coup. Notre attente s*est pleinement réalisée.

Certes, les discussions ont été vives et comme à l'ordinaire dans nos réunions les tendances se sont confrontées avec force, avec passion, dans le débat sur l'action de la C. G. T. qui se trouvait en fait, avec une logique inévitable, joint à celui soulevé par ce sujet pour nous passionnant entre tous : la transformation sociale.

Quelle autre question, en effet, tient davantage que celle-là au cœur du syndicalisme, mouvement de lutte, organe d'émancipation, arme de combat ?

Ce n'était pas la première fois que nos Congrès avaient vu se heurter des thèses différentes sur ce sujet qui revient à demander, en somme, comment, par quelles méthodes et avec quels moyens, le mouvement ouvrier réalisera cette transformation sociale, ce bouleversement des rapports actuels, cette refonte des institutions existantes qui est la Révolution ?

Le débat a du moins apporté ce témoignage : c'est que tous, parmi nous, que nous nous accordions ou non sur la manière dont il convient le mieux de faire cette Révolution, d'organiser l'ordre nouveau qui succédera au capitalisme et qui sera celui du travail, nous sommes d'accord sur la nécessité de donner ce but final à nos efforts, d'accord pour proclamer que les revendications du prolétariat doivent forcément aboutir à ce résultat.

Ces idées, nous les avons afl&rmées dans une réso-

lution votée à la très grande majorité des délégués (1).

Nous la reproduisons ici :

« Émanation directe des forces ouvrières organisées, le Congrès confédéral 'proclame à nouveau, avec une conviction renforcée par toute l'expérience passée comme par V effroyable catastrophe qui a désolé le monde, que Vidéal syndicaliste s'accomplira seulement par la transformation totale de la société.

Née de la lutte de classes, expression complète de la situation faite au prolétariat, s'inspirant pour son action et dans son objet de la défense des intérêts professionnels et du développement complet des droits du travail, l'organisation ouvrière répète que son but essentiel est la disparition du patronat et du salariat. La lutte de classes, elle le constate comme un fait dont elle entend tirer toutes les conséquences. Cette lutte ne pouvant prendre fin qu'avec la suppression de toutes les classes, de tous les privilèges économiques et sociaux, elle doit aboutir à une organisation nouvelle de la collectivité. Participation égale de tous aux charges et aux droits que les rapports nécessaires des hommes font naître, tel est le principe initial sur lequel le mouvement ouvrier entend instaurer un régime nouveau ; il réalisera celui-ci suivant ses conceptions propres, avec les organismes

(1) Pour, 1633 voix ; contre, 324; il y eut 43 abstentions.

quHl aura lui-même créés et dont le caractère essentiel doit être de donner aux forces de production la direction et le contrôle de Véconomie collective : créateur de toutes les richesses, élément qui commande l'activité sociale, le Travail entend être tout parce que les autres facteurs de la Société ne sont que ses subordonnés ou ses parasites.

Ainsi, sans qu'aucune équivoque puisse être possible, le syndicalisme déclare qu'il est dans son origine, son caractère 'présent, son idéal permanent, une force révolutionnaire,

Imprégné de ces principes et de ce but, le Congrès confédéral de Lyon rappelle et reprend les termes de la résolution d'Amiens, qui déclare :

« Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2 constitutif de la C. G. T. :

« La C. G. T. groupe en dehors de toute école politique tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. »

« Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de la classe qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

« Le "Congrès précise, par les points suivants, cette afiSrmation théorique :

« Dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du bien-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme ; il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera dans l'avenir le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale ;

« Le Congrès déclare que cette double besogne quotidienne et l'avenir découlent de la situation de salarié qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances poKtiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le Syndicat.

a Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affii-me l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de luttes correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le Syndicat les opinions qu'il professe en dehors.

a En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent suivre, en toute liberté, la transformation sociale ».

Le Congrès de Lyon estime en outre nécessaire de dire que cette déclaration ne se borne pas à affirmer pour un moment donné, de façon provisoire et révisable, la neutralité des organisations professionnelles à V égard des partis ou des écoles, des doctrines ou des philosophies, mais qu'elle proclame de façon permanente cette conception fondamentale de V action syndicale qui est l'action directe.

Il ne peut laisser croire, par contre, que cette action trouve son expression exacte et exclusive dans des actes de violence ou de surprise, ni qu'on la puisse considérer comme une arme pouvant être utilisée par des groupements extérieurs au syndicalisme.

C'est parce qu'ils sont producteurs que le Syndicat appelle à lui tous les travailleurs et c'est l'utilisation de la force qu'ils tiennent de leur fonction produx^tive qui est la puissance de l'organisation ouvrière.

Plus que toute autre force sociale présente, il traduit ce fait essentiel qui est la conséquence fatale de l'activité collective moderne : le recul de la politique devant l'économie.

Continuer la production pour satisfaire les besoins des hommes, l'accroître pour mettre à la disposition de tous une plus grande somme de richesses consommables, ainsi se traduisent ses préoccupations auxquelles la situation mondiale résultant de la guerre donne une gravité formidable.

Le mouvement ouvrier affirme qu'il doit et qu'il peut y répondre, mais il déclare aussi que tout efiort dans ce sens n'est plus conciliable avec le maintien du régime actuel ; l'appel au travail, auquel les travailleurs sont prêts à répondre, ne peut se comprendre désormais qu'avec la reconnaissance totale des droits du travail.

Le mouvement syndical ne peut être que révolutionnaire, puisque son action doit avoir pour effet de libérer le travail de toutes les servitudes, de soustraire tous les produits à tous les privilèges, de mettre toutes les richesses entre les mains de ceux qui concourent à les créer.

Cette conception, réalisée par l'effort des travailleurs, se fera suivant les modalités du Travail luimême constituant l'ordre nouveau, basé non sur l'autorité, mais sur les échanges ; non sur la domination, mais sur la réciprocité ; non sur la souveraineté, mais sur le contrat social.

L'action quotidienne du syndicat est une préparation à ce renversement des valeurs.

Toute manifestation de la force ouvrière, en effet, tend, à l'heure présente, à la conclusion des contrats. Ce serait une erreur profonde d'y voir une collaboration ; les conventions collectives, quelles

s^étendent à un atelier, ou à toute une région, ou à une corporation sur toute l'étendue du territoire, possèdent une valeur de transformation parce qu'elles limitent l'autorité patronale, parce qu'elles ramènent les relations entre employés et employeurs à un marché qui encourage l'effort sans apaiser l'énergie, puisque le travail n'y trouve pas la reconnaissance à tous ses droits mais la satisfaction d'amoindrir l'absolutisme patronal en introduisant, dans l'atelier ou l'usine, le contrôle d'une ptiissance non assujettie à l'exploitation du patronat, d'une force d'émancipation : le Syndicat.

S'inspirant du même esjwit qui l'a déjà amené à réclamer des mesures efficaces et pratiques contre la cherté de la vie, démonstration même du gâchis économique dans lequel se débat la Société, le syndicalisme déclare qu'il entend faire un effort pour aboutir aux solutions nécessaires, non dans un intérêt égoïste, mais dans le ferme désir de trouver une solution satisfaisante pour la collectivité.

Cette réorganisation industrielle, ce retour à l'équilibre ne peuvent pas être obtenus par les palliatifs que propose le Pouvoir. Le régime actuel repose trop sur la défense des profits particuliers pour qu'on puisse attendre de lui les solutions qui s'imposent.

L'impuissance de la classe dirigeante et des organisations politiques s'affirme de jour en jour plus forte, plus forte aussi apparaît constamment la nécessité pour la classe ouvrière de prendre ses responsabilités dans la gestion de la société.

Le mouvement syndical a dû ainsi envisager les

solutions qui s^imposent sans délai. Il n'en saurait trouver de 'plus urgentes^ de plus nécessaires que celle de la nationalisation industrialisée, sous le contrôle des producteurs et des consommateurs, des grands services de V Économie moderne : les transports terrestres et maritimes, les mines, la houille blanche, les grandes organisations de crédit.

L'exploitation directe par la collectivité des richesses collectives, la mise sous son contrôle des foncfions et des organismes qui commandent les opérations industrielles de transformation de ces richesses et leur répartition sont une condition essentielle de la réorganisation que nous voidons poursuivre. Mais constatant l'impuissance politique et le caractère même du Pouvoir, nous ne songeons pas à augmenter les attributions de l'État, à les renforcer, ni surtout à recourir au système qui soumettrait les industries essentielles au fonctionnarisme avec son irresponsabilité et ses tares constitutives, et réduirait les forces productrices au sort d'un monopole fiscal.

Les résultats déplorables que l'on a pu constater dans le passé et qui se manifestent tous les jours, sont une condamnation suffisante de ce système. Par la nationalisation, nous entendons confier la propriété nationale aux intéressés eux-mêmes : jyroducteurs et consommateurs associés.

Faisant confiance à la Confédération Générale du Travail, les Syndicats confédérés déclarent : que l'action ouvrière se doit de se développer sur ce plan, pour réaliser le plus rapidement possible ces buts immédiats.

Le Congrès de Lyon proclame à nouveau le droit inaliénable pour les peuples de se déterminer euxmêmes ; exprimant sa profonde sympathie à la Révolution russe, il proteste contre toute continua^ tion d'interventions armées en Russie et contre le blocus réduisant un peuple à la famine parce que coupable de s'être révolté contre ses oppresseurs.

Le Congrès, soucieux d'affirmer sa solidarité effective à l'égard du peuple russe, charge le Bureau confédéral de demander aux organisations syndicales des transports de faire que leurs membres se refusent de transporter armes et munitions destinées aux armées Koltchak et Denikine.

Le Bureau confédéral est chargé également de transmettre cette même proposition au Bureau syndical international pour que ce dernier internitionalise cette action.

Le Congrès réclame que soit mise en application, le plus rapidement, la résolution votée à Amsterdam, concluant à l'envoi d'une délégation ouvrière en Russie.

Enfin le Congrès, exprimant la volonté unanime de la classe ouvrière, condamnant la politique réactionnaire des pays de l'Entente, exige que la paix soit conclue avec la Révolution russe. »

Encore ne suffisait-il point à notre sens d'avoir affirmé ces conceptions de principe.

Cette résolution proclamait implicitement la nécessité de constituer l'organisme de production capable de donner à tous la somme des moyens indispensables à la satisfaction de leurs besoins et elle affirmait, dans le but d'obtenir cette production accrue, la nécessité pour tous ceux qui y participent de se joindre aux travailleurs afin de constituer cet organisme.

Nous ne considérons pas, en effet — et il est ici temps de le dire — que tout l'effort nécessaire à la production se limite à la coopération des ouvriers proprement dits. Nous savons tout le rôle que jouent les techniciens et c'est avec eux que nous entendons travailler.

Dans cet esprit, le Congrès de Lyon a donné mandat à la Confédération Générale du Travail de réaliser dans le plus bref délai, d'accord avec les organisations de ces techniciens, d'accord avec les nouveaux syndicats de fonctionnaires qui bientôt auront rejoint la grande famille ouvrière au sein de la C. G. T., un Conseil Économique du Travail dont ce sera le rôle d'étudier les problèmes présents, d'en rechercher et d'en publier les solutions, comme ce sera le rôle de l'organisation syndicale, usant de tous ses moyens d'action, de les faire accepter ou de les imposer.

Au premier plan des préoccupations qui vont être celles du syndicalisme, nous avons mis la nationalisation des sources d'énergie, les mines, la houille blanche, des moyens de transports et de circulation de la richesse, comme les chemins de

fer ou l'organisation bancaire. Nous pensons que cette solution s'impose et qu'il faut dès maintenant travailler à faire rentrer dans le domaine collectif ces éléments essentiels à l'économie de la Nation. Mais nous entendons bien, et nous l'avons dit de la façon la plus nette, que par nationalisation nous ne voulons ni bureaucratisme, ni monopole, La grande réforme que nous allons nous appliquer à réaliser ne doit avoir pour but ni de renforcer la puissance de l'État, ni de remettre ces richesses entre les mains d'une bureaucratie dont nous ne pouvons ignorer les tares. Ce que nous voulons, c'est, sous le contrôle de la Nation, l'exploitation de ces sources de vie et de progrès par l'association des producteurs et des consommateurs.

Tel est le programme général que le Congrès de- Lyon a donné à l'action ouvrière et qui complète le programme minimum que nous avons reproduit plus haut.

,., Tout le problème maintenant se ramène pour nous au travail, à la représentation du travail, à l'organisation du travail, à la préparation des cadres nouveaux, à l'élaboration des institutions et des fonctions nouvelles qui auront été créées par lui, qui revêtiront son caractère propre.

Quand nous avons rappelé la magistrale formule proudhonienne : « L'atelier fera disparaître le Gouvernement », quand nous avons dit

que le but de notre action est de substituer au régime politique une organisation réalisée sur un plan nouveau, selon de nouveaux principes, quand nous avons essayé de dégager les caractéristiques essentielles de l'efifort ouvrier, les idées qui le guident et qui valent surtout parce qu'elles sont soumises à un incessant retour à l'expérience, à une confrontation constante avec l'action, nous avons cherché à présenter de grandes lignes directives et à fixer la conscience claire que notre mouvement a de son but.

Nous n'ignorons rien de la grandeur et de la difficulté de notre tâche. Nous savons que nous nous heurterons à des hostilités redoutables, que nous aurons de dures luttes à soutenir. Mais qu'on nous permette, pour terminer et conclure, de reproduire ici ce que nous disions à nos Camarades réunis à Lyon en annonçant la constitution du ConseO Économique du Travail :

« Certes ! cela ne sera pas une chose facile, car, par cette constitution, nous allons nous dresser directement, sur le terrain des faits, en face de l'État.

« Ou bien nous serons les vainqueurs, ou bien nous serons les vaincus. Mais je ne pense pas que dans l'état présent, au milieu des difficultés formidables, en face de la faillite financière, en présence du manque de matières premières, au moment où sur tous les terrains — extraction de matières premières, transformation de matières

premières, transport de matières premières, fabrication des produits manufacturés, — il faut des forces neuves, des idées de progrès, des révolutions profondes, je ne pense pas que nous soyons les vaincus, parce que nous nous représentons le progrès, parce que nous nous représentons l'avenir... Si vraiment nous sommes l'expression de ces forces, nous devons surmonter les difficultés, nous devons triompher ! »

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University of Toronto Ubrary

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