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AVANT-PROPOS

Dans un précédent volume : Le mouvement syndical en France, j'ai essayé de retracer succinctement l'histoire de la formation corporative moderne en ce pays. Je me propose aujourd'hui de dresser un tableau rapide de ce mouvement d'organisation professionnelle pour un certain nombre de contrées européennes.

Quelque brève que soit cette étude, aucun des peuples de notre continent qui sont arrivés, à cet égard, à un stade élevé de développement, n'a été omis. On y trouvera la Suisse à côté de l'Angleterre, et la Norvège à côté de l'Allemagne.

Je m'excuse auprès du lecteur de lui donner surtout des indications d'un caractère cursif. L'Angleterre et l'Allemagne, à elles seules, exigeraient de très gros volumes, et les travaux en anglais et en allemand, au surplus, ne font pas défaut, et plusieurs sont devenus classiques. C'est à une tâche de vulgarisation que je me suis voué ici une fois de plus, et j'estime que pareille besogne, en pareil domaine, est loin d'être inutile ou secondaire.

,E SYNDICALISME EUROI'EEN

Le groupement professionnel a conquis partout droit de cité, en dépit des lois restrictives et des vexations gouvernementales. Partout, au-dessus des sections locales, se sont érigées des fédérations qui, elles-mêmes, se sont rassemblées en confédérations nationales, et ces confédérations ont créé entre elles un premier lien international.

La poussée prolétarienne a des traits universels, et qui frappent beaucoup plus l'observateur que les traits particuliers à chaque pays. Elle correspond à l'universelle diffusion du régime capitaliste. De plus, elle se subordonne généralement à des vues subversives très accusées; même lorsqu'elle se cantonne temporairement dans la légalité existante, elle ne dissimule pas son objectif d'intégrale transformation sociale. Les méthodes peuvent différer entre les ouvriers qui se réclament de la social-démocratie et qui y adhèrent tout en adhérant à leurs syndicats, — et ceux qui se rattachent au syndicalisme révolutionnaire et qui nient la valeur de l'action politique : les uns et les autres cheminent en somme vers un même but. Ils relèvent également de l'organisation syndicale de « lutte de classe ».

En face de cette organisation de lutte de classe, fondée de fait sur les principes qui animent le socialisme scientifique de notre âge, il y a des groupements de « paix sociale », qui dépendent des partis libéraux ou catholiques ; mais ces groupements, quelque extension qu'ils aient conquise parfois, comme en

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Allemagne, ne peuvent jamais rivaliser pour le nombre, les ressources, la vigueur et la fécondité des résultats même immédiats, avec les fédérations à tendance révolutionnaire.

Le monde capitaliste est sapé, de jour en jour davantage, par des forces qui s'élaborent dans sa propre structure et qui préparent son écroulement. Les courts chapitres qu'on va lire illustreront cette vérité, que le manifeste des Communistes proclamait avec tant de netteté dans le milieu du dernier siècle.

Aucun pays d'Europe n'a subi, dans les quarante dernières années, une transformation économique comparable à celle qui s'est produite en Allemagne. La grande industrie concentrée s'est établie là avec une puissance qu'elle n'a acquise ni en Angleterre, ni en France. D'énormes contingents de salariés ont été rassemblés dans des villes manufacturières, qui ont grandi aussi vite parfois que les citéschampignons du Nouveau Monde. A cette rapidité d'évolution correspondra, dans les vingt dernières années, l'élan d'une transformation corporative, qui a réalisé jusqu'ici, tout au moins pour les résultats numériques, les espoirs les plus audacieux des premiers propagandistes du syndicat et de la social démocratie.

L'Allemagne comptait 4i 200000 habitants en 1871, 45 3oooooen 1880, 49600000 en 1890, 565ooooo en 1900, 65 millions en 1910. L'élé-

Pall Louis. — Syndicalisme européen. i

ment rural, de 80 pour 100 en 1800, de 55 pour 100 en i85o, tombait à 30 pour 100 en 1890, et à 25 pour 100 en 1905. Deux villes en i84o, et cinquante en 1910, dépassaient looooo habitants. Douze en possèdent plus de Sooooo : Berlin, Hambourg, Munich, Dresde, Leipzig, Breslau, Cologne, Francfort, Nuremberg, Dusseldorf, Hanovre^ Charlottenburg. Dans les cinq années 1905-1910, on a enregistré un accroissement de 17 pour 100 à Hambourg, de 16 pour 100 à Leipzig, de 19 pour 100 à Cologne, de 22 pour 100 à Francl'ort, de ki pour 100 à Dusseldorf, de 27 pour 100 à Essen, de 20 pour 100 à Hanovre.

L'empire germanique est un des plus gros producteurs de combustible qu'il y ait dans l'univers, et cette suprématie explique pour une forte part son expansion industrielle. Il extrayait, en charbon et lignite, 70 millions de tonnes, il y a 3o ans, — i36, il y a i4 ans, — 23o millions aux dernières statistiques. La production du fer a triplé de 1870 à 1910, celle de la fonte a septuplé, celle de l'acier s'est multipliée 18 fois. Le commerce extérieur, qui était de 7500 millions en 1876, s'élevait 39400 en 1890, à 18625 millions en 1900, à 22 milliards en 191 1.

D'après le recensement officiel de 1907, la partie de la population, qui vit de l'industrie, comptait pour 26 386 537 unités contre 20 253 24i en 1895 et i6o58ooo en 1882; celle qui vit du commerce et des transports chiffrait par 8 278 239 unités, contre 5 966 846 en

1895 et^53io8o en 1880. A cette même date 1907, le « censLis » signalait 9 279 000 salariés industriels et 2 d65 000 salariés du commerce et des transports.

Le rôle de la femme dans l'activité économique allemande, et ceci est encore un trait important pour notre sujet, a été en croissant rapidement. D'après Lily Braun, 6298000 ouvrières et employées étaient occupées aux champs, à la fabrique, au bureau, en 1896, contre 4 4o8 000 en 1882. Le chiffre du recensement de 1907 est de 8 2^2 000, dont k 760 000 à la campagne et 3 ^92 000 à la ville. On s'explique l'efiTort de propagande souvent heureux, qui a été tenté par les syndicalistes — (ce mot est pris en son sens le plus large), dans le milieu des salariées.

D'après le rapport du secrétariat international des syndicats pour 191 1, étaient organisables, Outre-Rhin, à la date de cette grande enquête de 1907, — la plus récente, — 9 260087 travailleurs industriels (soit 7 2^6 i84 hommes et 2018 858 femmes), et [\ 383 85/i travailleurs agricoles (soit 2 266 687 hommes et 2067667 femmes), en tout 18698391 (soit 9611 882 hommes et 4 081 5io femmes).

Une des caractéristiques de l'Allemagne contemporaine, qui mérite d'être relevée et qui se lie à l'organisation industrielle ellemême, est la formation des grandes associations patronales. 11 est peu de contrées au monde, où les employeurs aient constitué des syndicats aussi puissants, pour résister à la

poussée ouvrière. En 1912 ces groupements étaient au nombre de 3o85 et rassemblaient 182 /485 patrons, qui occupaient 4 SyS 276 salariés. Ce n'est pas le lieu ici de reprendre l'historique de ces fédérations, ni d'analyser leur structure, mais il convient de noter que leur apparition a suivi d'assez loin celle des fédérations de travailleurs, et qu'aujourd'hui, par leur développement, elles ont engendré, dans les groupements ouvriers de lutte de classes, une recrudescence d'efforts en même temps qu'une centralisation de plus en plus accentuée.

Les pouvoirs publics en Allemagne ont gardé, comme partout, des armes contre les sociétés professionnelles. Dès le xvi* siècle, des pénalités sévères étaient établies contre les grèves. Une ordonnance impériale de 1677 interdisait aux artisans de s'entendre pour vendre leur labeur à un prix déterminé, et les princes, dans les différents Etats de la Confédération, multiplièrent les prescriptions à ce sujet, tout en demeurant impuissants en fait à exclure les chômages concertés. Ceux-ci, pendant tout le xviii* siècle, se firent très nombreux dans les villes de la vallée du Rhin.

La loi industrielle prussienne de i845 réitérait les prohibitions antérieures. Celles-ci durèrent en Prusse et dans les Etats de la partie septentrionale de l'Allemagne jusqu'à la

loi industrielle du 21 juin 1869, qui était valable pour toute la Confédération du Nord et dont les stipulations furent, après 1870, étendues aux Etats du Sud. L'article 162 rapportait « toutes interdictions et pénalités édictées contre des ouvriers de fabrique, relativement à des coalitions et associations ayant pour but d'obtenir de meilleures conditions de salaire et de travail, spécialement à Taide de la grève. » Mais l'article i53 frappait d'un emprisonnement de 3 mois, ou éventuellement d'une peine plus forte, quiconque aurait déterminé ou tenté de déterminer une autre personne, en usant d'une contrainte matérielle, de menaces, d'injures ou de boycottage, à prendre part à des coalitions, ou bien empêché ou tenté d'empêcher d'autres personnes de se retirer de ces coalitions. Brentano résumait ce texte ainsi : « Le droit de coalition est reconnu, l'exercice de ce droit est un délit. » Ce texte demeure en vigueur. Après le retrait des lois bismarckiennes de 1878 contre les socialistes, lois qui furent appliquées à maintes reprises aux syndicats, le gouvernement allemand estima qu'il ne disposait plus de pouvoirs suffisants contre les mouvements ouvriers, et il essaya, au moins par deux fois, de réagir contre les efforts collectifs du prolétariat, mais sans obtenir la sanction du Reichstag.

Au reste, ce texte de 1869 eût dû lui suffire, et le régime des associations, qui relève des lois particulières des Etats, était en soi assez complexe et assez rigoureux, pour qu'il

y trouvât de multiples moyens de sévir. Suivant qu'elle qualifie telle ou telle société corporative « société politique » ou « société s'occupant d'affaires publiques » — ou « établissement d'assurance », — et cette qualification est forcément arbitraire, l'administration prussienne peut l'astreindre à telles ou telles formalités vexatoires. Grâce à cette législation élastique, elle a réussi à dissoudre ou à paralyser les groupements, au moins à une certaine époque, car elle a appris, dans la phase la plus récente, à compter avec la Commission générale des syndicats. En tout cas, les syndicats n'ont jamais reçu la reconnaissance légale qui, à un moment, vers 1896, sembla devoir leur être assignée.

Dans aucun pays d'Europe, les persécutions gouvernementales et les entraves apportées par les lois n'ont pu anéantir ou même affaiblir le syndicalisme. Nous allons le voir se développer Outre-Rhin avec une surprenante vigueur.

11 y a lieu de distinguer trois grandes catégories d'organisations : 1° les syndicats libres qui sont fondés sur le principe de la lutte de classes, qui tout en se proclamant politiquement neutres, s'inspirent de la doctrine marxiste, et dont les militants, les fonctionnaires et beaucoup de membres adhèrent à la social-démocratie ; 2" les associations Hirsch

Duncker qui relèvent du parti libéral; 3° les syndicats chrétiens qui sont de structure religieuse autant qu'économique, qui luttent de fait contre l'action social-démocrate, et qui prolongent dans le monde ouvrier l'influence du centre catholique. Il faudrait encore signaler des groupements indépendants, de tendances très diverses, et dont beaucoup sont socialisants, et des groupements de «jaunes» qui dépendent des fédérations d'employeurs, et qui en temps de conflit leur fournissent des briseurs de grèves.

Les syndicats libres ou de lutte de classes sont de beaucoup les plus puissants, qu'on envisage le nombre de leurs adhérents, les disponibilités pécuniaires qu'ils possèdent, les services qu'ils ont institués, l'influence qu'ils exercent dans la bataille quotidienne des salaires.

Le premier mouvement ouvrier allemand, qu'on puisse rattacher au syndicalisme moderne, est celui dont le typographe Born prit l'initiative, en i848, en créant une Ligue des Travailleurs à Berlin. Cette ligue avait des tendances politiques, mais les bases en devaient être syndicales ; des groupements de chaque profession se seraient érigés dans les diff'érents centres, puis se seraient à leur tour associés entre eux. Cette organisation, dont le programme était déjà plus vaste que celui du vieux trade-unionisme anglais, s'implanta à

Leipzig, à Hambourg, à Heidelberg, à Nuremberg. Une première fédération de métier, celle des cigariers, naquit même sous sa tutelle, mais la réaction de i85o balaya ces rudiments de syndicats.

Quinze ans plus tard, voici une seconde tentative. La Saxe a accordé la liberté de coalition et la Prusse va l'imiter. La production industrielle s'accroît en même temps que se construisent les réseaux ferrés. Les grèves se multiplient, à Leipzig et à Hambourg surtout. Trois fédérations apparaissent de i865 à 1867 • tabai^s, imprimeurs, tailleurs, tandis que se répandent les idées marxistes et lassalliennes, et que l'Internationale lait sa trouée dans l'Europe occidentale, centrale et méridionale. Trois grandes directions, dont deux socialistes, se manifestent à la fois : celle des Lassalliens, membres de l'association générale des ouvriers allemands, dont le chef était Schweitzer, — celle des Internationalistes avec Bebel et Liebknecht, — et celle des libéraux avec le D" Hirsch et l'imprimeur Duncker.

A leur congrès de Hambourg, les Lassailiens autorisent Schweitzer à convoquer, à titre personnel, dos assises du prolétariat germanique (août 1868). Schweitzer lance un manifeste qui proclame la puissance ouvrière, l'eflicacité de la grève, et qui obtient un énorme succès. L'Union des sociétés d'éducation ouvrière, à la demande de Bebel et de Liebknecht, invite les travailleurs à former

des syndicats centralisés. Hirsch et Duncker, qui opposent aux groupements de lutte de classes le trade-unionisme à l'ano-laise, déclarent que les salariés peuvent améliorer leur sort pacifiquement et par accord avec les employeurs.

Le congrès des ouvriers allemands, que Schweitzer avait préparé, et qui siégea en septembre 1868, se piquait de représenter i-ia 000 prolétaires. Il expulsa Hirsch, — qui alla former ses associations ailleurs et leur donna des statuts en novembre, — puis il appela à l'existence une fédération générale, bientôt convertie en ligue de caisses d'assistance. Le déclin de cette organisation fut rapide, car de 35 200 membres en 1869. elle fléchissait à 4200 en 1871 pour se dissoudre en 1874. La guerre franco-allemande lui avait porté un coup mortel.

Les Internationalistes ou marxistes, de leur côté, sur les suggestions de Tébéniste York, s'étaient prononcés pour la séparation absolue de l'action politique et de l'action corporative, mais ils admettaient toutefois que leur parti, le parti social démocrate, aidât de toutes ses forces à ce développement du syndicat « neutre ». York exposa son plan au congrès d'Erfurt (1872), où ii3oo ouvriers étaient représentés, et fonda une union dont le siège était à Leipzig, et où chaque affilié versait une contribution hebdomadaire de o fr. 10. Un deuxième congrès se tint à Magdebourg en 1874, mais York mourut le i" janvier 1876 et

cette disparition fit percevoir fâcheusement ses efîets.

Un grand obstacle à la propagande avait pourtant été écarté, par le rapprochement à Gotha, en 1876, des marxistes et des lassailiens. Les groupements corporatifs qui subsistaient, et qui appartenaient à l'une ou à l'autre tendance, éprouvèrent à leur tour le besoin de faire trêve à leurs luttes et, l'accord étant conclu, nommèrent un comité central à Berlin. Une nouvelle conférence, qui eut lieu à Gotha en 1878, décida de convoquer un congrès général à Magdebourg, afin qu'il statuât sur la direction à donner au mouvement désormais unitaire ; mais ce congrès ne s'ouvrit point, car il fut interdit par le gouvernement au lendemain de l'attentat d'Hœdel ; puis intervint la fameuse et exceptionnelle loi d'octobre 1878, qui armait le pouvoir contre les socialistes à raison de leur « activité révolutionnaire », et qui ne visait pas expressément les syndicats, mais qui pourtant leur valut d'innombrables poursuites. A ce moment, il existait en Allemagne 26 fédérations centrales de métier et 5 sociétés locales, avec 49000 membres, qui acceptaient les principes socialistes. Ces travailleurs, moyennant des versements mensuels de o fr. 5o, o fr. 76 et plus, avaient droit à des secours de grève, de viaticum, de chômage, de maladie et souvent à l'envoi gratuit d'un journal professionnel. Les imprimeurs, les cigariers et les charpentiers étaient particulièrement bien organisés.

La période, qui s'étend de 1878 à 1890, fut une phase d'épreuves pour le prolétariat industriel. Il allait en sortir fortifié, plus conscient de la nécessité de la lutte et de sa solidarité de classe. Le gouvernement fait d'abord la chasse aux syndicats. 16 unions centrales sur 25 sont brusquement dissoutes ; d'autres se désagrègent d'elles-mêmes, si bien que k seulement fonctionnent encore en 1882. La haine du socialisme était soufflée de toutes parts, à ce point que les associations Hirsch- Duncker imposent, à leurs membres, l'engagement de répudier cette doctrine dans tous ses détails. La terreur règne, ou du moins on veut la faire régner. Les groupements de typographes eux-mêmes, qui affichent un extrême modérantisme et qui se sont séparés de la social-démocratie, sont traqués. En même temps qu'il applique toutes les rigueurs de la loi, Bismarck essaie de séduire la classe ouvrière en déposant les projets d'assurance, et de l'entraîner aux déviations d'idées en favorisant le mouvement chrétien social.

Malgré tout, les syndicats « libres » ne veulent pas mourir. Ils continuent à publier des journaux corporatits ; ils reprennent la propagande en usant de mille subterfuges, ils se rapprochent les uns des autres en secret, par l'entremise des « hommes de confiance »- Des militants, à partir de 1882, s'efforcent à Berlin de ranimer le mouvement et, en un an, 82 groupements nouveaux s'y constituent en dépit des interventions réitérées de la police.

Ces groupements qui s'affirment neutres (ciseleurs, charpentiers, chapeliers, tailleurs), sont de i'ait sympathiques au socialisme. Même les fédérations reparaissent; celle des menuisiers se fonde à Stuttgart, en i883, profitant du demi-libéralisme du Wurtemberg.

Puis de grandes grèves éclatent en i885- 1886, et à ce moment déjà l'effectif des syndiqués à tendances socialistes s'élève à 100 000.

Les décrets du ministre de l'Intérieur Puttkamer, qui réclame une répression sévère, demeurent stériles, — comme toutes les tracasseries infligées aux caisses de secours des unions. La levée en masse des mineurs westphaliens en 1889, — il y eut 100000 chômeurs, — inquiète l'empereur lui-même. Aux élections de 1890, les social-démocrates recueillent 1427 000 voix. Bismarck est vaincu; il prend sa retraite, tandis que tombe la loi contre les socialiijtes.

A dater de cette époque, le syndicalisme allemand, débarrassé de quelques-unes de ses lisières, va se constituer au grand jour. Les statistiques, qui ont été présentées sur l'eff'ectif des groupements libres pour l'année 1890, sont assez divergentes. D'après quelques-unes d'entre elles, le total des syndiqués à tendances socialistes, rassemblés alors dans les 53 fédérations centrales qui avaient été créées, se serait élevé à plus de Sooooo, mais les certitudes font défaut.

Presque au lendemain de l'abandon de la

législation exceptionnelle, une conférence des syndicats libres se tient à Berlin (novembre 1890), et elle décide de convoquer un congrès et de mettre sur pied une organisation d'ensemble. La commission générale, qui est composée de 7 membres, avec Legien pour président et Hambourg pour siège, est chargée de cette tâche.

Le premier congrès corporatif se réunit à Halberstadt en 1892. Sa besogne est lourde; il s'agit de façonner définitivement un mécanisme commun d'administration et d'action, de fixer une doctrine et d'arrêter des méthodes pratiques. Des controverses graves s'élèvent entre les partisans des fédérations d'industrie, qui invoquent la réduction des frais généraux, ei ceux des fédérations de métier qui allèguent la nécessité de porter au maximum la notion de solidarité ; — entre les centralistes favorables aux groupements à puissante centralisation, et les localistes qui défendent les autonomies locales et qui veulent lier la lutte corporative à la lutte politique. Les localistes et les champions des fédérations d'industrie sont en somme battus. Les pouvoirs de la commission générale sont définis : elle dirigera l'agitation, recueillera des statistiques, publiera un organe confédéral, le Correspondenzblatt, et assurera les relations avec les syndicats étrangers; elle sera assistée d'un comité syndical siégeant quatre fois l'an, et où chaque fédération enverra un délégué. Chaque centrale lui paiera une cotisation de

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o fr. 0625 par trimestre et par membre. Une femme siégera dans la commission, les six autres mandats revenant aux hommes. On s'occupe aussi des « cartels » ou unions locales de syndicats, qui ne devront soutenir les grèves qu'au cas où elles seraient autorisées par la fédération compétente. La cotisation à ces cartels sera de o fr. 0626 par trimestre et par membre. 11 est à remarquer qu'à ce moment, les cotisations perçues dans les centrales étaient inférieures en général à o fr, 25 par semaine, et que, dans beaucoup, elles demeuraient même au-dessous de o fr. 1876.

Les statistiques des syndicats libres, statistiques que, cette fois, on peut tenir pour officielles, — annonçaient 277000 membres en 1891, 287000 seulement en 1892, 228000 en 1898, 246000 en 189^, 269000 en 1896, 829000 en 1896. C'est-à-dire qu'il y a d'abord un fléchissement, puis une reprise. Celle-ci va s'accentuer surtout après le second congrès de Berlin en mai 1896, où sont représentées 48 centrales et 6 sociétés locales. Si dans l'intervalle de 189 1 à 1896, ce piétinement s'était marqué, c'est que de graves difficultés avaient surgi. Les syndicats étaient loin de vivre entre eux en parfait accord. Le particularisme corporatif exerçait des influences fâcheuses; la commission générale et les organes directeurs de la social-démocratie ne s'entendaient guère.

Ce second congrès de Berlin diminua l'autorité de la commission générale, dont il res-

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treignit l'efTectif à cinq membres ; il abaissa en même temps de o fr. 0626 à o fr. 0875 la cotisation mensuelle allouée à cet organisme. Il se prononça pour la création des caisses de chômage, qui offraient à ses yeux cet avantage de garantir la stabilité des contingents, et de combattre la dépression des salaires. Les centralistes et les localistes s'y heurtèrent encore une fois avec fracas, — mais l'eflectif des syndiqués progressa désormais avec continuité, la propagande étant facilitée par le colossal développement industriel qui se manifestait de toutes parts.

Il y a 422 000 membres dans les centrales en 1891, /igSooo en 1897, 58oooo en 1899.

C'est en cette dernière année que se tient le congrès de Francfort, le 3^ Il consacre ses séances à des débats d'ordre pratique, au placement, la formule « paritaire » obtenant ses préférences ; — au rôle des cartels, à l'exercice du droit de coalition, aux rapports avec l'inspection du travail, aux services rendus par les secrétariats ouvriers qui méritent d'être encouragés, aux appointements et aux pensions des « fonctionnaires » syndicaux. La commission générale voit s'accroître son prestige ; on adjoint un troisième secrétaire aux deux qui étaient déjà rétribués, et son effectif est reporté de 5 à 7 membres.

Le congrès de Francfort marque une heure décisive dans l'histoire des syndicats libres. A ce moment, sont déjà syndiqués 61 pour 100 des typographes, 11 pour 100 des ouvriers du

bois, n pour loo des maçons, 9 pour 100 des métallurgistes, mais 3 pour 100 seulement des mineurs et des salariés du textile ont rejoint leurs groupements. Les recettes, qui dépassent 9 millions et demi, figurent le triple du total de 1894, le septuple de celui de 1891. Les métallurgistes encaissent 600000 francs, les typographes i5ooooo, les maçons 463 000, le bois 470000, le textile i4oooo. Les cotisations vont de o fr. 086 à 1 fr. 375 par semaine, étant particulièrement élevées chez les typographes et les cigariers, jusqu'à i fr. 376 et o fr. 93, et très basses chez les verriers, les tapissiers, les selliers, o fr. 18, — dans le textile, o fr. 12, — et chez les mineurs, o fr. 086.

Les dépenses sont dès lors supérieures à 7 millions et demi, contre 2 millions en 1891 et 2700000 en 1894. Les typographes, à eux seuls, ont déboursé en 1898 plus d'un million. Ils ont d'ailleurs en caisse plus de 2 millions, alors que l'avoir total des centrales libres est de 7260000 francs. — Les secours de toute nature commencent à se généraliser: 17 fédérations donnent des allocations de chomaoe et 27 des allocations aux malades ; 33 distribuent le viaticum, 46 ont leur journal professionnel, et 45 sur 59 subventionnent réglementairement les grèves. Dès maintenant les caractères généraux du mouvement syndical allemand se laissent percevoir; toutefois, le recrutement féminin demeure faible, en dépit de la propagande qui s'exerce, et i3ooo ouvrières seulement adhèrent aux centrales.

Trois ans après le congrès de Francfort, a lieu le congrès de Stuttgart. Il arrête tout d'abord que les pouvoirs de la commission générale seront consolidés, — son effectif étant porté à 9 membres, et les cotisations trimestrielles qu'elle encaisse à ofr. o5 par affilié. De plus le siège est transféré à Berlin, où la poussée syndicale s'est spécialement affirmée dans les dernières années. La commission convoquera les congrès, qui restent en principe triennaux, et où se réuniront les délégués des centrales et ceux des groupements locaux qui ne pourront adhérer à une centrale. Un secrétariat « central » du travail, fondé sur le modèle des secrétariats locaux, — qui fonctionnent utilement dans un grand nombre de villes et qui organisent la défense des ouvriers en justice, — est institué dans la capitale, en face, peut-on dire, de l'instance suprême de l'Empire. Le congrès de Stuttgart réclame encore l'extension du droit de coalition, la légalisation du contrat collectif qui entre de jour en jour davantage dans les mœurs, la création d'une caisse d'assurance nationale et communale contre le chômage.

Entre les assises de Francfort et celles de Stuttgart, les syndicales libres ont gagné i53ooo membres; les recettes ont progressé de 4 25oooo francs, les dépenses d'une somme égale, l'encaisse de 5 85oooo francs. Les cartels ou unions locales de syndicats fonctionnent déjà dans 365 villes ; io3 ont des bureaux de renseignements, 77 des salles de réunions,

Paul Louis. — Syndicalisme européen. a

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20 des auberges centrales pour les ouvriers organisés, 19 des maisons des syndicats, celle de Berlin étant la principale.

A cette date 1902, la fédération des métallurgistes groupe 129000 travailleurs (24 pour 100 de la profession), qui paient en moyenne i5 fr. 20 par an. Il y a 82 000 maçons dans la fédération de leur métier (soit 34 pour 100 de leur contingent total), et ils versent une cotisation annuelle de 28 fr. 5o. Les imprimeurstypographes fournissent un pourcentage d'organisés très supérieur (78 pour 100) et s'imposent en moyenne de 67 fr. 80 par tète. Mais les cotisations restent faibles chez les mineurs et les ouvriers du textile (10 et 12 fr. 80).

Le tirage des journaux corporatifs est déjà de près d'un million d'exemplaires pour l'année : c'est cinq fois le chiffre de 1891.

Nous allons maintenant examiner la progression du syndicalisme libre ou socialiste en Allemagne dans la dernière période. Cette progression, — grâce à l'expansion économique, à la concentration industrielle, à la propagande des militants, — va marquer, certaines années, une rapidité vertigineuse.

Le chiffre des fédérations centrales a quelque peu varié de 1902 à 1911 (date à laquelle nous nous arrêterons); car de 1902 à 1906, des centrales nouvelles se sont constituées, tandis que des fusions sont survenues à partir de 1906,

ALLEMAGNE IQ

en raison de la nécessité qu'on reconnaissait de resserrer davantage le mouvement.

Il y avait 60 fédérations en 1902, 63 en igoS et 1904, Q^ en 1906, 66 en 1906, 61 en 1907, 60 en 1908, 57 en 1909, 53 en 1910, 5i en 1911.

Le contingent des syndiqués a suivi un développement qui s'exprime dans les chiffres ci-dessous :

Total

dont

femmes

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