I9II
De 1902 à 191 1, l'effectif global s'est accru de plus de 3oo pour 100, mais l'effectif féminin a grandi de près de 700 pour 100.
Les principales fédérations, au i" janvier 1912, étaient les suivantes : bâtiment 2g5ooo membres, mineurs 120000, ouvriers de fabrique 187000, bois i83ooo, métaux 5i5ooo, textiles i3iooo, transports 195000, brasseurs 47000, imprimeurs-typographes 65 000, ouvriers municipaux 47000, peintres 46 000, forgerons 48000, tailleurs 45 000, charpentiers 59000. Il y a par contre des fédérations à faible effectif : asphalteurs i 100, horticulteurs I 000, selliers 3 5oo, musiciens civils 1900.
•20 Lli SYNDICALISME EUROPÉEN
Les l'emmos se retrouvent dans 33 fédérations. Il y en a i5ooo dans l'imprimerie, 23 500 parmi les li-;ivailleiirs des fabriques, 9600 chez les employés de commerce, 26000 dans la métallurgie, 8000 chez les tailleurs, 17600 dans les tabacs, 48 4 00 dans le textile, 6800 dans les transports.
Les recettes des centrales libres ont été de 20 millions et demi en igoS, de 262^0000 en 190/i, de 34 760000 en 1906, de 62 millions en 1906, de 64200000 en 1907, de 60680000 en 1908, de 62900000 en 1909, de 80 millions et demi en 1910, de 90 126000 en 1911.
Elles montaient à 8 fr. 35 par tète de cotisant en 1891, à i4 fr. 3o en 1896, à 17 fr. 35 en 1900, à 25 fr. 85 en 1906, 33 fr. 10 en 1908, 38 fr. 80 en 191 1.
Durant Fèxercice 1911, 10,07 pour 100 des ouvriers adhérentsversaientmoinsde 2ofrancs, 61, 65 pour 100 donnaient de 20 à 4o francs, 24,43 pour 100 de 4o à 60 francs; le reste, c'est-à-dire une fraction peu considérable, plus de 60 francs, — le maximum étant de 90 francs.
Les dépenses des fédérations ont été de 17 i5oooo francs en igoS, de 22176000 en 1904, de 31280000 en 1906, de 46200000 en 1906, de 53926000 en 1907, de 62680000 en 1908, de 67800000 en 1909, de 72400000 en 1910, de 76 millions en 191 1. L'avoir passait de 16200000 francs en 1903 à 20160000 en 1904. à 24500 000 en 1906, à 3i 600 000 en 1906, à 4i millions et demi en 1907, à 5i mil-
lions en 1908, à 54 25oooo francs en 1909, à 65 700 000 en 1910 et 76 o5o 000 en 191 1 .
Les dépenses par tète ont progressé de i5 francs en 1900, à 26 francs en 1906, 36 francs en 1910, et rétrogradé à 82 fr. 3o en 191 1. L'avoir par tête a grandi de i4,25 en 1900, à iS,25 en 1906, 82, 5o en 1910, et 33, 4o en 191 1.
Si l'on prend le chiffre global des dépenses pour 191 1, on s'aperçoit tout d'abord que les secours de solidarité y tiennent une large place : — 26 millions et demi sans les allocations de grève, — soit 33 pour 100, et plus de 47 millions — plus de 60 pour 100, avec ces allocations. On constate en second lieu que toutes les fédérations ne distribuent pas tous les secours. Sur 5i, 89 donnent le viaticiim pour I 535 000 francs; 42 l'indemnité de chômage pour 7 925000 francs ; 47 Tindemnité de maladie pour 12800000 francs ; 9 l'indemnité aux invalides pour 670000 francs ; 45 l'indemnité de décès pour 1800000 francs; 46 ont subventionné les grèves dans la profession pour 21 millions, et 44 les grèves dans d'autres professions ou à l'étranger pour 720000 francs. Les organes corporatifs sont au nombre de 5i ; ils ont coûté plus de 8 millions ; les bibliothèques existent dans 88 fédérations, les cours professionnels dans 24. L'agitation s'est inscrite pour plus de 8 millions, les brochures et impressions pour i million, les contributions à la commission générale, au secrétariat international, aux cartels et secrétariats ou-
vriers pour près de 2 millions. Le personnel administratif a reçu en tout i 3oo 000 francs.
Les dépenses de solidarité, en dehors des grèves, sont assez variables d'année en année, puisque de 1907 à 1911, elles ont oscillé entre un minimum de 16 millions et demi et un maximum de 26260000 francs. Les dépenses de grèves sont plus variables encore, puisque dans cette même période, elles ont offert le minimum de 6 millions et le maximum de 24 et demi.
De 1891 à 1911, les dépenses de solidarité, celles de grèves comprises, ont chiffré par 3x2 millions et demi.
On conçoit qu'au cours d'une même année les différences, pour un même chapitre de débours, soient très sensibles de fédération à fédération. C'est ainsi qu'en 1911, les frais ont été, pour la solidarité, de 5o franca par tète chez les typographes, de ii4 francs chez les lithographes, de 62 francs chez les ouvriers des tabacs, de 4o,5o dans les cuirs et peaux, et seulement de 6,76 dans le bâtiment, de 2,4o chez les horticulteurs, de i,5o chez les employés. Ils ont été, pour l'agitation, de plus de 10 francs chez les forgerons, les cordonniers et les charpentiers, et de moins de 2 francs chez les ouvriers des tabacs.
Le budget de la commission 'générale des syndicats se superpose naturellement à celui des centrales. Alimenté par une cotisation qui est de o fr. 20 par tête et par an, et par des souscriptions exceptionnelles en faveur des
grèves, il a atteint, en 191 1, i o35 000 francs en recettes. Cette même année, les dépenses s'élevaient à un peu plus de i 100 000 francs, dont 682000 pour les indemnités aux grévistes et lockoutés, et 92 000 pour l'administration.
Les cartels ou unions locales de syndicats ont, nul ne Tignore, une tâche nécessairement différente de celle des centrales. Celles-ci s'efforcent d'organiser la lutte économique dans le domaine de la profession. Ceux-là réunissent des adhérents de toutes professions et par suite mettent au premier plan la solidarité d'intérêts, qui règne entre tous les salariés. Ils s'occupent de propagande, d'agitation, d'éducation, fournissent aux ouvriers les renseignements dont ils peuvent avoir besoin et collaborent au contrôle de l'application des lois ouvrières. Ils étaient au nombre de 626 en 1906, de 606 en 1908, de 656 en 1910, de 7/14 en 1912. Cette dernière année, ils rassemblaient d4i8 syndicats et plus de 2 3ooooo membres : il ne s'agit encore ici que des syndicats libres ou de lutte de classes. i5 cartels comptent plus de 26000 affiliés.
Voici quelques chiffres qui permettront de mesurer l'activité de ces institutions dans les différents ordres d'idées.
58i unions locales ont des bibliothèques et 98 une salle de lecture qui s'y adjoint, 3 un bureau central de placement, 77 une maison des corporations, 36 une hôtellerie, 349 une auberge surveillée par elles, i33 des commis-
sions de réclamations qui interviennent auprès de l'inspeclion du tiavail, ^29 une commission d'éducation, etc. Leurs budgets sont nourris par des cotisations qui atteignent à 2 fr. 5o et même plus par an, mais qui très généralement se classent entre o fr. 26 et 2 fr. 5o. Les recettes totales de 1912, pour 706 «bourses», ont été de 2470000 francs; elles ont été absorbées surtout par les grèves : 872 000 francs ; les allocations aux secrétariats ouvriers : 360000 francs; l'administration : 260000; le loyer des maisons corporatives: i83ooo francs. Les secrétariats ouvriers, dont le rôle consiste à assurer aux ouvriers une bonne et prompte défense en justice, sont une des créations originales et fécondes du syndicalisme allemand. Ils fournissent des consultations, tantôt exclusivement aux travailleurs syndiqués, tantôt à tous les travailleurs, selon que leurs statuts comportent telle ou telle disposition, ils représentent aussi leurs clients en justice, s'occupant des assurances ouvrières, du contrat de travail, du droit civil, du droit pénal, des affaires communales et municipales, en sorte que leur action juridique finit par s'exercer dans tous les domaines. Leur autorité devait être d'autant plus grande que les lois allemandes sont plus compliquées. Le premier de ces secrétariats fut ouvert à Nuremberg en 189/i; i5 autres furent institués de 189/i à 1899, 18 de 1900 à 1902, 34 de 1908 à 1905, 33 de 1906 à 1908, 10 en 1909 et à la fin de 1912, 120 se rattachaient à la commission
générale des syndicats, — la plupart d'entre eux étant administrés par des cartels locaux ou par des commissions prises dans les groupements « libres » de la ville. La fédération des mineurs gère à elle seule 12 bureaux.
Comment vivent ces secrétariats? Grâce aux cotisations spéciales versées par les syndiqués, et surtout aux allocations des cartels, ou encore aux subventions du parti socialiste et de certaines fédérations. Sur 120 offices, 108 en 191 2 ont ainsi accusé 760000 francs de recettes, les dépenses correspondantes montant à 700000 francs, dont /4/ioooo pour les émoluments des fonctionnaires.
Le nombre des consultations fournies a été, en 1912, de 706788, et celui des consultants de 672^99: beaucoup plus des deux tiers de ces derniers étaient des syndiqués. Francfortsur-Mein a donné 2 896 renseignements par mois, Berlin 2 364 et Hanovre 1691. De 1901 jusqu'au i"'" janvier 1918, les secrétariats avaient assisté de la sorte près de 5 millions de personnes. Pour 1912, ils avaient représenté en justice 6/117 ouvriers, soit devant le tribunal arbitral des assurances, soit devant l'office impérial d'assurance ou les offices d'Etats, soit devant les tribunaux industriels, civils, administratifs, etc.
Le syndicalisme de lutte de classes est caractérisé outre-Rhin par ses tendances centra-
listes. Il y a centralisme à tous les degrés, dans le syndicat lui-même, dans les fédérations, dans la commission générale. Sans doute, on ne doit pas exagérer cette interprétation du mouvement, puisque les fédérations de métier demeurent en majorité et que les fédérations d'industrie restent rares, mais l'orientation est évidente et les militants ne la dissimulent pas : bien au contraire, ils la proclament et démontrent qu'elle correspond exactement aux conditions et aux exigences de la production contemporaine, à des raisons techniques comme à la résistance sans cesse accrue des groupements d'employeurs. Ce n'est pas sans peine au surplus qu'elle a prévalu, et les premiers congrès corporatifs ont été consacrés, en grande part, à des joutes oratoires entre les défenseurs et les adversaires de cette concentration. 11 serait aisé de mesurer, pour ainsi dire, d'année en année, les succès des premiers sur les derniers. En 1907 déjà, on constatait que de i4 fédérations du bâtiment, 9 seulement subsistaient ; il n'en est plus que 7 aujourd'hui. Des 7 fédérations de l'industrie du métal qui fonctionnaient en 1892, 2 ont survécu. On enregistre les mêmes phénomènes de condensation dans le bois, dans la peau, dans l'habillement. Le fusionnement des grands agrégats de métiers, les uns avec les autres, a entraîné une réduction progressive de l'effectif des unités représentées à la commission générale.
En même temps s'accentuaient les pouvoirs
des administrations fédérales, dans l'ordre des grèves comme dans tous les ordres d'action, c'est-à-dire que les caisses étaient de plus en plus centralisées, et que l'autonomie des sections se réduisait à néant, leur fonction étant de pur recrutement.
Envisageons la fédération métallurgique, l'une des plus remarquables qu'il y ait en Allemagne. Elle est dirigée par un comité de 9 membres, dont chacun a ses attributions propres, et qu'il exerce sur toute la superficie du territoire. Ce territoire lui-même se répartit en arrondissements, à la tète desquels sont autant de commissions de contrôle. L'arrondissement à son tour se subdivise en secteurs locaux, mais aucun secteur ne peut pourvoir aux besoins d'une grève, si préalablement le comité directeur ou fédéral de Stuttgart n'a donné son adhésion, et d'ailleurs c'est lui qui dispose des ressources. Tous les deux ans, se réunit un congrès, auquel chaque section envoie autant de délégués qu'elle a de fois deux mille membres, et qui statue sur la marche et la tactique de la fédération, sur la gestion financière, etc. Les adultes paient indistinctement, en quelque partie de l'empire qu'ils travaillent, o fr. 876 par semaine, les femmes et les jeunes gens o fr. '6'j5. Moyennant quoi, les adultes hommes reçoivent, en cas de grève, i5 francs ou 17 fr. 5o par semaine selon qu'ils sont célibataires ou mariés, les femmes et les jeunes gens 8 fr. 76. S'il n'a point de travail, le syndiqué reçoit 7 fr. 5o par semaine,
28 I,E SYNDICALISME EUROPÉEM
au cas où il a payé des cotisations pendant un an, et cette allocation est accrue ensuite de I fr. 25 par année supplémentaire d'aifiliation. La famille de Tadhérent décédé touche un secours minimum de 87 fr. 5o et qui s'augmente de 6 fr. 26 par année d'affiliation au delà de la première, jusqu'à concurrence du maximum de 126 francs. D'autres subsides encore sont accordés, mais c'est l'administration centrale qui règle tout, qui délibère sur tout en suprême ressort. Ce centralisme extrême a, dans ces derniers temps, suscité de multiples protestations, et la vieille discipline a même fléchi, comme en Angleterre. On a réclamé plus de droits pour les sections locales, en alléguant qu'elles étaient d'ordinaire mieux informées, en matière de conflits surtout, que les autorités dirigeantes de la fédération ; mais ces réclamations n'ont pas encore été sanctionnées par des votes de majorité.
La commission générale, qui réside à Berlin, n'a pas sans peine triomphé des préventions qui s'étaient marquées contre elle au début ; elle a pourtant réussi à se doter d'une influence réelle et à se pourvoir de ressources qui lui confèrent une indépendance sérieuse, dans la limite de ses prérogatives statutaires.
A l'extérieur, et en dépit des fissures qui s'y ébauchent comme dans tout organisme adulte, le syndicalisme libre d'Allemagne offre une façade compacte et majestueuse. Mais il ne suflit pas de constater ses aspirations
centralistes, la puissance de ses disponibilités budgétaires, la diffusion de sa presse corporative, la qualité de ses fonctionnaires qui, depuis 1899, reçoivent des émoluments honorables: il faut encore examiner les idées qui prédominent dans ce mouvement.
Les grandes centrales, affiliées à la commission générale, se déclarent libres et neutres, c'est-à-dire qu'elles ne demandent à leurs membres aucune profession de foi politique ou religieuse. Elles admettent seulement comme une maxime l'antagonisme des classes, mais cette affirmation suffit à qualifier leur socialisme. Les débats, qui se sont élevés à maintes reprises dans leurs congrès, sur la nature de leur neutralité, ont admirablement précisé leur orientation.
Au début, la social-démocratie n'attacha qu'une importance réduite à ces discussions, et Ton s'explique les raisons de cette indifférence, en relisant cette prophétie de Liebknecht, d'ailleurs démentie par les faits, et qui remonte à 1898 : « Je ne crois pas que les syndicats arrivent jamais en Allemagne au même degré de développement qu'en Angleterre. Je crois cela, parce que je suis convaincu qu'avant que ce degré de développement puisse être atteint, notre drapeau rouge flottera sur la Bastille du capitalisme. » Plus tard, les social-démocrates se passionnèrent davantage pour cette controverse, mais fut-elle jamais placée sur son véritable terrain ? Bebel disait au congrès socialiste de Hanovre en 1899 : « Le mouve-
3o LE SYNDICALISME EUROPÉEN
ment syndical n'est pas un mouvement social démocrate, mais un mouvement de classe prolétarien. » Or, comme seuls parmi les partis, les social-démocrates admettent la thèse de l'opposition des classes, les syndicats libres, auxquels il pensait en parlant ainsi, devaient concerter leurs efforts, dans sa propre conception, avec ceux de la socialdémocratie, s'écarter par suite des libéraux et des catholiques, et c'est ce qui advint.
Cette poussée de classe est à la fois révolutionnaire et réformiste, comme dans tous les pays du monde. Elle est révolutionnaire en ce sens que les membres des syndicats « libres » sont des adversaires résolus du régime capitaliste, et réformiste en ce sens qu'ils tâchent d'obtenir le maximum d'améliorations dans la structure présente. Les Centrales usent de tous les moyens de lutte et d'action qui sont à leur portée. Elles veulent percevoir de grosses cotisations, afin de pouvoir accélérer leur recrutement et garder les recrues, en garantissant les allocations dont on a lu la liste; elles estiment, à Fencontre des syndicalistes révolutionnaires purs de France, d'Italie et de Suisse, que les caisses bien garnies ne sont pas un frein aux offensives rapides et fortes. Elles ont jusqu'ici répudié la grève générale, ainsi qu'une hérésie et une chimère, dénoncé comme dérisoire et funeste la tactique de certains groupements français, qu'elles taxent d'anarcho-syndicalisme, mais rien ne dit qu'elles n'évolueront pas ; le trade-unionisme
ALLEMAGNE 3l
anglais a bien évolué. Les tendances réformistes s'affirment encore outre-Rhin dans l'intérêt que les syndiqués « libres » portent à tout ce qui est législation ouvrière (les textes de lois sont discutés plus passionnément ici qu'ailleurs), et par la généralisation des contrats collectifs, i 583 de ces conventions, qui règlent les salaires, la durée de la journée, etc., étaient en vigueur au i" janvier 1906, 5 32/i au i" janvier 1908, 6667 au i" janvier
1910, 10620 au i*"^ janvier 1912, et à cette dernière date, ils couvraient i83 000 établissements et I 553 000 salariés. Mais en sens inverse, les statistiques des grèves sont là pour nous prouver que les travailleurs allemands ne s'assoupissent pas dans une « diplomatie industrielle » anémiante. Au fur et à mesure que les contingents de syndiqués « libres » se développent, les totaux annuels de grèves tendent à s'enfler. Il y avait i 288 grèves en 1899, I /i33 en 1900, i o56 en 1901, 1060 en 1902, 1374 en 1903, I 870 en 190/i, 2/jo3 en 1905, 3328 en 1906, 2 266 en 1907, i 347 ^^ 1908, I 597 en 1909, 2 ii3 en 1910, 2 566 en
191 1, et les fléchissements de 1908 et 1909 correspondent à une crise économique qui avait chassé de l'usine des centaines de milliers d'hommes.
Si l'antagonisme des catégories sociales pouvait être contesté, les lock-outs surviendraient pour rappeler aux grandes fédérations que l'off'ensive peut surgir indifféremment d'un côté ou de l'autre. 28 suspensions de
LK SYNDICALISME EUKOPEEN
labeur étaient ordonnées par le patronat en 1899, 5i en 1902, 182 en igo/j, 3o5 en 1906, I iio en 1910, 282 en 1911. De 1910 à 1911, les grèves arrachaient à la besogne 278000 travailleurs et les lock-outs 852 000. C'est cette rude leçon des faits qui soustrait les syndiqués libres au réformisme intégral, et qui les ramènerait, s'ils étaient enclins à les oublier, aux grandes conceptions novatrices, qui sont aussi celles de la social-démocratie. L'objectif est unique, si les méthodes sont diverses.
Les localistes constituent une série de groupements qui se sont séparés du syndicalisme « libre ». A l'origine, ils estimaient que Taction politique ne pouvait être différenciée de l'action économiqueet préconisaient par suite une alliance étroite des syndicats et du parti socialiste. Ce fut la thèse qu'ils soutinrent au grand congrès d'Halberstadt en 1892, et à laquelle ils demeurèrent fidèles dans leurs congrès particuliers de Halle en 1897, de Berlin, en 1898, etc. Plus tard, ils accueillirent, après la mort de leur principal propagandiste Kessler (190^), les idées antiparlementaires et la thèse de la grève générale révolutionnaire, que défendait le D"" Friedberg. Plusieurs tentatives furent faites et de la part de la social-démocratie ou des centrales neutres, et de la part des localistes, en vue d'une fusion des syndiqués des groupements autonomes avec ceux des grandes
fédérations, mais elles restèrent infructueuses. Le mouvement localiste, qui s'est doté d'un embryon d'organisation et d'un journal, et dont Berlin est le siège principal, est resté peu important. 20000 ouvriers y adhéraient en 1901, i^SooeniQoS, i4 800 en 1906, 7 100 en
Les syndicats libéraux ou Hirsch-Duncker remonlent à 1868. Leur premier congrès eut lieu à Beilin en 1869 et à ce moment, ils comptaient 258 sections locales et 3oooo membres répartis entre i3 unions de métier. Leurs tendances dès le début, étaient identiques à celles du vieux trade unionisme anglais, c'est-à-dire qu'ils entendaient répudier la lutte des classes, demeurer sur le terrain de la société actuelle, et assurer l'amélioration du sort des salariés par un libre accord des employeurs et des travailleurs. Ils donnèrent un peu plus tard un témoignage de leur loyalisme à l'endroit des institutions sociales en vigueur, en exigeant de leurs nouvelles recrues un désaveu catégorique de la social-démocratie. Ces syndicats s'appellent Gewerkvereine par opposition aux syndicats libres qui s'intitulent Gewerkschaften. Pour rivaliser avec ces derniers, ils créèrent à leur tour des caisses de solidarité, mais sans conférer des avantages équivalents, et d'ailleurs ils ne pouvaient les offrir, leurs cotisations restant quelque peu inférieures.
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 3
De 3oooo adhérents en 1869, ils tombaient à 6000 en 1871, pour remonter à 22000 en 1874 et fléchir de nouveau à i6 5oo en 1878, durant la grande crise économique de cette époque. En i885, leur efîectif de cotisants passe à 5i 000, en 1892 à 63 000, en 1897 à 80000, mais dès lors la progression se ralentit; ils ont moins de 108000 membres en 1911, ce contingent se composant surtout de métallurgistes (43 700) et de manœuvres (18 200).
Leurs recettes, qui étaient de 3 millions et demi de francs en 1907, descendaient à 3280000 francs en 191 1, mais leur fonds de réserve grandissait de 4960000 francs à 5 35oooo francs.
Ils ont formé i55 unions locales de syndicats, entretiennent 9 secrétariats ouvriers et se préoccupent surtout de passer des contrats de tarifs et de participer à la vie publique, leurs liens avec le parti libéral ou progressiste étant étroits.
Le rôle des syndicats chrétiens est plus considérable que celui des groupements Hirsch- Duncker, bien qu'en fait ils aient été éveillés beaucoup plus tard à l'existence.
Pour comprendre leur activité, qui s'exerce en opposition avec celle de la social démocratie et des fédérations libres, il faut savoir qu'ils dépendent étroitement du parti catholique, dont ils servent les desseins et qu'ils ont été créés : i" pour refouler tous les groupements
politiques ou économiques qui se réclament de la lutte de classes; 2° pour assurer l'autorité de l'Eglise sur les masses ouvrières. xNul n'ignore au surplus que le centre allemand est un des partis confessionnels les plus militants d'Europe.
Nous n'avons pas l'intention ici de reprendre, par le menu, l'historique des efforts que le catholicisme a multipliés outre-Rhin pour exercer sa tutelle sur le prolétariat. Le mouvement social chrétien remonte aux années 60, comme l'on dit en Allemagne, et fut inspiré par l'évèque de Mayence, Ketteler. Il donna, dans sa première forme, de médiocres résultats et se heurta tout de suite au socialisme grandissant. Une deuxième phase s'ouvre en 1886 et reste tout aussi stérile. C'est en 1894 qu'apparaissent vraiment les groupements syndicaux chrétiens, rassemblant les catholiques et les protestants, mais avec une prédominance certaine des premiers. Jusquelà, les cercles ouvriers, qui avaient fourni des carrières plus ou moins éphémères, n'avaient nullement le caractère corporatif.
Ces groupements syndicaux chrétiens surgissent en invoquant la fameuse encyclique de Léon XIll du i5 mai 1891. Ils se forment d'abord dans le pays rhénan, et de là gagnent les autres provinces ; aux sections locales se superposent de grands agrégats de métiers, qui réunissent leurs délégués en congrès périodiques, et qui constituent à leur tour entre eux une fédération ou union. Les statuts de cet
l,K SYNDICALISME EUROPEEN
organisme précisent les vues de ses fondateurs. Il s'agit de relever la condition des prolétaires, d'obtenir des lois sociales favorables, mais de rejeter tout combat des classes entre elles, et de maintenir la paix entre employeurs et employés, le chômage concerté n'étant admis que dans les cas extrêmes. A maintes reprises, les socialistes et les syndicats libres ont accusé les groupements chrétiens d'être des « briseurs » de grèves.
Le mouvement chrétien est beaucoup plus divisé que le mouvement libéral ou que le syndicalisme libre ; les évêques et la tendance dite de Berlin ont entretenu ces divisions, en s'élevant contre le caractère interconfessionnel des syndicats, d'où ils eussent voulu exclure, pour plus de sécurité, l'élément protestant, et en revendiquant pour les ecclésiastiques une façon de suzeraineté. Par plusieurs fois, les deux fractions entre lesquelles se répartissaient les syndicats ont fait appel au Vatican.
Les groupements chrétiens contenaient II2 000 membres en 1899, 190000 en 1902, 2^7000 en 1906, et 35o5oo en 191 1. A cette dernière date, les mineurs y comptaient pour 83 600, les ouvriers du textile pour ^^2 /joo, les métallurgistes pour ^l 200, et le bâtiment pour 4oooo. Le nombre des femmes affiliées dépassait de peu 27000. Il y avait i84 cartels et 54 secrétariats.
Les recettes de 191 1 montaient à 7800000 francs et les dépenses à 6626000, l'encaisse
étant de 8 85oooo francs. Les principaux débours étaient ceux de la propagande (810000 francs), des journaux corporatifs (620000), des allocations de grève (i million et demi), de chômage (280000), de maladie (880000).
Il y aurait encore lieu de compléter cette revue succincte des organisations corporatives allemandes en signalant i" les associations jaunes, et 2" les associations indépendantes, qui se recrutent parmi les employés des chemins de fer et des postes principalement, qui réunissaient 272600 salariés en 191 1, et dont les tendances sont très diverses. D'autres évaluations présentent, pour cette catégorie, des totaux beaucoup plus élevés, mais le doute subsiste à cet égard, et nous nous référons ici aux estimations proposées par le rapport du secrétariat international des syndicats.
D'après ce même rapport, 82,91 pour 100 des salariés industriels et o,3i pour 100 des salariés agricoles étaient organisés, outre- Rhin, au i" janvier 1912.
L'histoire du trade-unionisme britannique est bien connue. Elle a été décrite, avec une abondance de détails et une précision qu'on ne saurait dépasser, dans le magistral ouvrage des Webb ; de très nombreux autres volumes lui ont été consacrés et dans la plupart des langues, en sorte que les lignes de l'évolution du syndicat anglais sont fixées à peu près, du moins jusqu'à une étape voisine. Il ne s'agit pas ici, on le conçoit, de refaire ce qui a été si bien fait; il s'agit surtout de caractériser la phase présente du mouvement, — phase dont l'intérêt va croissant, au fur et à mesure que se développe une crise révolutionnaire, dont nul ne saurait encore limiter la portée. Il se peut que cette crise, dont les grandes grèves des dernières années, — mineurs, cheminots, dockers, gens de mer, — les échautfourées sanglantes, les ruptures soudaines de contrats collectifs, l'indiscipline corporative, les désaveux de fonctionnaires syndicaux, sont les traits essentiels, aboutisse à plus ou moins
ANGLETERRE Sg
bref délai à des subversions profondes; il se peut aussi que, Tardeur d'action une fois éteinte, apparaisse une nouvelle période d'organisation, de négociations, encore que cette seconde hypothèse suggère davantage le doute.
Quoi qu'il en soit, les moments d'agitation violente ont, jusqu'ici, alterné dans cette histoire avec ceux où la « diplomatie industrielle » reprenait le dessus. Si l'on peut distinguer le néo-trade-unionisme du vieil unionisme, c'est surtout aujourd'hui, et depuis que le syndicalisme antiparlementaire ou a-parlementaire essaie de faire sa trouée ; car pendant longtemps, même après la formation des groupements de « non qualifiés », la tactique des fédérations demeura à peu près invariable. Le néo-trade-unionisme n'a pas signifié forcément et toujours : offensive plus résolue, plus véhémente, du prolétariat ; le vieil unionisme n'a pas été nécessairement et toujours pacifiste et conciliant. Le bref résumé, qu'on trouvera plus loin, montrera pourquoi, sous la pression des événements mêmes, il a dû sortir parfois de ses procédés habituels. Il y a eu déjà, dans le passé, des poussées insurrectionnelles, mais elles n'ont jamais eu l'importance, l'ampleur, le souffle, l'inspiration socialiste de celle de 1909-1913.
Ce qui est essentiel, c'est que la crise révolutionnaire actuelle, — danslelrade-unionisme, — coïncide avec un développement marqué des organisations socialistes, et une diffusion
aO LE SYNDICALISME EUROPEE?!
incontestable des idées collectivistes dans tous les milieux prolétariens. La formation des grands syndicats est antérieure, Outre-Manche, à la constitution de la Fédération Social-Démocratique et de la société Fabienne, plus encore à la fondation du Parti Indépendant du travail, qui remontent respectivement à 1881, i883 et 1893 ; et ces associations politiques, qui ont négocié enfin un pacte d'unité de 1910 à igiS, n'ont joué qu'un rôle très inférieur à celui que détenaient, sur le continent, la section française de l'Internationale ou le parti ouvrier belge ou la social-démocratie allemande. A côté ou au-dessus d'elles a fonctionné, dans les dernières années, un parti du travail, qui comprenait déjà près de I 450 000 membres en 1910, qui était sorti du « comité pour la représentation ouvrière» érigé en 1900, et qui, comme ce dernier, beaucoup plus réformiste que révolutionnaire, était avant tout l'émanation des Trade-Unions. Le jour où les fédérations de métier comprirent que l'action politique était indispensable et ne pouvait être traitée légèrement, elles forgèrent un instrument à elles, et c'est là une originalité du trade-unionisme. Mais la juxtaposition même à ce parti du travail, — issu des Unions, — de sociétés purement politiques, et où la pensée doctrinale du socialisme s'exerçait à peu près sans partage, puis la pénétration temporaire ou définitive de ces sociétés socialistes dans le parti du travail, ont abouti à répandre dans la masse ouvrière les concepts
généraux de Tlnternationale, et c'est ainsi que la mentalité du trade-unionisme a peu à peu
évolué.
La population anglaise est une des plus serrées qui soient au monde, puisqu'elle montait en 1912, pour 814378 kilomètres carrés, à 45 millions et demi d'âmes; c'est-à-dire que la densité moyenne était de i43 habitants au kilomètre carré. Cette population globale l'emportait de 3 millions et demi d'unités sur celle de 1901, de 7800000 sur celle de 1891, de 10200000 sur celle de 1881. Le grossissement a été continu et important, — bien que la natalité tende à se restreindre outre-Manche, comme partout.
Jusqu'au milieu du xviii* siècle, l'élément agricole demeura considérable, sinon prédominant, et cependant dès le xvi*, les pâtures s'étaient substituées aux terres à blé. Dans les vingt années qui précédèrent la Révolution française, l'industrie acquit, grâce à l'adaptation de l'outillage mécanique, une très réelle expansion. De 1765 à 1786, la machine à filer et le métier mécanique, d'autres appareils encore, entrent en application ; en 1764, Watt rend possible l'usage de la machine à vapeur, La transformation fut quasi-immédiate. Les manufactures, surtout celles du textile, surgirent de tous côtés, et les campagnes se dépeuplèrent à ce point que si, en 1770 encore, elles contenaient plus de 4o pour loo des habitants.
le pourcentage tombait à 38 pour loo en 1811, et à 26 pour 100 en i84o. On conçoit que la progression du contingent urbain n'ait pas cessé depuis lors, avec 1 accroissement formidable de Londres, Glasgow, Birmingham, Manchester, Liverpool, etc., et avec Taugmentation colossale du personnel employé dans les fabriques. Les ouvriers du coton étaient 4oooo en 1760 et déjà 38oooo en 18^0. La capitale, qui comptait 2 800000 âmes en 1861, en avait 4 523 000 en 191 1, tandis que l'agglomération londonienne montait de 3222000 à 7262000. Voilà quelques notations entre beaucoup. Dans peu de contrées, le déracinement des ruraux s'est opéré avec une égale rapidité. On ne s'étonne pas, au surplus, qu'en dépit des différences à signaler à cet égard entre l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, il ait parfois vidé presque totalement les champs de leurs occupants, — lorsqu'on emprunte, au dernier recensement de 1912, les données qui concernent le prolétariat de l'industrie proprement dite. Il y avait alors, en chiffres ronds, 966000 ouvriers de l'un ou de l'autre sexe dans les mines, 1639000 dans la métallurgie du fer et de l'acier, et 11 4 000 dans les autres métaux, i 253 000 dans le textile, 766 000 dans l'habillement, 464 000 dans l'alimentation, 128000 dans les produits chimiques, 326000 dans la papeterie et l'imprimerie, 86000 dans les cuirs et peaux et le caoutchouc, 239000 dans le bois, 726000 dans la pierre et le bâtiment. On arrivait à un total de 6986000 sala-
ries pour l'industrie proprement dite. Mais la somme des salariés anglais est beaucoup plus élevée. Si l'on additionne l'industrie, les transports, les employés de l'Etat et des villes, le commerce et la banque, l'agriculture, elle atteint à plus de i3 millions et demi de travailleurs organisables, dont un peu plus de 2 millions ou i5 pour loo pour la terre ; 3o pour loo des Anglais seraient syndicables contre 21 pour 100 d'Allemands.
On conçoit que l'industrie britannique ait touché à un extraordinaire degré de puissance. Son outillage mécanique, en 191 2, représentait 10755000 chevaux-vapeur; sa production brute valait plus de 44 milliards ; sa production nette, déduction faite des matières premières, près de 18 milliards. Or la production agricole n'excédait pas, en 1907-1908, dernière année connue, 5 milliards et demi.
Le labeur des femmes a joué, de tout temps et surtout dans l'époque récente, un rôle considérable en Angleterre. L'industrie occupait 463 000 ouvrières en i84i, 1447000 en 1891, I 730000 en 1912. Entre i84i et 1891, l'effectif était monté de*7 000 à 24 000 dans la poterie, de 2000 à 18000 dans les cuirs et peaux, de 5 000 à 23 000 dans le bois, de 3 000 à 34 000 dans le papier, de 267000 à 585 000 dans le textile, de 177 000 à 681 000 dans le vêtement, de 8000 à 5oooo dans Talimentation.
Le trade-unionisme anglais sera ralenti dans sa poussée par cette progression ininterrompue de l'activité féminine, la femme s'affiliant
plus difficilement aux organisations corporatives et demeurant plus timide dans son offensive contre le régime économique. Il sera affaibli encore par l'importance que les patrons tendront à donner au recrutement des adolescents; ceux-ci, en 1912, je parle desjeunes gens et jeunes filles de moins de 18 ans, formaient un groupe de plus d'un million d'unités.
Mais la congestion dans les villes, surtout dans la seconde moitié du xix^ siècle, le rassemblement de la population aussi dans les bassins houillers de l'Ecosse, du Centre, du pays de Galles, le développement des ports qui deviennent des cités de premier ordre, — la concentration capitaliste, qui ne laisse plus guère subsister, dans la plupart des domaines, qu'une très grande industrie, — ouvriront par contre à ce trade-unionisme des horizons illimités. Il sera servi par l'exiguïté de l'élément rural et, dans le milieu rural lui-même, par la monopolisation de la terre aux mains d'une poignée de Landlords.
Il était naturel que la Grande-Bretagne, pour avoir été si longtemps la plus puissante nation industrielle du monde, offrît au syndicalisme les chances les plus sûres de recrutement et de victoire.
Mais ce n'est point sans peine que les groupements corporatifs obtinrent le droit de vivre; — et un court historique des efforts.
qu'ils durent multiplier pour se libérer de toutes les lisières, s'impose ici, puisque aussi bien des obstacles nouveaux apparurent dans la phase la plus récente.
Dès le XVIII* siècle, le Parlement veut briser les unions naissantes. Il vote des lois générales de « conspiration » et des lois spéciales pour certains corps de métier, par exemple celle de 1720 qui interdisait la coalition aux tailleurs. Tout à la fin de ce siècle, des textes proclament illégales toutes les réunions tenues en vue de diminuer la durée des journées, de relever les salaires, de propager l'idée de la grève, d'exclure des manufactures les nonunionistes. L'activité corporative est frappée sous les diverses formes, qu'elle peut revêtir. De nombreuses poursuites eurent lieu en vertu de ces textes, sans qu'elles réussissent pourtant à tuer les associations ou à écarter complètement les chômages concertés. Un maître tailleur, Place, un publiciste, Mac Culloch, et un député radical, Hume, s'attachèrent à faire remanier la législation. Hume soumit, en 1822, aux Communes un projet libéral et obtint gain de cause en 182/i; le dispositif, qui fut adopté, levait toutes les prohibitions qui pesaient sur les coalitions; seules subsistaient les pénalités édictées contre la violence ou la contrainte. Mais aussitôt après, comme les grèves se multipliaient, une réaction se produisit et si la nouvelle loi de 1825 autorisa en principe les réunions ouvrières, elle proscrivit toute incitation à chômer ou à s'affilier aux groupements
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constitués. Ses effets furent d'ailleurs à peu près nuls ; elle n'empêcha point les unions de surgir en grand nombre, ni les conflits du capital et du travail de prendre un tour aigu. Le pouvoir s'armait de cette loi pour sévir, et aussi de la loi « maître et serviteur », qui sanctionnait durement les ruptures de contrat, et de lois anciennes et qu'on croyait périmées. En i834, à Dorchester, le juge condamna 6 ouvriers à 7 années de déportation pour avoir prêté serment à un syndicat. Les organisations de travailleurs tâchèrent d'arracher une revision de la loi « maître et serviteur », qui était aussi douce pour l'employeur que rigoureuse pour le salarié, et elles remportèrent une victoire partielle en 1867. Mais dans les années qui suivirent, les grands industriels exploitèrent divers incidents, pour mener une nouvelle campagne contre les unions, et ils crurent triompher à leur tour, quand le Banc de la Reine refusa aux groupements professionnels toute capacité juridique et spécialement la faculté d'intenter un procès à un caissier infidèle. Mal leur en prit, car ils provoquèrent une vigoureuse off'ensive des unionistes, et finalement le parlement adopta les deux lois de 1871. La première disait que toute union serait enregistrée et par suite bénéficierait de la personnalité civile, si les statuts ne contenaient aucune disposition illégale : ceci était à l'avantage des syndiqués. Le second texte qui punissait toute violence, toute pression exercée sur un patron ou sur un ouvrier, et qui
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rafraîchissait des stipulations anciennes et redoutables pour les travailleurs, qui prohibait entre autres le piketing, c'est-à-dire le droit d'établir des plantons ou de faire des patrouilles, etc., fut fort mal accueilli par la masse.
Une nouvelle agitation surgit. Comme les libéraux refusaient de remanier la seconde loi de 187 1, les ouvriers votèrent aux élections de 1874 pour les conservateurs, qui avaient souscrit à des promesses précises. La législation de 1875 « conspiracy and property protection act » autorisa le piketing pacifique. Rien n'était punissable de la part d'un groupe d'ouvriers, qui ne le fût d'un homme isolé. En même temps, la loi « maître et serviteur » était abrogée, et la rupture de contrat pure et simple entre employeur et employé n'entraînait plus désormais l'emprisonnement.
C'est sous ce régime nouveau et plus libéral, qui comportait en somme la liberté des associations, leur capacité civile, la liberté de la grève et le piketing pacifique, que les unions se développèrent de 1876 à la fin du XIX* siècle. Mais la grande industrie, menacée par leur expansion, n'avait jamais renoncé à la réfréner. L'arrêt fameux du Taff Vale fut préparé par de violentes campagnes de presse contre la dictature syndicale et contre le recul qu'elle imprimait à la prospérité manufacturière de la Grande-Bretagne.
L'arrêt du Taff Vale, qui fut un document en quelque sorte historique, fut rendu par la
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cour des lords, siégeant comme juridiction suprême, le 22 juillet 1901. Une grève des cheminots du TafF Vale avait été décidée en 1900 par la branche locale, puis soutenue par l'Union. La compagnie, lésée par cette grève, intenta un procès en dommages-intérêts à cette Union pour préjudice causé. Le juge Farewell, première juridiction saisie, en septembre 1900, décida que la demande de la compagnie était valable et accorda une injonction contre l'association défenderesse. La cour d'appel, en novembre, cassa la sentence. La cour des lords donna tort à lacourd'appeletcondamnal'union à 600000 francs de dommages-intérêts. L'arrêt était grave en soi, puisqu'il conduisait ce groupement à la ruine ; il était grave dans ses conséquences, puisque toute intervention dans un chômage volontaire pouvait déterminer, à raison de cette jurisprudence, l'allocation d'indemnités écrasantes. Le trade-unionisme, soustrait aux rigueurs du code pénal, risquait d'être anéanti par cette interprétation draconienne des règles civiles. Le lord chancelier, en réclamant une sanction retentissante dans l'affaire du Taff" Vale, avait dit : « Si le législateur a créé une chose qui peut posséder, il l'a implicitement soumise à l'éventualité de poursuites. » Les lois de 1871 et de 1875 se retournaient contre ceux qui avaient lutté pour les obtenir. Le Times, qui avait mené la campagne contre les méfaits des syndicats, triomphait. Il n'y avait plus de droit de grève. On vit sursfirde différents côtés des demandes
de sociétés minières ou raitres, qui profitaient d'une déclaration de chômage pour réclamer des dommages-intérêts, et ce fut ainsi que la fédération des mineurs de Galles du Sud se vit demander iSaSooo francs.
Mais les trade-unions étaient d'autant moins disposées à reperdre les avantages acquis, qu'elles sesentaientplusfortes. Le parti libéral, qui était évincé du pouvoir, espéra le reprendre avec l'aide des ouvriers. Il se saisit de cette thèse que « ce qui n'est pas défendu à un seul ne peut être interdit à une collectivité », et déposa un projet qui annulait l'interprétation des lords. Ce projet fut rejeté en igoS par 246 voix contre 226, puis voté en 1904 par 238 contre 199. Sur ces entrefaites, les libéraux renversaient les conservateurs, et une loi qui disposait qu'en aucun cas les fonds f^yndicaux ne pourraient être capturés, et qui était par suite beaucoup plus large que le projet antérieur, — loi qui émanait pour une bonne part de l'initiative des travaillistes, — fut enfin promulguée en 1906.
La grande industrie, maîtresse de la Chambre Haute, s'attacha alors à créer de nouveaux obstacles à la propagande trade-unioniste. Un autre arrêt des lords intervint en décembre 1909, à la suite d'un procès engagé par un nommé Osborne, employé de chemins de fer, qui avait protesté contre l'affiliation de son syndicat au parti du travail et contre la perception d'une cotisation spéciale pour l'agitation électorale. Les Lords lui donnèrent rai-
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 4
5o LE SYNDICALISME EUROPÉEN
son. Les syndicats se trouvèrent menacés de désagrégation : il était facile de susciter dans chacun d'eux des scissions, de recruter des adhérents qui s'élèveraient contre toute participation à l'activité politique et provoqueraient d'interminables et stérilisants débats. Ici encore, le trade-unionisme réclama le rétablissement des libertés consacrées, la reconnaissance de son droit de percevoir des cotisations obligatoires pour un but politique. Le texte, qui fut promulgué en igiS, ne lui procurait pas complète satisfaction, car les unions ne pouvaient s'engager dans la lutte électorale que sur une décision de la majorité, et les dépenses électorales ne devaient être couvertes que par des fonds spéciaux, et où n'entraient que des versements facultatifs.
Il n'y eut point en Angleterre d'associations de salariés avant 1700, mais à partir de cette date, elles visèrent à se substituer peu à peu aux Guildes de métier, surtout patronales, qui avaient existé auparavant. Les ouvriers en laines du Devon et du Somerset se groupèrent en 1717; en 17^0, les cardeurs de laines formaient une assez vaste société, qui se proposait surtout de fixer les salaires, mais qui avait ouvert aussi une caisse de solidarité; déjà elle exprimait le dessein d'exclure des manufactures les non-unionistes. Les tisseurs de soie de Spitalfield s'organisèrent en 1778, les
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batteurs d'or de Londres en 1777. Il y eut une fédération nationale des chapeliers en 1771 et une autre des chaussetiersen 1778, toutes deux luttant contre le développement abusif du nombre des apprentis et contre l'avilissement des salaires. Les premiers contrats collectifs apparaissent alors, et il est à remarquer qu'ils remplacent les anciennes dispositions, — que prenaient les juges, dans chaque localité, en vertu de la loi, pour déterminer les conditions du labeur. Pendant les guerres napoléoniennes, r « étalon de vie » du prolétariat britannique tendit à fléchir. C'était le moment où la machinisme s'implantait partout et où pourtant l'industrie se trouvait dans l'impossibilité de vendre. Pour résister à la baisse des prix de façon, les tisserands firent de grandes grèves, — celle de 1812, entre autres, ayant compris 4oooo personnes. Les trade-unions, bien que frappées par des textes restrictifs, accentuaient leur propagande. Déjà en i8i5, celle des imprimeurs sur calicot et celle des tisseurs du Lancashire étaient très puissantes. Ces premières associations syndicales se recrutaient de préférence parmi les ouvriers très qualifiés et dont le niveau d'existence était quelque peu élevé. Calmes et pacifiques par tempérament, ces travailleurs furent entraînés aux violences par les maux que leur imposait le développement de l'outillage mécanique. Les bris de machines furent très fréquents au début du XIX® siècle.
Les fédérations se multiplient aussi à cette
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époque, parce qu'on s'aperçoit que les Jjranches locales sont incapables de mener une action efïicace. Les papetiers, les cordiers, les batteurs d'or se concertent de ville à ville, en dépit des menaces qui pèsent sur les sociétés « en correspondance », comme disent les textes législatifs.
Le vote de Tact de 1824 et les représailles, que le patronat exerça tout de suite, stimulèrent la poussée trade-unioniste. Pour combattre les vexations que la grande industrie leur infligeait, les ouvriers érigèrent des comités de défense dans toutes les cités un peu peuplées, et les divers métiers s'y firent représenter.
La loi de 1826 n'arrête pas l'élan corporatif. Bien au contraire, dans les années qui suivent, l'unionisme est partout à l'ordre du jour. En 1825, les mécaniciens publient un journal hebdomadaire; en 1827 se dresse l'amicale des charpentiers et menuisiers. Mais alors survient la crise économique qui déprime les salaires, et en même temps provoque la disparition de nombreux groupements encore peu solides.
Lemouvementchangedecaractère. Influencé par les idées d'Owen, l'unionisme se rallie à des formules plus révolutionnaires. C'est déjà, comme d'aucuns l'écrivent, un néo-unionisme, qui cherche à éveiller l'esprit de classe chez les prolétaires et à les rassembler par-dessus les compartiments des professions. En décembre 1829, les fileurs de l'Angleterre s'étaient réunis en un congrès à Ramsay, et avaient
tâché d'instituer une grande association nationale avec des dizaines de milliers d'hommes; là encore régnait le particularisme de métier, et l'initiative ne suscita qu'un médiocre enthousiasme. En i83o, sur l'inspiration de Doherty, le congrès de Manchester crée l'association nationale pour la protection du travail, à laquelle adhèrent i5o unions, la plupart prises dans le textile. Cette association, qui aurait possédé looooo adhérents et qui eut pour organe The Voice of the people, tirant à Soooo numéros, ne tarda pas à disparaître, après avoir fait, il est vrai, sentir son autorité dans les grèves. Sur ces entrefaites, le patronat, mécontent de l'expansion des groupements corporatifs et qu'avait inquiété spécialement la fondation d'une union du bâtiment très militante, déclare la guerre à l'unionisme. Il décide qu'à l'avenir, nul ouvrier ne sera embauché, s il ne s'engage à renoncer à toute affiliation à un syndicat. C'est la cérémonie de la « présentation du document ». Celte résolution ne pouvait, en menaçant la liberté et la dignité des salariés, que provoquer une résistance plus vigoureuse. L'union des potiers venait de se lever à côté de celle du bâtiment, la première comptant, en i83o, 8000 membres, etlaseconde 3oooo. En i833, les journaux owénites font allusion à des négociations, qui se sont engagées en vue de la formation d'une union générale des métiers. En i834, au mois de janvier, se révèle pour la première fois cette société, la ffrand national comolidated trades union, qui
fédère les associations existantes ou du moins une importante portion d'entre elles, laissant à chaque section le soin d'administrer ses finances et de faire fonctionner ses mutualités. 5ooooo ouvriers auraient, dès le début, été incorporés à cette organisation qui, à la vérité, n'encaissait aucune contribution régulière.
Mais la grand national Consolidated trades union ne dura guère; elle essaya de se doter d'un comité exécutif à Londres, de préparer la grève générale ; ses effets produisirent peu de résultats et comme le gouvernement redoublait de rigueurs, elle s'émietta à la fin de l'année i834. La période du chartisme allait suivre à bref délai, le mouvement corporatif s'orientant tout à coup vers les conquêtes politiques qui apparaissaient comme la condition indispensable de toute libération économique. Les chartisles, dont le programme, la Charte du peuple, est publié en i838, demandent avant tout le suffrage universel et la législation des fabriques, mais les apôtres de ces revendications ne reculent pas devant la violence, et leur propagande revêt presque tout de suite un aspect révolutionnaire. Une pétition signée de 1820000 personnes est remise au parlement en 1889 : des collisions sanglantes ontlieu à Birmingham et en d'autres villes. En juillet i84o, se forme l'association nationale de la charte; en avril 18A2, des comités décident de prescrire une grève universalisée, mais le chômage n'est que partiel. En somme, la période chartiste est marquée
par l'évocation au premier plan des objectifs politiques; elle est dominée par des préoccupations beaucoup plus démocratiques que syndicales.
Lorsqu'elle se clôture vers iS/ja, elle fait place à la phase plus calme des tractations entre catégories sociales, des négociations entre patrons et salariés. L'Angleterre a eu sa première crise révolutionnaire. Voici l'ère delà « diplomatie industrielle », qui durera plus d'un quart de siècle. De i843 à i85o, les tradeunions se constituent ou se reconstituent de toutes parts: potiers, typographes, verriers, corroyeurs. La fédération des mineurs progresse si bien, qu'en i8/i4 déjà, elle accuse loo ooo adhérents et prend un avocat permanent qui lui coûte 25 ooo francs l'an. L'association nationale des métiers unis, — qui était une sorte de comité parlementaire chargé de veiller à la besogne législative, — se manifeste en iSlib, à la suite d'un congrès tenu à Londres et où les idées de conciliation et de paix sociale sont à peine critiquées. Au second congrès de cette association, en 1846, à Manchester, où /joooo membres sont représentés, la cotisation est fixée à 0,10 par 25 francs de salaire hebdomadaire; mais en échange, on institue des fonctionnaires appointés et l'on établit des secours de grève. Des journaux corporatifs nouveaux sont mis en circulation; ceux des potiers, des constructeurs de machines, des relieurs. Ce qui peut servir à caractériser l'esprit unioniste dans les années qui vont de i842 à i85o, c'est
sa méfiancedescessationsconrertéesdu labeur. « Ecartez-vous-en, — disent les maçons de pierres, comme de bêtes féroces prêtes à vous dévorer. » Les déclarations de chômages volontaires sont fréquemment retirées aux branches locales, et au profit de comités centraux. La société « amalgamée » des Mécaniciens est l'une des plus puissantes de l'époque, avec sa forte centralisation, ses statuts minutieusement établis, sa caisse bien gfarnie et qui possède, dès i8/i8, une réserve de près de 7 millions de francs. Elle sera tenue pour un modèle jusqu'en 1889. Prélevant i fr. 25 par semaine sur les salaires de ses cotisants, distribuant des secours de maladie, de chômage, de décès, elle détermine par son exemple la tactique des amalgamées des charpentiers (1859), et des tailleurs (1866), pour ne citer que celles-là.
L'amalgamée des charpentiers était issue de la grande lutte, que les patrons londoniens du bâtiment avaient menée contre les unionistes de cette profession. Elle avait surgi en même temps que le conseil des syndicats de la capitale (trade council). La fameuse Junta, qu'on a appelée le ministère du mouvement tradeunioniste, lie sa formation à cette double création, car Applegarth, un des membres les plus actifs de ce comité, était depuis 1862 secrétaire des charpentiers, et le conseil des syndicats de Londres offrait, à toute action corporative supérieure à celle des métiers isolés, une base toute trouvée. A côté d'Applegarth, siégeaient
Allan des mécaniciens, Guile des fondeurs en fer, Coulson des maçons de briques, et Odger des cordonniers, La Junta, par ses membres qui étaient tous des militants de premier plan, ne tarda pas à prendre contact avec le conseil général de l'internationale, qui résidait aussi à Londres, et Ton devine quelle influence elle s'appropria aussitôt.
Elle s'entendit avec les leaders provinciaux, Macdonald des mineurs, Kane des ouvriers en fer du Nord, Campbell du conseil des syndicats de Glasgow. Les trade councils au surplus, qui ne s'étaient pas installés seulement à Londres et à Glasgow, mais encore dans d'autres villes, en particulier à Sheffîeld, à Edimbourg, à Liverpool, s'attachaient à rapprocher les métiers les uns des autres et à les soustraire au simple corporatisme. La Junta avait fort à faire, en dépit des concours qu'elle recueillait. Tandis que d'une part, elle organisait la résistance contre les grosses associations patronales, qui se levaient en nombre croissant, et qui multipliaient les lock-out, — dans la métallurgie, dans la construction navale, — elle refrénait les tendances aux grèves aventureuses, réclamait une législation plus libérale pour les syndicats et s'ingéniait à détruire les imputations colportées même officiellement contre ceux-ci.
L'agitation pour la revision des lois sur les trade-unions s'exerce, avec une vigueur grandissante, à partir de 1867. Les délibérations des congrès ouvriers qui siègent régulière-
ment, à dater de 1868, lui communiquent une importance qui ne laisse pas de frapper les adversaires les plus acharnés des organisations professionnelles. Au congrès de Manchester en 1868, 118 000 salariés sont représentés ; à celui de Birmingham, en 1869, 260000; à celui de Londres, en 1870, — qui crée le comité parlementaire, — 287000. La législation, comme on le sait, fut remaniée dans un sens plus conforme aux intérêts des unions. Mais quand ce succès fut obtenu, la Jimta était dissoute par la retraite d'Applegarlh et la mort d'Odger.
Entre temps, les trade-unions s'étaient considérablement développées dans les provinces. En 1870, 200000 mineurs étaient syndiqués en deux organisations — concurrentes, il est vrai : l'association nationale sortie du Congrès de Leeds en i863, et l'Amalgamée. Les cotonniers du Lancashire avaient réalisé l'accord et substitué une société unique aux sections rivales d'autrefois, si bien qu'ils arrachèrent en 1875 la semaine de 56 heures. A côté des unions à tendance aristocratique qui n'admettaient les ouvriers qu'à dater d'un certain taux de salaire, d'autres unions recrutaient les adhérents du métier sans les soumettre à ce cens. Un maximum de « crue », comme disent les Webb, fut atteint en 187^, car à cette date le congrès annuel rassemblait les délégués de i 192000 cotisants; cette rapide augmentation était due à la fois à l'activité des propagandistes dans le milieu industriel, à la prospérité économi-
que générale et à l'entrée en ligne des salariés agricoles, dont looooo s'étaient groupés sur les conseils de Joseph Arch.
Mais la crise de surproduction se marqua à partir de 1879. Brusquement le chômage frappe jusqu'à 25 pour 100 des travailleurs et l'unionisme recule, les salaires fléchissent, — de plus de moitié parfois. Les journées s'allongent, les caisses se vident, l'Amalgamée des mécaniciens devant verser à ses chômeurs plus de 7 millions en moins de 3 ans.
Les radiations se multiplient dans les branches, pour défaut de paiement des cotisations ; des sections entières disparaissent. L'Amalgamée des mineurs tombe de 35 000 membres en 1873 à I (ioo en 1879. En même temps, dans cette période de détresse, les querelles renaissent, parce que chacun veut défendre les dernières chances de son métier et que les corporations se disputent les divers domaines industriels. Mais l'ossature de l'unionisme demeure intacte, et à partir de i8851es reconstitutions s'opèrent généralement. Le congrès de 1874 avait compris les mandataires de I 191 000 ouvriers. Le congrès de i884 ne parlait plus qu'au nom de 46A000. 633 000 figurent, par leurs délégués, à celui de 1886.
Dans l'intervalle, les premières associations socialistes ont fait leur apparition et les idées socialistes se répandent. Les souffrances, que la misère a engendrées, prédisposent mal les unions à reprendre la tactique diplomatique d'autrefois. Des hommes nouveaux se lèvent,
6o l,K SYNDlCAIISMK EUKOPEKN
qui reprochent au vieux trade-unionisme sa patience, son amour des caisses remplies, son inertie devant les problèmes fondamentaux. A dater de i88/i, John Burns et Tom Mann, dont les voies devaient se séparer par la suite, dirigent une vive campagne contre Timmobilité de l'Amalgamée des mécaniciens, dont ils sont membres. Us veulent une offensive plus brusque contre la société, un assaut général contre la puissance du capital, la socialisation des moyens de production. Pour éiiger ce néounionisme, ils s'appuient sur les non-qualifiés, sur les travailleurs à bas salaires laissés en dehors de toute organisation, et ils provoquent parmi eux des manifestations tumultueuses. Celle de Trafalgar-Square, en novembre 1887, fait du bruit dans le monde. A la même époque, les motions socialistes opèrent leur entrée dans les congrès trade-unionistes, et sont accueillies par une nouvelle fédération des mineurs, qui se sépare de ceux du Durham jugés trop modérés. Les leaders néo-unionistes organisent, en profitant des circonstances, les allumettiers, puis les gaziers et enfin les dockers, corporations négligées jusque-là. Le mouvement des dockers, si nombreux outre- Manche, et que Ben Tillett conduit de concert avec Mann et Burns, est capital. De toutes parts arrivent les souscriptions à ces travailleurs, qui chôment pour défendre leurs revendications et qui recueillent en peu de temps 1 200000 francs. Cette grande levée des ouvriers des ports détermine, dans la môme année
1889, une progression générale de Funionisme, qui gagne 200000 hommes. Les employés de la voie ferrée, demeurés en arrière, se rassemblent dans rUnion générale des travailleurs des chemins de fer, dans l'Amalgamée des chemins de fer. L'Union des marins et chauffeurs, créée en 1887, atteint de son côté, en moins de deux ans, à l'effectif de 65 000 unités. Grâce à ce courant syndical si puissant, les vieilles unions elles-mêmes accentuent leur recrutement ; celles du bâtiment passent de 57000 affiliés en 1888 à g/iooo en 1891, celles de la métallurgie de ii5ooo à i55ooo, celles des cordonniers de 11 000 à 3oooo. Mais elles se cantonnent sur leurs positions, opposant leur passion des œuvres de mutualité, et leur dédain de l'interventionnisme étatiste aux tendances des jeunes unions, qui répudient les grosses cotisations et revendiquent l'extension des services publics et de la législation ouvrière.
Examinons la situation du syndicalisme anglais en 1892. Avec ses i 5oo 000 ouvriers organisés, il a atteint 20 pour 100 des hommes organisables et sa faiblesse procède surtout de la timidité des femmes à se grouper. Il est fort spécialement dans le Nord, dans l'agglomération londonienne, et réduit presque à néant en Irlande. Plus de 11 pour 100 des habitants sont afTiliés dans le Durham et le Northumberland, plus de 8 pour 100 dans le Lancashire, la moyenne générale étant au-dessus de 5 pour 100 et au-dessous de 6 pour 100.
I i84 unions sont en plein fonctionnement. Il y a 287000 salariés organisés chez les mécaniciens et les métallurgistes, 347000 chez les mineurs, 200000 dans le textile, i48ooo dans le bâtiment, 335 000 parmi les manœuvres.
20 000 fonctionnaires, — le chiffre est considérable, — concourent à Tadministration des fédérations et des branches. 600 ou 700 parmi eux jouent un rôle de premier plan et suivant l'occurrence, ils sont pris dans la profession ou en dehors. Les groupements n'ont encore d'autres liens entre eux que ceux que créent, à intervalles périodiques, les congrès, et localement les tradecouncils, ces derniers au nombre de 120 rassemblant 5oo 000 personnes. Le congrès nomme, chaque année, les onze membres du comité parlementaire, qui ont mandat de veiller aux intérêts politiques de la classe ouvrière et de contrôler les travaux des Chambres, mais ce comité en somme est moins influent que les comités exécutifs de certaines grandes fédérations. Parmi celles-ci, on cite surtout l'amalgamée des mécaniciens avec 68000 affiliés, l'amicale des fondeurs de fer avec 18000, la société des constructeurs de machines à vapeur avec 5 800, l'association des fondeurs de fer d'Ecosse avec 12000, la société unie des constructeurs de chaudières avec 32 900, l'union des mineurs de Durham avec 49 000, l'amalgamée des charpentiers avec 3i 5oo, celle des employés de chemins de fer avec 26 000, celle des mineurs du Yorkshire avec 5oooo.
En cette même année 1892, les cenl principales unions dépensent 35 882 000 francs, dont 29^97000 pour le total des secours (9013000 francs pour les grèves, 8228000 pour le chômage, 5 25i 000 pour la maladie et les accidents).
De 1892 à 1912, l'accroissement des effectifs a été énorme dans toutes les corporations; usant tantôt de la diplomatie et négociant des contrats collectifs, recourant tantôt à la grève, dont il s'est surtout servi au cours des dernières années, le trade-unionisme enregistre des résultats surprenants et des victoires inattendues. Mais c'est spécialement dans la période qui commence en 1909, et qui correspond à une véritable crise révolutionnaire, — on la caractérisera plus loin — que ces succès s'accentuent.
Les statistiques les plus sûres signalent : en 1893, 1289 unions et iàb3 6g2 membres; en 1894, I 285 et i A29941 ; en 1896, i 3i6 et I 897 887 ; en 1896, 1 38o et i ^87 662 ; en 1897, I 287 et I 609 909 ; en 1898, i 3io et i 6^9 281 ; en 1899, I 292 et i 802 5i8 ; en 1900, i 262 et i9io6i/i;en 190T, i 286 et i 922 780 ; en 1902, I 188 et I 916 5o6 ; en 1908, i 166 et i 902 808 ; en 190/i, I 1^8 et i 866 766; en 1906, i 186 et I 887 828; en 1906, I 161 et 2 106 283 ; en 1907, I 178 et 2 /io6 7^6 ; en 1908, i i65 et 2 878 428 ; en 1909, I i53 et 2847/161 ; en 1910, i i53 et 2435704; en 1911, I 168 et 3oio346. Dans
Tensemble, le total des unions a fléchi de 5 pour loo entre 1898 et 191 1, mais Tefiectif des syndiqués a plus que doublé. De 1910 à 191 1, il s'est augmenté de près d'un quart. Au i^janvier 1912, 22 pour 100 des travailleurs anglais étaient afiiliés à une fédération. Les femmes unionistes fournissaient un conlino-ent
de 125 000 en 1902, de 221000 en 1910, de 292000 en 1911, les deux tiers d'entre elles relevant de l'industrie textile.
Si l'on répartit les syndiqués par grandes catégories professionnelles, les travailleurs du bâtiment sont, aux trois dates 1902, 1906 et 1911, 245000, 196000, 178000; ceux des mines et carrières 532 000, 571 000 et 7/17 000 ; ceux des métaux 887000, 862000, 4i4ooo; ceux du textile 2^8000, 8o5 000, 485 000 ; ceux du vêtement 64 000, 60000, 74000; ceux des chemins de fer 74000, 102000, i85ooo; ceux des tramways 34 000, 88000, 84 000; ceux des ports 59000, 60000, 245 000; ceux du livre 59000, 64 000, 77000; les manœuvres 109000, 109000, 227000.
Les sections de 191 1 se distribuent entre 118 fédérations. Si l'on compare ce chiffre à celui des centrales allemandes, 58, on s'aperçoit tout de suite que la concentration des groupements est moindre outre-Manche qu'oulre-Rhin. Il y a 71 branches dans le bâtiment, 84 pour les mines et carrières, 212 pour les métaux et la construction des navires, 271 pour le textile, 12 pour les ouvriers en chaussures, o.g pour le vêtement, 7 pour les
chemins de fer, 17 pour les tramways, 34 pour les gens de mer, 38 pour l'imprimerie, 91 pour le bois et 77 pour les employés publics.
D'après une statistique, à laquelle il y a lieu d'accorder quelque créance, sur 100 sections en 191 1, 3 remontaient aux années antérieures à 1825, 3 aux années i825-i84o, 9 aux années i84o-i86o, 22 aux années 1860-1880, 12 aux années 1888-1887, et le reste, soit 5i, à la phase la plus récente.
Les recettes pour les 100 principales unions, qui groupaient 60 pour 100 du total des syndiqués, en 1910, et 49 pour 100 en 191 1, s'établissent ainsi, année par année:
En 1894, 40808000 francs, — en 1896, 38 842 000 francs, — en 1896, 4i 388 000 francs,
— en 1897, 49549000 francs, — en 1898, 47 981 000 francs, — en 1899, 44 100 000 francs,
— en 1900, 49802000 francs, — en 1901, 5i 537000 francs, — en 1902, 52 741 000 francs,
— en 1903, 5i84oooo francs, — en 1904, 52961000 francs, — en 1905, 66289000 francs,
— en 1906, 58 6o3 000 francs, — en 1907, 62 243000 francs, — en 1908, 68 342 000 francs,
— en 1909, 64oioooo francs, — en 1910, 67 281 000 francs, — en 191 1, 73 419 000 francs. La cotisation moyenne, pour les membres de ces 100 principales unions, était de 46 fr. 5o environ en 1910, et en 1911, de 5o francs.
Dans les unions du bâtiment, le droit d'entrée va de 9 fr. 4o à 18 fr. 76, et la cotisation est de I fr. 25 par semaine. Le droit d'entrée est de 3 fr. i5 chez les dockers avec
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 5
une cotisation hebdomadaire de o fr. 3o. Les mineurs paient en général o fr. 60 par quinzaine ; les mécaniciens acquittent une participation de i fr. 80 à 2 fr. 5o par semaine. Les quote-parts exigées des afiiliés varient très sensiblement de profession à profession.
Les fonds de réserve sont très considérables, et le seul énoncé des chiffres, qu'on lira, atteste l'importance que le trade-unionisme continue à assigner aux grosses disponibilités pécuniaires. L'encaisse des 100 principales unions était de 88777000 francs en 1894, de [\2 666 000 francs en 1896, de 53 776000 francs en 1896, de 67460000 francs en 1898, de 82 078000 francs en 1899, de 94999000 francs en 1900, de io4o47 000 francs en 1901, de 109 6i5 000 francs en 1902, de ii3 769000 (rancs en 1903, de 116 669 000 francs en 1904, de 120 202 000 francs en 1906, de 129254000 francs en 1908, de 126286000 francs en 1909, de 128035 000 francs en 1910, de 189 267 000 francs en 191 1, c'est-à-dire qu'à cette dernière date, la réserve était de 95 francs par tète.
Passons aux dépenses. Les 100 principales unions déboursent 35 881000 francs en 1892, 46 666 000 francs en 1898, 85 922 000 francs en 1894, 35 008 000 francs en 1895, 3i 253 000 francs en 1896, 47 4oi 000 francs en 1897, 87278000 francs en 1898, 81 987000 francs en 1899, 87594000 francs en 1900, 4i8o4ooo francs en 1901, 45 868 000 francs en 1902, 47875000 francs en 1908, 5i 564 000 francs en 1904, 5i 642000 francs en 1905, 48965000
francs en 1906, 5i353ooo francs en 1907, 80029000 francs en 1908, 67186000 francs en 1909, 65 60g 000 francs en 1910, 6255oooo francs en 191 1. Deux années seulement, 1908 et 1909, ont donné un excédent des dépenses sur les recettes ; c'est qu'elles ont été signalées par une effroyable expansion du chômage et que, par suite, les allocations aux sans travail ont grossi dans une mesure imprévue.
Sur le chiffre des débours, les secours de toute espèce comptent généralement pour les 4/5 ou les 5/6, mais le pourcentage de chaque catégorie de secours est infiniment variable sur l'ensemble des sommes décaissées. Les allocations de grèves s'inscrivent, pendant cette série d'exercices, entre 2912000 francs en 1896 et i5 2i5ooo francs en 1908, cette dernière année ne dépassant que de quelques centaines de milliers de francs le total de 1898. Les allocations de chômage oscillent entre le minimum de 4 792 000 francs en 1899 ®t le maximum de 25 o48 000 francs en 1908 ; les allocations de maladie et d'accidents, entre le minimum de 5 25i 000 francs en 1892 et le maximum de 11 661 000 francs en 1908.
Des données très précises, en ce qui concerne les diverses indemnités attribuées par les groupements, ont été rassemblées pour cette année 1908. A cette date, 679 unions, contenant 78 pour 100 des unionistes, distribuaient des secours de chômage. Théoriquement les briquetiers auraient touché par tète, dans les douze mois, et si la somme avait été
répartie entre eux tous, 3 francs ; les charpentiers [\'2 fr. 5o ; les mineurs 2 fr. 80 ; les fondeurs 76 fr. 85 ; les ouvriers des constructions navales 43 fr. 70 ; les cardeurs \[\ francs ; les cheminots i fr. 85 ; les travailleurs du bois 34 fr. 45.
483 unions, comprenant 52 pour 100 des unionistes, avaient servi des secours de maladie et d'accidents. La quote-part individuelle théorique, calculée de même façon, aurait été de 2ofr. 3o chez les maçons; de 18 francs chez les charpentiers ; de 2 fr. 70 chez les mineurs ; de o fr. 75 chez les métallurgistes ; de 24 fr. 55 dans les constructions navales; de o fr. o5 chez les tisseurs de colon ; de 8 fr. 20 dans le vêtement ; de 2 fr. 45 chez les cheminots ; de i fr. 60 dans Timprimerie ; de 7 fr. 95 dans le bois ; de 11 fr. 70 chez les manœuvres.
Sur i4iiooo syndiqués, pour lesquels des renseigfnemenls avaient été recueillis, 606000 avaient droit à un secours hebdomadaire de II fr. 60 à 12 fr. 5o, au cas de chômage ; 296000 à un secours de 12 fr. 5o à 19 fr. 10 ; 509000 à un secours inférieur à 11 fr. 60.
Les indemnités prévues, aussi bien en matière de chômage que de maladie, étaient élevées dans les mines, la métallurgie, les constructions navales, le bâtiment, — et faibles dans le textile.
La durée maximade l'allocation de chômage était fixée à 52 semaines dans l'année, c'est-àdire qu'elle était illimitée, pour 322000 de ces
unionistes ; elle était de 27 à 5i semaines pour 98000, de 26 semaines pour 176000, de 12 à 25 semaines pour 493 000. L'allocation de maladie pouvait être distribuée 62 semaines à 5o3ooo d'entre eux, de i3 à 5i semaines à 201 000.
On a dit, au début de ce chapitre, que le vieil unionisme n'avait pas toujours été pacifique et enclin aux négociations, que le néounionisme n'avait pas été nécessairement plus actif, plus remuant, plus exigeant. Il ne faut pas forcer le sens des expressions.
Il est pourtant exact que le vieil unionisme s'adressait exclusivement aux ouvriers bien rétribués, qu'il instituait une discipline stricte, ne ne souciait guère des conceptions d'ensemble, et s'entendait à merveille au jeu des marchandages compliqués. Il est non moins vrai que le néo-unionisme, à l'origine, faisait appel aux non-qualifiés, réduisait les cotisations au minimum, s'imprégnait de socialisme et considérait la grève comme l'arme par excellence. Mais ce néo-unionisme à son tour tempéra ses principes, releva les cotisations pour organiser la solidarité, et s'orienta surtout vers les combinaisons parlementaires. Entre les caractéristiques du mouvement syndical anglais, tel qu'il se révèle à dater de 1909, et le néo-unionisme qui s'affirmait vingt ans plus tôt, il y a des différences.
Sans doute ce syndicalisme britannique d'au-
jourd'hui se distingue encore du syndicalisme révolutionnaire français, parce que la majorité des unions, ou adhèrent au parti du travail qui est un parti politique, ou secondent Taction de ce parti. Mais ses tendances sont marquées : 1° par les votes toujours répétés des congrès en faveur de la socialisation des moyens de production, c'est-à-dire de la révolution sociale ; 2° par le rejet de l'arbitrage obligatoire ; 3° par la multiplication des grèves, qui ont pris une ampleur exceptionnelle et, plusieurs fois, mis en péril l'industrie, les échanges, l'alimentation même de grands districts du Royaume Uni ; fi" par les désaveux répétés qu'ont infligés les masses ouvrières à leurs fonctionnaires appointés, jugés trop timorés ; 5" par la rupture des contrats collectifs. A la fin de igiS, la motion du leader unioniste Larkin qui réclamait la grève générale a été repoussée par le congrès exceptionnel tenu à Londres ; elle a recueilli cependant 2o3 000 voix. La propagande de Tom Mann qui, dans son Syndicaliste industriel, défend les théories du syndicalisme révolutionnaire français, et qui exalte l'action directe sous toutes ses formes, a engendré d'indéniables résultats.
Si Ton cherche les causes de l'évolution intellectuelle récente du trade-unionisme, les motifs de son adaptation à une politique plus militante et qui menace violemment les bases du régime économique et social, on les trouve dans une série de faits et de phénomènes
qu'il suffira d'énumérer ici. A) la campagne dirigée par les grands journaux de la bourgeoisie contre les fédérations et qui tendait à obtenir une régression des lois ; B) les décisions des lords dans les procès du TafFVale et d'Osborne ; C) le renforcement des groupements patronaux qui ont, au milieu de igiS, lancé l'idée d'une confédération générale du patronat ; D) l'utilisation croissante des briseurs de grève. Ces quatre catégories de données ont attesté la réalité de l'antagonisme des classes, nié jusque-là par beaucoup d'unionistes. Voici d'autres éléments non moins graves : E) l'aggravation des crises de chômage, proportionnée à la concentration industrielle grandissante, comme à l'intensification de la concurrence internationale ; F) la stagnation des salaires; G) le renchérissement général de la vie, qui a atteint au moins i5 pour loo de 1900 à 191 1, d'après les statistiques du Board of Trade. L'existence est devenue beaucoup plus pénible qu'autrefois pour le travailleur d'Outre-Manche. 11 a été frappé par cette observation que les réformes, acquises au prix de patients efforts, étaient à chaque instant annulées en leurs résultats par un retour offensif du capitalisme, par la réaction même du régime économique ; il s'est demandé si des améliorations durables étaient conciliables avec le maintien de la structure présente, et a incliné de plus en plus vers cette conclusion, que seule la suppression du salariat et la socialisation de l'outillage pourraient libérer le
prolétariat. En même temps les succès acquis par certaines grandes grèves lui taisaient prendre une conscience plus nette de sa vigueur combative. Il n'est pas douteux que les théories du syndicalisme révolutionnaire n'aient trouvé la voie frayée en Angleterre par les réflexions et les rancunes, que suggéraient les incidents quotidiens de la bataille pour l'existence.
Les congrès des trade-unions ont été pendant longtemps le seul organe, qui reliât entre eux les groupements fédératifs des diflPérents métiers. Ils statuaient sur les sujets d'intérêt collectif, préparaient les mesures qui pouvaient concourir à faire reviser les lois sur les coalitions et les syndicats, discutaient la législation du travail, formulaient leur avis sur l'utilité de la socialisation. Par exemple le 87* congrès, à Leeds en 190^, rejette par 869000 voix contre 383 000 la création de tribunaux d'arbitrage; le 38* à Henley, en 1906, revendique les huit heures et la nationalisation des mines, des chemins de fer et des canaux ; le 89* à Liverpool, en 1906, accepte l'institution, dès lors projetée, d'oflices de placement municipaux, pourvu qu'ils ne portent pas atteinte à l'action corporative; le 44* à Newcastle, en 191 1, proteste contre l'envoi de troupes sur les champs de grève; le 45% à New^port en 1912, préconise la superposition des fédérations d'in-
dustrie aux iédérations de métier. C'est là un problème qui préoccupe vivement le tradeunionisme, attiré quelque peu vers le centralisme allemand.
Le nombre des ouvriers représentés à ces congrès, qui d'habitude sont annuels (des congrès extraordinaires se sont intercalés à plusieurs reprises entre les ordinaires), a été en croissant naturellement, mais jamais la totalité des unionistes n'y ont participé. Le i*"^ congrès a lieu, on le sait, à Manchester en 1868 et groupe les mandataires de 118 000 personnes. 1220000 ouvriers votent au congrès de Glasgow, en 1892, alors qu'il y a i àQi 000 unionistes, et I 970000 votent à Newport en 1912, tandis que le total des unionistes excède 3 millions.
Ces congrès ont une importance, parce que sans eux, et jusqu'en 1898, aucun lien n'eût existé entre les fédérations des différents métiers. Sans doute, ils n'établissent qu'un contact très temporaire et adoptent des résolutions surtout théoriques et privées de sanctions réelles; mais enfin ils ont déjà eu cette vertu de dégager une notion de solidarité, de rappeler aux mineurs, aux tisseurs, aux mécaniciens qu'il y avait une classe ouvrière formée de toutes les catégories de travailleurs juxtaposées. Aux heures où il s'agissait d'arracher une législation nouvelle, leurs décisions ne laissaient pas que d'exercer une influence. Malgré tout, les congrès n'étaient point suffisants, avec leur courte session, pour imprimer
une impulsion unique et durable à un mouvement, qui était de chaque jour et de chaque heure.
Le comité parlementaire, qui avait été érigé en 1871, et dont le congrès nommait annuellement les membres, ne disposait que d'une autorité restreinte. Il convoquait le congrès suivant, fixait Tordre du jour, vérifiait les mandats, contrôlait plus ou moins l'action parlementaire, mais les unions étaient absolument indépendantes à son égard. On chercha à façonner un mécanisme qui, tout en laissant aux fédérations l'autonomie nécessaire, la liberté d'allures qu'elles ne pouvaient sacrifier, assurât leur entente efficace dans la défensive comme dans l'offensive. La grève des mécaniciens de 1897/98, qui avait coûté fort cher aux ouvriers, et qui avait démontré l'impuissance des groupements isolés, si riches fussent-ils, dissipa certaines hésitations. Un congrès extraordinaire, qui se tint à Manchester en janvier 1898, et auquel un million d'hommes se firent représenter, édicta la fondation de la fédération générale des tradeunions. Le vote n'alla pas sans diflîculté. Le programme de la fédération, qui n'avait rien de révolutionnaire, comportait la protection du droit syndical, l'amélioration du sort des syndiqués, la réduction des heures de travail, le maintien de la solidarité entre les salariés. On éviterait autant que possible les grèves, mais si elles étaient reconnues nécessaires, elles seraient soutenues par des moyens com-
muns. A cette fin, serait ouvert un fonds de résistance, qui serait alimenté par une cotisation semestrielle de o,3o à 0,60 et par un droit d'entrée de o fr. 10. L'administration reviendrait à un conseil général, où chaque fédération adhérente enverrait de i à 4 délégués, et qui lui-même confierait la gestion permanente à un comité de i5.
La fédération générale n'accrut que lentement son effectif: 344 000 adhérents en 1899, 877000 en 1900, 419000 en 1902, 689000 en 1907, 711 000 en 1910, 861 000 en 1911. A cette dernière date, moins de 3o pour 100 des unionistes britanniques y étaient affiliés. Les recettes de 191 1 atteignaient à i 260000 francs, les dépenses à i 890000 francs, dont i 800000 pour les grèves. L'encaisse montait, au i" janvier 1912, à 896000 francs.
Les trade-councils, qui répondent aux unions de syndicats français et aux cartels allemands, remontent, on le sait, au milieu du XIX* siècle, et l'on n'ignore pas le rôle joué par celui de Londres à dater de 1860. 120 de ces fédérations locales de branches de tous métiers fonctionnaient, en 1892, avec Booooo membres. Les Webb disent qu'à ce moment, elles ne disposaient que d'une médiocre importance et de modestes ressources. Il ne semble pas que leur rôle ait beaucoup grossi depuis ; par contre leur nombre a été augmentant : 282 en 1904 avec 880000 membres, 247 en 191 1 avec i 176000 inscrits.
Le phénomène le plus marquant de la vie trade-unioniste, au cours des plus récentes années, a été la multiplication des grandes grèves, qui ont paralysé la circulation des denrées, — comme celles des dockers et des cheminots, — ou suspendu l'activité des industries, — comme celle des mineurs en mars 1912 ; cette dernière, qui entraîna un million d'hommes, engendra un préjudice d'un milliard.
De 1889 à 1910, c'est-à-dire depuis le triomphe du néo-unionisme jusqu'à l'éveil du syndicalisme révolutionnaire, on avait compté outre-Manche 1/1017 grèves, soit en moyenne 687 par an. Certaines années avaient donné, — telle 1898, — jusqu'à 62^000 chômeurs volontaires et — telle 1908 — 10 682 000 journées perdues. Si la pratique des chômages concertés s'est développée dans la phase la plus proche, elle n'avait jamais été écartée systématiquement. A nul moment du passé, l'unionisme n'avait renoncé aux armes de combat, auxquelles il pouvait recourir.
En réalité, il a toujours combiné l'offensive brusque, qu'est la déclaration de grève, avec la « diplomatie industrielle ». Celle-ci s'est affirmée dans les nombreux contrats collectifs, qui ont été négociés jusqu'en ces derniers temps, comme dans la création de bureaux de conciliation mixtes, qui étaient chargés de
prévenir les différends. Les bureaux de conciliation, qui avaient été institués en particulier chez les mineurs et dans le bâtiment, ont été frustrés quelque peu de leur prestige. On en dirait autant des conventions collectives qui, en période de crise révolutionnaire, n'offrent plus la même stabilité qu'en phase de rapports pacifiques.
Les contrats collectifs remontent au début du XIX* siècle. Celui de l'imprimerie de Londres est de i8o5, celui des tonneliers de la capitale de i8i3. Le contingent s'en accrut avec le temps. Un rapport, présenté au Parlement en igio, en énumérait 1696; 9 dataient des années 1849 ^ 1870, iid des années 1870 à 1890, 646 des années 1891 à 1900, le reste des années ultérieures ; 3o comportaient des échelles mobiles, 563 des tarifs aux pièces, I io3 se rapportaient à d'autres types. Ces I 696 accords, dont le domaine était infiniment variable en surface, et dont les clauses étaient diversifiées au maximum, s'appliquaient à aAooooo ouvriers; un contrat collectif à lui seul concernait 385 000 travailleurs de la voie ferrée.
Les conventions de cette nature sont-elles appelées à disparaître ? On ne saurait l'affirmer et il est probable qu'elles interviendront encore, comme des traités de paix temporaires ; mais il est évident que si les salariés britanniques éprouvent une répugnance croissante à engager leur attitude, pour des laps de temps plus ou moins longs, le patronat de son
côté réserve sa liberté pour user de ses organisations de combat. L'antagonisme du capital et du travail est devenu tel, que les pourparlers diplomatiques ont perdu presque tout leur crédit ; telle est du moins l'impression que laisse actuellement l'étude des rapports entre les catégories sociales en présence.
Il existe outre-Manche, à côté des fédérations dont on vient de définir l'orientation et la tactique, d'autres groupements qui sont assimilables à nos syndicats de jaunes, et qui fournissent des briseurs de grèves. La National Free Labour association, qui s'est fondée à Londres en octobre 1898, et qui correspond à cette tendance, accusait i3i 000 membres en 1895, 4oo 000 en 1902 et 786000 en 1912. Mais toute justification de ces données fait défaut et, en réalité, aucune force ouvrière ne peut ralentir la marche de Tunionisme, dont le socialisme et le syndicalisme révolutionnaire conquièrent de plus en plus la pensée.
L'exposé du mouvement corporatif belge, surtout sous une forme succincte, comporte de réelles difficultés. L'historique des organisations professionnelles du passé est aussi complexe, et pourrait-on écrire, chaotique qu'en France, par suite de Témiettement qui, de longues années durant, s'est produit, puis accentué, parmi les agrégats à peine formés. Les associations de métier se sont souvent confondues avec les associations politiques ou coopératives, ou tout au moins n'avaient qu'un minimum de vie particulière et subissaient les contre-coups qui surgissaient par ailleurs. Le localisme, les rivalités de spécialité à spécialité ont contribué tout autant que les oppositions de personnes et de tendances à stimuler les désagrégations ou à retarder l'heure des vastes fédérations. C'est sans doute parce que le sens de la méthode et de la discipline consentie ne s'est fixé qu'assez tard, que les statistiques complètes font défaut, et ici encore nous retrouvons un des errements
8o LE SYNDICALISME EUROPÉEN
du syndicalisme français. Ce qui ne signifie point que dans l'étape la plus récente, le syndicalisme belge ait marqué des velléités à se rapprocher du nôtre. C'est une minorité seulement qui adhère aux thèses fondamentales et au fédéralisme de notre C. G. T. ; la majorité évolue plutôt vers le centralisme des fédérations d'industrie allemandes et en imite à la fois la tactique, les institutions et les formules administratives.
La Belgique est, avec l'Angleterre, le pays le plus industrialisé d'Europe, car l'élément agricole n'y représente plus que 17 à 18 pour 100, et il a exactement fléchi de Ix pour 100 depuis 1900.
La population comptait ASooooo âmes en i846, d5ooooo en i856, 4800000 en 1866^, 5 5ooooo en 1880, 6100000 en 1890, 6700000 en 1898, 7 5oo 000 en 1910 : ce qui, pour 29 456 kilomètres carrés, donne une densité très exceptionnelle de 266 au kilomètre. Quatre villes à elles seules rassemblent près de 20 pour 100 des Belges : Bruxelles avec 665 000 habitants, Anvers avec 820000, Gand avec i65ooo, Liège avec 176000.
Si l'agriculture ne tient plus qu'une très faible place, la « transformation » manufacturière par contre reste en plein essor. Le nombre de chevaux-vapeur avait déjà plus que décuplé de i85oà 1900, et chacun sait que l'évolution de l'industrialisme s'est prodigieusement accélérée dans la dernière décade. Les statistiques officielles nous apprennent que l'extraction de
la houille, entre 1876 et 1910, a progressé de i5 à plus de 28 millions de tonnes, et que le commerce extérieur, qui importe beaucoup de matières nécessaires à l'industrie et qui exporte presque uniquement ces mêmes matières ouvrées, a bondi de 2 4oo millions en 1875, à 3 100 en 1890, à 4 100 en 1900, et 7 700 en 1910. Il y avait en 1910, 1^2000 mineurs, 37000 carriers, 42000 métallurgistes, 16000 ouvriers de la laine, 23 000 du lin, etc., etc. Les 800000 travailleurs de fabriques, qu'on comptait en 1890, et auxquels s'adjoignaient encore 120000 autres salariés, dont les intérêts étaient solidaires des leurs, sont devenus beaucoup plus nombreux : le recensement de 1900 signalait déjà un efFectif total de I 1 35 000.
Certainement la somme des organisables pour l'industrie, le commerce et les transports, excède i 5ooooo ou i 600000. C'est dire que la propagande syndicale peut s'exercer amplement parmi eux. Elle est facilitée, — d'un côté, par la concentration des capitaux et du personnel, — la grande industrie prévalant dans le textile de Gand et de Verviers comme dans les verreries et aciéries de la Meuse et de la Sambre ; — de l'autre, par la tradition d'association qui se perpétue depuis des siècles chez les Flamands comme chez les Wallons.
La législation belge, par contre, et à l'imi
Paul Louis. — Syndicalisme europôen. 6
Sa LE SYNDICALISME EUROPÉEN
tation de toutes les autres, a imposé des lisières plus ou moins gênantes, suivant les époques, à l'expansion syndicale. La loi Le Chapelier et le code pénal de 1810 furent mis en vigueur dans ce pays, à Theure où il suivait la destinée de la France. La constitution de i83i, dans son article 29, proclamait bien la liberté des associations, mais les coalitions restaient sévèrement réprimées. Toute une campagne fut menée par les « résistances » déjà formées, de i85i à i865, pour obtenir un autre régime. La loi du 3i avril 1866 reconnut en principe le droit de grève, mais le nouvel article 3io du code pénal, qui sanctionnait les violences, menaces, actes de pression pour déterminer à cesser le labeur, laissait des armes dangereuses aux pouvoirs publics. Ce texte fut encore aggravé, au surplus, par celui du 3o avril 1892. La loi du 3i mars 1898 a conféré la personnalité civile aux unions qui signifient leurs statuts et qui se font enregistrer, et qui remettent à l'autorité un rapport annuel de leurs administrateurs. Ces unions doivent se proposer un objectif purement professionnel ; elles ne peuvent posséder que les biens ou choses nésessaires à l'exercice de leur activité (locaux de réunions, bibliothèques, laboratoires); elles n'ont ni le droit d'adhérer à un parti politique, ni celui d'organiser des caisses de secours. Aussi l'immense majorité des groupements corporatifs ont-ils préféré vivre en marge de la légalité.
Loin d'envisager avec sympathie les initiatives qui se marquaient dans la classe ouvrière, le gouvernement s'est efForcé de les paralyser par tous les moyens. C'est ainsi que, le 22 avril igiB, il a déposé un projet qui a soulevé de violentes protestations, et qui punit le fait d'avoir contribué à une souscription en faveur des grévistes.
Les premières associations ouvrières belges remontent au xiii* siècle, mais le syndicat moderne ne date que de l'intrusion du capitalisme et de l'évolution économique qui l'a suivie. Il y a lieu d'examiner ici :
i" Les premières formes du groupement corporatif, jusqu'à la constitution du parti ouvrier dont l'influence sur ce groupement sera décisive ;
2" La création et l'expansion des associations qui ont contracté et conservé des liens avec ce parti ouvrier ;
3° L'apparition du syndicalisme révolutionnaire et ses manifestations récentes ;
4" Les efforts tentés par les libéraux et surtout parles catholiques pour contrecarrer le mouvement prolétarien de classe.
Les mutualités professionnelles et les « résistances » ont précédé, en Belgique, comme en France et comme, d'ailleurs, dans la plupart des autres contrées, le syndicat proprement dit, organe de l'offensive ouvrière contre le patronat et contre tout le mécanisme social.
Les vestiges des anciennes Ghildes, à caractéristiques religieuses, avaient subsisté jusqu'au xix* siècle. Mais déjà les mutualités professionnelles venaient contrecarrer leur influence. Sur les lo qui l'onclionnaient à Gand en 1891, 8 étaient de formation antérieure à i835 ; cordonniers, menuisiers, serruriers, tailleurs, etc. La plupart des villes de Flandre, Turnhout et Bruges par exemple, ont possédé de bonne heure des sociétés de solidarité, qui assuraient les «gens du métier contre la maladie et qui donnaient aussi des secours de décès. La mutualité des typographes et l'union philanthropique des chapeliers, qui fonctionnaient déjà à Bruxelles au moment de la révolution de i83o, étaient des types du même genre. Au surplus l'effort mutualiste n'a cessé de se manifester en Belgique, soit qu'il demeurât dans le cadre professionnel, soit qu'il en sortît, mais alors il perdait tout caractère purement ouvrier et par suite échappe à cette étude.
De la mutualité de métier, est issue plus ou moins directement la « résistance » ou société de maintien des prix. Une s'agit plus de s'armer contre les vicissitudes de l'existence, contre les éventualités qui ne dépendent pas de la volonté humaine, mais de lutter contre le patronat, en revendiquant des salaires plus élevés et des journées de travail moins longues Il arrivera que la « résistance » s'adossera à la mutualité, afin de mieux hâter son recrutement. C'est de i84o à 186O;, c'est-à-dire pendant
la phase où le machinisme se substitue au travail à main, que se développe cette nouvelle forme du groupement ouvrier.
Les exemples typiques de «résistances» ne manquent pas. L'Union philanthropique des chapeliers s'était constituée à Bruxelles, en 1843, pour évoluer peu à peu vers le syndicat, en créant une caisse de chômage, en organisant le viaticum et en délimitant strictement les conditions de l'apprentissage. A Bruxelles encore, s'étaient érigées l'association libre des orfèvres bijoutiers — qui s'ouvrit en 1862, et se dota peu après d'une caisse de chômage, d'un office de placement et d'un magasin coopératif d'outils, en exigeant une cotisation mensuelle d'un franc; — la résistance du bronze (i865)avec un droit d'entrée de 5 francs; l'union des gantiers avec un droit d'entrée de 5 francs et une cotisation annuelle de o,3o. Ces dernières sociétés, comme les précédentes, comme aussi l'association des typographes de la capitale, fondée en 18^2, cessèrent de bonne heure de cantonner toute leur activité dans la défense pure et simple des prix ; elles estimèrent qu'elles luttaient très efficacement, pour sauvegarder les intérêts de leurs membres, en leur servant, en échange de versements accrus, des allocations de chômage forcé.
Mais Bruxelles était un centre de petite et de moyenne industrie, bien plus que de grande industrie, celle-ci s'étant implantée dans une partie de la Flandre, d'un côté, et de l'autre, dans le long couloir qui va de Gharleroi à
Verviers et qui est formé par les vallées de la Meuse et de ses affluents.
A Gand, la société des tisserands remontait à 1867, comme celle des fileurs de coton ; celle des fileurs de lin se créa en i865 seulement. En 1860, la fédération des ouvriers gantois avait réuni les diverses « résistances » qui s'étaient juxtaposées dans cette ville. Cette première organisation marqua une vigueur d'autant plus surprenante, que la classe ouvrière de Flandre demeurait alors profondément ignorante : 79 pour 100 des hommes et go pour 100 des femmes étaient des illettrés. Malgré tout, la fédération à ses débuts comptait 2000 tisserands de l'un ou de l'autre sexe, 800 fileurs, et 600 métallurgistes. Mais après avoir activé son recrutement par les grèves, celle de 1861 entre autres, elle fut disloquée par elles, et ruinée par la crise qu'engendra la guerre de Sécession. En Wallonie, les « résistances» des mécaniciens, des métallurgistes, etc. surgirent plus tard sous l'influence de l'Internationale, mais celle des verriers se constitua dès i85o; elle devait servir de base par la suite à une puissante organisation de « Chevaliers du travail », qui se développa de i883 à 1886, et qui d'ailleurs off'rait les caractères spécifiques des sociétés de maintien des prix.
L'Internationale fait son apparition dans le royaume de Belgique en 1867. Elle exerce surtout son action à Verviers et à Bruxelles, où les groupes corporatifs acceptent volontiers
son inspiration. Ces groupes ne se bornent plus à revendiquer des améliorations immédiates dans le cadre du régime social; ils critiquent et sapent les bases de ce régime ; en même temps, ils s'ingénient à répondre aux divers besoins de la classe ouvrière, et à ce double titre se rapprochent du syndicat contemporain. Mais les controverses de Marx et de Bakounine eurent leur répercussion dans ce pays comme dans les autres, et provoquèrent des déchirements profonds. Seule la constitution du Parti Ouvrier Belge allait restituer la force, l'espoir, la vitalité à toutes les associations prolétariennes, qui se resserreraient autour de lui.
En 1876, César de Pœpe crée à Bruxelles le parti ouvrier du Brabant et vers la même époque, Anseele fonde à Gand le parti socialiste flamand; troié ans après, ces deux organisations fusionnent dans le parti socialiste belge, et les sections politiques, coopératives et syndicales se multiplient dès lors dans presque toutes les provinces. Pour conjurer des divergences de vues, des querelles graves qui pourraient être nuisibles aux travailleurs, les militants préfèrent rassembler tous ces agrégats d'objectifs différents ; ailleurs l'autonomie, la séparation intégrale devaient paraître le moyen le plus efficace. Toujours est -il que le parti ouvrier belge naquit de cette pensée,
en i885, avec le caractère hétérogène et un peu déconcertant qu'il a conservé : les associalions politiques, professionnelles, mutualistes venaient demander abri aux coopératives, qui servaient de maisons du peuple locales.
L'influence de la propagande du parti ouvrier devint rapidement considérable dans tous les ordres d'idées. Envisageons les années i885 à 1895, qui correspondent d'ailleurs à une phase de puissante évolution industrielle.
Les fédérations surgissent, attestant la volonté d'union qui anime les masses salariées. A côté de celle des typographes, prennent place celles du bois en i88/i, du bronze en i885, des cigariers en 1890, de la pierre en 1891, des tailleurs, etc. et beaucoup de ces organisations ont déjà leur journal corporatif, les typographes ayant lancé leur première feuille dès 1869. La fédération des mineurs fut créée sous l'inspiration du parti ouvrier en 1889; elles comptait 8 5oo membres en 1890, 70000 en 1891, mais ce rapide essor allait être suivi d'un non moins hâtif déclin. En 1892, on évaluait le nombre total des syndiqués belges à 65 ou 70000, c'est-à-dire que la fédération des mineurs avait déjà fortement fléchi, car dans le total de 65 ou 70000, les salariés des manufactures entraient déjà pour 17000.
Il fallait régulariser, coordonner tout le mouvement qui se produisait dans le pays, et qui entraînait les ouvriers par milliers dans les syndicats ; il fallait donner aux syndicats,
qui acceptaient l'inspiration socialiste, l'unité d'impulsion qui assurerait l'efficacité de leurs efforts. C'est dans ce but que le congrès socialiste de Verviers institua, le 11 avril 1898, la Commission Syndicale du parti ouvrier, dont la mission devait être d'étudier les questions ouvrières tant à l'étranger que dans le pays, d'aider les syndicats à créer des relations entre eux et avec les syndicats similaires de l'extérieur, de publier les résultats de ses travaux et de ses enquêtes, ainsi que d'organiser des congrès syndicaux. Les syndicats, qui reconnaissaient la valeur de l'action politique, pouvaient s'y affilier en payant o fr. 02 par cotisant et par an. La commission, qui était en fait une section du conseil général du parti ouvrier, se composait de membres désignés par ce parti et de membres nommés par les syndicats. On remarquera que la cotisation était très faible : elle subsista telle quelle jusqu'en 1901, moment où elle fut portée à o,o5, mais la pénurie d'argent fut toujours très marquée dans la commission syndicale. C'est dans les congrès annuels que se manifestèrent les divisions, dont sa structure fut le motif, ou plus exactement que suscita l'étroitesse de ses rapports avec le parti ouvrier.
Le premier grand congrès syndical belge se tint à Bruxelles en 1899; sa composition était extrêmement disparate, car il comprenait des associations politiques, des syndicats affiliés au parti et des groupements neutres, îl exprima l'avis que la fédération devenait la
forme nécessaire de tout mouvement corporatif, les syndicats demeurant trop faibles par eux-mêmes s'ils restaient isolés.
Le second congrès eut lieu à Bruxelles en 1900. Il envisagea les questions suivantes: pensions de vieillesse, repos du dimanche, contrat collectif. La statistique de cette année, qui apparaît quelque peu incertaine, comme les précédentes, fixe à 62261 le chiffre des syndiqués représentés. 5d65i avaient alors adhéré à la commission, mais 3i 3ii seulement acquittaient leur mince versement de 0,02 et les fédérations ou groupements isolés s'attachaient, pour épargner leurs fonds, à dissimuler leurs effectifs réels.
Le 3* congrès de Bruxelles, en 1901, constata que le mouvement progressait lentement et que le budget était dérisoire; c'est pour cette raison qu'il releva la cotisation de o,o3 par an. Il y aurait eu alors 84896 syndiqués. Le 4" congrès, toujours à Bruxelles, en 1902, renouvela les mêmes indications.
A la fin de cette année, la commission syndicale publiait un rapport, où elle s'attribuait 83677 affiliés, dont 3 094 femmes. C'étaient les mineurs, dont l'organisation est très instable en Belgique, qui donnaient le plus gros appoint: 55 000; puis venaient les métallurgistes, dont la croissance a été régulière, 7 262 ; — les ouvriers du textile, 6 263 ; — les carriers, tailleurs de pierres, maçons et paveurs, 45o3 ; — le vêtement etleschaussures, 2 262 ; — le bois et l'ameublement, 2 116, etc.
La presque totalité des femmes adhérentes venaient des filatures et tissages (2720).
Au I" janvier 1908, la commission fit paraître pour la première fois son organe officiel, le Journal des Correspondances, mais ses recettes n'augmentaient pas et tendaient plutôt à décroître, car en 1902 les groupements n'avaient payé que pour i^S'jS personnes, c'est-à-dire pour un sixième de leur eff"ectif global.
De 1904 à 1906, des antagonismes profonds de tendance se manifestent dans les congrès ; d'un côté, centralistes et fédéralistes sont aux prises, et le projet d'ouvrir une caisse centrale de grève soulève de vives résistances ; de l'autre, les syndicats dits « indépendants », diamant, typographes, textile, gantiers, verriers, qui assistaient aux congrès sans adhérer au parti ouvrier, reprochent à la commission syndicale de s'être trop délibérément inféodée à celui ci. Ils concluent à la séparation nécessaire de la commission et du parti. Ce furent les diamantaires surtout qui réclamèrent cette scission, et comme la décision prise le 8 février 1907 ne leur donnait pas satisfaction, ils allèrent créer, avec plusieurs autres groupements, une fédération indépendante, que nous retrouverons plus loin,
La décision du 8 février 1907 prétendait instaurer une transaction entre l'état de choses ancien et celui que les adversaires de la tutelle politique avaient préconisé. Elle substitua, à la Commission Syndicale du Parti ouvrier, une
g a LE SYNDICALISME EUROPÉEN
Commission Syndicale du Parti ouvrier et des Syndicats indépendants, dont le congrès de 1907 élabora les statuts.
Cette commission avait pour but de développer, chez les travailleurs, le sentiment de la solidarité, et de travailler ainsi à l'émancipation économique et intellectuelle de la classe ouvrière sur la base de la lutte des classes... Elle comprenait des fédérations de métier, des syndicats non encore fédérés, des groupes dont la fédération ne lui était pas affiliée. Elle suscitait la création de syndicats, combinait l'action de ceux qui existaient en les fédérant nationalement et internationalement, centralisait tout le mouvement, s'affiliait à l'internationale syndicale dont elle formait la section belge, dirigeait et conduisait les mouvements ouvriers dans les grèves et lock-out, dans toutes les entreprises visant à obtenir une amélioration : augmentation de salaire, fixation d'un minimum de salaire, diminution d'heures de travail. Elle organisait l'allocation de secours aux groupements en lutte. Nul syndicat ne serait admis dans la commission, s'il ne faisait partie de sa fédération de métier, au cas où elle existerait. Les fédérations et groupes affiliés gardaient leur autonomie. Le comité de la commission comprenait les délégués des fédérations de métier, les membres du bureau, deux délégués du conseil général du parti ouvrier, deux délégués des syndicats indépendants : le bureau lui-même était élu par le congrès. Les groupes affiliés devaient aver-
BELGIQUE gS
tir le comité de toute initiative importante adoptée par eux, et aucun mouvement ne pouvait être entamé sans avoir reçu l'assentiment de ce comité.
Le lo' congrès syndical, en 1908, délibéra sur la création d'un fonds de grève, matière qui avait déjà été discutée auparavant. Le 11® congrès décida que cette caisse fonctionnerait à dater du i" janvier 1910, l'entrée devant être facultative. Les grèves de caractère défensif seraient soutenues après quatre semaines, et les grèves de caractère offensif après six semaines. Le montant du secours serait d'un franc par jour. Dès 1910, /il 441 ouvriers adhéraient à la caisse, mais 12000 seulement payaient régu lièrement leur cotisation. Telle fut la constatation que fît le 12* congrès, qui eut à s'occuper spécialement du problème du placement, et qui rejeta le régime « paritaire », comme contraire au principe de la lutte des classes.
Le congrès de 191 1 prit deux décisions: d'une part, il arrêta que la cotisation à la commission générale serait portée à o fr. 16 par an et par membre ; elle avait été tour à tour de o fr. 02, o fr. o5, o fr. 10, et le référendum pour la majoration à o fr. 16 avait donné 62 186 oui contre moins de 7000 non; d'autre part, la cotisation à la caisse de grèves devint obligatoire, et fut fixée à o fr. 60 par an et par tête.
Nous avons dit combien il était malaisé de
recueillir, sur le mouvement ouvrier belge, des statistiques précises. Les chifTres que la commission générale a produits devant le secrétariat international des syndicats, pour le contingent de ses adhérents, pourraient laisser supposer, si on les confronte avec ceux cités plus haut, que la centrale nationale avait subi un très fort recul de 1902 à igoS; en fait, il n'y a pas eu recul, mais les méthodes d'évaluation n'ont pas été uniformes au cours des quinze dernières années, et Ton n'a pas effectué, à toutes les époques, le départ légitime entre les inscrits et les payants.
Quoi qu'il en soit, la commission a signalé les totaux suivants, pour la série 1905-1912 :
1905 3^184 membres.
On constatera la croissance, en apparence très considérable, qui s'est marquée de 191 1 à 1912; elle atteint à 5o pour 100. En pratique elle s'explique parle meilleur fonctionnement des fédérations, qui ont généralement augmenté les cotisations de leurs adhérents et qui mettent moins de répugnance à verser l'intégralité de leur propre dû à la commission. Elle s'explique aussi par l'extension très réelle
BELGIQUE gB
des groupements professionnels. Au i*"" janvier 1918, la quotité des adhérents à la centrale nationale était montée à i3i 000,
Il faut ajouter qu'en 191 1, plus de 18000 salariés, qui depuis ont en partie rejoint leurs centrales, demeuraient en dehors de la commission, bien que leurs tendances fussent identiques à celles qu'elle représentait.
Les 77224 cotisants de cette organisation formaient la liste ci dessous à cette même date 1911 (i" janvier).
Alimentation 780, bâtiment 2616, bois 4ooo, constructeurs de voitures 760, chapeliers 3oo, cordonniers 780, employés de commerce 769, gantiers 56o, imprimerie (typographes, lithographes, relieurs) 3 3i8, métallurgistes idooo, mineurs 12/ioo (seuls sont affiliés ceux de Charleroi, de Flemalle-Grande, de la Basse- Sambre et de quelques groupes du Centre), ouvriers de fabriques 1000, travailleurs municipaux 1000, ouvriers de la pierre loo^o, plâtriers 960, tabac 2 600, textile 1 1 848, dockers 2o54, transports 620, verriers i 126, habillement 5oo. Les autres adhérents, au nombre de 5 000 environ, relevaient de groupements isolés locaux (gens de mer d'Anvers, ouvriers en fourrure, selliers de Bruxelles), ou de corporations mêlées (celle de Mouscron et de Gand).
Les fédérations affiliées à la commission, qui appartiennent surtout au type de la fédération de métier, ont de plus en plus évolué vers le centralisme dans les dernières années, et ont emprunté les formes d'organisation
allemande. Il est à remarquer que bon nombre se sont reconstituées dans la phase la plus récente, et qu'en même temps elles ont développé leurs institutions de solidarité et majoré leurs cotisations.
L'autonomie des sections est presque totalement annulée. Le congrès fédéral élit le comité qui représente la fédération à l'extérieur, règle les relations des unités locales entre elles, et dirige tout le mouvement. Les sections reçoivent les adhésions, qui du reste sont fréquemment soumises à ratification. Elles gardent en caisse une partie des cotisations. Les indemnités dégrève, de lock out, de chômage, de maladie, de décès, qui sont proportionnées aux versements (ces derniers s'échelonnent en plusieurs classes), tendent à devenir partout réglementaires.
La fédération de l'alimentation date de 1909 et s'est établie sur des bases nouvelles en 1911. Elle donne toutes les allocations qui viennent d'être indiquées, moyennant une cotisation qui varie entre o fr. 3o et o fr. 70 par semaine. La fédération du bâtiment forme une véritable centrale depuis 1909; elle exige une cotisation qui va de o,3o à o,55 par semaine pendant neuf mois, de 0,10 à o,35 pendant les trois autres. La centrale du bois fonctionne depuis le i"janvier 1912, avec 7 classes de cotisations, de 0,26 à o,5o par semaine. La fédération des cordonniers s'est centralisée en janvier 1912 : cotisation hebdomadaire de 0,30 à o,5o, avec toutes les allocations usuelles;
celle des ouvriers de fabrique a pris la même structure en 1909 ; cotisation de 0,20 à 0,60 par semaine ; celle des métaux, la plus importante parle nombre, la plus remarquable par la continuité méthodique de sa croissance, est devenue une centrale au i*"^ janvier 1912, avec des cotisations hebdomadaires de o,3o à o,52. Même transformation s'était produite dans les tabacs en 1909: de o,3o à 0,82 par semaine. Il est intéressant de signaler encore ici les cotisations prévues dans diverses autres corporations, car les syndicats belges n'ont pu fournir le tableau précis et complet, qu'ont donné les syndicats des pays Scandinaves par exemple. Les mineurs versent de 1,20 à 2,4o par mois, les chapeliersde 0,26 à 0,60 par semaine ; les employés de 1,20 à 2 francs par mois; les lithographes de o,5o à 2 francs; — les relieurs de 0,20 à o,5o, les typographes de 0,20 à 4 francs par semaine ; les selliers o,5o; les ouvriers du textile de 0,20 à 0,70; ceux des transports de 0,20 à 0,60; ceux de la voiture de o,55 à I franc, par semaine toujours.
Le tableau ci-dessous indique les bilans d'un certain nombre de fédérations centralisées pour 191 1.
Recettes Dépenses Avoir
en francs. — (3i décembre).
Bâtiment et peintres. 29 174 20 Sa 2 25 889
Bois 23 368 25434 20547
Voiture 27986 14721 233oi
Imprimeurs. . 197 i5o 192218 878646
Métaux 335 066 268878 168228
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 7
Recettes
Dépenses
Avoir
en Francs.
(3i décembre).
Ouvriersde fabiiques. 27 869
Pierre.. .
Tabacs. . .
Textiles. . .
Verriers. .
Chapeliers.
Transports. .
Les sections locales, de leur côté, accusaient les chiffres suivants en 191 1 :
Recettes.
Alimentation. . 10 471
Bâtiment. . . 12209
Bois III 799
Voiture 680
Cordonniers.. . 42 3 10
Commerce. . . . 22731
Ports et Transports. 11 3 544
Imprimerie. . . . 255 407
Métaux 154820
Relieurs 427615
Ouvriers de fabriques. 1 7 732
Pierre 207366
Tabacs. . . . . 3i 126
Textile 2 1 95 7 1 2
Verre i43i4
Habillement.. . . i5 8i4
Dépenses. En caisse.