I. Elle a été depuis portée à a et demi pour
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pouvoir sont poussées à l'extrême et les syndicats sont si bien traqués qu'ils sont obligés de prendre mille déguisements, mais l'élan est tel parmi les salariés qu'ils continuent à grossir leur contingent et atteignent à 71 000 en 1906, à 129000 en 1906, à iSoooo en 1907. Cependant, à partir de ce moment, la violence de la répression, secondée par la brutalité de la crise économique mondiale, aboutit à engendrer un réel recul du syndicalisme. En 1908 et en 1909, le gouvernement s'attache à détruire les organisations corporatives. Coup sur coup, les cheminots, les métallurgistes, les transports, l'alimentation voient interdire leurs associations. Quelle qu'ait été jusque-là son énergie, la masse des travailleurs se laisse temporairement étreindre par le découragement, et les congrès de 1908 et de 191 1 s'ingénient surtout à trouver le moyen de relever l'enthousiasme et de reprendre le recrutement.
Les groupements d'ouvriers ruraux ne sont pas moins atteints que ceux des ouvriers industriels, puisque leur contingent d'ensemble qui avait été de 2I1000 en 1906, tombait à 12 000 en 1907, à 3 5oo en 1909 et à moins de 3 000 en 191 1.
Les syndicats de lutte de classes comprenaient en tout 102000 membres en 1908, 85 000 en 1909, 86000 en 1910, 95000 en 191 1, 112 000 en 1912; depuis 1910 la progression s'est à nouveau marquée, mais sans toutefois qu'on soit revenu aux chiffres de 1906-1907. Le nombre des femmes incorporées a peu varié
236 LE SYNDICALISME EUHOPÉEN
durant cette période, car il était de 5 5oo en 1906 et de 6 5oo en 191 1.
29 fédérations sont en plein fonctionnement, les plus importantes étant le bâtiment (avec 16000 adhérents), les typographes (11 5oo), les métaux (17 5oo), le bois (10900).
Les recettes totales pour l'exercice 1912 se sont élevées à 2 333 000 francs, tandis que les dépenses ressortaient à 2 199000 francs et l'encaisse à 3 196000 francs.
Les cotisations s'échelonnent d'ordinaire entre 10 et 26 francs par tête et par an ; 7 pour 100 seulement des syndiqués payent moins de 10 francs, 70 pour 100 versent de 10 à 26 francs, 10 pour 100 s'imposent des sacrifices supérieurs à 100 francs.
Les dépenses de 1912 se décomposent ainsi : 363 000 francs pour le chômage, 45 000 pour le viaticum, 274000 pour la maladie, 139000 pour l'invalidité et le décès, i 386 000 pour la presse corporative, l'administration et l'agitation. Les allocations de grèves ne figurent pas dans le total de 2 199000 francs produit plus haut, parce que les fédérations n'ont pas le droit de s'ingérer dans les chômages organisés, et ce sont des associations secrètes qui pourvoient à ce qu'on appelait jadis, en France, la « résistance ».
Les recettes des syndicats hongrois, qui montaient à 2 333 000 francs en 1911, n'étaient
AUTRICHE-HONGRIE aSy
que de846ooo francs en igod et de 1768000 francs en 1908. L'avoir, compté pour 3 igSooo francs en 1911, ne dépassait pas 59 000 en 1901, 667000 en 190/i et i 19^000 en 1908. Le budget de la centrale nationale, alimenté par une cotisation annuelle de 2 et demi pour 100 sur les recettes des fédérations, est assez maigre. Il a reçu, en 1912, 17000 francs.
Les tendances générales de ce syndicalisme hongrois se définissent, — d'abord par son accord étroit avec la social-démocratie, dont il partage les vues doctrinales, et ensuite par son empressement à ouvrir des caisses de solidarité. Il est parlementaire, — puisqu'il réclame l'extension du droit de suffrage (à peu près totalement refusé aujourd'hui à la classe ouvrière), — partisan des réformes sociales, et aussi révolutionnaire dans le but qu'il s'assigne et qui est l'abolition du salariat. Les grèves sont pour lui une pratique courante, encore qu'il ne répudie nullement les arrangements négociés, lorsque la possibilité s'en présente, et c'est ainsi qu'en 1911, 171 contrats collectifs ont été conclus.
La statistique des grèves qui ont souvent, et surtout dans le domaine agricole, été accompagnées de véritables soulèvements, est établie dans le tableau suivant : en 1906 346, en 190b 652, en 1907 485, en 1908 25i, en igog 181, en 1910 162, en 1911 2o5. Le chiffre
des lock-out, durant cette période, a été de Sgo, et ces divers conflits, pendant la même phase, ont entraîné la perte de plus de 6 millions de journées.
A côté des groupements professionnels de lutte de classes, il existe des groupements chrétiens-sociaux, mais dont le programme n'est pas exclusivement économique.
L'organisation syndicale danoise est à coup sûr, et toutes proportions gardées, Tune des plus fortes qui soient au inonde. Ce qui la caractérise, ce ne sont point seulement les tendances générales que nous aurons à préciser plus loin à la lumière des faits, ni une discipline rarement méconnue et un sentiment de solidarité que l'on ne peut guère rêver plus profond et plus durable; c'est la puissance relative de certains effectifs. Il est telle fédération ouvrière du Danemark, qui englobe tous les membres d'une corporation, hormis la très légère fraction qui a été exclue pour manquements aux statuts ou pour retard systématique dans le paiement des cotisations. Peu de pays, en dehors du Jutland et de l'archipel, dont Seeland et Fionie sont les îles principales, offriraient pareil spectacle.
Le Danemark a été, pendant très longtemps, un pays presque exclusivement agricole et où l'élément rural l'emportait infiniment sur l'élément urbain. L'industrie y demeurait des
plus rudimentaires, elles villes y étaient rares. Encore aujourd'hui, le voyageur qui arrive du continent et qui se rend de Berlin à Copenhague, en parcourant Falster d'abord, Seeland ensuite, est fort surpris de ne voir, dans les champs et les forêts qu'il traverse, que fort peu d'agglomérations réelles. On ne se douterait pas que la densité de la population est au moins égale à celle de la France.
Néanmoins une transformation sensible s'est produite au cours des trente ou quarante dernières années. Des industries ont surgi ; le commerce s'est développé; les services des transports par terre et par mer ont groupé un personnel de plus en plus nombreux, et ainsi s'est constitué un prolétariat urbain, en dehors duquel l'essor syndical ne se pourrait point concevoir. Copenhague, avec ses 5ooooo âmes, apparaît comme une capitale à peu près unique en Europe, car (?lle rassemble près du cinquième des Danois.
Les statistiques permettent, au surplus, de mesurer, par des données précises, l'évolution économique du Danemark. Sur 178^000 habitants en 1871, 1867000 résidaient à la campagne; les trois cités maîtresses étaient alors Copenhague avec 181 000 âmes, Odense avec 17000, Aarhus avec i5ooo. On ne comptait que I /Joo fabriques avec 3oooo ouvriers ; bh seulement de ces fabriques occupaient plus de 100 personnes. La fabrication textile s'effectuait surtout à domicile.
Trente ans plus tard, en 1901, la population
globale monte à 2^60000 unités; celle des campagnes ne s'est accrue que de 1 1 pour 100, progressant de i 867000 à i 5i2 000 âmes, celle des villes a grandi de plus de 100 pour 100, s'élevant de ^43000 à 986000. Copenhague a beaucoup plus que doublé son chitFre. Aarhus a presque quintuplé; et de 1901 à 1911 les augmentations de la population globale et de l'élément urbain se sont poursuivies : le contingent total des Danois atteignait à 2776000 en 191 1, et Copenhague avait accentué sa puissance d'attraction.
Si les cités relèvent partout leurs effectifs, c'est que l'industrie a cheminé rapidement et que l'expansion du machinisme a déterminé une formidable immigration dans les centres. De 1872 à 1897, le nombre des ouvriers de fabrique a presque «extuplé ; i65 manufactures, à la dernière date, en rassemblent 34000. De 1897 ^ 1906» Isi poussée a été non moins significative ; les exploitations qui occupent plus de 100 travailleurs ont majoré leur personnel de 42 pour 100. L'industrie utilisait dyioi chevaux-vapeur en 1897, et 125437 en 1906; la plus-value était de i55 pour 100. Tous les phénomènes de la concentration se sont accusés durant cette période : si le Danemark n'a pas de grande industrie, de grande armée de la métallurgie, du tissage ou des transports, si l'absence même de combustible lui interdit les activités de la Belgique par exemple, il a pourtant développé, sur son sol, toutes les spécialités de la production.
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 16
Le commerce a acquis un essor surprenant: de 5^7 millions en 1876, il bondissait à 766 en 1890, et I 635 millions en 1910.
Si l'on envisage maintenant le chiffre des salariés organisables, on s'aperçoit qu'il est, ou mieux qu'il était en 1901 (dernier census publié), de ^89088, soit, dans l'industrie, le commerce et les transports, de 2^3 718 (hommes 19968^ et femmes Mo34), et dans l'agriculture de 195320 (hommes 187 357 et femmes 57963). Il est regrettable que nous ne possédions pas à cet égard de données plus récentes, puisque la transformation économique s'est surtout manifestée dans les dernières années.
On connaît désormais le cadre, dans lequel va s'effectuer le développement corporatif. Pour faire surgir ce mouvement, point n'était besoin d'un exceptionnel effort, et comme Copenhague n'est pas seulement la capitale qui a drainé à elle la population, qu'elle est la principale, presque l'unique place de commerce, l'unique siège d'usines, l'unique port du royaume, c'est dans ses murs que l'association syndicale devait naître pour s'épandre ensuite dans toutes les provinces. On ne sera donc pas surpris, quand on apprendra plus exactement le rôle que Copenhague joue dans l'évolution sociale'danoise.
* * L'historique de la formation syndicale est
étroitement lié, ici, à celui du cheminement socialiste. A la différence des phénomènes relevés parfois ailleurs, il y a eu pénétration des organisations économique et politique du prolétariat l'une par l'autre, et il y a toujours entre elles entente cordiale. C'est pourquoi, même en réduisant à la portion congrue l'exposé du mouvement socialiste, il est indispensable d'en évoquer les grandes phases. Autrement le lecteur comprendrait mal les données qui vont lui être soumises. J'insiste sur ce fait que les fédérations de métier danoises sont presque toutes d'allure socialdémocrate, et qu'en dehors de ces groupements social-démocrates, de très faibles contingents seulement s'offrent à la propagande syndicaliste antiparlementaire ou à la propagande confessionnelle.
C'est au mois d'octobre 1871 qu'une section de l'Internationale fut créée au Danemark, Elle comprenait des associations de métier et des associations mêlées et confiait sa direction à un comité central, formé d'un grand maître, d'un secrétaire, d'un trésorier et de septdirecteurs de clubs. Mais bien que composée d'éléments en grande partie professionnels, cette section attribuait à son action politique une extrême importance. En 1872, elle comptait 2000 membres. Déjà le gouvernement prenait ombrage de sa force et en 1878, il prononça sa dissolution.
De ses vestiges sortit l'Association Ouvrière des Démocrates, qui, comme la section de
l'Internationale, reposait sur les groupements de métiers. En 1876 eut lieu, à Copenhague, le premier congrès de cette organisation, où 76 délégués représentèrent 60^2 affiliés, et qui proclama la fondation d'un parti ouvrier socialdémocrate. Dans ce parti, les syndicats disposaient toujours d'une autorité prédominante, mais il ne tarda pas à s'effondrer sous le poids des discordes intérieures. La fédération socialdémocratique, créée en 1878, ramena l'unité dans le parti socialiste qui, désormais, chemina parallèlement aux associations corporatives, tout en laissant à celles-ci leur autonomie. Je ne m'appesantirai ici ni sur les controverses qui se déroulèrent dans les congrès politiques et qui mirent aux prises, comme partout, les réformistes et les intransigeants, ni sur les divers incidents qui signalèrent la progression du parti. Je me bornerai à dire qu'il obtenait 767 voix en 1878 et looooo en 1910.
Le mouvement corporatif ne s'est réellement manifesté qu'après la formation de la section de l'Internationale en 1871, et il est à remarquer que la constitution danoise ne garantit les libertés de réunion et d'association que depuis 1874. Les corporations obligatoires qui remontaient à 1681 étant abolies, et la liberté du travail étant consacrée en 1849, surgirent des mutualités qui, à beaucoup d'égards, conservaient des traits archaïques. C'est ainsi que
le cercle typographique, mutualité professionnelle ouverte en 1869, ne négligeait point, dans ses fêtes ordinaires, de rendre hommage et au roi et aux patrons.
L'idée que les intérêts ouvriers étaient opposés aux intérêts patronaux, — la conscience de classe, pour prendre le vocable usité, ne s'affirma qu'en 1871, avec la création de l'association des tabacs. Celle-ci fut à proprement parler le premier syndicat moderne, et les groupements ouvriers, qui s'éveillaient au souffle de l'Internationale, ne tardèrent pas à s'imprégner du même esprit. La période qui va de 1872 à 1875 fut, à cet égard, particulièrement féconde, en dépit des poursuites dirigées contre les militants. Les grèves qui éclatèrent, celles du bâtiment, des forgerons de navires, etc., eurent pour effet la formation d'agrégats professionnels qui répudiaient les tendances conservatrices et les mesquines rivalités de métiers, si ancrées jusque-là dans le milieu des travailleurs. D'après une statistique, qu'on peut tenir pour exacte, il s'organisa en 1871, 3 syndicats avec SSg membres; en 1872, k syndicats avec 1002 membres; en 187.3, 10 syndicats avec 1082 membres; en 187^, 7 syndicats avec 368 membres; en 1875, k syndicats avec 229 membres. Mais voici une phase de déclin; l'année 1878 ne nous apporte plus qu'un syndicat avec 5o membres, et l'année 1877 qu'un syndicat encore avec 28 membres.
Cette décadence du mouvement était due à l'action gouvernementale, pour une part, et à
la dépression économique pour une autre. Et il convient de noter que non seulement les associations corporatives avaient cessé de se constituer, mais encore que les associations déjà en exercice perdaient de larges fractions de leurs effectifs. Les charpentiers syndiqués étaient i io6 en 1875; deux ans plus tard, ils n'étaient plus que 260. De même les maçons avaient vu déserter les trois quarts, les cordonniers les huit neuvièmes, les ouvriers des tabacs les cinq sixièmes de leur contingent.
A dater de 1879, la poussée syndicale reprend, facilitée, comme nous l'avons vu, par la réorganisation du parti social-démocratique. Ce parti se préoccupe d'aménager la conquête des pouvoirs publics, d'assurer au prolétariat une représentation dans les assemblées électives, laissant aux unités corporatives le soin de lutter sur le terrain des salaires. Cette lutte fut d'autant plus heureuse que les conditions économiques s'étaient améliorées.
De 1879 à i885, la progression de l'effectif syndical est constante. En 1879, ^^ groupements se forment avec i 925 membres ; en 1880, 24 groupements avec 523 membres, en ï883, 24 groupements avec 2 48i membres, en i884, 28 groupements avec 964 membres.
Pendant cette période au surplus, les conflits du capital et du travail sont particulièrement aigus. En 1879, les mécaniciens, après une longue grève, obtiennent une augmentation de salaire de lo pour 100; en i885, 24 patrons
forgerons prononcent le lock-out contre leurs salariés et infligent à ceux-ci une perte de 36oooo francs.
Mais une ère nouvelle s'ouvre avec les congrès Scandinaves qui, à dater de 1886, se tiennent périodiquement, et qui réunissent tantôt en Danemark, tantôt en Suède, tantôt en Norvège, les délégués des groupements professionnels des trois pays, auxquels viennent encore s'adjoindre les Finlandais. On y discute les questions de législation ouvrière; on y traite du socialisme et des tarifs syndicaux, de la journée de 8 heures et des mutualités de chômage et de maladie. Mais on y envisage surtout les moyens de développer le mouvement corporatif et Ton ne tarde pas à s'apercevoir de la faiblesse des syndicats isolés. Il arrivera une heure où les congrès Scandinaves débattront la possibilité de faire vivre des fédérations internationales de métier et d'industrie. Dès le début, ils concluent à la nécessité de relier les syndicats d'un même pays les uns avec les autres, et la résolution qui fut prise à cet égard à Gothembourg, en 1886, par les représentants des trois nations, fut capitale. Tandis que surgissent de nouveaux syndicats au Danemark, qui nous préoccupe en ce chapitre: — 76 avec i ^78 membres en 1890, 67 avec igAi membres en 1898, io4 avec 2 265 membres en 1896, 168 avec 4 246 membres en 1899, — ^^ concentration s'opère sous deux formes : création d'unions locales de métier, création de fédérations de métier.
LE SÎNDICALISMK EUROPEEN
— en attendant que se dresse, en 1899, ^^ confédération générale danoise.
A la vérité, même avant le congrès de GothemboLirg de 1886, des unions de métiers avaient été constituées et Aarhus avait la sienne depuis i883, Odense depuis i885; Horsens et Kolding avaient aussi organisé les leurs, avant que les délégués du Nord ne se réunissent; mais leurs initiatives n'avaient précédé que de peu de jours la décision collective.
Au surplus, ce qui importait, c'était que Copenhague, le seul grand centre ouvrier du royaume, imitât cet exemple, et donnât enfin un foyer de propagande au pays tout entier. Dès le mois d'octobre 1886, l'union des métiers de la capitale annonçait son apparition, et groupait59 syndicats et 10963 membres. On était loin encore des chiffres actuels, mais le total était pourtant déjà respectable, surtout si on le compare aux totaux identiques que pouvaient fournir à ce moment les autres grandes cités européennes. L'organisme nouveau était administré par un comité de 7 membres, — 5 élus par les syndicats, 2 désignés par la ligue d'action démocratique, et cette répartition attestait l'alliance qui est au fond de tout le mouvement ouvrier danois. Ce comité, entre autres attributions, devait statuer sur l'opportunité des grèves. Il était présidé par un jeune peintre de 27 ans, Jensen, qui présidait déjà
le syndicat de sa profession et qui revenait alors avec Knudsen, autre militant socialiste et syndicaliste très connu, du congrès Scandinave.
La décision des groupements corporatifs de Copenhague entraîne d'autres décisions analogues. En 1887 se fonde l'union locale d'Aalborg; en i885 celle d'Elseneur. En 1900, on recensait 5o unions locales avec 79663 membres.
C'est pendant la même période que furent organisées les fédérations de métier et d'industrie. Dès 1876, un premier essai, qui ne fut guère durable, fut tenté par les typographes, dont les 48 sections adhérentes rassemblèrent 635 membres. L'échec qu'ils furent obligés de constater, après un an seulement, semble leur avoir inspiré un réel découragement, car ils ne renouvelèrent plus leur tentative qu'en 1898. Mais à ce moment déjà, ils avaient été devancés par d'autres corporations dont les efforts avaient été plus heureux. En i885, la fédération des charpentiers accusait i 876 membres, total considérable pour un petit pays, et où l'industrie gardait un rôle restreint. En 1890, la statistique signale i3 fédérations; il y en a 27 en 1896, 3i en 1899. -^ cette date, les deux plus importantes sont celle des mécaniciens et celle des ouvriers non qualifiés ou manoeuvres. La première, qui remonte à 1888, et qui a compris, dès le début, plus de 900 adhérents, ne tarde pas à décupler ce chiflVe, alors que TefTectif total de la profession oscille entre 11 000 et 12000. La seconde, venue au
25o LE SYNDICALISME EUROPÉEN
jour bien plus tard, car, dans tous les pays du monde, ce sont les travailleurs qualifiés qui s'organisent le plus rapidement, fut fondée en 1896. Elle engloba bientôt i5ooo, 20000 et même près de 26000 cotisants.
Pendant cette phase de très hâtive croissance des groupements professionnels au premier et au second degré, — et avant même que le groupement au troisième degré, la Confédération générale des travailleurs danois, ne soit érigé, — les conflits économiques prennent une ampleur et une acuité singulières. En 1887, les boulangers de Copenhague proclament la grève et suspendent effectivement la production du pain. En 1889, les charpentiers subissent un lock-out, qui ne les fait point fléchir, et à l'issue duquel ils reçoivent un supplément de salaire. En 1890, ce sont les maçons de la capitale qui refusent leurs bras : la bataille leur coûte 112000 francs. En 1896, les fabricants de fer d'Aarhus proclament le lock-out, et deux autres chômages édictés par les patrons frappent encore coup sur coup les charpentiers et les cordonniers de Copenhague. Lock-out aussi dans la métallurgie des provinces, en 1897. En 1898, la grève des peintres en bâtiment se termine parla création d'un conseil mixte de conciliation.
Ce fut à coup sur la véhémence et l'importance des luttes soutenues pendant ces années
troublées, qui déterminèrent les ouvriers à former la confédération générale elles patrons à ordonner le grand lock-out de 1899.
La confédération (de Samwirkende Fagforbund) fut fondée le 3 janvier 1898 par un congrès de do5 délégués. Il s'agissait de réunir en un tout les fédérations et les syndicats non encore fédérés, pour renforcer l'action ouvrière et créer une solidarité prolétarienne moins théorique. En somme, ce fut l'idée qui présida, en Allemagne et en Autriche, à l'institution de la Commission générale des syndicats, en France et en Italie à l'aménagement de la Confédération du travail. Point n'est besoin de se livrer ici à des comparaisons absolues, car les liens confédéraux, selon le pays qu'on examine, sont plus moins lâches, plus ou moins étroits. Il sufSt de noter l'identité des tendances, l'analogie des aspirations qui se sont accusées presque partout à la fois. La confédération danoise, nationale dans son principe, devait de plus servir de base à un groupement international Scandinave, où les syndicats suédois et norvégiens prendraient place à côté des danois. C'est ainsi que déjà fonctionnaient des ligues internationales Scandinaves des gantiers, des tapissiers, des selliers. De plus, les ouvriers danois comptaient, en concentrant ainsi leurs contingents dans une armée commune, faciliter la propagande dans les zones rurales, où l'individualisme et l'indifférence prévalaient encore.
Peu de temps après sa fondation, la nou-
velle confédération comptait 61000 membres. On conçoit fort bien que le patronat danois, déjà inquiété par les conflits des dernières années, ait pris quelque ombrage de cette vigueur grandissante.
Nul n'ignore plus aujourd'hui que c'est dans les contrées Scandinaves, que les organisations patronales ont atteint au maximum de force. La résistance des employeurs à l'ofTensive prolétarienne s'y est manifestée bien avant qu'elle ne se déployât en Allemagne, où au cours des dernières années, elle a donné des exemples significatifs de son ingéniosité. C'est en 1898 aussi, etla confrontation des dates permet de faire ressortir le parallélisme des deux mouvemenis de concentration patronale et de concentration ouvrière, — que la confédération danoise des entrepreneurs entre officiellement dans l'existence. Le 22 novembre de cette année, le « Dansk Arbedggiwer og Mesterforening » annonçait sa création.
Quelques mois plus tard, il mesurait sa puissance dans le plus grand lock-out, toutes relations gardées, que le monde eût encore vu. 11 ne dissimulait point, par ailleurs, son propos de tirer vengeance des troubles apportés par les grèves, depuis quinze ans, et de réduire les syndicats à l'aveu de la défaite. La théorie, qu'il exposait, se résumait ainsi : quand une grève partielle éclate, tous les ouvriers, qui n'y participent point, peuvent soutenir les ouvriers qui y participent. Si les patrons proclament le lock-out, universalisent le chô-
mage, les caisses corporatives ne tardent pas à se vider, et alors les conférences entre les deux parties deviennent plus aisées.
Ce n'est point ici le lieu de raconter ce lockout de 1899, ^^^ suivit immédiatement une grève partielle, qui marqua une date dans l'histoire syndicale de l'Europe et qui après tout ne donna pas aux entrepreneurs la victoire décisive, qu'ils en attendaient. Toutefois, on peut rappeler qu'il dura d'avril à septembre et que, parti de Tindustrie de la charpente, il s'étendit de proche en proche à la scierie, aux glaceries, aux fabriques de ciment, à l'industrie des forgerons, à la confection, aux textiles, etc. Officiellement, l'on compta 34262 chômeurs, mais il y en eut en réalité de /ioooo à 5oooo, soit un tiers des ouvriers industriels du Danemark.
Les pourparlers noués à plusieurs reprises entre les délégués des deux fractions belligérantes, (c'étaient pour les syndicats ouvriers : Jensen, représentant de la confédération générale, Hansen, représentant des forgerons, et Lyngsie, représentant des manœuvres) — furent rompus, parce que les patrons exigeaient une reconnaissance formelle de leur autorité. En août, des banquiers et le président du conseil communal proposèrent leur entremise, mais on n'aboutit pas encore. Le compromis, qui n'intervint que plus tard, le 5 septembre, stipula que désormais la grève ou le lock-out ne pourraitêtre proclamé par une organisation d'employés ou d'employeurs qu'aux trois
quarts des voix. De plus, la décision prise, si elle comportait un chômage, devait être communiquée à Tautre partie intéressée, 7 jours avant d'être exécutée.
Les ouvriers reconnaissaient aux patrons le droit de diriger le travail et de le répartir. On prévoyait la création de tribunaux d'arbitrage pour résoudre les conflits. Les syndicats s'engageaient enfin à ne point empêcher leurs membres de faire du bon travail.
La période du lock-out n'avait donné lieu à aucun trouble. Les milliers de salariés qui avaient été, durant de longues semaines, exclus de l'usine, conservèrent un calme étonnant, et ceux des ouvriers, qui n'avaient pas été atteints par le chômage, abandonnèrent du dixième au quart de ce qu'ils touchaient, pour venir en aide à leurs camarades.
Quand tout fut réglé, les deux confédérations en lutte s'attribuèrent respectivement la victoire. Il est certain que les patrons avaient infligé à leurs adversaires des pertes cruelles, car ceux-ci furent frustrés d'une trentaine de millions de salaires ; d'autre part, l'organisation professionnelle des travailleurs restait debout; elle avait traité d'égale à égale avec celle des employeurs et ses contingents lui demeuraient fidèles.
Au surplus, depuis 1900, la puissance du syndicalisme ouvrier n'a cessé de s'accroître.
En igoS déjà, on comptait que 75 pour 100 des hommes et 25 pour 100 des femmes occupés dans les usines, fabriques, docks, bureaux, etc., étaient syndiqués. La confédération générale à elle seule englobait ^7 fédérations divisées en 961 sections, et de plus ik syndicats isolés, avec un total de 62 85o membres En outre, 28477 personnes étaient groupées en 10 associations non confédérées, en sorte que l'armée des travailleurs organisés dépassait 86000.
Le développement de la confédération, depuis 1908, s'exprime dans les chiffres suivants :
Fédérations Syndicats isolés Membres
1908 5o II 96665
1910 54 7 loi 563
Il est intéressant de relever, au i" janvier 1911, la force de quelques-unes de ces fédérations. Celle des manœuvres comptait 221 sections et 29 985 membres ; celle des relieurs 10 sections et 925 membres; celle des boulangers et confiseurs 49 sections, i 974 membres; celle des jardiniers 2 sections, 53 membres ; celle des verriers 5 sections, 428 membres; celle des chapeliers 4 sections, 189 membres ; celle des constructeurs de machines i3i sections, i 261 membres ; celle des céramistes 8 sections, 676 membres ; celle des
256 LK SVNDICALISMK EUROPÉEN
lithographes, SaS membres ; celle des peintres en bâtiment 32 sections, 3 25o membres ; celle des maçons 8i sections, 4 754 membres; celle des papetiers 8 sections, 9i3 membres; celle des selliers et tapissiers 39 sections, 880 membres; celle des tailleurs 79 sections, 6 23o membres ; celle des métallurgistes 55 sections, 10 000 membres; celle des transports i section, I 65o membres; celle des travailleurs de la pierre i3 sections, A32 membres; celle du textile 27 sections, 3673 membres; celle des tabacs 28 sections, 4344 membres; celle des typographes 52 sections, 3 45o membres.
La plupart de ces fédérations avaient largement progressé de 1896 à 191 1. Les manœuvres avaient gagné 33 pour 100, les boulangers plus de 100 pour 100, les verriers i25 pour 100, les tailleurs près de 200 pour 100, les métallurgistes 100 pour 100, le textile 200 pour 100.
Il sied d'ajouter qu'à l'heure actuelle, certaines de ces associations nationales englobent tout le personnel de la prolession. En 1911, le président de la fédération typographique estimait à moins de 100 le nombre d'ouvriers non organisés de ce métier.
Le chiftVe des syndicats agglomérés, qui est parfois très élevé (on a vu qu'il monte jusqu'à 221, et atteint 52 pour les typographes, 49 pour les boulangers, 27 pour le textile), atteste que, dans toute localité un peu importante, les ouvriers danois ont éprouvé le besoin de se grouper.
Si l'on envisage dans son ensemble la formation syndicale, on peut dire que le syndicat, en dépit du centralisme qui règne dans les fédérations danoises, garde une vie assez active. 11 délibère sur ses intérêts particuliers, et aussi sur les questions qui préoccupent les agrégats plus vastes, auxquels il est affilié. Une assemblée générale, ordinaire ou extraordinaire, prend les résolutions qui sont exécutées par les soins du Vorstand ou bureau. Néanmoins, s'il veut déclarer la grève ou signer un contrat collectif, le syndicat doit consulter sa fédération.
Les syndicats adhèrent le plus généralement aux cartels ou unions locales, qui, si elles ont perdu quelque peu de leur prestige au fur et à mesure que se développaient les fédérations, exercent encore une influence considérable, surtout à Copenhague et dans les cités moyennes. Ces cartels maintiennent la solidarité entre gens d'occupations diverses, préparent des manifestations et des fêtes, érigent ou louent des édifices communs, et se préoccupent de réunir des bibliothèques. C'est à eux qu'incombe spécialement le soin d'orga^ niser les cortèges du i*"^ mai, qui sont peutêtre plus suivis au Danemark que partout ailleurs; et les rapports confédéraux nous apprennent que dans les plus petites villes, cette journée est célébrée avec éclat.
Les fédérations d'industrie sont encore très rares : l'alimentation et le bâtiment par exemple sont encore fractionnés, et c'est là à coup sûr
Paul Louis. — Syndicalisme européen. ly
un défaut, surtout pour un pays où aucune activité n'est prédominante et où cependant toutes les professions sont représentées ou à peu près. Dans les fédérations de métiers qui existent, c'est le centralisme qui domine, un centralisme à la mode allemande ou autrichienne, qui va s'accentuant de plus en plus, et qui n'est pas sans soulever des protestations, parfois même des scissions, car il lèse gravement les autonomies locales et paralyse les mouvements subits, inopinés, souvent si efficaces. Par exemple, en matière de grève, c'est la fédération qui statue ; c'est elle qui autorise le syndicat, après avoir épuisé les moyens amiables de règlement, à prononcer l'ouverture du chômage ; s'ils passaient outre à cette procédure, les syndiqués perdraient leur droit au secours hebdomadaire. Et c'est la fédération de même qui délibère sur les modalités des contrats collectifs.
Elle tient des congrès périodiques, où fonctionne la représentation proportionnelle et qui constituent l'instance suprême. L'administration, dans l'intervalle de ces assises, appartient à un Vorstand ou bureau.
La confédération générale est elle-même régie par des congrès biennaux, et où se réunissent les bureaux des fédérations. Ce sont ces assemblées qui, s'il y a lieu, modifient les statuts. Dans la période intermédiaire, les décisions reviennent à un comité des délégués fédéraux, dans lequel est prise une commission executive plus restreinte siégeant à
Copenhague, et comprenant ii membres, plus deux représentants du parti socialiste. Si un litige éclate entre la commission et une fédération, il est tranché par le comité ; chaque fédération verse à la confédération une quotepart de o fr. kl par an et par membre.
Les ressources du mouvement syndical danois sont relativement considérables.
Pour III 000 syndiqués, en 1911, soit pour tous ceux adhérant à la confédération et quelques milliers d'autres en sus, les recettes étaient de 6600000 francs. Pour les seuls confédérés, ellesatteignaient à 6 tgo 000 francs, c'est-à-dire qu'elles montaient en moyenne à plus de 60 francs par tète.
De 1901 à 1911, les recettes avaient exactement triplé, et cette augmentation n'était pas due seulement à la majoration même des effectifs sj'^ndicaux; elle était imputable surtout à l'accroissement continu des cotisations, que les tableaux ci-dessous vont mesurer.
En 1900, 3 pour 100 des ouvriers organisés versent annuellement moins de 4 fr. 20 ; 28 pour 100 de 4 fr. 20 à 11 fr. 20 ; 33 pour 100 de II fr. 20 à 19 fr. 60 ; 16 pour 100 de 19 fr. 60 à 29 fr. 4o ; 6 pour 100 de 29 fr. 4o à 5o fr. ào ; 9 pour 100 de 5o fr. 4o à 72 fr. Ao ; 3 pour 100 plus de 72 fr. 4o.
En 1904, la fraction qui verse moins de 4 fr. 20 a disparu; 10 pour 100 donnent de
'i60 LE SYNDICALISME EUROPEEN
U fr. 20 à II fr. 20 ; 35 pour 100 de 11 fr. 20 à 19 fr. 60 ; 22 pour 100 de 19 fr. 60 à 29 fr. 4o; 16 pour 100 de 29 fr. 4o à 5o fr. Ao ; 12 pour 100 de 5o fr. ko à 72 fr. 4o ; 6 pour 100 plus de 72 fr. 4o.
En 1909, 2 pour 100 payent de 4 fr. 20 à Il fr. 20; 19 pour 100 de 11 fr, 20 à 19 fr. 60; 26 pour 100 de 19 fr. 60 à 29 fr. 4o ; 35 pour 100 de 29 fr. ko à 5o fr. [\o ; 9 pour 100 de 5o fr. [\o à 72 fr. 4o ; 8 pour 100 plus de 72 fr. 4o.
En 191 1, le classement s'est modifié, mais il nous apporte des précisions plus complètes. i3 pour 100 des syndiqués sont taxés à moins de 20 francs par an ; 22 pour 100 de 20 à 3o francs; 24 pour 100 de 3o à 4o francs; i3 pour 100 de 4o à 5o francs ; i5 pour 100 de 5o à 60 francs; 7 pour 100 de 60 à 70 francs;
4 pour 100 de 70 à 85 francs et près de 7 pour 100 de 85 à iio francs. Près de 29000 consacrent plus de 5o francs annuellement aux caisses corporatives.
Les dépenses des fédérations adhérentes à la confédération ont chiffré, en 191 1, par
5 6i5ooo francs. Elles se décomposaient comme il suit : secours de chômage 2068000 francs, secours de maladie i32ooo francs, secours d'invalidité 4i 000 francs, secours de décès 79000 francs, autres secours 168000 francs, soit 2488000 francs pour la solidarité en dehors des grèves. Inscrivez encore I 758 000 francs pour les grèves, 5i 000 francs pour les bibliothèques et organes corporatifs,
ÔANEMARk 261
245 000 francs pour l'agitation, et 5o4ooo francs pour l'administration, etc. L'encaisse des fédérations montait à 6108000 francs, alors qu'elle n'était que de h 909 000 francs en 1909, de 8200000 francs en 1904 et de I 870000 francs en 1901.
Ajoutons, à ce budget des organisations professionnelles au second degré, le budget de la confédération. Celle-ci a dépensé, en 191 1, 698000 francs, c'est-à-dire qu'elle a eu un excédent de recettes de 126000 francs. Ses débours allaient surtout à la défense des grévistes et lockoutés (660 000 francs). Son encaisse n'était que de 100 000 francs.
Il n'est pas malaisé, de l'examen même de ces bilans, de déduire l'orientation générale de la masse du syndicalisme danois. Nous savons qu'il est imprégné d'esprit social-démocrate ; il est par ailleurs réformiste, croyant à la valeur des actions mûries et bien concertées, appréhendant de se livrer aux attaques brusques, acceptant les procédures arbitrales et les contrats collectifs, préconisant les institutions de mutualité, revendiquant des réformes législatives. C'est encore l'influence du syndicalisme germanique qui prévaut dans ces allures.
Il y a lieu d'insister ici sur certaines données essentielles.
Toutes proportions gardées, le Danemark a
autant de conflits ouverts entre capital et travail que les grands Etats industriels. Il en a compté 720 de 1897 à 190^, 43 en 1906, ki en 1906, /jo en 1907, 43 en 1908, 37 en 1909, 71 en 1910 et 62 en 1911. L'effectif des chômeurs volontaires a oscillé entre 2 5oo et 27 4oo. Mais au fur et à mesure que son organisation s'est fortifiée, que ses groupements locaux se sont mieux encadrés dans les fédérations et la confédération, le prolétariat a entouré la proclamation des chômages de garanties plus certaines. Il est d'autant plus incité à mesurer ses initiatives, qu'il se heurte à une organisation patronale elle-même plus vigoureuse et mieux pourvue de ressources. Non seulement les fédérations, mais aussi la confédération statuent sur l'opportunité des grandes suspensions de labeur. Les syndiqués, qui font une grève autorisée, reçoivent un secours hebdomadaire de II fr. 20 ; le maximum du délai de secours est en principe de trois mois, mais dans des cas exceptionnels, il peut être dépassé ; il faut dire encore que les subsides fédéraux et confédéraux s'additionnent.
Beaucoup de grèves aboutissent à la conclusion de contrats collectifs. L'ouvrier danois est loin de répugner à se mettre sous le couvert de ces conventions, dont le contingent va grandissant. Les contrats collectifs qui sont valables, en règle générale, pour cinq années, traitent de la durée de la journée, du salaire à l'heure et de toutes les modalités du travail.
On les rencontre dans le livre, chez les constructeurs de machines, chez les ouvriers du textile, les électriciens, dans la scierie mécanique et le bois. Beaucoup de syndiqués voient en eux un moyen de renforcer l'influence du groupement corporatif. Il arrive, — et ceci oifre un réel intérêt, — que des patrons exigent de leurs employés nouvellement embauchés la production de pièces attestant leur qualité de fédérés ; c'est parce qu'ils estiment que le contrat collectif les garantit contre des revendications inattendues; c'est aussi qu'ils ont peur, en engageant des salariés jaunes ou indifférents, de provoquer l'irritation des syndicats.
Ceux-ci sont assez favorables à l'arbitrage, que les travailleurs organisés de France et d'Angleterre répudient très ordinairement comme funeste à l'expansion syndicaliste. Depuis 1910, fonctionnent deux lois qui ont été très discutées; l'une a institué une cour arbitrale permanente, où la confédération patronale et la confédération ouvrière sont également représentées, qui interprète les conventions avec pleins pouvoirs, et a même qualité pour attribuer des dommages-intérêts aux parties. L'autre loi prévoit qu'un conciliateur, nommé par le gouvernement sur la proposition du tribunal d'arbitrage, offrira ses bons offices et convoquera les adversaires en cause, sans que sa médiation revête aucun caractère obligatoire. Les effets de cette législation sont, au demeurant, douteux. Jusqu'ici,
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le contingent des grèves n'a pas fléchi dans une mesure perceptible et les syndicats danois, s'ils veulent une action délibérée, exclusive de toute aventure proprement dite, considèrent pourtant le chômage concerté comme une arme indispensable.
Nous avons vu que les secours de maladie, d'invalidité, de décès, etc., ne jouent qu'un faible rôle dans les budgets des syndicats ; c'est que certaines dispositions légales permettent aux groupements de se désintéresser en quelque mesure de leurs initiatives. Néanmoins, plusieurs corporations ajoutent leurs versements à ceux des caisses de maladie, et d'autres viennent en aide à leurs membres, au cas où ils seraient frappés de sinistres professionnels. Les maçons, qui imposent de ce chefs fr. ko de cotisation annuelle à chacun de leurs adhérents, accordent aux victimes d'accidents 2 fr. 80 par jour pendant i3 semaines et I 4oo francs aux veuves des travailleurs qui meurent dans une catastrophe de chantier. Chez les marins, les allocations aux veuves peuvent atteindre jusqu'à 2 800 francs.
Les secours de chômage sont distribués au Danemark par la masse des groupements corporatifs ou peu s'en faut. Toutefois si l'on peut émettre sous cette forme succincte une affirmation, la réalité est plus complexe en fait. Les caisses de chômage sont virtuellement séparées des syndicats, qui les ont créées ; lorsque l'État, pour dispenser des subsides, posa des conditions et exigea qu'à ces orga-
nismes de mutualité tous les ouvriers syndiqués ou non fussent admis, les anciens fonds de secours continuèrent à fonctionner sous un nouveau nom et dans un cadre différent. Et presque tous les mutualistes du chômage sont aujourd'hui des syndiqués.
De très bonne heure, les groupements professionnels du Danemark ont essayé de pourvoir à la lutte contre le chômage. Mais ce fut surtout à dater de 1898, c'est-à-dire à dater du moment où s'intensifia la propagande syndicale que les caisses se développèrent. En 1901, sous la double catégorie du viaticum et de l'indemnité journalière, elles versaient 485 000 francs; elles versaient 577 000 francs en 1902 et 5i2 000 francs en 1908, 576000 francs en 1904. De 1898 à 1906, le total des dépenses, pour une population ouvrière, syndiquée ou non, de i5oooo personnes en moyenne, dépassait 5 millions et demi. Les tonneliers versèrent une année jusqu'à 36 francs par tête et les métallurgistes jusqu'à 3i francs.
La loi du 9 avril 1907 régularisa les subventions de l'Etat aux caisses de chômage, subventions qui avaient été déjà expérimentées auparavant. Toute caisse de 5o membres au moins put recevoir des subsides publics, à condition de satisfaire à une certaine réglementation; elle devait être limitée à une ville ou à une profession. Si elle était limitée à une ville, elle devait incorporer tout ouvrier salarié compris dans son ressort et remplissant les conditions fixées par ses statuts, quelle que
fût la profession de cet ouvrier. Si elle était restreinte à une profession, tout travailleur exerçant ce métier y serait admis.
L'âge minimum d'inscription était 18 ans et l'âge maximum 60 ans. Nul ne serait incorporé toutefois, si son revenu dépassait 2 600 francs à Copenhague, i 680 dans les villes de province, I 120 ou I 4oo dans les districts ruraux, selon leur importance. La fortune acquise, en outre, n'excéderait pas 7000 francs. L'Etat donnerait une subvention obligatoire ; les communes pourraient verser une subvention complémentaire. Il n'y a pas lieu d'insister autrement sur le mécanisme légal. Ce qu'il faut dire toutefois, c'est que les caisses subventionnées ne peuvent indemniser leurs membres en temps de grève ou de lock-oul; — cette restriction était peu gênante, puisque la plupart des groupements accordent des secours de grève; c'est aussi que l'indemnité quotidienne ne saurait dépasser les deux tiers du salaire moyen pour les caisses professionnelles, ni le salaire moyen de la localité, s'il s'agit d'une caisse locale, les limites de l'indemnité étant ou demeurant fixées ainsi : o fr. 70 au moins, 2 fr. 80 au plus. Enfin le nombre maximum des journées indemnisées est en principe de 70 par an, et les secours sont donnés sous la forme de secours locaux, de secours de loyer ou de voyage ou en nature. L'intervention légale qui a, en somme, apporté une majoration à ces secours, n'a nullement paralysé l'cuxpansion syndicale. Lors-
DANEMARk 267
qu'elle s'est produite, le groupement corporatif était déjà assez fort pour n'avoir rien à craindre.
Les caisses de chômage englobaient 88000 personnes en 1901, plus de io5ooo en 191 1. On trouve en général une identité remarquable entre l'effectif des syndiqués et celui des mutualistes du chômage (les exemples des typographes, des relieurs, des pâtissiers, des métallurgistes sont des plus significatifs à cet égard).
Pendant longtemps, ce sont les syndiqués qui ont pratiqué le placement à leurs frais. Aujourd'hui, le placement est de plus en plus administré, en dehors des bureaux municipaux, tels que celui de Copenhague, par les caisses de chômage . On a estimé que ces caisses étaient qualifiées pour fournir des emplois à ceux de leurs membres, qui étaient frappés de renvoi individuel, ou qui subissaient une crise générale : on a voulu surtout faciliter le contrôle du chômage.
Les fédérations danoises ne se préoccupent pas seulement des intérêts matériels, pécuniaires de leurs membres ; et à cet égard, elles ont obtenu des avantages caractéristiques, soit que l'on considère la diminution des heures de travail, soit que l'on s'attache à la hausse des salaires, dans la capitale ou dans les villes de province ; elles ont voulu pourvoir encore aux intérêts moraux des professions, à la formation de propagandistes alertes et documentés ; elles ont estimé qu'une culture
sérieuse était indispensable à ceux qui ont la charge d'éveiller les salariés à la conscience de la solidarité et de les organiser pour la lutte. De là la création, de concert par le parti socialiste et par les syndicats, de l'école ouvrière de Copenhague, qui continue à être entretenue en commun, et où chaque organisation envoie un certain nombre de jeunes gens, auxquels on inculque des connaissances variées : économie sociale, histoire suivant la conception matérialiste, droit administratif, législation nationale, etc. De là l'ouverture à dater de 1909 des archives ouvrières, que le parti et les syndicats entretiennent encore à frais partagés, et où sont réunis tous les documents concernant le triple mouvement socialiste, corporatif et coopératif.
Un peu plus de 20000 syndiqués demeurent en dehors de la confédération du travail.
Il y a, d'une part, les ouvriers des corporations chrétiennes qui sont entrés ouvertement en lutte avec les groupements à tendances socialistes, et qui ne sont que quelques milliers.
Il y a, en second lieu, les ouvriers qui, quoique sympathiques au mouvement de la confédération, n'ont pas voulu aliéner leur autonomie.
Il y a enfin les syndicalistes révolutionnaires, dont la propagande s'est accentuée au
cours des dernières années dans toutes les contrées Scandinaves, et qui répudient à la fois le centralisme des grandes fédérations, le recours à la législation sociale et la pratique de l'arbitrage. La plupart de ceux qui adhèrent maintenant à ce mouvement, ont appartenu à un moment quelconque aux fédérations centrales, dont ils ont ensuite écarté la tutelle. Ils sont de 8 à loooo: maçons, gens de mer, chauffeurs de navires, horlogers.
D'après les dernières statistiques du secrétariat international des syndicats (i" janvier 1912) on recense, au Danemark: 126 i24 ouvriers organisés, soit 112/191 hommes et i3 633 femmes, dans l'industrie (pourcentage, par rapport aux organisables : 5i,75), et 2 100 organisés, dont 3oo femmes dans l'agriculture (pourcentage 1,08 pour 100). Le total des syndiqués était de 128 224, dont i3 gSS femmes.
La Suède, dont une grande partie est peu habitable, n'offre qu'un peuplement restreint : sur une superficie de 448 ooo kilomètres carrés, elle ne compte que 5 56ioooâmes, sa densité kilométrique étant de 12 environ. Néanmoins, cette population s'accroît avec une certaine rapidité, car elle n'était encore que de 3 100 000 en i846, et de 4 600 000 en 1880. La concentration urbaine s'opère activement en faveur des cités importantes : Stockholm est passée de 297000 à 35oooo unités, dans les 12 dernières années, Gothembourg de 128008 à 170000, Malmoe de 67000 à 90000, et Norkœping de 89000 à 46 000; mais les villes de plus de 20000 restent rares, et le pourcentage des ruraux se révèle toujours considérable : il était de 76,6 pour 100 en 1910 contre 78,6 pour 100 en 1900.
Le développement manufacturier ne s'en effectue pas moins avec célérité, et l'exiguïté des ressources agricoles contribue plutôt à le stimuler; 62 pour 100 du territoire sont en forêts et 86 pour loo demeurent stériles. Le
contingent des habitants, qui vivaient de la terre, fléchissait de 72 pour 100 en 1870, à 6i pour 100 en 1890, 5^4 pour 100 en 1900, 5o pour 100 en 1906, et /i8 pour 100 en 1911 ; celui de l'industrie progressait de i5 à 21, 3i, et 33 pour 100, et celui du commerce atteignait, aux dernières statistiques, à plus de 1 1 pour 100.
Les principales industries sont celles de l'extraction du fer, du cuivre et du zinc, — de la métallurgie, du bois, des textiles.
Entre 1896 et 1907, le chiffre des ouvriers s'élevait de 238 000 à 390000, et la valeur de leur production, de i 200 à 2 loo millions de francs. Entre 1892 et 1900, le nombre des fabriques triplait presque : 4 -471 et 11 435. En 191 1, on signalait 3o 000 mineurs, 65 000 travailleurs du bois répartis en i 920 établissesements, 26 5oo métallurgistes en 891 fonderies et hauts fourneaux, 21 5oo ouvriers des constructions mécaniques en 455 usines, 4 000 ouvriers meuniers, 9 200 salariés dans 3i sucreries et raffineries, 4 900 dans les fabriques de tabac, 22 3oo dans 293 filatures et tissages, 5 900 dans 88 fabriques de chaussures. De 1905 à 1910, le commerce extérieur accusait une plus-value de près du quart: 1 45o et 1780 millions de francs.
Le total des salariés organisables était, au i" janvier 1912, de 810 000 (675 000 hommes et ii5ooo femmes) dont 53oooo pour l'industrie, le commerce et les transports (45oooo hommes et 80000 femmes), et 280000 pour l'agriculture (225 000 hommes et 55 000 femmes).
L'ouvrier suédois est enclin à s'associer avec ses camarades de même profession ; il est discipliné etsoucieux de solidarité. L'esprit de classe s'est d'autant mieux implanté dans ce prolétariat, que l'aristocratie militaire et la propriété foncière ont défendu, avec plus de vigueur et de morgue, leurs prérogatives traditionnelles. Pour démocratiser leurs institutions politiques, conquérir par exemple le suffrage universalisé, les Suédois ont du multiplier leurs efforts et aller jusqu'à la grève générale (120000 personnes ont participé à celle de 1902). Mais la hiérarchie sociale demeure, malgré tout, très forte ; en aucun pays d'Europe peut-être, l'organisation patronale ne s'est installée plus vite et sur des assises plus solides; nulle part les employeurs n'ont adopté une attitude plus combative vis-à-vis de leurs employés et n'ont plus ouvertement marqué leur propos de les réduire à merci. Nous verrons plus loin comment naquit le grand conflit de 1909.
Le syndicalisme en Suède s'est donc développé dans des conditions économiques d'abord fâcheuses et qui se sont améliorées ensuite, et au mépris de lisières de toute espèce.
Les corporations avaient jadis été obligatoires, mais elles ne vivaient que très péniblement depuis le début du xix* siècle. Une loi du 22 décembre i846 leur substitua les asso-
ciations libres; une autre loi du 18 juin 186/I proclama la liberté des métiers. Mais de là à reconnaître la liberté du syndicat et celle de la grève, il y avait plus qu'un pas. L'Etat suédois n'a jamais cessé de lutter avec énergie contre toutes les tentatives d'émancipation ouvrière, et toutes les occasions lui étaient bonnes pour sévir. Le code pénal frappait de deux ans de prison ceux qui « useraient de contrainte visà-vis d'autrui pour faire cesser le travail », et l'on conçoit que ces expressions suffisaient à couvrir tous les arbitraires ; des textes de 1897 et de 1899* aggravèrent les sanctions. Des projets, qui furent déposés après la crise de 1909, et qui ont été d'ailleurs mis en échec, qualifiaient la grève de danger public et la traitaient comme telle, en la prohibant pour de larges catégories de travailleurs ; ils prétendaient interdire à tout jamais la faculté d'ester en justice aux unions qui ne se seraient pas fait enregistrer, etc. Bref tout un mouvement rétrograde se dessina à ce moment. En même temps, les gouvernants marquaient une tendance croissante à faire intervenir l'armée dans les conflits du capital et du salaire; c'està-dire à généraliser une pratique qui avait été
1. Ce dernier, dit loi Akarp, est ainsi conçu : celui qui, sans droit légal, ou par un abus de son droit, par la force ou par des menaces, contraint un individu à faire, subir, ou négliger quelque chose, sera puni des travaux forcés, pourvu que la loi ne prévoie pas une peine plus sévère. Il en est de même pour celui qui, par les mêmes moyens, force ou empêche autrui d'accepter des ofiFres de travail ou de retourner au travail. Paul Louis. — Syndicalisme européen. 18
déjà dénoncée, en 1879, dans le chômage du bois, à Siindsvall. Ajoutez que les patrons, non contents d'avoir formé des syndicats à leur tour, dressaient des listes noires, enjoignaient à leur personnel de sortir des associations de métier et recouraient systématiquement aux jaunes et aux briseurs de grèves. Gomment s'étonner que la bataille sociale ait pris là-bas une exceptionnelle ampleur?
Le mouvement syndical suédois ne se peut comprendre, si on ne le lie dans cet exposé, en respectant au surplus la stricte réalité des faits, à l'expansion de la social-démocratie.
Dès i85o, les libéraux, afin d'accélérer leur recrutement, avaient fondé des sociétés d'éducation ; dix ans plus tard, profitant de la tolérance des autorités, ils avaient éveillé les premiers groupements d'ouvriers ou mieux d'artisans. Le premier congrès ouvrier, qui siège à Norkœping en 1879, se signale par ses allures modérées ; le deuxième congrès, réuni à Stockholm, en 1882, s'affirme plus radical ; le troisième congrès, à Oerebro, est marqué par des controverses entre libéraux et socialistes, ceux-ci acquérant dès lors une influence significative dans le milieu des salariés. En 1881, le tailleur Palm, qui avait participé à l'agitation danoise, commence sa propagande en Suède ; il s'appuie sur les syn-
dicats qu'il constitue et qui, dès l'origine, vont servir de base substantielle à la social-démocratie. En i885, Hialmar Branting, qui allait être le leader de cette social-démocratie dans les congrès iilternationaux, publie le premier numéro du Tiden, organe socialiste appelé à changer de nom en 1890 et à devenir le Sozial- Demokraten. Le parti ouvrier naît au congrès de Stockholm en 1889 et désormais progresse rapidement, grâce à son accord étroit avec les groupements professionnels qui se confondent presque avec lui. Ce parti, qui comptait 65 000 adhérents en 1906, montait jusqu'à iSS/joo en 1908, pour redescendre à 60800 en 1910, et se relever à 6/iooo en 191 1. Après avoir été travaillé, de 1890 a 1891, par une minorité révolutionnaire et que d'aucuns qualifièrent d' « anarchiste », il s'était orienté vers une politique plutôt réformiste, c'est-à-dire qu'il s'attachait de toute son ardeur au recrutement électoral et à la conquête des mandats parlementaires et communaux, à l'amélioration des lois sociales. Il rassemblait 8761 voix aux élections législatives de 1902, 26088 à celles de 1906, 54oo4 à celles de 1906, 178000 à celles de 191 1, et enlevait à ces ^ dates, quatre, dixsept, trente-trois et soixante-quatre sièges sur cent soixante-cinq au total. Il importe de connaître ces données succinctes pour apprécier le mouvement syndical, puisqu'il reste juxtaposé, — et a été plus intimement encore associé à certaines époques, — à ce mouvement politique.
'J']& LE SYTfDlCALISME EUROPÉEN
Les typographes formèrent, en i84o, la première association professionnelle suédoise, qui ne ressemblait à aucun égard à celles d'aujourd'hui. Jusque vers 1870, beaucoup des agrégats corporatifs, où la mutualité tenait un grand rôle, demeuraient mixtes, c'est-à-dire qu'ils réunissaient les employeurs et les employés et que par suite, ils étaient peu propres à participer à une véritable lutte sociale. Cependant des tentatives plus originales avaient été faites par les relieurs, les boulangers, les métallurgistes, les ouvriers du bois. En 1870, s'ouvrit une période de conflits qui allaient modifier les positions et les relations. Des grèves plus ou moins amples éclatèrent et celle de Sundswall en 1879, où le drapeau rouge fut arboré et où le gouvernem.ent envoya des soldats, apparut, et non sans raison, comme symptômatique.
A ce moment se manifeste, de toutes parts, le désir de créei- des unions à la mode anglaise, des groupements purement ouvriers (jui défendront les intérêts de la profession, et qui revendiqueront toutes les améliorations possibles, mais ces groupements à peine éveillés à la vie s'imprègnent d'esprit socialiste; ils envisagent le problème social dans son ensemble, au lieu de s'enfermer dans un corporatisme étroit et concluent à la nécessité d'un bouleversement organique; —
pour aboutir à cette transformation, Faction politique leur semble indispensable. Tandis qu'ils nouent des rapports avec le parti ouvrier social-démocrate, ils se fédèrent par métiers et, — pour obéir au mot d'ordre donné par le congrès Scandinave de Gothembourg (1886), constituent un premier comité central des associations professionnelles. La fédération des typographes date de la même année, celle des peintres de 1887, celle des cordonniers de 1888, celles du bois, des métaux, des tailleurs de i88g, celle du tabac de 1890, etc, etc. L'influence des initiatives du prolétariat danois n'avait pas été étrangère à cette rapide poussée, qui était bien faite pour inquiéter simultanément le patronat et les pouvoirs publics. Les grandes grèves, qui se succédèrent de 1890 à 1891, spécialement dans les bassins miniers, attestèrent la vigueur combative des nouvelles organisations. Celles-ci n'allaient pas tarder à resserrer les rapports que les circonstances mêmes avaient noués entre elles.
Le premier congrès général des syndicats suédois se tint à Stockholm en août 1898, réunissant les délégués de 28 fédérations et de 5oooo trauailleurs. Il créa la confédération générale ouvrière en lui assignant les objectifs suivants : rassembler des documents sur l'évolution syndicale dans les différentes professions ; soutenir les grévistes et les victimes
278 LE SYNDICAMSME EUROPÉEN
des lock-out, appeler à l'existence les cartels locaux. Elle comprendrait des fédérations et aussi des syndicats isolés pour les métiers non encore fédérés. L'administration serait confiée à un secrétariat de 5 membres, dont 2 désignés par le parti socialiste, et qui fonctionnerait sous le contrôle d'un comité formé par les mandataires des fédérations adhérentes. La décision suprême, pour les questions importantes, reviendrait au congrès ; enfin une double cotisation trimestrielle était prévue pour alimenter la caisse de grève et pour entretenir les fonctionnaires administratifs.
Le plus gros problème soulevé, — et il devait reparaître à maintes reprises, — fut celui des relations de la confédération avec le parti. Par 178 voix contre 87, fut proclamée l'obligation pour les syndicats d'adhérer à ce dernier. Tout de suite, de vives critiques furent formulées contre cette résolution; les typographes et les métallurgistes entre autres la qualifiaient de dangereuse et d'attentatoire à la liberté, et une contre-organisation apparut : la fédération ouvrière suédoise qui revendiquait l'autonomie totale du syndicalisme vis-à-vis de tout mouvement politique.
Le congrès suivant de la G. G. T., le deuxième, siégea à Malmoe en 1900. A ce moment, la centrale nationale contenait 20 fédérations fortes de 37828 membres, c'est-à-dire environ les trois quarts des syndiqués suédois ; les tailleurs de pierre, les boulangers, les ouvriers des scieries hiécaniques avaient érigé
des groupements puissants et centralisés. Ce furent encore les rapports du syndicalisme et du socialisme qui alimentèrent les débats de Malmoe. La disposition, qui prescrivait aux syndicats de payer cotisation au parti, fut abolie, à la satisfaction de beaucoup de ceux mêmes qui l'avaient antérieurement adoptée; mais il fut déclaré que l'action économique ne se suffisait pas à elle-même et qu'elle devait être combinée avec l'action politique.
Entre 1900 et 1908, la confédération porte de 20 à 23 la somme des grandes unités composantes, de 87 828 à 89 760 l'effectif des membres inscrits. Le congrès de Stockholm (1903) relève la cotisation semestrielle, ouvre un fonds de résistance, remanie les règles fixées pour la délivrance des allocations aux lockoutés et revient à nouveau sur le problème des relations avec le parti socialiste. On décide qu'à l'avenir le bureau sera intégralement nommé par le congrès. En 190/i, des fédérations nouvelles se confédèrent: les métaux, la chapellerie, la lithographie et le textile, si bien que le contingent de la centrale nationale monte pour 1905 à 3o fédérations, I 178 sections et 81 781 adhérents, sur un total de 87 fédérations et de loi 45/i syndiqués. En 1906, ce contingent grossit encore; il est de 107898 et atteint 126272 en 1907 et 186226 en 1908. A ce moment, le chiffre global des ouvriers organisés excédait notablement 200000.
Mais la force des groupements patronaux
a8o f,F, SYNDICALISME EUROPÉEN
s'était augmentée parallèlement, et les conflits qui s'étaient succédé, de 1902 à 1908, avaient surexcité leur ardeur, La première grande association d'employeurs s'était constituée en 1902 et avait presque immédiatement engagé la lutte, prétendant rompre la solidarité ouvrière et contraindre les travailleurs syndiqués à accepter la coopération des non-syndiqués. Cette prétention provoqua plusieurs grèves en 1908-1904. Les patrons ripostèrent à ces grèves parle lock-out de juin 1906, qui mit 18000 ouvriers en chômage, durant k mois, et infligea aux salariés trois millions de pertes; du moins les salariés purenl-ils proclamer leur victoire, car ils avaient imposé le principe du contrat collectif qui répugnait à leurs adversaires.
Il n'est pas étonnant que le congrès confédéral en 1906, le quatrième, se soit surtout préoccupé de l'attitude à observer dans les batailles économiques. Jusque-là seules les grèves de défense donnaient droit aux allocations ; on envisagea l'assimilation des grèves offensives aux précédentes et la possibilité d'une grève générale non plus politique comme en 1902, mais sociale, fut aussi évoquée sérieusement.
L'irritation du patronat contre les groupements ouvriers ne fit que croître en 1907 et en 1908. Au début de 1909, tous les éléments d'une querelle décisiye étaient accumulés.
D'une part, les employeurs avaient consolidé leur organisation; ils se répartissaient en trois grandes associations qui rassemblaient 355o affiliés, commandant eux-mêmes à 282 000 salariés, — et en plusieurs sociétés secondaires. Toutes proportions gardées, ils pouvaient confronter leur vigueur avec celle des travailleurs syndiqués. Ceux-ci, depuis la fin de 1908, souffraient vivement de la crise industrielle générale qui les chassait des usines, et qui déterminait une dépression universelle des prix de main-d'œuvre. Comme toujours en pareil cas, la puissance numérique des fédérations marquait une tendance à décliner ; il n'y avait plus que 170000 confédérés au i" janvier 1909. C'est pourquoi l'heure parut propice aux grands entrepreneurs, qui cherchaient, depuis plusieurs mois, à proclamer un lockout d'une ampleur sans précédent. Ce lock-out qui devait briser pour longtemps la confiance, la fierté ouvrière, — (du moins tel était l'espoir de ceux qui faisaient appel à lui comme à une arme d'une efficacité souveraine), a exercé trop d'influence sur l'évolution du syndicalisme suédois, pour qu'on ne lui consacre pas quelques lignes. 11 frappa d'abord, le 2^ mai, les confectionneurs pour hommes qui se refusaient à admettre une réduction de leurs salaires, puis le 5 juillet, les ouvriers qui fabriquaient la pâte à papier; le 12 du même mois il atteignait les ouvriers du bâtiment; le 28 ceux des scieries et de l'industrie textile, le 2 août les mineurs et métallurgistes. La plupart des
28 Ci LE SYNDICALISME EUROPÉEN
industries importantes étaient de la sorte en chômage, quand le 4 août, la conférence des bureaux de syndicats décida de faire la grève générale, tout en évitant de prononcer le mot qui effrayait une portion des ouvriers suédois. Le 9 août, le recensement syndical signalait 290558 grévistes. Les journaux ne paraissaient plus, à l'exception d'une feuille spécialement destinée aux chômeurs. La vie économique était interrompue. Bien que les travailleurs expulsés, ou sortis volontairement des fabriques, fussent parfaitement calmes, les pouvoirs publics ne leur ménagèrent point les marques de leur malveillance et de leur colère. Les patrons se montrèrent d'abord strictement intransigeants, puis ils renoncèrentà certaines conditions draconiennes qu'ils avaient mises à la réouverture de leurs établissements : entre autres une promesse solennelle des salariés de ne plus se syndiquer désormais. Mais leurs prétentions fléchirent peu à peu, en même temps que la ténacité de certaines corporations ouvrières. Le 7 octobre, le total des grévistes était descendu à 44 000; le i3 novembre, les grands métallurgistes suspendaient le lock out; le 3o novembre, le conflit était terminé. 1 1 25oooo journées de travail avaient été perdues. Les fédérations de métier avaient distribué à leurs membres plus de 8 millions de secours, sur lesquels 8200000 francs étaient venus de l'extérieur et principalement d'Allemagne et de Danemark. Sans doute, le prolétariat suédois^ presque tout entier
entraîné dans cette formidable lutte (seuls les cheminots, les agents des postes, les employés municipaux étaient demeurés à l'écart, et les syndicalistes révolutionnaires leur en firent grief), avait éprouvé de dures souffrances ; pour comprendre la détresse passagère où il fut jeté, il suffît de rapprocher ces deux données : 11 260000 journées chômées, 8 millions de secours; sans doute aussi les contingents syndicaux allaient se réduire parce que les compagnies minières, en chassant les mineurs de leurs maisonnettes, les contraignaient à s'expatrier, — parce que faute de ressources suffisantes des travailleurs quittaient temporairement leur fédérations, mais l'armature même du syndicalisme demeurait intacte. Jamais encore, il convient d'insister là-dessus, une plus vaste bataille économique ne s'était engagée.
Le chiffre des adhérents à la confédération tombait à 108079 ^^^ ^^"^ janvier 1910, à 85 178 au i®"^ janvier 1911, à8oi29au i*"" janvier 1912, mais depuis lors il a progressé à nouveau pour atteindre à 88000, L'écart s'est agrandi entre le total des confédérés et celui des syndiqués suédois, à raison des tendances autonomistes de plusieurs métiers et aussi de l'expansion du syndicalisme révolutionnaire favorable à l'action directe. Le 6* congrès syndical, qui s'est tenu à Stockholm en septembre 1912, a envisagé toute une série de questions qui se
284 lE SYNDIC A.LISME EUROPÉEN
réfèrent à l'organisation statutaire (fédérations de métier ou d'industrie, devoirs de solidarité des fédérations suédoises les unes vis-àvis des autres, et des trois centrales nationales Scandinaves entre elles). Le problème financierretintlonoruement l'attention des délégués. Il fut décidé que la cotisation syndicale minima serait désormais de 21 fr. 84 par tète, le minimum de 28 fr. 56 préconisé par les métallurgistes étant repoussé à une voix de majorité. Mais on ajouta immédiatement que la contribution adoptée n'alimenterait que les frais d'administration et les allocations pour conflits. Les autres dépenses de mutualité donneraient lieu à des versements supplémentaires. Cette résolution entrerait en vigueur le i*'' janvier 1915. En même temps, le droit d'admission dans la confédération était relevé de 0,28 à 0,56, et la contribution exigée de chaque confédéré par la centrale nationale était portée de o,i4 à 0,23 par mois.
D'après le rapport du secrétariat international des syndicats, les 27 fédérations affiliées à la centrale nationale suédoise, au i*' janvier 1912, comptaient 80129 membres dont A 470 femmes. Ce contingent représentait moins de la moitié de celui qui avait été recensé au i" janvier 1909.
La moyenne des cotisants, pour toute l'année 1911, avait été quelque peu plus élevée : 82 53o. Le tableau suivant exprime la force des ditlérentes fédérations.
Boulangers et pâtissiers 2 4o5 membres,
ferblantiers i 38A, relieurs 1 334, brasseurs I 420, travailleurs de la peau ou des produits chimiques i 087, doreurs et verriers 188, mouleurs 2 465, ouvriers de fabriques 12223, mineurs i 332, chapeliers i44, métallurgistes 23 704, potiers 474, travailleurs municipaux 1226, ouvriers agricoles 687, maçons 3 647, peintres i 744, selliers et tapissiers 564, cordonniers 3 320, tailleurs 2081, travailleurs de la pierre 3875, ouvriers des scieries 3790, textiles i 790, tabac i 669, travailleurs des transports i3 920, ouvriers du bois 6 264, tonneliers 293, employés 483.
Sur 116 5oo syndiqués en 191 1 (confédérés, syndicalistes révolutionnaires, libéraux, etc.), III 124 ont concouru à verser une somme totale de 3 4oo 000 francs, alors que les dépenses correspondantes montaient à 3o53ooo francs et l'encaisse à i 907 000 francs.
Pour les 83 520 conlédérés signalés en moyenne dans l'exercice 191 1, les recettes des 27 jfédérations avaient été de 2 987 000 francs, c'est-à-dire que la quotité par tête ressortait à 36 francs.
Les fortes cotisations sont plus rares en Suède qu'en Danemark ou en Norvège ; ce sont les cotisations intermédiaires de 3 à 4francs par mois qui constituent le contingent le plus considérable.
8,12 pour 100 des syndiqués confédérés donnent moins de 20 francs annuellement, 9,70 pour 100 de 20 à 3o francs, 61, i4 pour 100 de 3o à 4o francs, 19,21 pour 100 de 4o à 5o francs.
a86 LE SYNDICALISME EUROPÉEN
1,83 pour loo plus de 5o francs avec maximum de 90 francs. Or en Danemark certains groupements paient jusqu'à iio francs et en Norvège le chiffre de 126 francs est atteint. Les cotisations normales à la confédération du travail, en dehors des contributions exceptionnelles pour grèves et lock-out, sont inférieures à celles de la Norvège, mais supérieures à celles du Danemark. Elles étaient en 191 1 de
1 fr. 68 par tète et par an, et ont été portées, on l'a vu, par le congrès de 1912, à 2 fr. 76.
Les dépenses des fédérations affiliées à la centrale nationale ont été, en 191 1, de
2 727 000 francs contre 3 367 000 francs en 1910.
Il est intéressant de confronter les débours de
ces deux exercices.
Viaticum 3i 000 1 1 000
Chômage 335 000 28D000
Maladie 10 000 9000
Dépenses extraordinaires. 43 1 000 10 000
Grèves 907000 i 169000
Journaux ô'iooo 63 000
Propagande 1257000 880000
Administration 332000 3oo 000
Les dépenses ont donc fléchi de près de 20 pour 100, de 1910 à 191 1, mais il est à remarquer que les fédérations intéressées avaient perdu elles-mêmes une part à peu près égale de leur efTectif.
L'avoir des fédérations confédérées était de I 286000 francs en 191 1. La moyenne de l'encaisse par tête reste très variable de groupement
à groupement. Elle est de 82 francs au maximum, dans le bois, de 3i francs chez les peintres, de II francs chez les métallurgistes, de 8,80 chez les brasseurs, de /i,8o dans les tabacs, de 3,80 chez les boulangers.
La confédération, nous le savons, perçoit des contributions régulières sur tous ses membres et, en outre, le cas échéant, des contributions exceptionnelles. Ses recettes en 191 1 sont inscrites pour 525 000 francs ; elle dépensait par contre 689000 francs, dont près de 200000 pour les grèves et les lock-out. A la fin de cet exercice, son encaisse était de 33oooo francs.
Ces diverses données permettent de se rendre compte assez exactement de l'activité des syndicats confédérés, leur tendance se précisant déjà de par leur entente avec le parti socialiste, mais les éléments statistiques ne suffisent pas et d'autres doivent leur être adjoints.
La majorité des syndiqués suédois se rapprochent, par leur orientation générale, de ceux de leurs camarades allemands, qui sont affiliés à la commission des syndicats. C'està-dire que dépassant l'étape du trade-unionisme, du corporatisme égoïste, ils sont animés de l'esprit social-démocrate. Ils aspirent à une transformation intégrale de la société qui se caractériserait par l'exploitation en commun des moyens de production et d'échange ; ils
battent en brèche le mécanisme capitaliste, mais en môme temps ils acceptent et préconisent l'action parlementaire et revendiquent une législation ouvrière aussi complète que possible. Ils tiennent pour la majoration continue des cotisations, parce qu'ils estiment que la lutte économique est impossible pour des associations professionnelles dépourvues de ressources suffisantes. Ils estiment que la pratique de la solidarité doit retenir les syndiqués et assurer leur recrutement, et c'est pour cette raison que beaucoup de fédérations ont des caisses de chômage. Toutefois, cette solidarité affecte des formes moins variées qu'en Danemark ou en Norvège et les secours d'invalidité et de décès font défaut ici.
Par contre, les secours de grèves ont toujours été abondants. Les fédérations suédoises ont une organisation centraliste, c'est-à-dire que leurs sections ne peuvent par elles-mêmes prendre aucune initiative de combat, mais elles soutiennent fermement les ouvriers qui sont entrés dans la bataille avec leur autorisation ou sur leur ordre. Il a été payé en allocations de grève par les fédérations, de 1899 à 191 1 inclus, la somme de 26200000 francs, soit 255 francs par tête. Les plus fortes dépenses, pendant cette période, furent, outre celles de 1909, celles de 1906 et de 1908 qui respectivement effleurèrent et dépassèrent 4 millions. Pendant la môme série d'e.xercices, la confédération décaissait en faveur des grévistes et lockoutés près de 3 millions et demi, soit
70 francs par tête. Les conditions, auxquelles est subordonné l'octroi de ces prestations, varient de fédération à fédération. Tantôt aucun stage n'est exigé, tantôt un stage est requis, sa durée étant d'un mois au minimum et de 12 mois au plus. L'allocation hebdomadaire normale va de 12,60 à 21 francs, mais des secours de 0,70 à 1,45 par tète d'enfant viennent le plus souvent s'y ajouter.
Le syndiqué suédois qui ne répugne pas à la lutte, — le nombre des grèves le prouve^ — n'est pas davantage réfractaire au contrat collectif, qui en est le plus fréquemment la conclusion.
De 1902 à 1906, en cinq années, la statistique indiquait i 109 chômages voulus par les ouvriers ou imposés par les patrons qui, là-bas, ont élevé le lock-out à la hauteur d'une règle ; ils intéressaient 12^600 salariés. Les chiffres de 1909, surtout si l'on fait état des journées perdues, furent formidables. Dans les trois années 1910, 191 1, 1912, on a enregistré 284 grèves et lock-out qui englobaient 3/ioooo salariés et comportaient la perte de 900000 journées.
Les contrats collectifs ont pris, en Suède, une ampleur qu'ils possèdent en peu de pays. La plupart d'entre eux ont été passés par les fédérations qui adhèrent à la confédération, mais ils s'appliquent à la fois à des syndiqués et à des non-syndiqués. Au cours de l'année 1906, celle qui précéda la grande lutte du capital et du travail, 669 de ces conventions avaient
Paul Louis. — Syndicalisme européen. 19
agO LE SYNDICALISME EUROPEEN
été conclues; elles intéressaient 4 i66 patrons et i36 327 ouvriers, particulièrement dans l'industrie minière, la métallurgie et le bâtiment ; neuf d'entre elles, qui couvraient l'ensemble du pays, s'appliquaient au total à 72 762 salariés; 2 13 avaient été négociées pour un an, 248 pour une durée de un à deux ans, i47 pour plus de deux ans et moins de trois ; 17 pour plus de trois ans.
Au i" décembre 1909, 2 365 contrats collectifs étaient en vigueur, pour 3i8 190 ouvriers. Durant l'exercice 1909, 339 furent élaborés pour la première fois ou renouvelés, et 224 en 1910. Au I" janvier 191 1, 1617 étaient en cours d'exécution qui régissaient25i 625travailleurs, soit 29 348 dans le bâtiment, 20082 dans Falimentation, 18798 dans le bois, i5 3i5dans le vêtement, 20744 dans les transports, i8oi8 dans les terres et pierres ; les clauses de ces accords se réfèrent aux salaires, à la durée de la journée, à la périodicité des repos, aux garanties syndicales, à l'apprentissage.
Pour terminer cette étude sur les fédérations affiliées à la centrale nationale, il faut dire qu'elles entretiennent 92 fonctionnaires appointés et, en outre, un petit nombre d'auxiliaires ou employés rétribués. Le traitement moyen des fonctionnaires est de 3 o65 francs. Enfin il existait, au i" janvier 1912, 35 journaux corporatifs dont le tirage global montait à i5i 000 ; 18 étaient trimestriels, 8 mensuels, 3 bi-mensuels, 2 autres paraissaient 6 fois l'an et 2 deux fois l'an.
A toute époque depuis 1906, de trente à quarante mille syndiqués sont demeurés en dehors de la centrale nationale. Au i" janvier 1912, le contingent de ces travailleurs organisés, mais non confédérés, s'élevait à 36 5oo. Les recettes, que leurs groupements percevaient, chiffraient en tout par di3ooo francs, leurs dépenses par 338 000 francs, — pour l'exercice 191 1. Ils se divisaient en plusieurs catégories : i" des associations qui sont de tendance social-démocrate, et qui néanmoins ont voulu garder leur autonomie ou la reconqué^ rir ; ce sont les plus nombreuses dans l'ensemble (cheminots, postiers, typographes) ; 2" les cercles de syndicalistes révolutionnaires, qui ont adopté les thèses et les pratiques d'une fraction du syndicalisme révolutionnaire français. Ceux-ci se sont attachés surtout à pousser leur propagande au lendemain du lock-out de 1909. D'après les rapports de la confédération, ils seraient extrêmement actifs, mais n'auraient guère gagné jusqu'ici qu'un millier de cotisants. D'après leur propre témoignage, ils se rattachent à un mouvement qui s'est marqué dès 1890, et sont beaucoup plus riches en hommes; ils critiquent le centralisme, les méthodes lentes et trop parlementaires des grandes fédérations, et il n'est pas douteux que leur pénétration s'est dessinée dans la plupart des milieux profession-
neis ; 3" les groupements libéraux qui ne doivent guère être cités que pour mémoire.
Le pourcentage des ouvriers organisés, en Suède, était au total, au i*"^ janvier 1912, de 21,88 pour 100 pour l'industrie, le commerce et les transports, de 0,21 pour 100 pour l'agriculture, — où Ton ne rencontrait que 678 syndiqués.
La Norvège est un pays dont l'industrie, en dépit des progrès considérables accomplis ces dernières années, demeure encore peu développée. On sait que située tout au nord de l'Europe, dans une région de hautes montagnes dont la mer vient battre le pied et qui ne contient que de rares et étroites vallées, elle est impropre à la culture et en grande partie improductive ; 76 pour 100 de son sol sont en plateaux rochers, glaciers et marécages et 21 pour 100 en massifs forestiers.
Pour la densité de sa population, qui n'est guère que de 8 au kilomètre carré, elle se classe aux tout derniers rangs des Etats européens. Elle comptait lôooooo âmes en i885, 1800000 en 1876, 2 millions en 1891, 2240000 en 1900, et 2891000 en 1910. L'élément rural reste et de beaucoup prépondérant. 11 représentait 90 pour 100 en i855, 83 pour 100 en 1878, 76 pour 100 en 1891, 71 pour 100 en 1910. Une seule ville, Christiania, dépasse, avec son chiffre de 241 000 habitants, les 1 00000,
Trois autres seulement ont de 26 000 à 100 000 : Bergen avec 76000, Trondjhem avec 48 000, et Stavanger avec 87000, et toutes ces cités maîtresses sont des ports; la vie a presque entièrement reflué vers le littoral.
Au recensement de 1910, l'agriculture et les travaux forestiers nourrissaient 65i 000 personnes (employeurs et employés), la pêche 109000, les mines et l'industrie 456 000, le commerce 129000, les transports 126000.
L'industrie, qui ne possède qu'un nombre restreint de salariés, moins de 120000, a été stimulée pourtant par l'utilisation des forces hydrauliques ; tandis que la population grossissait de 4i pour 100 entre i865 et 1910, le contingent des ouvriers de fabriques se multipliait par 5. Le nombre des chevaux-vapeur passait de 217000 en 190Ï à 456 000 en 1909. Il y avait, à cette dernière date, 23 4oo métallurgistes, 6700 travailleurs de la pierre et de la terre, 10800 travailleurs du textile, i4 35o du papier ou des cuirs et peaux, i5 6oo du bois, i4 5oo de l'alimentation : les progressions les plus notables s'étaient marquées dans le textile et dans l'alimentation. Les statistiques du commerce nous permettent de mesurer, sous un autre aspect, l'activité norvégienne : les échanges extérieurs chiflYaient par 588 millions en 1906, et 683 millions en 1910.
Le peuple de Norvège a l'esprit foncièrement démocratique, hostile aux hiérarchies sociales, ouvert aux sollicitations de la solidarité. Pour apprécier le mouvement corpo-
ratif qui s'est affirmé dans ce pays, il faut se rappeler sans cesse les difficultés que la configuration géographique, le climat, la dispersion des villes et des gens, l'exiguïté relative de l'expansion manufacturière, compensée par le développement de la navigation et de la grande pêche, opposaient à toute propagande. Les distances sont énormes et lentement parcourues ; les idées de l'extérieur ne pénètrent pas tout de suite ; le particularisme intellectuel s'est enraciné derrière les arêtes montagneuses et la mer qui n'est pas toujours libre. Il est vrai quele tempérament des Norvégiens, qui n'ont jamais répugné à l'association, qui au contraire ont traditionnellement, à travers les siècles, perçu les bienfaits de l'union, était plutôt propice aux formations professionnelles. Celles-ci, bien que gênées, ainsi que partout ailleurs, par les vexations patronales et administratives, ne trouvaient aucune entrave de principe dans la constitution elle-même.
Gomme dans les autres contrées Scandinaves, le mouvement syndical en Norvège a été associé de très près au mouvement socialiste. 11 importe donc d'évoquer brièvement l'histoire de celui-ci,
La première association de tendance socialiste fut créée à Drammen, en i848, par un étudiant, Marcus Thrane, et ne tarda pas à se propager dans le reste du pays, si bien qu'elle
2 y G I.E SYNDICALISME EUROPÉEN
comptait 20000 adhérents en i85i, mais à ce moment, Thrane fut arrêté et la société dissoute. Pendant plus de trente ans, ensuite, toute tentative nouvelle fut frappée de stérilité. C'est en vain que le sellier Jentsen, qui avait été mêlé au mouvement prolétarien danois, s'efforça, en 1873, d'éveiller un esprit de classe; toute l'attention publique s'était concentrée sur la lutte d'essence purement politique qui se déroulait entre conservateurs et radicaux. L'arrivée de ces derniers au pouvoir avait suscité chez les travailleurs des espérances, dont ils perçurent bientôt l'inanité. Alors surgissent, en i885-i886, les cercles socialistes de Christiania et de Bergen ; le journal Social-Demokraten commence sa publication ; le parti ouvrier norvégien se fonde au congrès d'Arendal (1887), qui lui donne son programme, et tout de suite, il progresse rapidement. De 3 000 affiliés en 1892, il monte à 10 000 en 1900, à i5 000 en 1906, à 36 000 en 1912, tandis que l'effectif des électeurs socialdémocrates s'élève de 43 000 en 1906389000 en 1909, et i34ooo en 1912 ; partout s'érigent des maisons du peuple, qui servent de centres de ralliement aux salariés et qui offrent des locaux à la fois aux groupements politiques et aux groupements économiques du prolétariat.
Les premières sociétés professionnelles se sont formées en iNorvège aux alentours de
1872, se recrutant d'ailleurs spécialement parmi les typographes, qui ont donné l'exemple ici comme presque partout ailleurs. Dix ans plus tard, on assiste à la création des premières fédérations de métier. Celle des typographes est de 1882 ; celle du bois de 1889. En 1898, on recensait déjà i3 fédérations nationales, entre autres celles de la pierre, des peintres, des employés de chemins de fer, des mélaux, des ports, etc., qui rassemblaient 1/42 sections et 12 100 membres. A ce moment fonctionne aussi régulièrement le cartel ou union des syndicats de Christiania, avec 5o sections et 6000 membres.
Un congrès corporatif général, auquel 20000 salariés étaient représentés, se tint en 1899 dans la capitale. De là sortit la confédération dite Arbeidernes faglige Landsorganisation, qui comprit dès le début 5 fédérations, avec 3 980 cotisants, et en outre le cartel de Christiania.
Lors du deuxième congrès, qui eut lieu en 1901, le nombre des fédérations adhérentes était passé à 9, et 63 sections isolées s'étaient jointes à elles. Des statuts furent établis qui prévoyaient, entre autres, une contribution mensuelle deofr. 1 4 par membre. Le troisième congrès, en 1908, auquel 7980 ouvriers envoyèrent des délégués, accentua les tendances centralistes qui s'étaient fait jour dès l'origine : aucune section ne pourrait plus s'inscrire dans la confédération, lorsqu'il existerait une fédération du même métier. De plus, à l'avenir,
toute initiative de grève serait soumise au secrétariat confédéral, qui statuerait sur son opportunité et sur sa légitimité,
i5ooo ouvriers sont représentés au quatrième congrès en 1906 (sur 16800 syndiqués), et cette assemblée se préoccupe surtout du problème des contrats collectifs et du règlement amiable des conflits. Un accord, qui avait été négocié trois ans plus tôt, entre la confédération patronale et celle des salariés, et qui instituait toute une procédure de conciliation et d'arbitrage, était devenu caduc.
Le cinquième congrès, en 1907, aggrave encore le centralisme, en décidant que les congrès futurs seront composés exclusivement des délégués des fédérations et que les syndicats n'y enverront eux-mêmes aucun mandataire. Il porte la contribution mensuelle de o fr. i^ à o fr. 49 par membre, étant admis que la confédération versera 9 fr. 80 par semaine à chaque gréviste.
Cependant, de congrès en congrès, grossissaient les effectifs des syndicats, des fédérations et de la C. G. T. Celle-ci avait compté en 1913, i3 fédérations, 202 sections et 7973 membres; en 190/i, i/j fédérations, 3io sections, 18 autres associations et 16226 membres; en 1905, 327 sections, i5 639 membres; en 1906, 12 fédérations, 25 339 membres ; en 1907, là fédérations, 56i sections, 39070 membres ; en 1908, i5 fédérations, 662 sections, 47 212 membres; elle avait fléchi en 1909 à 43670 adhérents, pour se relever en 1910 à 46397.
L'année 191 1 vit un très grand conflit du capital et du travail, et qui n'allait pas manquer d'influer sur le développement et l'orientation des groupements corporatifs.
Les grèves avaient été relativement nombreuses jusque-là, en Norvège, et les lock-out y étaient d'autant moins inconnus que l'organisation patronale s'y était constituée de bonne heure. Mais jamais encore une bataille économique de très grande ampleur ne s'y était livrée, en entraînant à la fois des corporations d'activités très diverses. Ce fut à propos du renouvellement d'un contrat collectif des mineurs, qu'éclata la lutte retentissante de juin 191 1 ; les sociétés minières estimaient que les syndicats étaient devenus trop puissants, et voulaient aussi obtenir une augmentation de la durée quotidienne du travail; les ouvriers se refusaient à sacrifier une part, si faible fûtelle, des avantages acquis : 3 5oo d'entre eux se mirent en grève. L'association générale des patrons riposta par un lock-out qui frappait 32 000 personnes, c'est-à-dire une portion considérable des salariés industriels, et malgré tous les efTorts de conciliation qui furent multipliés, le règlement de l'affaire tarda jusqu'au 23 août. Au total, i i6/iooo journées furent chômées et 6 3ooooo francs de salaires perdus, mais l'élan syndicaliste ne fut nullement brisé; au contraire, il fut stimulé, surexcité, et ce qui prouve bien qu'il ne subit aucun aff'aiblissement, c'est que le chifl're des membres de la confédération ouvrière, qui était de 4639-7 en
3oO LE SYNDICALISME EUROPÉEN
1910, progressait à 62 766 en 1911, à 67 000 en 1912, et à 63ooo en igiS. Ce dernier total a été produit, en août de cette dernière année, au congrès de Christiania.
Au I" janvier 1912 (le plus récent rapport détaillé que nous ayons entre les mains se réfère à cette date), la confédération ouvrière comprenait 22 fédérations et 8 associations locales, qui groupaient elles-mêmes 8i/i sections. Voici une énumération de ces unités :
Fédérations: i. des non qualifiés (292 sections, 20667 adhérents); 2. des boulangerspâtissiers (89 sections, i 106); 3. des relieurs (7 sections, 662); 4- des typographes (43 sections, 2676); 5. des sculpteurs (33 sections, I 2^8) ; 6. des forgerons (10 sections, 5oo) ; 7. des travailleurs des ports et transports (17 sections, io4i); 8. des métaux (84 sections, 10 914); 9. des peintres (20 sections, 83i); 10. des gens de mer et chauffeurs de navires (5 sections, 778); 11. des maçons (29 sections, i 2o4) ; 12. du meuble (26 sections, 885) ; i3. des scieurs de bois (18 sections, I 867) ; i4. des travailleurs de la peau (10 sections, 189); 16. des cordonniers (28 sections, i 483) ; 16. des tailleurs (19 sections, 743);