HONGRIE
La Hongrie, sur une surface d'un peu moins de 826000 kilomètres carrés, compte à peu près 21 millions d'habitants, soit environ 65 au kilomètre carré. C'est une densité plutôt faible. Toutefois, cette population, en dépit d'une abondante émigration, s'accroît avec rapidité, car le dernier recensement, celui de 1910, accusait une majoration de lôooooo citoyens sur 1900, de 3 millions et demi sur 1890 et de 5 3ooooo sur 1880. Les grandes villes sont rares; deux seulement, Budapest avec 900000 et Szegedin avec 118 000, dépassent le chiffre de 100 000 âmes, et cette nota-
tion l'ait apparaître tout de suite la prédominance écrasante de l'élément agricole. La Hongrie, quelques progrès que l'industrie y ait accomplis en ces derniers temps, est une contrée vouée surtout à la culture du sol. 66 pour loo au moins de sa population vivent de ce travail, mais la grande propriété accapare presque toute la grande plaine féconde du Danube ; un prolétariat rural exploité et comprimé à outrance végète sous la tutelle des puissants seigneurs fonciers, les Esterhazy, les Schoenborn, les Karolyi, les Palfy, qui possèdent des districts entiers et qui se servent de véritables lois de fer pour briser toute révolte.
La classe des ouvriers industriels s'est lentement formée : en comptant les salariés à domicile, on l'évaluait à 54oooo unités en 1890, à 800000 en 1900, à i 127000 en 1910, mais une petite portion seulement de ce contingent peut être, dans l'état actuel, incorporée aux groupements professionnels ; et le secrétariat international des syndicats, dans son plus récent rapport, — s'il évaluait à 1 7^1 000 le total des organisables de l'agriculture, — arrêtait à 627000 celui des organisables de l'industrie, du commerce et des transports. Ce dernier chiffre représenterait un bien minime tantième du contingent général des travailleurs hongrois, et rien ne saurait mieux caractériser la faiblesse de Tactivité manufacturière en Transleithanie.
Voilà un premier obstacle à l'expansion du syndicalisme ; il en est un second, que nous
avons déjà signalé en Autriche et qui réside dans les divisions ethniques et linguistiques. A cet égard, cinq catégories nationales au moins doivent être reconnues : les Magyars qui forment 48 pour loo de la population, puis les Serbes avec 17 pour 100, les Slovaques avec 12 pour 100, les Roumains avec 12 pour 100 et les Allemands avec 11 pour 100. En troisième lieu, l'action du gouvernement s'est faite, même dans les tout derniers temps, extrêmement brutale à l'égard des associations professionnelles, et la législation lui fournit toutes les armes qu'il peut souhaiter.
Depuis 1871, les coalitions, si elles demeurent de nul effet, — c'est-à-dire que la loi ne leur reconnaît aucune valeur, — ne sont plus interdites en principe ; mais les textes qui prévoient des pénalités pour les menaces, violences, etc., en temps de grève permettent au pouvoir de sévir dans la plupart des cas, même contre les salariés industriels, les salariés agricoles étant soumis à un traitement exceptionnel et draconien.
Le droit d'association est sévèrement délimité par une ordonnance du 2 avril 1875, qui intervint à l'issue d'une longue période d'agitation. Ce texte prohibe à peu près les syndicats, car le gouvernement peut refuser l'agrément aux statuts de toutes les sociétés qui lui déplaisent et par suite user de tolérance ou
d'intolérance suivant la politique du moment; c'est ainsi qu'en 1907, 354 syndicats furent dissous en quelques semaines. Pratiquement, selon les historiens de la Hongrie contemporaine, il n'y a pour la masse des travailleurs ni liberté d'association, ni liberté de réunion, ni liberté de coalition ; c'est surtout pour les salariés agricoles que la législation s'est faite impitoyable, parce que les grands propriétaires fonciers, qui demeurent l'élément dirigeant, redoutaient des chômages volontaires généralisés et qui eussent brisé leur autorité. Le texte de 1898 sur les contrats de travail est caractéristique, au point qu'on l'a appelé la « réglementation des esclaves » : tout journalier, qui rompt son contrat, est ramené par la force et condamné à 60 jours de prison ; les militants, qui poussent à la suspension du travail, sont passibles d'incarcération et toute controverse sur l'utilité de la grève est strictement proscrite. Ce système pénal, qui n'était applicable d'abord qu'aux journaliers, a été étendu, en 1907, aux domestiques à l'année. Il a réussi jusqu'ici à empêcher que des organisations durables et combatives ne s'établissent dans le milieu agricole, où de temps à autre cependant se marquent des sursauts de révolte.
Le syndicalisme hongrois de lutte de classes, et il représente de beaucoup la majorité des ouvriers professionnellement organisés, — est
lié par les rapports les plus étroits au parti socialiste. Ce parti repose en effet, pour des raisons qui se ramènent toutes à la pratique du droit des associations, sur des bases syndicales. C'est sa doctrine, la doctrine du socialisme international, qui anime l'action des groupements de métiers, — et ceux-ci se sont toujours associés à la revendication du suffrage universel, en même temps qu'ils affirmaient leur but révolutionnaire. Le programme du socialisme hongrois est d'ailleurs identique au programme de Hainfeld du socialisme autrichien.
Le premier groupement professionnel, qui ait surgi en Transleithanie, est celui des typographes, fondé en i8/i8 et dont l'influence ne tarda pas à s'affirmer, — car dès 1867 il négociait un contrat collectif avec les imprimeurs de Pesth.
Mais gêné lui-même par l'administration, il ne trouva guère d'imitateurs. Les idées de Schultze-Delisch et celles de Lassalle, — les unes libérales-manchestériennes, les autres socialistes-étatistes, — pénétrèrent en 1867- 1868. Après quelques mois de lutte, les Lassalliens l'emportèrent et absorbèrent les libéraux; mais simultanément, ils combattaient les marxistes qui eux aussi tâchaient de recruter des adhérents. De nombreuses grèves se succédèrent dans cette série de quatre années 1868-1871, où se remarque une première fermentation prolétarienne. Le gouvernement les réprima souvent par la force, tan-
dis que d'autre part, il prononçait la dissolution des chambres syndicales. Ce sort fâcheux échut en 1872 à la « société universelle des ouvriers » qui se réclamait des principes lassalliens et dont le pouvoir avait d'abord agréé les statuts. D'ailleurs, à cette date 1872, ce pouvoir se montre intransigeant à l'égard de toute entreprise d'émancipation politique ou économique. Cette phase de coercition et de déclin syndical est à peine interrompue en 1880 par quelques timides essais de reconstitution. Dix ans plus tard, s'ouvre une période d'action plus soutenue : 7 syndicats se fondent en 1890, 4 en 1891, 5 en 1892. Vers la même époque nait à Oroshaza le premier club des ouvriers agraires, dont l'initiative ne fut pas stérile, car une agitation, qui déchaîna quelques émeutes, courut à travers l'Alfôld, et des collisions sanglantes eurent même lieu en 1891. La répression s'exerça à nouveau dès ce moment, mais elle fut plus sévère encore en 1894, alors que les cessations du labeur rural se multipliaient, et beaucoup des propagandistes furent condamnés à la prison ou à la déportation.
L'année 1898 est décisive dans l'histoire du mouvement corporatif hongrois. D'un côté s'érige à Budapest un conseil des syndicats locaux, dont l'apparition comble de fierté les salariés industriels ; de l'autre, les organisations de travailleurs de la ter re se développent rapidement, en dépit de toutes les lisières, au lendemain du grand, chômage concerté du
printemps 1897, 1"i avait déterminé le gouvernement à concentrer de puissants contingents militaires. Les difficultés, qui paralysaient la formation des sociétés de combat, furent tournées, dans le milieu rural, par les artifices les plus variés.
Au i" janvier 1899, 4oooo salariés agricoles auraient été affiliés à des groupements militants. Dans le domaine industriel, les syndicats de rhabillement rassemblaient plus de 5 000 membres, ceux des métaux près de 4 000, ceux du bois près de 4 000 également.
Le i*"" congrès syndical hongrois siège en 1899. Il se prononce pour la création de fédérations, avec ouverture de caisses de chômage et de bureaux de placement. Un conseil exécutif de II membres contrôlerait l'ensemble du mouvement et organiserait la résistance. Le gouvernement s'efforça sur-le-champ de réagir; il alla jusqu'à interdire aux aubergistes de prêter leurs locaux aux réunions corporatives et jusqu'à confisquer la correspondance.
Un 2* congrès se tint à Budapest en décembre 1901. A ce moment, 10 000 ouvriers environ relevaient de l'organisation nationale représentée par la commission executive ou conseil des syndicats. On décida de créer des caisses autonomes de maladie, d'accidents et d'invalidité, mais les fonds faisaient défaut. Le i" janvier 1908, il n'y avait encore que 102 francs dans la caisse du conseil. Une conférence, qui fut convoquée en février 1908, s'efforça de donner plus de corps à l'idée
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confédérative, bien que les partisans du centralisme et ceux de l'autonomie des sections fussent en lutte. Finalement, il fut arrêté qu'un secrétaire permanent et rétribué aurait mandat de pourvoir à l'activité de la centrale: les recettes seraient alimentées par un prélèvement de 2 pour loo sur les cotisations perçues dans la capitale et de i pour loo sur celles recueillies en province.
Le développement syndical s'affirme désormais plus nettement. Les fédérations de métier se constituent et, dès le i*' janvier 1904, celle du bâtiment possède ïoooo inscrits, celle des métaux 8 000, et le chiffre total des syndiqués excède 53 000. Même les persécutions gouvernementales viennent se briser contre la ténacité du prolétariat, qui multiplie les grèves. Cette période d'expansion dure jusqu'en 1908. Le troisième congrès syndical de Pesth, en décembre 1904, modifie les statuts de la centrale nationale ; il dispose que les congrès seront désormais triennaux et qu'à côté du conseil des syndicats, chargé de l'administration et composé de 11 membres élus par les assises générales des travailleurs hongrois, fonctionnera une commission des syndicats, désignée, au prorata de leurs cotisants, par les fédérations de métier ou par les sections locales de la capitale. La contribution des unités confédérées est fixée à 2 pour 100' de leurs cotisations. En 1907, les rigueurs du