‹ Le système d'Aristote [microform]Chapitre 3 sur 102 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

Il est sans doute incontestable, si l'on se place dans l'absolu, que la connaissance de la vie d'un philosophe, en permettant de reconstituer sa psychologie individuelle et sociale dans ses traits profonds et dans ses accidents, est de la plus haute utiHté pour aider à comprendre les doctrines que ce philosophe a professées. Quand il serait vrai, comme nous sommes tenté de le croire pour notre part, qu'il faut, pour expliquer l'apparition des doctrines, se référer avant tout à des considérations qui ne sont ni psychologiques ni sociologiques, il resterait toujours que la psychologie et la sociologie pourraient encore nous apporter, relativement à certains points, beaucoup de lumière. Par malheur, nous sommes, en fait, souvent mal renseignés sur la vie de philosophes modernes, ou même contemporains; nous le sommes plus mal encore en ce qui concerne la vie des philosophes de l'antiquité. La vie d'Aristote ne fait pas exception à cette règle, au contraire. Nous ne pouvons donc pas attendre d'une étude biographique sur notre auteur un grand profit pour Tintelligence de î'Aristotélisme. Nous tâcherons de nous attacher aux quelques points qui offrent le plus d'intérêt à cet égard. Cependant, ce que nous apprendrons peut-être le plus et le miAix, c'est qu'il est bien difficile d'avérer des faits positifs sur une vie qui s'est déroulée il y a plus de vingt siècles. Nous verrons à combien peu se réduisent les renseignements certains dont nous disposons, et combien, en revanche, il est relativement facile de réduire à néant les

Aristote 1

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indications fournies par k plupart des auteurs. Dans cette critique négative Zeller a excellé ; or c'est son travail que nous allons suivre dans l'ensemble ; car on ne voit pas qu'il soit présentement possible, même si Ton était bien armé, de faire beaucoup mieux que lui.

Il y a deux points que nous considérons comme les plus intéressants pour des philosophes : les rapports personnels d'Aristote avec Platon, et les procédés d'enseignement employés par Aristote'. C'est sur ces deux points que nous comptons insister de préférence. Pour le reste nous tâcherons d'être court.

Nous possédons six biographies d'Aristote : l^ celle de Diogène Laërce (V, i) ; 2« un passage de Denys d'Halicarnasse dans les Lettres à Ammée {Lettre I, ch. 5); 3° 'Apî.TTOT£Xo'jç ^ioç xal cri>yypà;jL[j.aTa aÙToG, par l'anonyme de Ménage ; 4° sous trois formes, la vie faussement attribuée à Ammonius ; 5° Hésychius de Milet, tteoI 'Apic-TOTsXoj^ ; 6« l'article de Suidas sur Aristote (1). La majeure partie de ce que nous pouvons tirer de sûr de ces diverses sources se ramène à ce texte de Denys (2), dont nous avons parlé et qui lui-même, à part l'addition de quelques déductions, ne diffère presque pas d'un passage de Diogène (V, 9-10), dont la source est évidemment la même. Cette source, ce sont les Chroniques d'Apollodore d'Athènes (3).

A cette spurce première et capitale il faut joindre quelques documents privilégiés. Le testament d'Aristote, que nous a conservé Diogène (11-16), paraît bien authentique : les bibliothèques alexandrines l'avaient recueilli en même temps que les œuvres du philosophe (4) et l'avaient sans

(4) Ed. Zeller, Die Philosophie der Griechen,.. Zweiter Teil, zweite Abteilung : Aristoteles und die alten Peripateti/ier (3« Auflage,

(2) Cf. par exemple Historia philosophiae graecae. Testimoma auctorum contegerunt notisque instruxerunt H. Ritter et L. Preller, éd. VIII, 1898, texte 365.

(3) Sur Apollodore, voir V. Egger, De fontibus Diogems Laertii... (1881) p. 73, et F. Jakoby, Apollodors Chronik, eine Sammlung der Fragmente (Philolog. Untersuch. 16, 190Î).

(A) Voir dans l'édition de l'Académie de Berlin, p. 1463 : Aristotelis quiferehantur tibrorum fragmenta collegit Val. Rose. Ces fragments

VIE DABISTOTE 6

doute tiré plus ou moins directement de la bibliothèque de l'école péripatéticienne. Il y a aussi des vers d'Aristote, contenant des renseignements précieux, et conservés les uns par Diogène, les autres par Olympiodore (1). Nous trouverons encore un ou deux passages d'Aristoxène de Tarente, le musicien, contemporain et ami de Dicéarque et, comme lui, philosophe péripatéticien ; quelques mots du Mégarique Eubulide ; deux extraits concordants, l'un de rhistorien Timée de Tauroménium et l'autre, d'Epicure ; une épigramme de Théocrite de Ghios (2) ; enfin des renseignements qui viennent d'Hermippe de Smyrne, érudit alexandrin^ qui florissait vers 200 av. J.-C.

Hors de là nous n'avons plus que des témoignages récents, — qu'on ne peut plus accepter que quand ils s'accordent pour assurer en gros l'existence d'un certain fait, sur les détails duquel ils se contredisent presque toujours, — ou quand ce qu'ils affirment paraît une conséquence de ce qui est établi par les témoignages anciens.

Nous commencerons par relever un à un les points établis dans les Chroniques d'Apollodore, tels qu'ils ressortent des textes de Denys et de Diogène.

Aristote est né la 1''*' année de l'Olympiade 99 (384 av. J.-C). Cette date est probablement déduite par Apollodore de celle de la mort, à 63 ans, dans la 3® année de l'Olympiade 1 li. Les autres témoins, indépendants ou non d'Apollodore, sont d'accord sur l'âge, à l'exception de l'inconnu Eumêlos : celui-ci fait vivre Aristote 70 ans. Mais, ajoute-t-il, u'.wv àxoviTov eTsXeiiTTio-ev : ce qui suffit à nous édifier sur la valeur de la première indication (3). — Les renseignements relatifs au lieu de naissance et à la famille d'Aristote, que nous trouvons dans Denys et dans Diogène (V, 1), n'étaient sans doute pas dans Apollodore, puisque

sont joints au t. V. Une nouvelle édition, plus complète, fait partie de la collection Teubner.

(1) Ibid., p. 1583.

(2) Diog. La. 11. Théocrite de Chios est un satirique contemporain d'Alexandre, mis à mort par Antigone, le père de Démétrius Poliorcète.

(3) Zeller, p. 2, n. 2. — Pour l'étude des textes relatifs à la chronologie d'Aristote, cf. Jakoby, op, cîY.,p. 316-339.

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Diogène cite ici, à propos du second point, une source spéciale; cette source est peut-être Hermippe (1). Toujours est-il que, selon tous les deux, Aristote était de Stagire, et le fait n'est pas douteux puisque, dans le testament, il est question de la maison paternelle de Stagire (D. L. 14). Ajoutons que Stagire, ville de la Chalcidique, était une colonie grecque et qu'on y parlait grec : on a donc tort de parler quelquefois d' Aristote comme d'un demi-grec ; c'est un pur Hellène, aussi bon Hellène que Parménide, par exemple, ou qu'Anaxagore (2). Si, pour ce qui concerne maintenant les parents d' Aristote, Hermippe est, comme nous l'avons dit, la source de Denys et de Diogène, il témoignerait alors directement d'une fable, rapportée par l'un et par l'autre quant à l'origine de sa famille paternelle. Sa mère, nous dit-on, se nommait Phaestis ou Phaestias, son père, Nicomaque ; il était médecin et nous est donné pour un authentique Asclépiade; Suidas lui attribue six livres de ia-rpixà et un de '^uT'.xà (3). La profession du père pourrait être importante par rapport à la formation de Tesprit du fils. Cependant nous savons que Nicomaque mourut de bonne heure, et, d'après le Pseudo-Ammonius, Aristote, après la mort de son père et de sa mère, aurait été élevé par un certain Proxène d'Atarnée dont le fils, nommé Nicanor, reçut plus tard du philosophe le même service et auquel il donna sa fille en mariage ; le renseignement doit être exact, car le testament (D. L. 15) règle ce mariage et mentionne même le nom de Proxène (4). Il est par conséquent douteux que l'influence de Nicomaque sur l'esprit de son fils ait pu être bien profonde. Il n'est pas non plus sans importance, quoique d'un moindre intérêt au point de vue philosophi-

(i) Sur ce sot parfait, auteur de ^ioi et d'un ouvrage en plus d'un livre TTspi 'ApiffroTîXovç, voir Egger, op. cit., p. 23-29. En raison de l'époque où il vivait et de ce qu'il était élève de Callimaque, on peut admettre qu'il devait être bien renseigné, au moins sur de gros points de fait. Cf. ibid., 25-27.

(2) Zeller, p. 3, n. 2 et 3.

(3) IbiiL, p. 4, n. 1.

(4) Ibid.j p. 5, n. 6.

que, de savoir que Nicomaque était médecin d'Amyntas, sans doute le neveu de Philippe et que celui-ci supplanta : on s'expliquerait ainsi en partie le crédit dont Aristote a joui auprès des princes macédoniens.

Voilà en somme tout ce que nous savons d'Aristote avant son entrée dans l'école de Platon. Revenons au témoignage d'Apollodore, dans Denys et Diogène. Aristote avait dix-sept ans, autrement dit-il, était dans sa dix-huitième année, lorsqu'il se fit inscrire à l'Académie. Quand Eumêlos (D. L. 6) place cet événement dans la trentième année de notre philosophe, ce sont là des fantaisies, dont il faut rapprocher les assertions de Timée et d'Epicure que nous rapporterons tout à l'heure (1). Aristote demeura dans l'École jusqu'à la mort du Maître, c'est-à-dire pendant vingt ans. — Au lieu de renseignements sur les études d'Aristote, nous n'avons guère que des racontars sans valeur. « Il serait de la plus haute importance, dit excellemment Zeller (p. 8), de savoir quelque chose d'exact sur cette période de la vie du philosophe, sur ces longues années d'études^ pendant lesquelles il a posé les fondements de son prodigieux savoir et de son système propre. Malheureusement nos informateurs gardent un profond silence sur l'essentiel, sur la marche et les circonstances, particulières de son développement scientifique, pour nous entretenir, à la place, de toute sorte de racontars malveillants sur sa vie et sur son caractère». C'est ainsi que, d'après Aristoclès de Messène, qui d'ailleurs n'en croit rien, Timée racontait sv TaTç '.cTopiatç qu'il avait assez longtemps gagné sa vie à faire métier d'apothicaire, ou même de charlatan, et que, au dire d'Epicure, sv Tvi izepl twv £77iTTjÔ£i»{jLàTwv sTûLoTÔXi^i, Aristote, après avoir dissipé son patrimoine, aurait dû s'engager comme soldat, puis, y ayant mal réussi, se serait mis à vendre des drogues et n'aurait enfin trouvé son salut qu'auprès de Platon (2). Mais les ten-

(4) Groie{Aristotle, 1872, p. 3 sq.)fait à ces fantaisies trop d'honneur de les prendre au sérieux ; cf. Zeller, p. 6, n. 3.

(2) Voir les textes dans Zeller, p. 8, n. 2 et 3 ; pour la critique, p. 9, n. 1.

ni

dances calomnieuses de Timée, celles d'Epicure qui a violemment dénigré tous ses prédécesseurs et ses contemporains, sont trop connues et il y a dans ces témoignages trop peu de vraisemblance interne, pour qu'on puisse leur accorder la moindre créance.

Au sujet des rapports d'Aristote avec Platon, nous rencontrons d'autres assertions plus intéressantes, mais qui ne sont encore sans doute que des médisances. Ici le texte le plus autorisé provient d'Eubulide, le successeur d'Euclide dans Técole de Mégare. Mais l'acharnement calomnieux d'Eubulide contre son contemporain Aristote était bien connu (D. L. II, 109), et d'ailleurs ce texte, bien compris, ne renferme aucune articulation grave (1). En outre, selon Diogène (2) et selon lilien (F. H. IV, 9 et III, 19), Aristote aurait, du vivant de Platon, élevé école contre école et même un jour, en l'absence de Xénocrate et de Speusippe, poursuivi de ses critiques le Maître, alors octogénaire, jusqu'à le forcer de quitter l'Académie (2). Ces allégations n'auraient par elles-mêmes aucun poids si elles ne trouvaient, ou ne paraissaient trouver, un appui dans une assertion d^Aristoxène dans sa Vie de Platon, Mais Aristoclès, qui la rapporte, ne manque pas d'indiquer qu'il n'est pas du tout certain qu'il y soit question d' Aristote (3). Il y a d'ail-

(1) Cette assertion d'Eubulide est rapportée aussi par Aristoclès ; voir le texte dans Zeller p. 10, n. 1. i« Aristote, disait-il, n'était pas présent à la mort de Platon. C'est possible, mais il n'y aurait là rien de surprenant : Platon en effet est mort inopinément, scribens est mortuusy comme dit Cicéron, De Senect. 5, 43 (cf. Zeller, II, 1*, 427, 2). 2o D'autre part les mots : râ te Pt6).ta «OtoO «yia^ÔsIûat ne signifient pas sans doute, au sens littéral, qu'il ait détruit les livres de son maître, mais, au figuré, qu'il les a déchirés^ ce qui ferait allusion à l'âpre critique dirigée par Aristote contre son maître. — Sur Tanimosité d'Eubulide à l'égard d'Aristote, cf. Zeller, ibid. 246, 7 (tr. fr. III, 230, 4) et infra, p. 28, n. 2 et p. 69.

(2) Zeller, p. 10, n. 3 et p. 41, n. 2.

(3) Dans ce texte en effet (cf. Zeller, 44, 2) Aristote n'est pas nommé; mais, au dire d'Aristoclès, quelques-uns voulaient que, dans la phrase : xal «vT0t/.0(?0U6Îv «ùr&i [se. tw n^ârwvi] rtvàç TrEOtTrarov

Irvouç ovxaii, le mot TTâotrraTo; se rapportât à Aristote. Or ce terme,

leurs des textes positifs pour établir qu'Aristote, à une époque postérieure au troisième et dernier voyage de Platon en Sicile, était resté fidèlement attaché à son maître. 1° Olympiodore nous a conservé un fragment d'une Élégie d'Aristote sur Eudème (1), dans laquelle il s'exprime avec la plus grande admiration sur le compte d'un maître qui ne semble pas pouvoir être Socrate, mais seulement Platon. 2^ Aristote a édité certaines leçons de Platon qui, en raison de leur caractère, semblent être postérieures au dernier voyage de Sicile : elles portaient en effet sur l'Un et le Grand et Petit, sur les Nombres idéaux, bref sut des doctrines qui sont étrangères aux dialogues et que Ton connaît pour appartenir à la dernière période de la vie de Platon (2). 3" Denys dit expressément qu'Aristote, du vivant de Platon, ne fonda point d'école (3), et, s'il n'en avait été réellement ainsi, l'assertion d'ApoUodore, qu'Aris-

comme le montre Zeller (13, 4), peut s'appliquer à d'autres écoles qu'à celle d'Aristote. Du reste, puisque d'après Aristoxène le fait en question se serait produit iv ta lùcctr, xaî rij 'u.r,o$fiit.i(x., c'est-à-dire pendant un des deux derniers voyages de Platon en Sicile, qui seuls sont postérieurs à la fondation de l'Académie, Aristote n'aurait eu que vingt-quatre ans au moment du troisième, en 361/360 (cf. 41, 4). Il est plus vraisemblable que le témoignage d' Aristoxène vise Héraclide du Pont (cf. Zeller, II 1», 424, 4 ; 989, 3).

(1) Fr. 623, p. 1583 a; cf. Zeller, 12, 4. — L'Eudème dont il s'agit ne paraît pas être Eudème de Rhodes, mais plutôt ce condisciple d'Aristote dans l'école de Platon, qui mourut en 352 et en souvenir de qui Aristote composa son dialogue intitulé Eudème. Dès lors, c'est de cet Eudème, disciple de Platon, que parle Aristote, et non pas de lui-même, comme il arriverait si son élégie se rapportait à Eudème le Rhodien. C'est donc bien après le dernier voyage de Platon en Sicile qu'Aristote célèbre magnifiquement son maître. Au dernier vers, au lieu de où vOv, il faut lire /jiouv«^ (« nul ne peut jamais acquérir bien et bonheur à part Vun de Vautre »>. Quant à « l'autel de l'amitié », c'est ici une figure de rhétorique. Sur tout ceci, cf. Zeller, loc. cit. Au reste l'élégie fût-elle adressée à l'Eudème, disciple d'Aristote, qu'il resterait toujours dans la bouche d'Aristote un éloge enthousiaste de Platon : c'est ainsi que paraît avoir compris Olympiodore.

(2) Cf. Zeller, loc. cit., et II 4*, 446, 6 et 447, 4, 2; il s'agit des fameuses leçons sur le Bien,

(3) Ep, ad Amm. I, 7, p. 733 : cruviîv n^arwvi xal ^lérpt^ev swç Itwv énrà Tzoù Tpca/.ovra, O'jte ff^^^^^ rj^oxiyizvoi oxir t^tav TrsTrotflxwç ulpiaiv.

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