‹ Le système d'Aristote [microform]Chapitre 43 sur 102 · LE TEMPS · texte numérisé non relu

LE TEMPS

qui s'endorment dans le temple de Sardes rattachent l'instant du réveil à l'instant où ils se sont endormis, et, n'ayant le sentiment d'aucun changement survenu entre les deux, ils se figurent qu'il ne s'est écoulé aucun temps pendant leur sommeil. Si donc, pour percevoir le temps, il faut percevoir du changement, il faut conclure de là que, dans la réalité, s'il n'y a pas de changement, il n'y a pas de temps (U déb.ii2i9a, 2),

La proposition qu'il faut prendre pour point de départ quand on cherche la nature du temps, est par conséquent que le temps est inséparable du mouvement. N'étant pas le mouvement lui-même, il faut qu'il soit quelque chose du mouvement (ti -y,; y.'.vT>ew;) (219 «, 2-10). Reste à déterminer cette vue encore vague. Le temps suit le mouvement, le mouvement suit l'étendue. De là il résulte que l'étendue confère sa continuité au mouvement, celle-ci au temps, qui se trouve être ainsi un continu. D'autre part, la même liaison du temps avec l'étendue par l'intermédiaire du mouvement fait que le temps est caractérisé par l'antérieur et le postérieur. En effet il y a dans l'espace et, par suite, dans le mouvement, de l'arrière et de l'avant. Ce ttooteoov et cet liorepov de l'étendue et du mouvement se retrouvent dans le temps et, matériellement, ils sont la même chose dans les trois choses. Seulement dans le temps leur quiddité est autre : ils ne sont plus l'avant et l'arrière ; ils deviennent, comme on peut le dire en français, l'antérieur et le postérieur. Or, quand nous distinguons ainsi de l'antérieur et du postérieur, que faisons-nous ? Nous distinguons des phases dans le mouvement, nous le déterminons en enfermant entre des instants comme limites un intervalle différent d'eux (jJLSTa^-j ti ajTwv stcOov). Le temps n'est donc pas autre chose que le mouvement, déterminé par des instants (219 a, 10-30). Cela posé, il n'y a plus qu'à dégager la définition abstraite du temps. « Le temps est le nombre du mouvement, suivant l'antérieur et le postérieur », c'està-dire que le temps consiste dans des phases, distinguées l'une de l'autre comme venant l'une après l'autre et, par conséquent, nombrées ; car distinguer dans la quantité,

c'est immédiatement nombrer (1). Le nombre dont il s'agit est d'ailleurs, bien entendu, non pas le nombre nombrant ou purement arithmétique, c'est un nombre nombre analogue à des objets comptés (219 b, 2-9). Mais cela n'empêche pas qu'il est différent du mouvement et que cela lui confère une suffisante indépendance.

Ayant ainsi défini le temps par le nombre, Aristote se pose une question restée célèbre. Il n'y a, dit-il, qu'une puissance capable de nombrer, et c'est Tàme. L'existence du temps dépendrait donc de celle de l'âme ? Aristote répond affirmativement (14, 223 «, 16-29). Sans doute il ne faut pas voir là déjà toute faite (2) une théorie idéaliste du temps. Toutefois il est incontestable qu' Aristote, inconsciemment et malgré lui, fait ici un pas vers l'idéalisme. Et cela s'explique très bien. D'une part, il ne veut pas voir dans le temps une entité séparée, et pour autant il s'éloigne d'un certain genre de réalisme, celui qui se plaît à réaliser des abstractions. D'autre part, s'il est vrai qu'il met le temps dans un sujet conçu par lui d'une manière réalistique, à savoir le mouvement, il n'en est pas moins vrai que le temps est, par rapport à ce sujet, quelque chose de plus formel et de plus actuel que la forme même du mouvement. De ce chef, le temps se rapproche forcément des choses de l'âme. Ce n'est d'ailleurs ici que l'aboutissement de la même tendance déjà observée par nous à propos de l'espace. Bien que, dans le temps, Aristote admette l'intervalle en même temps que la limite, il n'y a pas de doute que c'est la limite qui prédomine. Or, en définissant l'espace et le temps par les limites, on tend à en faire des relations et, qu'on le veuille ou non, cela conduit à en faire des choses de l'âme.

(1) il, 219 6, 1 : TOÛTO y«o ift-i'j ô xP^'^^^i ùptSixài; Y.LVfi<st''i'^ xarà tô

TTûÔnpOTf Xat UîTTÎûOV.

(2) Ainsi que l'observe avec raison Zeller, p. 401 sq.

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